Elle se croyait même au début d'une période heureuse et tranquille

quand la mort de sa mère vint la frapper en plein cœur. Ce fut, pendant

les premiers jours, un de ces désespoirs profonds qui ne laissent

place à nulle autre pensée. Elle restait du matin au soir abîmée dans

la désolation, cherchant à se rappeler mille choses de la morte, des

paroles familières, sa figure d'autrefois, des robes qu'elle avait

portées jadis, comme si elle eût amassé au fond de sa mémoire des

reliques, et recueilli dans le passé disparu tous les intimes et menus

souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles rêveries. Puis quand elle

fut arrivée ainsi à un tel paroxysme de désespoir, qu'elle avait à tout

instant des crises de nerf et des syncopes, toute cette peine accumulée

jaillit en larmes, et, jour et nuit, coula de ses yeux.

Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait et venait d'ouvrir les

volets et les rideaux en demandant: «Comment va Madame aujourd'hui?»

elle répondit, se sentant épuisée et courbaturée à force d'avoir

pleuré: «Oh! pas du tout. Vraiment, je n'en puis plus.»

La domestique qui tenait le plateau portant le thé regarda sa

maîtresse, et émue de la voir si pâle dans la blancheur du lit, elle

balbutia avec un accent triste et sincère:

--En effet, Madame a très mauvaise mine. Madame ferait bien de se

soigner.

Le ton dont cela fut dit enfonça au cœur de la comtesse une petite

piqûre comme d'une pointe d'aiguille, et dès que la bonne fut partie,

elle se leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire à glace.

Elle demeura stupéfaite en face d'elle-même, effrayée de ses joues

creuses, de ses yeux rouges, du ravage produit sur elle par ces

quelques jours de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si bien,

qu'elle avait si souvent regardé en tant de miroirs divers, dont elle

savait toutes les expressions, toutes les gentillesses, tous les

sourires, dont elle avait déjà bien des fois corrigé la pâleur, réparé

les petites fatigues, détruit les rides légères apparues au trop grand

jour, au coin des yeux, lui sembla tout à coup celui d'une autre femme,

un visage nouveau qui se décomposait, irréparablement malade.

Pour se mieux voir, pour mieux constater ce mal inattendu, elle

s'approcha jusqu'à toucher la glace du front, si bien que son haleine,

répandant une buée sur le verre, obscurcit, effaça presque l'image

blême qu'elle contemplait. Elle dut alors prendre un mouchoir pour

essuyer la brume de son souffle, et frissonnante d'une émotion bizarre,

elle fit un long et patient examen des altérations de son visage. D'un

doigt léger elle tendit la peau des joues, lissa celle du front, releva

les cheveux, retourna les paupières pour regarder le blanc de l'œil.

Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents un peu ternies où des

points d'or brillaient, s'inquiéta des gencives livides et de la teinte

jaune de la chair au-dessus des joues et sur les tempes.

Elle mettait à cette revue de la beauté défaillante tant d'attention

qu'elle n'entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit jusqu'au

cœur quand sa femme de chambre, debout derrière elle, lui dit:

--Madame a oublié de prendre son thé.

La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, et la domestique,

devinant sa pensée, reprit:

--Madame a trop pleuré, il n'y a rien de pire que les larmes pour vider

la peau. C'est le sang qui tourne en eau.

Comme la comtesse ajoutait tristement:

--Il y a aussi l'âge.

La bonne se récria:

--Oh! oh! Madame n'en est pas là! En quelques jours de repos il n'y

paraîtra plus. Mais il faut que Madame se promène et prenne bien garde

de ne pas pleurer.

Aussitôt qu'elle fut habillée, la comtesse descendit au parc et, pour

la première fois depuis la mort de sa mère, elle alla visiter le petit

verger où elle aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis

elle gagna la rivière et marcha le long de l'eau jusqu'à l'heure du

déjeuner.

En s'asseyant à la table en face de son mari, à côté de sa fille, elle

demanda pour savoir leur pensée:

--Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois être moins pâle.

Le comte répondit:

--Oh! vous avez encore bien mauvaise mine.

Son cœur se crispa, et une envie de pleurer lui mouilla les yeux, car

elle avait pris l'habitude des larmes.

Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, soit qu'elle

pensât à sa mère, soit qu'elle pensât à elle-même, elle sentit à tout

moment des sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupières,

mais pour ne pas les laisser s'épandre et lui raviner les joues, elle

les retenait en elle, et par un effort surhumain de volonté, entraînant

sa pensée sur des choses étrangères, la maîtrisant, la dominant,

l'écartant de ses peines, elle s'efforçait de se consoler, de se

distraire, de ne plus songer aux choses tristes, afin de retrouver la

santé de son teint.

Elle ne voulait pas surtout retourner à Paris et revoir Olivier Bertin

avant d'être redevenue elle-même. Comprenant qu'elle avait trop maigri,

que la chair des femmes de son âge a besoin d'être pleine pour se

conserver fraîche, elle cherchait de l'appétit sur les routes et dans

les bois voisins, et bien qu'elle rentrât fatiguée et sans faim, elle

s'efforçait de manger beaucoup.

Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point son obstination.

Enfin, devant sa résistance invincible, il déclara qu'il s'en allait

seul, laissant la comtesse libre de revenir lorsqu'elle y serait

disposée.

Elle reçut le lendemain la dépêche annonçant l'arrivée d'Olivier.

Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur de son premier

regard. Elle aurait désiré attendre encore une semaine ou deux. En une

semaine, en se soignant, on peut changer tout à fait de visage, puisque

les femmes, même bien portantes et jeunes, sous la moindre influence

sont méconnaissables du jour au lendemain. Mais l'idée d'apparaître en

plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans cette lumière du

mois d'août, à côté d'Annette si fraîche, l'inquiéta tellement, qu'elle

se décida tout de suite à ne point aller à la gare et à l'attendre dans

la demi-ombre du salon.

Elle était montée dans sa chambre et songeait. Des souffles de chaleur

remuaient de temps en temps les rideaux. Le chant des cris-cris

emplissait l'air. Jamais encore elle ne s'était sentie si triste. Ce

n'était plus la grande douleur écrasante qui avait broyé son cœur, qui

l'avait déchirée, anéantie, devant le corps sans âme de la vieille

maman bien-aimée. Cette douleur qu'elle avait crue inguérissable

s'était, en quelques jours, atténuée jusqu'à n'être qu'une souffrance

du souvenir; mais elle se sentait emportée maintenant, noyée dans un

flot profond de mélancolie où elle était entrée tout doucement, et dont

elle ne sortirait plus.

Elle avait envie de pleurer, une envie irrésistible--et ne voulait pas.

Chaque fois qu'elle sentait ses paupières humides, elle les essuyait

vivement, se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les grands

arbres des futaies, les corbeaux promenant dans le ciel bleu leur vol

noir et lent.

Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un coup d'œil, effaçait

la trace d'une larme en effleurant le coin de l'œil avec la houppe de

poudre de riz, et elle regardait l'heure en cherchant à deviner à quel

point de la route il pouvait bien être arrivé.

Comme toutes les femmes qu'emporte une détresse d'âme irraisonnée ou

réelle, elle se rattachait à lui avec une tendresse éperdue. N'était-il

pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout ce que devient un

être quand on l'aime uniquement et qu'on se sent vieillir!

Soudain elle entendit au loin le claquement d'un fouet, courut à la

fenêtre et vit le phaéton qui faisait le tour de la pelouse au grand

trot des deux chevaux. Assis à côté d'Annette, dans le fond de la

voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant la comtesse, et elle

répondit à ce signe par des bonjours jetés des deux mains. Puis elle

descendit le cœur battant, mais heureuse à présent, toute vibrante de

la joie de le sentir si près, de lui parler et de le voir.

Ils se rencontrèrent dans l'antichambre, devant la porte du salon.

Il ouvrit les bras vers elle avec un irrésistible élan, et d'une voix

que chauffait une émotion vraie:

--Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je vous embrasse!

Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre lui en tendant ses

joues, et pendant qu'il appuyait ses lèvres, elle murmura dans son

oreille: «Je t'aime.»

Puis Olivier, sans lâcher ses mains qu'il serrait, la regarda, disant:

--Voyons cette triste figure?

Elle se sentait défaillir. Il reprit:

--Oui, un peu pâlotte; mais ça n'est rien.

Pour le remercier, elle balbutia:

--Ah! cher ami, cher ami!--ne trouvant pas autre chose à dire.

Mais il s'était retourné, cherchant derrière lui Annette disparue, et

brusquement:

--Est-ce étrange, hein, de voir votre fille en deuil?

--Pourquoi? demanda la comtesse.

Il s'écria, avec une animation extraordinaire:

--Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait peint par moi, c'est

mon portrait! C'est vous, telle que je vous ai rencontrée autrefois

chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette porte où vous avez

passé sous mon regard, comme une frégate passe sous le canon d'un fort.

Sacristi! quand j'ai aperçu à la gare, tout à l'heure, la petite debout

sur le quai, tout en noir, avec le soleil de ses cheveux autour du

visage, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que j'allais pleurer.

Je vous dis que c'est à devenir fou quand on vous a connue comme moi,

qui vous ai regardée mieux que personne et aimée plus que personne, et

reproduite en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai bien pensé que

vous me l'aviez envoyée toute seule au chemin de fer pour me donner cet

étonnement. Dieu de Dieu, que j'ai été surpris! Je vous dis que c'est à

devenir fou!

Il cria:

--Annette, Nané.

La voix de la jeune fille répondit du dehors, car elle donnait du sucre

aux chevaux.

--Voilà! voilà!

--Viens donc ici.

Elle accourut.

--Tiens, mets-toi tout près de ta mère.

Elle s'y plaça, et il les compara; mais il répétait machinalement,

sans conviction: «Oui, c'est étonnant, c'est étonnant», car elles se

ressemblaient moins côte à côte qu'avant de quitter Paris, la jeune

fille ayant pris en cette toilette noire une expression nouvelle de

jeunesse lumineuse, tandis que la mère n'avait plus depuis longtemps

cette flambée des cheveux et du teint dont elle avait jadis ébloui et

grisé le peintre en le rencontrant pour la première fois.

Puis la comtesse et lui entrèrent au salon. Il semblait radieux.

--Ah! la bonne idée que j'ai eue de venir!--disait-il. Il se

reprit:--Non, c'est votre mari qui l'a eue pour moi. Il m'a chargé de

vous ramener. Et moi, savez-vous ce que je vous propose?--Non, n'est-ce

pas?--Eh bien, je vous propose au contraire de rester ici. Par ces

chaleurs, Paris est odieux, tandis que la campagne est délicieuse.

Dieu! qu'il fait bon!

La tombée du soir imprégnait le parc de fraîcheur, faisait frissonner

les arbres et s'exhaler de la terre des vapeurs imperceptibles qui

jetaient sur l'horizon un léger voile transparent. Les trois vaches,

debout et la tête basse, broutaient avec avidité, et quatre paons,

avec un fort bruit d'ailes, montaient se percher dans un cèdre où ils

avaient coutume de dormir, sous les fenêtres du château. Des chiens

aboyaient au loin par la campagne, et dans l'air tranquille de cette

fin de jour passaient des appels de voix humaines, des phrases jetées à

travers les champs, d'une pièce de terre à l'autre, et ces cris courts

et gutturaux avec lesquels on conduit les bêtes.

Le peintre, nu-tête, les yeux brillants, respirait à pleine gorge; et

comme la comtesse le regardait:

--Voilà le bonheur, dit-il.

Elle se rapprocha de lui.

--Il ne dure jamais.

--Prenons-le quand il vient.

Elle, alors, avec un sourire:

--Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne.

--Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y trouve. Je ne saurais

plus vivre en un endroit où vous n'êtes pas. Quand on est jeune, on

peut être amoureux de loin, par lettres, par pensées, par exaltation

pure, peut-être parce qu'on sent la vie devant soi, peut-être aussi

parce qu'on a plus de passion que de besoins du cœur; à mon âge,

au contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme, c'est un

pansement de l'âme, qui ne battant plus que d'une aile s'envole moins

dans l'idéal. Le cœur n'a plus d'extase, mais des exigences égoïstes.

Et puis, je sens très bien que je n'ai pas de temps à perdre pour jouir

de mon reste.

--Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main.

Il répétait:

--Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le montre, mes cheveux, mon

caractère qui change, la tristesse qui vient. Sacristi, voilà une chose

que je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on m'eût dit, quand

j'avais trente ans, qu'un jour je deviendrais triste sans raison,

inquiet, mécontent de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela prouve que mon

cœur aussi a vieilli.

Elle répondit avec une certitude profonde:

--Oh! moi, j'ai le cœur tout jeune. Il n'a pas changé. Si, il a rajeuni

peut-être. Il a eu vingt ans, il n'en a plus que seize.

Ils restèrent longtemps à causer ainsi dans la fenêtre ouverte, mêlés

à l'âme du soir, tout près l'un de l'autre, plus près qu'ils n'avaient

jamais été, en cette heure de tendresse, crépusculaire comme l'heure du

jour.

Un domestique entra, annonçant:

--Madame la comtesse est servie.

Elle demanda:

--Vous avez prévenu ma fille?

--Mademoiselle est dans la salle à manger.

Ils s'assirent à table, tous les trois. Les volets étaient clos, et

deux grands candélabres de six bougies, éclairant le visage d'Annette,

lui faisaient une tête poudrée d'or. Bertin, souriant, ne cessait de la

regarder.

--Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il.

Et il se tournait vers la comtesse en admirant la fille, comme pour

remercier la mère de lui avoir donné ce plaisir.

Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune s'était levée sur les

arbres du parc. Leur masse sombre avait l'air d'une grande île, et

la campagne au delà semblait une mer cachée sous la petite brume qui

flottait au ras des plaines.

--Oh! maman, allons nous promener, dit Annette.

La comtesse y consentit.

--Je prends Julio.

--Oui, si tu veux.

Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en s'amusant avec le

chien. Lorsqu'ils longèrent la pelouse, ils entendirent le souffle

des vaches qui, réveillées et sentant leur ennemi, levaient la tête

pour regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune effilait entre les

branches une pluie de rayons fins qui glissaient jusqu'à terre en

mouillant les feuilles et se répandaient sur le chemin par petites

flaques de clarté jaune. Annette et Julio couraient, semblaient avoir

sous cette nuit sereine le même cœur joyeux et vide, dont l'ivresse

partait en gambades.

Dans les clairières où l'onde lunaire descendait ainsi qu'en des

puits, la jeune fille passait comme une apparition, et le peintre la

rappelait, émerveillé de cette vision noire, dont le clair visage

brillait. Puis, quand elle était repartie, il prenait et serrait la

main de la comtesse, et souvent cherchait ses lèvres en traversant des

ombres plus épaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette avait

ravivé l'impatience de son cœur.

Ils gagnèrent enfin le bord de la plaine, où l'on devinait à peine au

loin, de place en place, les bouquets d'arbres des fermes. A travers

la buée de lait qui baignait les champs, l'horizon s'illimitait, et le

silence léger, le silence vivant de ce grand espace lumineux et tiède

était plein de l'inexprimable espoir, de l'indéfinissable attente qui

rendent si douces les nuits d'été. Très haut dans le ciel, quelques

petits nuages longs et minces semblaient faits d'écailles d'argent.

En demeurant quelques secondes immobile, on entendait dans cette paix

nocturne un confus et continu murmure de vie, mille bruits frêles dont

l'harmonie ressemblait d'abord à du silence.

Une caille, dans un pré voisin, jetait son double cri, et Julio, les

oreilles dressées, s'en alla à pas furtifs vers les deux notes de flûte

de l'oiseau. Annette le suivit, aussi légère que lui, retenant son

souffle et se baissant.

--Ah! dit la comtesse restée seule avec le peintre, pourquoi les

moments comme celui-ci passent-ils si vite? On ne peut rien tenir, on

ne peut rien garder. On n'a même pas le temps de goûter ce qui est bon.

C'est déjà fini.

Olivier lui baisa la main et reprit en souriant:

--Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je suis tout à l'heure

présente.

Elle murmura:

--Vous ne m'aimez pas comme je vous aime!

--Ah! par exemple!...

Elle l'interrompit:

--Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez fort bien avant dîner,

une femme qui satisfait les besoins de votre cœur, une femme qui ne

vous a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur dans votre

vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, j'ai la conscience, j'ai la

joie ardente de vous avoir été bonne, utile et secourable. Vous avez

aimé, vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi d'agréable,

mes attentions pour vous, mon admiration, mon souci de vous plaire, ma

passion, le don complet que je vous ai fait de mon être intime. Mais

ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! Oh, cela je le sens

comme on sent un courant d'air froid. Vous aimez en moi mille choses,

ma beauté, qui s'en va, mon dévouement, l'esprit qu'on me trouve,

l'opinion qu'on a de moi dans le monde, celle que j'ai de vous dans mon

cœur; mais ce n'est pas moi, moi, rien que moi, comprenez-vous?

Il eut un petit rire amical:

--Non, je ne comprends pas très bien. Vous me faites une scène de

reproches très inattendue.

Elle s'écria:

--Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre comment je vous aime,

moi! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand je pense à vous, et

j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma chair et de mon âme

une ivresse indicible de vous appartenir, et un besoin irrésistible

de vous donner davantage de moi. Je voudrais me sacrifier d'une façon

absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand on aime, que de donner,

de donner toujours, tout, tout, sa vie, sa pensée, son corps, tout ce

qu'on a, et de bien sentir qu'on donne et d'être prête à tout risquer

pour donner plus encore. Je vous aime, jusqu'à aimer souffrir pour

vous, jusqu'à aimer mes inquiétudes, mes tourments, mes jalousies, la

peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre pour moi. J'aime en

vous quelqu'un que seule j'ai découvert, un vous qui n'est pas celui

du monde, celui qu'on admire, celui qu'on connaît, un vous qui est le

mien, qui ne peut plus changer, qui ne peut pas vieillir, que je ne

peux pas ne plus aimer, car j'ai, pour le regarder, des yeux qui ne

voient plus que lui. Mais on ne peut pas dire ces choses. Il n'y a pas

de mots pour les exprimer.

Il répéta tout bas, plusieurs fois de suite:

--Chère, chère, chère Any.

Julio revenait en bondissant, sans avoir trouvé la caille qui s'était

tue à son approche, et Annette le suivait toujours, essoufflée d'avoir

couru.

--Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne à vous, monsieur le

peintre!

Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrèrent, marchant

ainsi, lui entre elles, sous les arbres noirs. Ils ne parlaient plus.

Il avançait, possédé par elles, pénétré par une sorte de fluide

féminin dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait pas à les voir,

puisqu'il les avait contre lui, et même il fermait les yeux pour mieux

les sentir. Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant

lui, épris d'elles, de celle de gauche comme de celle de droite, sans

savoir laquelle était à gauche, laquelle était à droite, laquelle était

la mère, laquelle était la fille. Il s'abandonnait volontairement

avec une sensualité inconsciente et raffinée au trouble de cette

sensation. Il cherchait même à les mêler dans son cœur, à ne plus les

distinguer dans sa pensée, et il berçait son désir au charme de cette

confusion. N'était-ce pas une seule femme que cette mère et cette fille

si pareilles? et la fille ne semblait-elle pas venue sur la terre

uniquement pour rajeunir son amour ancien pour la mère?

Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château, il lui sembla

qu'il venait de passer les plus délicieuses minutes de sa vie, de subir

la plus étrange, la plus inanalysable et la plus complète émotion que

pût goûter un homme, grisé d'une même tendresse par la séduction émanée

de deux femmes.

--Ah! l'exquise soirée! dit-il, dès qu'il se retrouva entre elles à la

lumière des lampes.

Annette s'écria:

--Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je passerais toute la nuit

à me promener quand il fait beau.

La comtesse regarda la pendule:

--Oh! il est onze heures et demie. Il faut se coucher, mon enfant.

Ils se séparèrent, chacun allant vers son appartement. Seule, la jeune

fille qui n'avait pas envie de se mettre au lit, dormit bien vite.

Le lendemain, à l'heure ordinaire, lorsque la femme de chambre, après

avoir ouvert les rideaux et les auvents, apporta le thé et regarda sa

maîtresse encore ensommeillée, elle lui dit:

--Madame a déjà meilleure mine aujourd'hui.

--Vous croyez?

--Oh! oui. La figure de Madame est plus reposée.

La comtesse, sans s'être encore regardée, savait bien que c'était

vrai. Son cœur était léger, elle ne le sentait pas battre, et elle se

sentait vivre. Le sang qui coulait en ses veines n'était plus rapide

comme la veille, chaud et chargé de fièvre, promenant en toute sa

chair de l'énervement et de l'inquiétude, mais il y répandait un tiède

bien-être, et aussi de la confiance heureuse.

Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir dans la glace. Elle

fut un peu surprise, car elle se sentait si bien qu'elle s'attendait

à se trouver rajeunie, en une seule nuit, de plusieurs années. Puis

elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, après s'être encore

regardée, elle se résigna à constater qu'elle avait seulement le teint

plus clair, les yeux moins fatigués, les lèvres plus vives que la

veille. Comme son âme était contente, elle ne pouvait s'attrister, et

elle sourit en pensant: «Oui, dans quelques jours, je serai tout à fait

bien. J'ai été trop éprouvée pour me remettre si vite.»

Mais elle resta longtemps, très longtemps assise devant sa table

de toilette où étaient étalés, dans un ordre gracieux, sur une

nappe de mousseline bordée de dentelles, devant un beau miroir de

cristal taillé, tous ses petits instruments de coquetterie à manche

d'ivoire portant son chiffre coiffé d'une couronne. Ils étaient là,

innombrables, jolis, différents, destinés à des besognes délicates et

secrètes, les uns en acier, fins et coupants, de formes bizarres, comme

des outils de chirurgie pour opérer des bobos d'enfant, les autres

ronds et doux, en plume, en duvet, en peau de bêtes inconnues, faits

pour étendre sur la chair tendre la caresse des poudres odorantes, des

parfums gras ou liquides.

Longtemps elle les mania de ses doigts savants, promena de ses lèvres

à ses tempes leur toucher plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les

nuances imparfaitement retrouvées, soulignant les yeux, soignant les

cils. Quand elle descendit enfin, elle était à peu près sûre que le

premier regard qu'il lui jetterait ne serait pas trop défavorable.

--Où est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique rencontré dans le

vestibule.

L'homme répondit:

--M. Bertin est dans le verger, en train de faire une partie de

lawn-tennis avec Mademoiselle.

Elle les entendit de loin crier les points.

L'une après l'autre, la voix sonore du peintre et la voix fine de la

jeune fille annonçaient: quinze, trente, quarante, avantage, à deux,

avantage, jeu.

Le verger où avait été battu un terrain pour le lawn-tennis était un

grand carré d'herbe planté de pommiers, enclos par le parc, par le

potager et par les fermes dépendant du château. Le long des talus qui

le limitaient de trois côtés, comme les défenses d'un camp retranché,

on avait fait pousser des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs

de toutes sortes, champêtres ou rares, des roses en quantité, des

œillets, des héliotropes, des fuchsias, du réséda, bien d'autres

encore, qui donnaient à l'air un goût de miel, ainsi que disait Bertin.

Des abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient leurs dômes de

paille le long du mur aux espaliers du potager, couvraient ce champ

fleuri de leur vol blond et ronflant.

Juste au milieu de ce verger on avait abattu quelques pommiers, afin

d'obtenir la place nécessaire au law-tennis, et un filet goudronné,

tendu par le travers de cet espace, le séparait en deux camps.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 22 · 第 9 / 19 段