parle ainsi de ma solitude de vieux pigeon roucoulant, alors que
vous pleurez des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis tant
habitué à être gâté par vous, que je crie: «Au secours» quand je ne
vous ai plus.
«Je baise vos pieds pour que vous ayez pitié de moi.
«OLIVIER.»
«Roncières, 30 juillet.
«Mon ami,
«Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir que vous
m'aimez! Je viens de passer par des jours affreux. J'ai cru vraiment
que la douleur allait me tuer à mon tour. Elle était en moi, comme
un bloc de souffrance enfermé dans ma poitrine, et qui grossissait
sans cesse, m'étouffait, m'étranglait. Le médecin qu'on avait appelé,
afin qu'il apaisât les crises de nerfs que j'avais quatre à cinq fois
par jour, m'a piquée avec de la morphine, ce qui m'a rendue presque
folle, et les grandes chaleurs que nous traversons aggravaient mon
état, me jetaient dans une surexcitation qui touchait au délire.
Je suis un peu calmée depuis le gros orage de vendredi. Il faut
vous dire que, depuis le jour de l'enterrement, je ne pleurais plus
du tout, et voilà que, pendant l'ouragan dont l'approche m'avait
bouleversée, j'ai senti tout d'un coup que les larmes commençaient
à me sortir des yeux, lentes, rares, petites, brûlantes. Oh! ces
premières larmes, comme elles font mal! Elles me déchiraient comme
si elles eussent été des griffes, et j'avais la gorge serrée à ne
plus laisser passer mon souffle. Puis, ces larmes devinrent plus
rapides, plus grosses, plus tièdes. Elles s'échappaient de mes
yeux comme d'une source, et il en venait tant, tant, tant, que mon
mouchoir en fut trempé, et qu'il fallut en prendre un autre. Et le
gros bloc de chagrin semblait s'amollir, se fondre, couler par mes
yeux.
«Depuis ce moment-là, je pleure du matin au soir, et cela me sauve.
On finirait par devenir vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait
pas pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des tournées
dans le pays, et j'ai tenu à ce qu'il emmenât Annette afin de la
distraire et de la consoler un peu. Ils s'en vont en voiture ou à
cheval jusqu'à huit ou dix lieues de Roncières, et elle me revient
rose de jeunesse, malgré sa tristesse, et les yeux tout brillants
de vie, tout animés par l'air de la campagne et la course qu'elle a
faite. Comme c'est beau d'avoir cet âge-là! Je pense que nous allons
rester ici encore quinze jours ou trois semaines; puis, malgré le
mois d'août, nous rentrerons à Paris pour la raison que vous savez.
«Je vous envoie tout ce qui me reste de mon cœur.
«ANY.»
«Paris, 4 août.
«Je n'y tiens plus, ma chère amie; il faut que vous reveniez, car
il va certainement m'arriver quelque chose. Je me demande si je
ne suis pas malade, tant j'ai le dégoût de tout ce que je faisais
depuis si longtemps avec un certain plaisir ou avec une résignation
indifférente. D'abord, il fait si chaud à Paris, que chaque nuit
représente un bain turc de huit ou neuf heures. Je me lève, accablé
par la fatigue de ce sommeil en étuve, et je me promène pendant une
heure ou deux devant une toile blanche, avec l'intention d'y dessiner
quelque chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans
l'œil, rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... Cet effort
inutile vers le travail est exaspérant. Je fais venir des modèles,
je les place, et comme ils me donnent des poses, des mouvements, des
expressions que j'ai peintes à satiété, je les fais se rhabiller
et je les flanque dehors. Vrai, je ne puis plus rien voir de neuf,
et j'en souffre comme si je devenais aveugle. Qu'est-ce que cela?
Fatigue de l'œil ou du cerveau, épuisement de la faculté artiste ou
courbature du nerf optique? Sait-on! il me semble que j'ai fini de
découvrir le coin d'inexploré qu'il m'a été donné de visiter. Je
n'aperçois plus que ce que tout le monde connaît; je fais ce que tous
les mauvais peintres ont fait; je n'ai plus qu'une vision et qu'une
observation de cuistre. Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le
nombre des motifs nouveaux me paraissait illimité, et j'avais, pour
les exprimer, une telle variété de moyens que l'embarras du choix me
rendait hésitant. Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets
entrevus s'est dépeuplé, mon investigation est devenue impuissante
et stérile. Les gens qui passent n'ont plus de sens pour moi; je ne
trouve plus en chaque être humain ce caractère et cette saveur que
j'aimais tant discerner et rendre apparents. Je crois cependant que
je pourrais faire un très joli portrait de votre fille. Est-ce parce
qu'elle vous ressemble si fort, que je vous confonds dans ma pensée?
Oui, peut-être.
«Donc, après m'être efforcé d'esquisser un homme et une femme qui
ne soient pas semblables à tous les modèles connus, je me décide à
aller déjeuner quelque part, car je n'ai plus le courage de m'asseoir
seul dans ma salle à manger. Le boulevard Malesherbes a l'air d'une
avenue de forêt emprisonnée dans une ville morte. Toutes les maisons
sentent le vide. Sur la chaussée, les arroseurs lancent des panaches
de pluie blanche qui éclaboussent le pavé de bois d'où s'exhale une
vapeur de goudron mouillé et d'écurie lavée; et d'un bout à l'autre
de la longue descente du parc Monceau à Saint-Augustin, on aperçoit
cinq ou six formes noires, passants sans importance, fournisseurs ou
domestiques. L'ombre des platanes étale au pied des arbres, sur les
trottoirs brûlants, une tache bizarre, qu'on dirait liquide comme de
l'eau répandue qui sèche. L'immobilité des feuilles dans les branches
et de leur silhouette grise sur l'asphalte, exprime la fatigue de
la ville rôtie, sommeillant et transpirant à la façon d'un ouvrier
endormi sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, la gueuse, et elle
pue affreusement par ses bouches d'égout, les soupiraux des caves et
des cuisines, les ruisseaux où coule la crasse de ses rues. Alors, je
pense à ces matinées d'été, dans votre verger plein de petites fleurs
champêtres qui donnent à l'air un goût de miel. Puis, j'entre, écœuré
déjà, au restaurant où mangent, avec des airs accablés, des hommes
chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert, et dont le front moite
reluit. Toutes ces nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la
glace, le pain mou, le filet flasque, le légume recuit, le fromage
purulent, les fruits mûris à la devanture. Et je sors avec la nausée,
et je retourne chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'à
l'heure du dîner que je prends au Cercle.
«J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien
d'autres, qui m'ennuient et me fatiguent autant que des orgues de
Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis quinze
ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle,
qui est, paraît-il, un endroit où l'on va se distraire. On devrait
bien me changer ma génération dont j'ai les yeux, les oreilles et
l'esprit rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes; ils s'en
vantent et s'entre-félicitent.
«Après avoir bâillé autant de fois qu'il y a de minutes entre huit
heures et minuit, je rentre me coucher et je me déshabille en
songeant qu'il faudra recommencer demain.
«Oui, ma chère amie, je suis à l'âge où la vie de garçon devient
intolérable, parce qu'il n'y a plus rien de nouveau pour moi, sous
le soleil. Un garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on n'est
plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j'ai
aimé ma liberté, jadis, avant de vous aimer plus qu'elle! Comme elle
me pèse aujourd'hui! La liberté, pour un vieux garçon comme moi,
c'est le vide, le vide partout, c'est le chemin de la mort, sans
rien dedans pour empêcher de voir le bout, c'est cette question sans
cesse posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n'être
pas seul? Et je vais de camarade en camarade, de poignée de main
en poignée de main, mendiant un peu d'amitié. J'en recueille des
miettes qui ne font pas un morceau.--Vous, j'ai Vous, mon amie, mais
vous n'êtes pas à moi. C'est même peut-être de vous que me vient
l'angoisse dont je souffre, car c'est le désir de votre contact, de
votre présence, du même toit sur nos têtes, des mêmes murs enfermant
nos existences, du même intérêt serrant nos cœurs, le besoin de
cette communauté d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaieté, de
tristesse et aussi de choses matérielles, qui mettent en moi tant de
souci. Vous êtes à moi, c'est-à-dire que je vole un peu de vous de
temps en temps. Mais je voudrais respirer sans cesse l'air même que
vous respirez, partager tout avec vous, ne me servir que de choses
qui appartiendraient à nous deux, sentir que tout ce dont je vis est
à vous autant qu'à moi, le verre dans lequel je bois, le siège sur
lequel je me repose, le pain que je mange et le feu qui me chauffe.
«Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine loin de vous.
«OLIVIER.»
«Roncières, 8 août.
«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que vous ne me reconnaîtrez
point. Je crois que j'ai trop pleuré. Il faut que je me repose un
peu avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer à vous comme je
suis. Mon mari part pour Paris après-demain et vous portera de nos
nouvelles. Il compte vous emmener dîner quelque part et me charge de
vous prier de l'attendre chez vous vers sept heures.
«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu mieux, dès que je n'aurai
plus cette figure de déterrée qui me fait peur à moi-même, je
retournerai près de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette et vous, moi
aussi, et je veux offrir à chacun de vous tout ce que je pourrai lui
donner, sans voler l'autre.
«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré pour que vous les baisiez.
«ANNE.»
Quand il reçut cette lettre annonçant le retour encore retardé, Olivier
Bertin eut envie, une envie immodérée, de prendre une voiture pour
aller à la gare, et le train pour aller à Roncières; puis, songeant que
M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, il se résigna et se mit à
désirer l'arrivée du mari avec presque autant d'impatience que si c'eût
été celle de la femme elle-même.
Jamais il n'avait aimé Guilleroy comme en ces vingt-quatre heures
d'attente.
Quand il le vit entrer, il s'élança vers lui, les mains tendues,
s'écriant:
--Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir!
L'autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer à
Paris, car la vie n'était pas gaie en Normandie, depuis trois semaines.
Les deux hommes s'assirent sur un petit canapé à deux places, dans un
coin de l'atelier, sous un dais d'étoffes orientales, et se reprenant
les mains avec des airs attendris, ils se les serrèrent de nouveau.
--Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle?
--Oh! pas très bien. Elle a été très touchée, très affectée, et elle se
remet trop lentement. J'avoue même qu'elle m'inquiète un peu.
--Mais pourquoi ne revient-elle pas?
--Je n'en sais rien. Il m'a été impossible de la décider à rentrer ici.
--Que fait-elle tout le jour?
--Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère. Ça n'est pas bon pour
elle. Je voudrais bien qu'elle se décidât à changer d'air, à quitter
l'endroit où ça s'est passé, vous comprenez?
--Et Annette?
--Oh! elle, une fleur épanouie!
Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:
--A-t-elle eu beaucoup de chagrin?
--Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de dix-huit ans,
ça ne tient pas.
Après un silence, Guilleroy reprit:
--Où allons-nous dîner, mon cher? J'ai bien besoin de me dégourdir,
moi, d'entendre du bruit et de voir du mouvement.
--Mais, en cette saison, il me semble que le café des Ambassadeurs est
indiqué.
Et ils s'en allèrent, en se tenant par le bras, vers les
Champs-Élysées. Guilleroy, agité par cet éveil des Parisiens qui
rentrent et pour qui la ville, après chaque absence, semble rajeunie
et pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille
détails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait dit, et Olivier,
après d'indifférentes réponses où se reflétait tout l'ennui de sa
solitude, parlait de Roncières, cherchait à saisir en cet homme, à
recueillir autour de lui ce quelque chose de presque matériel que
laissent en nous les gens qu'on vient de voir, subtile émanation des
êtres qu'on emporte en les quittant, qu'on garde en soi quelques heures
et qui s'évapore dans l'air nouveau.
Le ciel lourd d'un soir d'été pesait sur la ville et sur la grande
avenue où commençaient à sautiller sous les feuillages les refrains
alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, assis au balcon
du café des Ambassadeurs, regardaient sous eux les bancs et les
chaises encore vides de l'enceinte fermée jusqu'au petit théâtre où
les chanteuses, dans la clarté blafarde des globes électriques et du
jour mêlés, étalaient leurs toilettes éclatantes et la teinte rose de
leur chair. Des odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles chaudes,
flottaient dans les imperceptibles brises que se renvoyaient les
marronniers, et quand une femme passait, cherchant sa place réservée,
suivie d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le parfum
capiteux et frais de ses robes et de son corps.
Guilleroy, radieux, murmura:
--Oh! j'aime mieux être ici que là-bas.
--Et moi, répondit Bertin, j'aimerais mieux être là-bas qu'ici.
--Allons donc!
--Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été.
--Eh! mon cher, c'est toujours Paris.
Le député semblait être dans un jour de contentement, dans un de ces
rares jours d'effervescence égrillarde où les hommes graves font
des bêtises. Il regardait deux cocottes dînant à une table voisine
avec trois maigres jeunes messieurs superlativement corrects, et il
interrogeait sournoisement Olivier sur toutes les filles connues et
cotées dont il entendait chaque jour citer les noms. Puis il murmura
avec un ton de profond regret:
--Vous avez de la chance d'être resté garçon, vous. Vous pouvez faire
et voir tant de choses.
Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux qu'une pensée
harcèle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de son
isolement. Quand il eut tout dit, récité jusqu'au bout la litanie de
ses mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le besoin de soulager
son cœur, combien il eût désiré l'amour et le frôlement d'une femme
installée à son côté, le comte, à son tour, convint que le mariage
avait du bon. Retrouvant alors son éloquence parlementaire pour vanter
la douceur de sa vie intérieure, il fit de la comtesse un grand éloge,
qu'Olivier approuvait gravement par de fréquents mouvements de tête.
Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux de ce bonheur intime que
Guilleroy célébrait par devoir, le peintre finit par murmurer, avec une
conviction sincère:
--Oui, vous avez eu de la chance, vous!
Le député, flatté, en convint; puis il reprit:
--Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, elle me donne du souci
en ce moment! Tenez, puisque vous vous ennuyez à Paris, vous devriez
aller à Roncières et la ramener. Elle vous écoutera, vous, car vous
êtes son meilleur ami; tandis qu'un mari... vous savez...
Olivier, ravi, reprit:
--Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant... croyez-vous que cela
ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi?
--Non, pas du tout; allez donc, mon cher.
--J'y consens alors. Je partirai demain par le train d'une heure.
Faut-il envoyer une dépêche?
--Non, je m'en charge. Je vais la prévenir, afin que vous trouviez une
voiture à la gare.
Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent aux boulevards; mais
au bout d'une demi-heure à peine, le comte soudain quitta le peintre,
sous le prétexte d'une affaire urgente qu'il avait tout à fait oubliée.
II
LA comtesse et sa fille, vêtues de crêpe noir, venaient de s'asseoir
face à face, pour déjeuner, dans la vaste salle de Roncières. Les
portraits d'aïeux naïvement peints, l'un en cuirasse, un autre en
justaucorps, celui-ci poudré en officier des gardes françaises,
celui-là en colonel de la Restauration, alignaient sur les murs la
collection des Guilleroy passés, en des cadres vieux dont la dorure
tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, commençaient à servir les
deux femmes silencieuses; et les mouches faisaient autour du lustre en
cristal, suspendu au milieu de la table, un petit nuage de points noirs
tourbillonnant et bourdonnant.
--Ouvrez les fenêtres, dit la comtesse, il fait un peu frais ici.
Les trois hautes fenêtres, allant du parquet au plafond, et larges
comme des baies, furent ouvertes à deux battants. Un souffle d'air
tiède, portant des odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de
campagne, entra brusquement par ces trois grands trous, se mêlant à
l'air un peu humide de la pièce profonde enfermée dans les murs épais
du château.
--Ah! c'est bon, dit Annette, en respirant à pleine gorge.
Les yeux des deux femmes s'étaient tournés vers le dehors et
regardaient au-dessous d'un ciel bleu clair, un peu voilé par cette
brume de midi qui miroite sur les terres imprégnées de soleil, la
longue pelouse verte du parc, avec ses îlots d'arbres de place en place
et ses perspectives ouvertes au loin sur la campagne jaune illuminée
jusqu'à l'horizon par la nappe d'or des récoltes mûres.
--Nous ferons une longue promenade après déjeuner, dit la comtesse.
Nous pourrons aller à pied jusqu'à Berville, en suivant la rivière, car
il ferait trop chaud dans la plaine.
--Oui, maman, et nous prendrons Julio pour faire lever des perdrix.
--Tu sais que ton père le défend.
--Oh, puisque papa est à Paris! C'est si amusant de voir Julio en
arrêt. Tiens, le voici qui taquine les vaches. Dieu, qu'il est drôle!
Repoussant sa chaise, elle se leva et courut à une fenêtre d'où elle
cria: «Hardi, Julio, hardi!»
Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiées d'herbe, accablées
de chaleur, se reposaient couchées sur le flanc, le ventre saillant,
repoussé par la pression du sol. Allant de l'une à l'autre avec des
aboiements, des gambades folles, une colère gaie, furieuse et feinte,
un épagneul de chasse, svelte, blanc et roux, dont les oreilles frisées
s'envolaient à chaque bond, s'acharnait à faire lever les trois grosses
bêtes qui ne voulaient pas. C'était là, assurément, le jeu favori du
chien, qui devait le recommencer chaque fois qu'il apercevait les
vaches étendues. Elles, mécontentes, pas effrayées, le regardaient de
leurs gros yeux mouillés, en tournant la tête pour le suivre.
Annette, de sa fenêtre, cria:
--Apporte, Julio, apporte.
Et l'épagneul, excité, s'enhardissait, aboyait plus fort, s'aventurait
jusqu'à la croupe, en feignant de vouloir mordre. Elles commençaient
à s'inquiéter, et les frissons nerveux de leur peau pour chasser les
mouches devenaient plus fréquents et plus longs.
Soudain le chien, emporté par une course qu'il ne put maîtriser à
temps, arriva en plein élan si près d'une vache, que, pour ne point se
culbuter contre elle, il dut sauter par-dessus. Frôlé par le bond, le
pesant animal eut peur, et, levant d'abord la tête, se redressa ensuite
avec lenteur sur ses quatre jambes en reniflant fortement. Le voyant
debout, les deux autres aussitôt l'imitèrent; et Julio se mit à danser
autour d'eux une danse de triomphe, tandis qu'Annette le félicitait.
--Bravo, Julio, bravo!
--Allons, dit la comtesse, viens donc déjeuner, mon enfant.
Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour sur ses yeux, annonça:
--Tiens! le porteur du télégraphe.
Dans le sentier invisible, perdu au milieu des blés et des avoines, une
blouse bleue semblait glisser à la surface des épis, et s'en venait
vers le château, au pas cadencé de l'homme.
--Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu que ce ne soit pas une mauvaise
nouvelle!
Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse si longtemps en
nous la mort d'un être aimé trouvée dans une dépêche. Elle ne pouvait
maintenant déchirer la bande collée pour ouvrir le petit papier bleu,
sans sentir trembler ses doigts et s'émouvoir son âme, et croire que
de ces plis si longs à défaire allait sortir un chagrin qui ferait de
nouveau couler ses larmes.
Annette, au contraire, pleine de curiosité jeune, aimait tout l'inconnu
qui vient à nous. Son cœur, que la vie venait pour la première fois
de meurtrir, ne pouvait attendre que des joies de la sacoche noire et
redoutable attachée au flanc des piétons de la poste, qui sèment tant
d'émotions par les rues des villes et les chemins des champs.
La comtesse ne mangeait plus, suivant en son esprit cet homme qui
venait vers elle, porteur de quelques mots écrits, de quelques mots
dont elle serait peut-être blessée comme d'un coup de couteau à la
gorge. L'angoisse de savoir la rendait haletante, et elle cherchait à
deviner quelle était cette nouvelle si pressée. A quel sujet? De qui?
La pensée d'Olivier la traversa. Serait-il malade? Mort peut-être aussi?
Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent interminables; puis
quand elle eut déchiré la dépêche et reconnu le nom de son mari, elle
lut: «Je t'annonce que notre ami Bertin part pour Roncières par le
train d'une heure. Envoie phaéton gare. Tendresses.»
--Eh bien, maman? disait Annette.
--C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir.
--Ah! quelle chance! Et quand?
--Tantôt.
--A quatre heures?
--Oui.
--Oh! qu'il est gentil!
Mais la comtesse avait pâli, car un souci nouveau depuis quelque temps
grandissait en elle, et la brusque arrivée du peintre lui semblait une
menace aussi pénible que tout ce qu'elle avait pu prévoir.
--Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle à sa fille.
--Et toi, maman, tu ne viendras pas?
--Non, je vous attendrai ici.
--Pourquoi? Ça lui fera de la peine.
--Je ne me sens pas très bien.
--Tu voulais aller à pied jusqu'à Berville, tout à l'heure.
--Oui, mais le déjeuner m'a fait mal.
--D'ici là, tu iras mieux.
--Non, je vais même monter dans ma chambre. Fais-moi prévenir dès que
vous serez arrivés.
--Oui, maman.
Puis après avoir donné des ordres pour qu'on attelât le phaéton à
l'heure voulue et qu'on préparât l'appartement, la comtesse rentra chez
elle et s'enferma.
Sa vie, jusqu'alors, s'était écoulée presque sans souffrance,
accidentée seulement par l'affection d'Olivier, et agitée par le
souci de la conserver. Elle y avait réussi, toujours victorieuse
dans cette lutte. Son cœur, bercé par les succès et la louange,
devenu un cœur exigeant de belle mondaine à qui sont dues toutes les
douceurs de la terre, après avoir consenti à un mariage brillant,
où l'inclination n'entrait pour rien, après avoir ensuite accepté
l'amour comme le complément d'une existence heureuse, après avoir
pris son parti d'une liaison coupable, beaucoup par entraînement,
un peu par religion pour le sentiment lui-même, par compensation au
train-train vulgaire de l'existence, s'était cantonné, barricadé dans
ce bonheur que le hasard lui avait fait, sans autre désir que de le
défendre contre les surprises de chaque jour. Elle avait donc accepté
avec une bienveillance de jolie femme les événements agréables qui
se présentaient, et, peu aventureuse, peu harcelée par des besoins
nouveaux et des démangeaisons d'inconnu, mais tendre, tenace et
prévoyante, contente du présent, inquiète, par nature, du lendemain,
elle avait su jouir des éléments que lui fournissait le destin avec une
prudence économe et sagace.
Or, peu à peu, sans qu'elle osât même se l'avouer, s'était glissée dans
son âme la préoccupation obscure des jours qui passent, de l'âge qui
vient. C'était en sa pensée quelque chose comme une petite démangeaison
qui ne cessait jamais. Mais sachant bien que cette descente de la vie
était sans fond, qu'une fois commencée on ne l'arrêtait plus, et cédant
à l'instinct du danger, elle ferma les yeux en se laissant glisser afin
de conserver son rêve, de ne pas avoir le vertige de l'abîme et le
désespoir de l'impuissance.
Elle vécut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil factice de rester
belle si longtemps; et, lorsque Annette apparut à côté d'elle avec la
fraîcheur de ses dix-huit années, au lieu de souffrir de ce voisinage,
elle fut fière, au contraire, de pouvoir être préférée, dans la grâce
savante de sa maturité, à cette fillette épanouie dans l'éclat radieux
de la première jeunesse.