chevilles et la moitié du mollet lorsqu'elle s'élançait pour attraper
la balle au vol, allait, venait, courait, les yeux brillants et les
joues rouges, fatiguée, essoufflée par le jeu correct et sûr de son
adversaire.
Lui, la culotte de flanelle blanche serrée aux reins sur la chemise
pareille, coiffé d'une casquette à visière, blanche aussi, et le ventre
un peu saillant, attendant la balle avec sang-froid, jugeait avec
précision sa chute, la recevait et la renvoyait sans se presser, sans
courir, avec l'aisance élégante, l'attention passionnée et l'adresse
professionnelle qu'il apportait à tous les exercices.
Ce fut Annette qui aperçut sa mère. Elle cria:
--Bonjour, maman; attends une minute que nous ayons fini ce coup-là.
Cette distraction d'une seconde la perdit. La balle passa contre elle,
rapide et basse, presque roulante, toucha terre et sortit du jeu.
Tandis que Bertin criait: «Gagné», que la jeune fille, surprise,
l'accusait d'avoir profité de son inattention, Julio, dressé à chercher
et à retrouver, comme des perdrix tombées dans les broussailles, les
balles perdues qui s'égaraient, s'élança derrière celle qui courait
devant lui dans l'herbe, la saisit dans la gueule avec délicatesse, et
la rapporta en remuant la queue.
Le peintre, maintenant, saluait la comtesse; mais, pressé de se
remettre à jouer, animé par la lutte, content de se sentir souple, il
ne jeta sur ce visage tant soigné pour lui qu'un coup d'œil court et
distrait; puis il demanda:
--Vous permettez? chère comtesse, j'ai peur de me refroidir et
d'attraper une névralgie.
--Oh! oui, dit-elle.
Elle s'assit sur un tas de foin, fauché le matin même, pour donner
champ libre aux joueurs, et, le cœur un peu triste tout à coup, les
regarda.
Sa fille, agacée de perdre toujours, s'animait, s'excitait, avait
des cris de dépit ou de triomphe, des élans impétueux d'un bout à
l'autre de son camp, et, souvent, dans ces bonds, des mèches de
cheveux tombaient, déroulées, puis répandues sur ses épaules. Elle les
saisissait, et, la raquette entre les genoux, en quelques secondes,
avec des mouvements impatients, les rattachait en piquant des épingles,
par grands coups, dans la masse de la chevelure.
Et Bertin, de loin, criait à la comtesse:
--Hein! est-elle jolie ainsi, et fraîche comme le jour?
Oui, elle était jeune, elle pouvait courir, avoir chaud, devenir rouge,
perdre ses cheveux, tout braver, tout oser, car tout l'embellissait.
Puis, quand ils se remettaient à jouer avec ardeur, la comtesse, de
plus en plus mélancolique, songeait qu'Olivier préférait cette partie
de balle, cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats qui
sautent après des boules de papier, à la douceur de s'asseoir près
d'elle, en cette chaude matinée, et de la sentir, aimante, contre lui.
Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup du déjeuner, il lui
sembla qu'on la délivrait, qu'on lui ôtait un poids du cœur. Mais,
comme elle revenait, appuyée à son bras, il lui dit:
--Je viens de m'amuser comme un gamin. C'est rudement bon d'être, ou de
se croire jeune. Ah oui! ah oui! il n'y a que ça! Quand on n'aime plus
courir, on est fini!
En sortant de table, la comtesse qui, pour la première fois, la veille,
n'avait pas été au cimetière, proposa d'y aller ensemble, et ils
partirent tous les trois pour le village.
Il fallait traverser le bois où coulait un ruisseau qu'on nommait la
Rainette, sans doute à cause des petites grenouilles dont il était
peuplé, puis franchir un bout de plaine avant d'arriver à l'église
bâtie dans un groupe de maisons abritant l'épicier, le boulanger, le
boucher, le marchand de vins et quelques autres modestes commerçants
chez qui venaient s'approvisionner les paysans.
L'aller fut silencieux et recueilli, la pensée de la morte oppressant
les âmes. Sur la tombe, les deux femmes s'agenouillèrent et prièrent
longtemps. La comtesse, courbée, demeurait immobile, un mouchoir dans
les yeux, car elle avait peur de pleurer, et que les larmes coulassent
sur ses joues. Elle priait, non pas comme elle avait fait jusqu'à ce
jour, par une espèce d'évocation de sa mère, par un appel désespéré
sous le marbre de la tombe, jusqu'à ce qu'elle crût sentir à son
émotion devenue déchirante que la morte l'entendait, l'écoutait, mais
simplement en balbutiant avec ardeur les paroles consacrées du _Pater
noster_ et de l'_Ave Maria_. Elle n'aurait pas eu, ce jour-là,
la force et la tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de
cruel entretien sans réponse avec ce qui pouvait demeurer de l'être
disparu autour du trou qui cachait les restes de son corps. D'autres
obsessions avaient pénétré dans son cœur de femme, l'avaient remuée,
meurtrie, distraite; et sa prière fervente montait vers le ciel pleine
d'obscures supplications. Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a
jeté sur la terre toutes les pauvres créatures, afin qu'il eût pitié
d'elle-même autant que de celle rappelée à lui.
Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait, tant ses appréhensions
étaient encore cachées et confuses, mais elle sentait qu'elle avait
besoin de l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des dangers
prochains et d'inévitables douleurs.
Annette, les yeux fermés, après avoir aussi balbutié des formules,
était partie en une rêverie, car elle ne voulait pas se relever avant
sa mère.
Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait devant lui un
ravissant tableau et regrettant un peu qu'il ne lui fût pas permis de
faire un croquis.
En revenant, ils se mirent à parler de l'existence humaine, remuant
doucement ces idées amères et poétiques d'une philosophie attendrie et
découragée, qui sont un fréquent sujet de causerie entre les hommes
et les femmes que la vie blesse un peu et dont les cœurs se mêlent en
confondant leurs peines.
Annette, qui n'était point mûre pour ces pensées, s'éloignait à chaque
instant afin de cueillir des fleurs champêtres au bord du chemin.
Mais Olivier, pris d'un désir de la garder près de lui, énervé de la
voir sans cesse repartir, ne la quittait point de l'œil. Il s'irritait
qu'elle s'intéressât aux couleurs des plantes plus qu'aux phrases
qu'il prononçait. Il éprouvait un malaise inexprimable de ne pas la
captiver, la dominer comme sa mère, et une envie d'étendre la main, de
la saisir, de la retenir, de lui défendre de s'en aller. Il la sentait
trop alerte, trop jeune, trop indifférente, trop libre, libre comme un
oiseau, comme un jeune chien qui n'obéit pas, qui ne revient point, qui
a dans les veines l'indépendance, ce joli instinct de liberté que la
voix et le fouet n'ont pas encore vaincu.
Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et parfois il
l'interrogeait, cherchait à éveiller son désir d'écouter et sa
curiosité de femme; mais on eût dit que le vent capricieux du grand
ciel soufflait dans la tête d'Annette ce jour-là, comme sur les épis
ondoyants, emportait et dispersait son attention dans l'espace, car
elle avait à peine répondu le mot banal attendu d'elle, jeté entre deux
fuites avec un regard distrait, qu'elle retournait à ses fleurettes. Il
s'exaspérait à la fin, mordu par une impatience puérile, et, comme elle
venait prier sa mère de porter son premier bouquet pour qu'elle en pût
cueillir un autre, il l'attrapa par le coude et lui serra le bras, afin
qu'elle ne s'échappât plus. Elle se débattait en riant et tirait de
toute sa force pour s'en aller; alors, mû par un instinct d'homme, il
employa le moyen des faibles, et ne pouvant séduire son attention, il
l'acheta en tentant sa coquetterie.
--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu préfères, je t'en ferai faire une
broche.
Elle hésita, surprise.
--Une broche, comment?
--En pierres de la même couleur: en rubis si c'est le coquelicot; en
saphirs si c'est le bluet, avec une petite feuille en émeraudes.
La figure d'Annette s'éclaira de cette joie affectueuse dont les
promesses et les cadeaux animent les traits des femmes.
--Le bluet, dit-elle, c'est si gentil!
--Va pour un bluet. Nous irons le commander dès que nous serons de
retour à Paris.
Elle ne partait plus, attachée à lui par la pensée du bijou qu'elle
essayait déjà d'apercevoir, d'imaginer. Elle demanda:
--Est-ce très long à faire, une chose comme ça?
Il riait, la sentant prise.
--Je ne sais pas, cela dépend des difficultés. Nous presserons le
bijoutier.
Elle fut soudain traversée par une réflexion navrante.
--Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je suis en grand deuil.
Il avait passé son bras sous celui de la jeune fille, et la serrant
contre lui:
--Eh bien, tu garderas ta broche pour la fin de ton deuil, cela ne
t'empêchera pas de la contempler.
Comme la veille au soir, il était entre elles, tenu, serré, captif
entre leurs épaules, et pour voir se lever sur lui leurs yeux bleus
pareils, pointillés de grains noirs, il leur parlait à tour de rôle,
en tournant la tête vers l'une et vers l'autre. Le grand soleil les
éclairant, il confondait moins à présent la comtesse avec Annette,
mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir renaissant
de ce qu'avait été la mère. Il avait envie de les embrasser l'une et
l'autre, l'une pour retrouver sur sa joue et sur sa nuque un peu de
cette fraîcheur rose et blonde qu'il avait savourée jadis, et qu'il
revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, l'autre parce qu'il
l'aimait toujours et qu'il sentait venir d'elle l'appel puissant d'une
habitude ancienne. Il constatait même, à cette heure, et comprenait que
son désir un peu lassé depuis longtemps et que son affection pour elle
s'étaient ranimés à la vue de sa jeunesse ressuscitée.
Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne la rappelait plus,
comme si le contact de son bras et la satisfaction de la joie donnée
par lui l'eussent apaisé, mais il la suivait en tous ses mouvements,
avec le plaisir qu'on éprouve à voir les êtres ou les choses qui
captivent nos yeux et les grisent. Quand elle revenait, apportant
une gerbe, il respirait plus fortement, cherchant, sans y songer,
quelque chose d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de sa
peau dans l'air remué par sa course. Il la regardait avec ravissement,
comme on regarde une aurore, comme on écoute de la musique, avec
des tressaillements d'aise quand elle se baissait, se redressait,
levait les deux bras en même temps pour remettre en place sa coiffure.
Et puis, de plus en plus, d'heure en heure, elle activait en lui
l'évocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des gentillesses, des
mouvements qui lui mettaient sur la bouche le goût des baisers donnés
et rendus jadis; elle faisait du passé lointain, dont il avait perdu
la sensation précise, quelque chose de pareil à un présent rêvé; elle
brouillait les époques, les dates, les âges de son cœur, et rallumant
des émotions refroidies, mêlait, sans qu'il s'en doutât, hier avec
demain, le souvenir avec l'espérance.
Il se demandait en fouillant sa mémoire si la comtesse, en son plus
complet épanouissement, avait eu ce charme souple de chèvre, ce charme
hardi, capricieux, irrésistible, comme la grâce d'un animal qui court
et qui saute. Non. Elle avait été plus épanouie et moins sauvage. Fille
des villes, puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des champs
et vécu dans l'herbe, elle était devenue jolie à l'ombre des murs, et
non pas au soleil du ciel.
Quand ils furent rentrés au château, la comtesse se mit à écrire des
lettres sur sa petite table basse, dans l'embrasure d'une fenêtre;
Annette monta dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher à
pas lents, un cigare à la bouche, les mains derrière le dos, par les
chemins tournants du parc. Mais il ne s'éloignait pas jusqu'à perdre
de vue la façade blanche ou le toit pointu de la demeure. Dès qu'elle
avait disparu derrière les bouquets d'arbres ou les massifs d'arbustes,
il avait une ombre sur le cœur, comme lorsqu'un nuage couvre le soleil,
et quand elle reparaissait dans les trouées de verdure, il s'arrêtait
quelques secondes pour contempler les deux lignes de hautes fenêtres.
Puis il se remettait en route.
Il se sentait agité, mais content, content de quoi? de tout.
L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-là. Il se sentait de
nouveau dans le corps des légèretés de petit garçon, des envies
de courir et d'attraper avec ses mains les papillons jaunes qui
sautillaient sur la pelouse comme s'ils eussent été suspendus au bout
de fils élastiques. Il chantonnait des airs d'opéra. Plusieurs fois de
suite, il répéta la phrase célèbre de Gounod: «Laisse-moi contempler
ton visage», y découvrant une expression profondément tendre qu'il
n'avait jamais sentie ainsi.
Soudain, il se demanda comment il se pouvait faire qu'il fût devenu
si vite si différent de lui-même. Hier, à Paris, mécontent de tout,
dégoûté, irrité, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eût dit qu'un
dieu complaisant avait changé son âme. «Ce bon Dieu là, pensa-t-il,
aurait bien dû me changer de corps en même temps, et me rajeunir un
peu.» Tout à coup, il aperçut Julio qui chassait dans un fourré. Il
l'appela, et quand le chien fut venu placer sous la main sa tête fine
coiffée de longues oreilles frisottées, il s'assit dans l'herbe pour le
mieux flatter, lui dit des gentillesses, le coucha sur ses genoux, et
s'attendrissant à le caresser, l'embrassa comme font les femmes dont le
cœur s'émeut à toute occasion.
Après le dîner, au lieu de sortir comme la veille, ils passèrent la
soirée au salon, en famille.
La comtesse dit tout à coup:
--Il va pourtant falloir que nous partions!
Olivier s'écria:
--Oh, ne parlez pas encore de ça! Vous ne vouliez pas quitter Roncières
quand je n'y étais pas. J'arrive, et vous ne pensez plus qu'à filer.
--Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons pourtant demeurer ici
indéfiniment tous les trois.
--Il ne s'agit point d'indéfiniment, mais de quelques jours. Combien
de fois suis-je resté chez vous des semaines entières?
--Oui, mais en d'autres circonstances, alors que la maison était
ouverte à tout le monde.
Alors Annette, d'une voix câline:
--Oh, maman! quelques jours encore, deux ou trois. Il m'apprend si bien
à jouer au tennis. Je me fâche quand je perds, et puis après je suis si
contente d'avoir fait des progrès!
Le matin même, la comtesse projetait de faire durer jusqu'au dimanche
ce séjour mystérieux de l'ami, et maintenant elle voulait partir,
sans savoir pourquoi. Cette journée qu'elle avait espérée si bonne,
lui laissait à l'âme une tristesse inexprimable et pénétrante, une
appréhension sans cause, tenace et confuse comme un pressentiment.
Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle chercha même d'où
lui venait ce nouvel accès mélancolique.
Avait-elle subi une de ces imperceptibles émotions dont l'effleurement
a été si fugitif que la raison ne s'en souvient point, mais dont la
vibration demeure aux cordes du cœur les plus sensibles?--Peut-être.
Laquelle? Elle se rappela bien quelques inavouables contrariétés dans
les mille nuances de sentiment par lesquelles elle avait passé, chaque
minute apportant la sienne! Or, elles étaient vraiment trop menues pour
lui laisser ce découragement. «Je suis exigeante, pensa-t-elle. Je n'ai
pas le droit de me tourmenter ainsi.»
Elle ouvrit sa fenêtre, afin de respirer l'air de la nuit, et elle y
demeura accoudée, les yeux sur la lune.
Un bruit léger lui fit baisser la tête. Olivier se promenait devant le
château.--«Pourquoi a-t-il dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle;
pourquoi ne m'a-t-il pas prévenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il pas
demandé de venir avec lui? Il sait bien que cela m'aurait rendue si
heureuse. A quoi songe-t-il donc?»
Cette idée qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette promenade, qu'il
avait préféré s'en aller seul par cette belle nuit, seul, un cigare à
la bouche, car elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il aurait
pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette idée qu'il n'avait pas
sans cesse besoin d'elle, sans cesse envie d'elle, lui jeta dans l'âme
un nouveau ferment d'amertume.
Elle allait fermer sa fenêtre pour ne plus le voir, pour n'être plus
tentée de l'appeler, quand il leva les yeux et l'aperçut. Il cria:
--Tiens, vous rêvez aux étoiles, comtesse?
Elle répondit:
--Oui, vous aussi, à ce que je vois?
--Oh! moi, je fume tout simplement.
Elle ne put résister au désir de demander:
--Comment ne m'avez-vous pas prévenue que vous sortiez?
--Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, d'ailleurs.
--Alors bonsoir, mon ami.
--Bonsoir, comtesse.
Elle recula jusqu'à sa chaise basse, s'y assit, et pleura; et la femme
de chambre, appelée pour la mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui
dit avec compassion:
--Ah! Madame va encore se faire une vilaine figure pour demain.
La comtesse dormit mal, fiévreuse, agitée par des cauchemars. Dès
son réveil, avant de sonner, elle ouvrit elle-même sa fenêtre et ses
rideaux pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits tirés,
les paupières gonflées, le teint jaune; et le chagrin qu'elle en
éprouva fut si violent, qu'elle eut envie de se dire malade, de garder
le lit et de ne se pas montrer jusqu'au soir.
Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irrésistible, de
partir tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays clair
où l'on voyait trop, dans le grand jour des champs, les ineffaçables
fatigues du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans la demi-ombre
des appartements, où les rideaux lourds, même en plein midi, ne
laissent entrer qu'une lumière douce. Elle y redeviendrait elle-même,
belle, avec la pâleur qu'il faut dans cette lueur éteinte et discrète.
Alors le visage d'Annette lui passa devant les yeux, rouge, un peu
dépeigné, si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit
l'inquiétude inconnue dont avait souffert son âme. Elle n'était point
jalouse de la beauté de sa fille! Non, certes, mais elle sentait, elle
s'avouait pour la première fois qu'il ne fallait plus jamais se montrer
près d'elle en plein soleil.
Elle sonna, et, avant de boire son thé, elle donna des ordres pour le
départ, écrivit des dépêches, commanda même par le télégraphe son dîner
du soir, arrêta ses comptes de campagne, distribua ses instructions
dernières, régla tout en moins d'une heure, en proie à une impatience
fébrile et grandissante.
Quand elle descendit, Annette et Olivier, prévenus de cette décision,
l'interrogèrent avec surprise. Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour
ce brusque départ, aucune raison précise, ils grognèrent un peu et
montrèrent leur mécontentement jusqu'à l'instant de se séparer dans la
cour de la gare, à Paris.
La comtesse, tendant la main au peintre, lui demanda:
--Voulez-vous venir dîner demain?
Il répondit, un peu boudeur:
--Certainement, je viendrai. C'est égal, ce n'est pas gentil, ce que
vous avez fait. Nous étions si bien, là-bas, tous les trois!
III
DÈS que la comtesse fut seule avec sa fille dans son coupé qui la
ramenait à l'hôtel, elle se sentit soudain tranquille, apaisée comme si
elle venait de traverser une crise redoutable. Elle respirait mieux,
souriait aux maisons, reconnaissait avec joie toute cette ville, dont
les vrais Parisiens semblent porter les détails familiers dans leurs
yeux et dans leur cœur. Chaque boutique aperçue lui faisait prévoir
les suivantes alignées le long du boulevard, et deviner la figure
du marchand si souvent entrevu derrière sa vitrine. Elle se sentait
sauvée! de quoi? Rassurée! pourquoi? Confiante! à quel sujet?
Quand la voiture fut arrêtée sous la voûte de la porte cochère,
elle descendit légèrement et entra, comme on fuit, dans l'ombre de
l'escalier, puis dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de sa
chambre. Alors elle demeura debout quelques moments, contente d'être
là, en sécurité, dans ce jour brumeux et vague de Paris, qui éclaire
à peine, laisse deviner autant que voir, où l'on peut montrer ce qui
plaît et cacher ce qu'on veut; et le souvenir irraisonné de l'éclatante
lumière qui baignait la campagne demeurait encore en elle comme
l'impression d'une souffrance finie.
Quand elle descendit pour dîner, son mari, qui venait de rentrer,
l'embrassa avec affection, et souriant:
--Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin vous ramènerait. Je
n'ai pas été maladroit en vous l'envoyant.
Annette répondit gravement, de cette voix particulière qu'elle prenait
quand elle plaisantait sans rire:
--Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait pas se décider.
Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse.
La porte étant interdite, personne ne vint ce soir-là. Le lendemain,
Mme de Guilleroy passa toute sa journée dans différents magasins pour
choisir et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle aimait
depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, ces longues séances
d'essayage devant les glaces des grandes faiseuses. Dès l'entrée dans
la maison, elle se sentait réjouie à la pensée de tous les détails de
cette minutieuse répétition, dans les coulisses de la vie parisienne.
Elle adorait le bruit des robes des «demoiselles» accourues à son
entrée, leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; et madame
la couturière, la modiste ou la corsetière, était pour elle une
personne de valeur, qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait
son opinion pour demander un conseil. Elle adorait encore plus se
sentir maniée par les mains habiles des jeunes filles qui la dévêtaient
et la rhabillaient en la faisant pivoter doucement devant son reflet
gracieux. Le frisson que leurs doigts légers promenaient sur sa peau,
sur son cou, ou dans ses cheveux était une des meilleures et des plus
douces petites gourmandises de sa vie de femme élégante.
Ce jour-là, cependant, c'était avec une certaine angoisse qu'elle
allait passer, sans voile et nu-tête, devant tous ces miroirs sincères.
Sa première visite chez la modiste la rassura. Les trois chapeaux
qu'elle choisit lui allaient à ravir, elle n'en pouvait douter,
et quand la marchande lui eut dit avec conviction: «Oh! Madame la
Comtesse, les blondes ne devraient jamais quitter le deuil», elle s'en
alla toute contente et entra, pleine de confiance, chez les autres
fournisseurs.
Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse venue pour la
voir et annonçant qu'elle reviendrait dans la soirée; puis elle
écrivit des lettres; puis elle rêvassa quelque temps, surprise que ce
simple changement de lieu eût reculé dans un passé qui semblait déjà
lointain le grand malheur qui l'avait déchirée. Elle ne pouvait même se
convaincre que son retour de Roncières datât seulement de la veille,
tant l'état de son âme était modifié depuis sa rentrée à Paris, comme
si ce petit déplacement eût cicatrisé ses plaies.
Bertin, arrivé à l'heure du dîner, s'écria en l'apercevant:
--Vous êtes éblouissante, ce soir!
Et ce cri répandit en elle une onde tiède de bonheur.
Comme on quittait la table, le comte, qui avait une passion pour le
billard, offrit à Bertin de faire une partie ensemble, et les deux
femmes les accompagnèrent dans la salle de billard où le café fut servi.
Les hommes jouaient encore quand la duchesse fut annoncée, et tous
rentrèrent au salon. Mme de Corbelle et son mari se présentèrent en
même temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques minutes, il
sembla, au ton dolent des paroles, que tout le monde allait pleurer;
mais, peu à peu, après les attendrissements et les interrogations, un
autre courant d'idées passa; les timbres, tout à coup, s'éclaircirent,
et on se mit à causer naturellement, comme si l'ombre du malheur qui
assombrissait, à l'instant même, tout ce monde, se fût soudain dissipée.
Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, l'amena sous le
portrait de sa mère, dans le jet de feu du réflecteur, et demanda:
--Est-ce pas stupéfiant?
La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait hors d'elle, et
répétait:
--Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! C'est une ressuscitée!
Dire que je n'avais pas vu ça en entrant! Oh! ma petite Any, comme je
vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue alors, dans votre premier
deuil de femme, non, dans le second, car vous aviez déjà perdu votre
père! Oh! cette Annette, en noir comme ça, mais c'est sa mère revenue
sur la terre. Quel miracle! Sans ce portrait on ne s'en serait pas
aperçu! Votre fille vous ressemble encore beaucoup, en réalité, mais
elle ressemble bien plus à cette toile!