Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes, quand la comtesse

de Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard

Olivier Bertin.

Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:

--Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup.

En huit jours, elle a changé.

Il la regardait de son œil observateur. Il ajouta:

--Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux.

Elle est déjà bien moins petite fille et bien plus Parisienne.

Mais soudain il revint à la grande affaire du jour.

--Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse.

La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et

préoccupée comme un exposant, demanda:

--Que dit-on?

--Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran,

un Puvis de Chavannes admirable, un Roll très étonnant, très neuf, un

Gervex exquis, et beaucoup d'autres, des Béraud, des Cazin, des Duez,

des tas de bonnes choses enfin.

--Et vous? dit-elle.

--On me fait des compliments, mais je ne suis pas content.

--Vous n'êtes jamais content.

--Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois que j'ai raison.

--Pourquoi?

--Je n'en sais rien.

--Allons voir.

Quand ils arrivèrent devant le tableau--deux petites paysannes prenant

un bain dans un ruisseau--un groupe arrêté l'admirait. Elle en fut

joyeuse, et tout bas:

--Mais il est délicieux, c'est un bijou. Vous n'avez rien fait de mieux.

Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de chaque mot qui

calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements rapides

lui couraient dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait raison,

qu'elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de Parisienne.

Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze ans il lui

reprochait justement d'admirer trop les mièvreries, les délicatesses

élégantes, les sentiments exprimés, les nuances bâtardes de la mode, et

jamais l'art, l'art seul, l'art dégagé des idées, des tendances et des

préjugés mondains.

Les entraînant plus loin: «Continuons», dit-il. Et il les promena

pendant fort longtemps de salle en salle en leur montrant les toiles,

leur expliquant les sujets, heureux entre elles, heureux par elles.

Soudain, la comtesse demanda:

--Quelle heure est-il?

--Midi et demi.

--Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre chez

Ledoyen, où elle m'a chargée de vous amener, si nous ne la retrouvions

pas dans les salles.

Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes, avait l'air

d'une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix,

d'appels, de cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en

sortait par toutes les fenêtres et toutes les portes grandes ouvertes.

Les tables, pressées, entourées de gens en train de manger, étaient

répandues par longues files dans les chemins voisins, à droite et à

gauche du passage étroit où les garçons couraient, assourdis, affolés,

tenant à bout de bras des plateaux chargés de viandes, de poissons ou

de fruits.

Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude d'hommes et

de femmes qu'on eût dit une pâte vivante. Tout cela riait, appelait,

buvait et mangeait, mis en gaieté par les vins et inondé d'une de ces

joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.

Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon

réservé où les attendait la duchesse.

En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante, le marquis

de Farandal, empressé et souriant, tendant les bras pour recevoir

les ombrelles et les manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en

ressentit un tel déplaisir qu'il eut envie, soudain, de dire des choses

irritantes et brutales.

La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le départ de

Musadieu emmené par le ministre des Beaux-Arts; et Bertin, à la

pensée que ce bellâtre de marquis devait épouser Annette, qu'il était

venu pour elle, qu'il la regardait déjà comme destinée à sa couche,

s'énervait et se révoltait comme si on eût méconnu et violé ses droits,

des droits mystérieux et sacrés.

Dès qu'on fut à table, le marquis, placé à côté de la jeune fille,

s'occupa d'elle avec cet air empressé des hommes autorisés à faire leur

cour.

Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et

investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une

galanterie familière et officielle. Dans ses manières et ses paroles

apparaissait déjà quelque chose de décidé comme l'annonce d'une

prochaine prise de possession.

La duchesse et la comtesse semblaient protéger et approuver cette

allure de prétendant, et avaient l'une pour l'autre des coups d'œil de

complicité.

Aussitôt le déjeuner fini, on retourna à l'Exposition. C'était dans

les salles une telle mêlée de foule, qu'il semblait impossible d'y

pénétrer. Une chaleur d'humanité, une odeur fade de robes et d'habits

vieillis sur le corps faisaient là dedans une atmosphère écœurante

et lourde. On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et

les toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois une poussée

avait lieu dans cette masse épaisse entr'ouverte un moment pour

laisser passer la haute échelle double des vernisseurs qui criaient:

«Attention, messieurs; attention, mesdames.»

Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient séparés

des autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s'appuyant sur

lui:

--Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il est convenu que

si nous nous perdons, nous nous retrouverons à quatre heures au buffet.

--C'est vrai, dit-il.

Mais il était absorbé à l'idée que le marquis accompagnait Annette et

continuait à marivauder près d'elle avec sa fatuité galante.

La comtesse murmura:

--Alors, vous m'aimez toujours?

Il répondit, d'un air préoccupé:

--Mais oui, certainement.

Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le chapeau gris de

M. de Farandal.

Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée, elle reprit:

--Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette année. C'est

votre chef-d'œuvre.

Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de

son souci du matin.

--Vrai? vous trouvez?

--Oui, je le préfère à tout.

--Il m'a donné beaucoup de mal.

Avec des mots câlins, elle l'enguirlanda de nouveau, sachant bien,

depuis longtemps, que rien n'a plus de puissance sur un artiste que

la flatterie tendre et continue. Capté, ranimé, égayé par ces paroles

douces, il se remit à causer, ne voyant qu'elle, n'écoutant qu'elle

dans cette grande cohue flottante.

Pour la remercier, il murmura près de son oreille:

--J'ai une envie folle de vous embrasser.

Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants,

elle répéta sa question:

--Alors, vous m'aimez toujours?

Et il répondit, avec l'intonation qu'elle voulait et qu'elle n'avait

point entendue tout à l'heure:

--Oui, je vous aime, ma chère Any.

--Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j'ai ma

fille, je ne sortirai pas beaucoup.

Depuis qu'elle sentait en lui ce réveil inattendu de tendresse, un

grand bonheur l'agitait. Avec les cheveux tout blancs d'Olivier et

l'apaisement des années, elle redoutait moins à présent qu'il fût

séduit par une autre femme, mais elle craignait affreusement qu'il

se mariât, par horreur de la solitude. Cette peur, ancienne déjà,

grandissait sans cesse, faisait naître en son esprit des combinaisons

irréalisables afin de l'avoir près d'elle le plus possible et d'éviter

qu'il passât de longues soirées dans le froid silence de son hôtel

vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait des

distractions, l'envoyait au théâtre, le poussait dans le monde, aimant

mieux le savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de sa maison.

Elle reprit, répondant à sa secrète pensée:

--Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gâterais!

Promettez-moi de venir très souvent, puisque je ne sortirai plus guère.

--Je vous le promets.

Une voix murmura, près de son oreille:

--Maman.

La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le

marquis venaient de les rejoindre.

--Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très fatiguée et j'ai

envie de m'en aller.

La comtesse reprit:

--Je m'en vais aussi, je n'en puis plus.

Ils gagnèrent l'escalier intérieur qui part des galeries où s'alignent

les dessins et les aquarelles et domine l'immense jardin vitré où sont

exposées les œuvres de sculpture.

De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d'un bout à l'autre

la serre géante pleine de statues dressées dans les chemins, autour

des massifs d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le

sol des allées de son flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient

de cette nappe sombre de chapeaux et d'épaules, en la trouant en mille

endroits, et semblaient lumineux, tant ils étaient blancs.

Comme Bertin saluait les femmes à la porte de sortie, Mme de Guilleroy

lui demanda tout bas:

--Alors, vous venez ce soir?

--Mais oui.

Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec les artistes des

impressions de la journée.

Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des

statues, devant le buffet, et là, on discutait, comme tous les ans, en

soutenant ou en attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments sur

des œuvres à peu près pareilles. Olivier qui, d'ordinaire, s'animait

à ces disputes, ayant la spécialité des ripostes et des attaques

déconcertantes et une réputation de théoricien spirituel dont il était

fier, s'agita pour se passionner, mais les choses qu'il répondait, par

habitude, ne l'intéressaient pas plus que celles qu'il entendait, et il

avait envie de s'en aller, de ne plus écouter, de ne plus comprendre,

sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur ces antiques questions d'art

dont il connaissait toutes les faces.

Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées jusqu'ici d'une

façon presque exclusive, mais il en était distrait ce jour-là par une

de ces préoccupations légères et tenaces, un de ces petits soucis qui

semblent ne nous devoir point toucher et qui sont là malgré tout,

quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, piqués dans la pensée comme une

invisible épine enfoncée dans la chair.

Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses baigneuses pour ne se

souvenir que de la tenue déplaisante du marquis auprès d'Annette. Que

lui importait, après tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu

empêcher ce mariage précieux, décidé d'avance, convenable sur tous les

points? Mais aucun raisonnement n'effaçait cette impression de malaise

et de mécontentement qui l'avait saisi en voyant le Farandal parler et

sourire en fiancé, en caressant du regard le visage de la jeune fille.

Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la retrouva seule

avec sa fille continuant sous la clarté des lampes leur tricot pour les

malheureux, il eut grand'peine à se garder de tenir sur le marquis des

propos moqueurs et méchants, et de découvrir aux yeux d'Annette toute

sa banalité voilée de chic.

Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait souvent des

silences un peu somnolents et des poses abandonnées de vieil ami qui

ne se gêne plus. Enfoncé dans son fauteuil, les jambes croisées,

la tête en arrière, il rêvassait en parlant et reposait dans cette

tranquille intimité son corps et son esprit. Mais voilà que, soudain,

lui revinrent cet éveil et cette activité des hommes qui font des

frais pour plaire, que préoccupe ce qu'ils vont dire et qui cherchent

devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour

parer leurs idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus traîner

la causerie, mais la soutenait et l'activait, la fouaillant avec sa

verve, et il éprouvait, quand il avait fait partir d'un franc rire

la comtesse et sa fille, ou quand il les sentait émues, ou quand il

les voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand elles cessaient

de travailler pour l'écouter, un chatouillement de plaisir, un petit

frisson de succès qui le payait de sa peine.

Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait seules, et jamais,

peut-être, il n'avait passé d'aussi douces soirées.

Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les craintes

constantes, faisait, pour l'attirer et le retenir, tous ses efforts.

Elle refusait des dîners en ville, des bals, des représentations,

afin d'avoir la joie de jeter dans la boîte du télégraphe, en sortant

à trois heures, la petite dépêche bleue qui disait: «A tantôt.» Dans

les premiers temps, voulant lui donner plus vite le tête-à-tête

qu'il désirait, elle envoyait coucher sa fille dès que dix heures

commençaient à sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en étonnait et

demandait en riant qu'on ne traitât plus Annette en petit enfant pas

sage, elle accorda un quart d'heure de grâce, puis une demi-heure, puis

une heure. Il ne restait pas longtemps d'ailleurs après que la jeune

fille était partie, comme si la moitié du charme qui le tenait dans ce

salon venait de sortir avec elle. Approchant aussitôt des pieds de la

comtesse le petit siège bas qu'il préférait, il s'asseyait tout près

d'elle et posait, par moments, avec un mouvement câlin, une joue contre

ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu'il tenait dans les

siennes, et sa fièvre tombait soudain, il cessait de parler et semblait

se reposer dans un tendre silence de l'effort qu'il avait fait.

Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme, qu'Annette

l'attirait presque autant qu'elle-même. Elle n'en fut point fâchée,

heureuse qu'il pût trouver entre elles quelque chose de la famille

dont elle l'avait privé; et elle l'emprisonnait le plus possible entre

elles deux, jouant à la maman pour qu'il se crût presque père de cette

fillette et qu'une nuance nouvelle de tendresse s'ajoutât à tout ce qui

le captivait dans cette maison.

Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis qu'elle

sentait, de tous les côtés, comme des piqûres presque imperceptibles

encore, les innombrables attaques de l'âge, prit une allure plus

active. Pour devenir aussi svelte qu'Annette, elle continuait à ne

point boire, et l'amincissement réel de sa taille lui rendait en effet

sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les distinguait

à peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce régime. La peau

distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait plus

éclatante la fraîcheur superbe de l'enfant. Alors elle soigna son

visage avec des procédés d'actrice, et bien qu'elle se créât ainsi au

grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumières

cet éclat factice et charmant qui donne aux femmes bien fardées un

incomparable teint.

La constatation de cette décadence et l'emploi de cet artifice

modifièrent ses habitudes. Elle évita le plus possible les comparaisons

en plein soleil et les rechercha à la lumière des lampes qui lui

donnaient un avantage. Quand elle se sentait fatiguée, pâle, plus

vieillie que de coutume, elle avait des migraines complaisantes qui

lui faisaient manquer des bals ou des spectacles; mais les jours où

elle se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la grande sœur

avec une modestie grave de petite mère. Afin de porter toujours des

robes presque pareilles à celles de sa fille, elle lui donnait des

toilettes de jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez qui

apparaissait de plus en plus un caractère enjoué et rieur, les portait

avec une vivacité pétillante qui la rendait plus gentille encore. Elle

se prêtait de tout son cœur aux manèges coquets de sa mère, jouait avec

elle, d'instinct, de petites scènes de grâce, savait l'embrasser à

propos, lui enlacer la taille avec tendresse, montrer par un mouvement,

une caresse, quelque invention ingénieuse, combien elles étaient jolies

toutes les deux et combien elles se ressemblaient.

Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et de les comparer sans

cesse, arrivait presque, par moments, à les confondre. Quelquefois, si

la jeune fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il était

forcé de demander: «Laquelle a dit cela?» Souvent même, il s'amusait

à jouer ce jeu de la confusion quand ils étaient seuls tous les trois

dans le salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors les yeux

et les priait de lui adresser la même question l'une après l'autre

d'abord, puis en changeant l'ordre des interrogations, afin qu'il

reconnût les voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse à trouver les

mêmes intonations, à dire les mêmes phrases avec les mêmes accents,

que souvent il ne devinait pas. Elles étaient parvenues, en vérité,

à prononcer si pareillement, que les domestiques répondaient «Oui,

madame», à la jeune fille et «Oui, mademoiselle», à la mère.

A force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles

avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes, que

M. de Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l'une ou l'autre dans

le fond sombre du salon, les confondait à tout instant et demandait:

«Est-ce toi, Annette, ou est-ce ta maman?»

De cette ressemblance naturelle et voulue, réelle et travaillée, était

née dans l'esprit et dans le cœur du peintre l'impression bizarre d'un

être double, ancien et nouveau, très connu et presque ignoré, de deux

corps faits l'un après l'autre avec la même chair, de la même femme

continuée, rajeunie, redevenue ce qu'elle avait été. Et il vivait près

d'elles, partagé entre les deux, inquiet, troublé, sentant pour la mère

ses ardeurs réveillées et couvrant la fille d'une obscure tendresse.

DEUXIÈME PARTIE.

I

«20 juillet, Paris. Onze heures soir.

MON ami, ma mère vient de mourir à Roncières. Nous partons à minuit.

Ne venez pas, car nous ne prévenons personne. Mais plaignez-moi et

pensez à moi.

«Votre ANY.»

«21 juillet, midi.

«Ma pauvre amie, je serais parti malgré vous si je ne m'étais habitué

à considérer toutes vos volontés comme des ordres. Je pense à vous

depuis hier avec une douleur poignante. Je songe à ce voyage muet

que vous avez fait cette nuit en face de votre fille et de votre

mari, dans ce wagon à peine éclairé qui vous traînait vers votre

morte. Je vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, vous

pleurant et Annette sanglotant. J'ai vu votre arrivée à la gare,

l'horrible trajet dans la voiture, l'entrée au château au milieu des

domestiques, votre élan dans l'escalier, vers cette chambre, vers

ce lit où elle est couchée, votre premier regard sur elle, et votre

baiser sur sa maigre figure immobile. Et j'ai pensé à votre cœur, à

votre pauvre cœur, à ce pauvre cœur dont la moitié est à moi et qui

se brise, qui souffre tant, qui vous étouffe et qui me fait tant de

mal aussi, en ce moment.

«Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde pitié.

«OLIVIER.»

«24 juillet, Roncières.

«Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si quelque chose

pouvait me faire du bien en ce malheur horrible où je suis tombée.

Nous l'avons enterrée hier, et depuis que son pauvre corps inanimé

est sorti de cette maison, il me semble que je suis seule sur la

terre. On aime sa mère presque sans le savoir, sans le sentir, car

cela est naturel comme de vivre; et on ne s'aperçoit de toute la

profondeur des racines de cet amour qu'au moment de la séparation

dernière. Aucune autre affection n'est comparable à celle-là, car

toutes les autres sont de rencontre, et celle-là est de naissance;

toutes les autres nous sont apportées plus tard par les hasards de

l'existence, et celle-là vit depuis notre premier jour dans notre

sang même. Et puis, et puis, ce n'est pas seulement une mère qu'on

a perdue, c'est toute notre enfance elle-même qui disparaît à

moitié, car notre petite vie de fillette était à elle autant qu'à

nous. Seule elle la connaissait comme nous, elle savait un tas de

choses lointaines insignifiantes et chères qui sont, qui étaient les

douces premières émotions de notre cœur. A elle seule je pouvais

dire encore: «Te rappelles-tu, mère, le jour où?... Te rappelles-tu,

mère, la poupée de porcelaine que grand'maman m'avait donnée?» Nous

marmottions toutes les deux un long et doux chapelet de menus et

mièvres souvenirs que personne sur la terre ne sait plus, que moi.

C'est donc une partie de moi qui est morte, la plus vieille, la

meilleure. J'ai perdu le pauvre cœur où la petite fille que j'étais

vivait encore tout entière. Maintenant personne ne la connaît plus,

personne ne se rappelle la petite Anne, ses jupes courtes, ses rires

et ses mines.

«Et un jour viendra, qui n'est peut-être pas bien loin, où je m'en

irai à mon tour, laissant seule dans ce monde ma chère Annette,

comme maman m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste, dur,

cruel! On n'y songe jamais, pourtant; on ne regarde pas autour de soi

la mort prendre quelqu'un à tout instant, comme elle nous prendra

bientôt. Si on la regardait, si on y songeait, si on n'était pas

distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous,

on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous

rendrait fous.

«Je suis si brisée, si désespérée, que je n'ai plus la force de rien

faire. Jour et nuit je pense à ma pauvre maman, clouée dans cette

boîte, enfouie sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et

dont la vieille figure que j'embrassais avec tant de bonheur n'est

plus qu'une pourriture affreuse. Oh! quelle horreur, mon ami, quelle

horreur!

«Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, et je n'ai pas senti

toutes ces choses comme aujourd'hui. Oui, plaignez-moi, pensez à moi,

écrivez-moi. J'ai tant besoin de vous à présent.

«ANNE.»

«Paris, 25 juillet.

«Ma pauvre amie,

«Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je ne vois pas non plus

la vie en rose. Depuis votre départ je suis perdu, abandonné, sans

attache et sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite. Je

pense sans cesse à vous et à notre Annette, je vous sens loin toutes

les deux quand j'aurais tant besoin que vous fussiez près de moi.

«C'est extraordinaire comme je vous sens loin et comme vous me

manquez. Jamais, même aux jours où j'étais jeune, vous ne m'avez

été _tout_, comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque

temps cette crise, qui doit être un coup de soleil de l'été de la

Saint-Martin. Ce que j'éprouve est même si bizarre, que je veux vous

le raconter. Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne peux plus

me promener. Autrefois, et même pendant les mois derniers, j'aimais

beaucoup m'en aller tout seul par les rues en flânant, distrait par

les gens et les choses, goûtant la joie de voir et le plaisir de

battre le pavé d'un pied joyeux. J'allais devant moi sans savoir où,

pour marcher, pour respirer, pour rêvasser. Maintenant je ne peux

plus. Dès que je descends dans la rue, une angoisse m'oppresse, une

peur d'aveugle qui a lâché son chien. Je deviens inquiet exactement

comme un voyageur qui a perdu la trace d'un sentier dans un bois, et

il faut que je rentre. Paris me semble vide, affreux, troublant. Je

me demande: «Où vais-je aller?» Je me réponds: «Nulle part, puisque

je me promène.» Eh bien, je ne peux pas, je ne peux plus me promener

sans but. La seule pensée de marcher devant moi m'écrase de fatigue

et m'accable d'ennui. Alors je vais traîner ma mélancolie au Cercle.

«Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce que vous n'êtes plus ici.

J'en suis certain. Lorsque je vous sais à Paris, il n'y a plus de

promenade inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre

sur le premier trottoir venu. Je peux aller partout parce que vous

pouvez être partout. Si je ne vous aperçois point, je puis au moins

trouver Annette qui est une émanation de vous. Vous me mettez, l'une

et l'autre, de l'espérance plein les rues, l'espérance de vous

reconnaître, soit que vous veniez de loin vers moi, soit que je vous

devine en vous suivant. Et alors la ville me devient charmante, et

les femmes dont la tournure ressemble à la vôtre agitent mon cœur de

tout le mouvement des rues, entretiennent mon attente, occupent mes

yeux, me donnent une sorte d'appétit de vous voir.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 22 · 第 7 / 19 段