attendait, au milieu des phrases de cette fillette presque étrangère à
son cœur, un mot, un son, un rire, qui semblaient restés dans sa gorge
depuis la jeunesse de sa mère. Des intonations, parfois, le faisaient
frémir d'étonnement. Certes, il y avait entre leurs paroles des
dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de suite, remarqué les
rapports, telles que, souvent même, il ne les confondait plus du tout;
mais cette différence ne rendait que plus saisissants les brusques
réveils du parler maternel. Jusqu'ici il avait constaté la ressemblance
de leurs visages d'un œil amical et curieux, mais voilà que le mystère
de cette voix ressuscitée les mêlait d'une telle façon qu'en détournant
la tête pour ne plus voir la jeune fille il se demandait par moments si
ce n'était pas la comtesse qui lui parlait ainsi, douze ans plus tôt.
Puis, lorsque halluciné par cette évocation il se retournait vers elle,
il retrouvait encore, à la rencontre de son regard, un peu de cette
défaillance que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse,
l'œil de la mère.
Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc, repassant toujours
devant les mêmes personnes, les mêmes nourrices, les mêmes enfants.
Annette, à présent, inspectait les hôtels qui entourent ce jardin, et
demandait les noms de leurs habitants.
Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une
curiosité vorace, semblait emplir de renseignements sa mémoire de
femme, et, la figure éclairée par l'intérêt, écoutait des yeux autant
que de l'oreille.
Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux portes sur le
boulevard extérieur, Bertin s'aperçut que quatre heures allaient sonner.
--Oh! dit-il, il faut rentrer.
Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes.
Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre descendit vers la place
de la Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine.
Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers sauté
par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait
radieux, plus joli que jamais. «Décidément, pensait-il, le printemps
revernit tout le monde.»
Il était dans une de ces heures où l'esprit excité comprend tout avec
plus de plaisir, où l'œil voit mieux, semble plus impressionnable et
plus clair, où l'on goûte une joie plus vive à regarder et à sentir,
comme si une main toute-puissante venait de rafraîchir toutes les
couleurs de la terre, de ranimer tous les mouvements des êtres, et de
remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrête, l'activité des
sensations.
Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes:--«Dire qu'il
y a des moments où je ne trouve pas de sujets à peindre!»
Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute
son œuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle
manière d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain,
l'envie de rentrer et de travailler le saisit, le fit retourner sur ses
pas et s'enfermer dans son atelier.
Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée, cette ardeur qui
lui brûlait le sang tout à l'heure s'apaisa tout à coup. Il se sentit
las, s'assit sur son divan et se mit à rêvasser.
L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait, cette
insouciance d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont
apaisés, s'en allait de son cœur tout doucement, comme si quelque
chose lui eût manqué. Il sentait sa maison vide, et désert son grand
atelier. Alors, en regardant autour de lui, il lui sembla voir passer
l'ombre d'une femme dont la présence lui était douce. Depuis longtemps,
il avait oublié les impatiences d'amant qui attend le retour d'une
maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait éloignée et la
désirait près de lui avec un énervement de jeune homme.
Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés, et il
retrouvait en tout ce vaste appartement où elle était si souvent venue,
d'innombrables souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles, de ses
baisers. Il se rappelait certains jours, certaines heures, certains
moments; et il sentait autour de lui le frôlement de ses caresses
anciennes.
Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit à marcher
en songeant de nouveau que, malgré cette liaison dont son existence
avait été remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. Après les
longues heures de travail quand il regardait autour de lui, étourdi
par ce réveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne
sentait que des murs à la portée de sa main et de sa voix. Il avait dû,
n'ayant pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec des
précautions de voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures désœuvrées
en tous les lieux publics où l'on trouve, où l'on achète, des moyens
quelconques de tuer le temps. Il avait des habitudes au Cercle, des
habitudes au Cirque et à l'Hippodrome, à jour fixe, des habitudes à
l'Opéra, des habitudes un peu partout, pour ne pas rester chez lui, où
il serait demeuré avec joie sans doute s'il y avait vécu près d'elle.
Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert
d'une façon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui;
puis son ardeur se modérant, il avait accepté sans révolte leur
séparation et sa liberté; maintenant il les regrettait de nouveau comme
s'il recommençait à l'aimer.
Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque
sans raison, parce qu'il faisait beau dehors, et peut-être parce qu'il
avait reconnu tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme. Combien
peu de chose il faut pour émouvoir le cœur d'un homme, d'un homme
vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!
Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son
esprit et dans sa chair à la façon d'une fièvre; et il se mit à penser
à elle un peu comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son cœur
et en s'exaltant lui-même pour la désirer davantage; puis il se décida,
bien qu'il l'eût vue dans la matinée, à aller lui demander une tasse de
thé, le soir même.
Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au
boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver et
d'être forcé de passer encore cette soirée tout seul, comme il en avait
passé bien d'autres, pourtant.
A sa demande:--«La comtesse est-elle chez elle?»--le domestique
répondant:--«Oui, Monsieur», fit entrer de la joie en lui.
Il dit d'un ton radieux:--«C'est encore moi»--en apparaissant au seuil
du petit salon où les deux femmes travaillaient sous les abat-jour
roses d'une lampe à double foyer en métal anglais portée sur une tige
haute et mince.
La comtesse s'écria:
--Comment, c'est vous! Quelle chance!
--Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu.
--Comme c'est gentil!
--Vous attendez quelqu'un?
--Non... peut-être... je ne sais jamais.
Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le tricot gris en
grosse laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues
aiguilles en bois.
Il demanda:
--Qu'est-ce que cela?
--Des couvertures.
--De pauvres?
--Oui, bien entendu.
--C'est très laid.
--C'est très chaud.
--Possible, mais c'est très laid, surtout dans un appartement Louis XV,
où tout caresse l'œil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous devriez, pour
vos amis, faire vos charités plus élégantes.
--Mon Dieu, les hommes!--dit-elle en haussant les épaules--mais on en
prépare partout en ce moment, de ces couvertures-là.
--Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite le
soir, sans voir traîner cette affreuse loque grise sur les plus jolies
toilettes et sur les meubles les plus coquets. On a, ce printemps, la
bienfaisance de mauvais goût.
La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le tricot qu'elle
tenait sur la chaise de soie inoccupée à côté d'elle, puis elle convint
avec indifférence:
--Oui, en effet, c'est laid.
Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines, penchées sous
les deux lumières toutes proches, recevaient dans les cheveux une
coulée de lueur rose qui se répandait sur la chair des visages, sur les
robes et sur les mains remuantes; et elles regardaient leur ouvrage
avec cette attention légère et continue des femmes habituées à ces
besognes des doigts, que l'œil suit sans que l'esprit y songe.
Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine
de Chine, portées sur des colonnes anciennes de bois doré, répandaient
sur les tapisseries une lumière douce et régulière, atténuée par des
transparents de dentelle jetés sur les globes.
Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il pouvait tout
juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours préféré pour causer avec la
comtesse, en demeurant presque à ses pieds.
Elle lui dit:
--Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt, dans le parc.
--Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup,
votre fille. Elle vous ressemble tout à fait. Quand elle prononce
certaines phrases, on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa
bouche.
--Mon mari me l'a déjà dit bien souvent.
Il les regardait travailler, baignées dans la clarté des lampes, et la
pensée dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans le
jour, le souci de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid, quel
que soit le temps, quel que soit le feu des cheminées et du calorifère,
le chagrina comme si, pour la première fois, il comprenait bien son
isolement.
Oh! comme il aurait décidément voulu être le mari de cette femme, et
non son amant! Jadis il désirait l'enlever, la prendre à cet homme,
la lui voler complètement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé
qui était installé près d'elle pour toujours, dans les habitudes de
sa maison et dans le câlinement de son contact. En la regardant il se
sentait le cœur tout rempli de choses anciennes revenues qu'il aurait
voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien encore, même un peu plus,
beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce
besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si contente,
lui faisait désirer qu'on envoyât se coucher la jeune fille, le plus
vite possible.
Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de se rapprocher jusqu'à
ses genoux où il poserait sa tête, de lui prendre les mains dont
s'échapperaient la couverture du pauvre, les aiguilles en bois, et
la pelote de laine qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil
déroulé, il regardait l'heure, ne parlait plus guère et trouvait que
vraiment on a tort d'habituer les fillettes à passer la soirée avec les
grandes personnes.
Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le domestique, dont
la tête apparut, annonça:
--M. de Musadieu.
Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand il serra la main
de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le prendre
par les épaules et de le jeter dehors.
Musadieu était plein de nouvelles: le ministère allait tomber et
on chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en
regardant la jeune fille: «Je conterai cela un peu plus tard.»
La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures
allaient sonner.
--Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle à sa fille.
Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mère
sur les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement,
comme si elle eût glissé sans agiter l'air en passant.
Quand elle fut sortie:
--Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.
On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à l'amiable de sa
femme qui lui payait une rente jugée par lui insuffisante, avait
trouvé, pour la faire doubler, un moyen sûr et singulier. La marquise,
suivie sur son ordre, s'était laissé surprendre en flagrant délit, et
avait dû racheter par une pension nouvelle le procès-verbal dressé par
le commissaire de police.
La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains immobiles, tenant
sur ses genoux l'ouvrage interrompu.
Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis le départ de la
jeune fille, se fâcha, et affirma avec une indignation d'homme qui sait
et qui n'a voulu parler à personne de cette calomnie, que c'était là
un odieux mensonge, un de ces honteux potins que les gens du monde ne
devraient jamais écouter ni répéter. Il se fâchait, debout maintenant
contre la cheminée, avec des airs nerveux d'homme disposé à faire de
cette histoire une question personnelle.
Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui
reprocher sa légèreté, on ne pouvait l'accuser ni même le soupçonner
d'aucune action vraiment suspecte. Musadieu, surpris et embarrassé, se
défendait, reculait, s'excusait.
--Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout à l'heure chez la
duchesse de Mortemain.
Bertin demanda:
--Qui vous a raconté cela? Une femme, sans doute?
--Non, pas du tout, le marquis de Farandal.
Et le peintre, crispé, répondit:
--Cela ne m'étonne pas de lui!
Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler. Puis Olivier
reprit d'une voix calmée:
--Je sais pertinemment que cela est faux.
Il ne savait rien, entendant parler pour la première fois de cette
aventure.
Musadieu se préparait une retraite, sentant la situation dangereuse, et
il parlait déjà de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle, quand
le comte de Guilleroy parut, revenant de dîner en ville.
Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de se débarrasser du
mari.
--Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir?
Comme personne ne répondait, il reprit:
--Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle
et lui a fait payer fort cher cette indiscrétion.
Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans la voix et
dans le geste, posant une main sur le genou de Guilleroy, répéta en
termes amicaux et doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au
visage de Musadieu.
Et le comte, à moitié convaincu, fâché d'avoir répété à la légère une
chose douteuse et peut-être compromettante, plaidait son ignorance et
son innocence. On raconte en effet tant de choses fausses et méchantes!
Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde accuse, soupçonne
et calomnie avec une déplorable facilité. Et ils parurent convaincus
tous les quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés
sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur
suppose, que les hommes ne font jamais les infamies qu'on leur prête,
et que la surface, en somme, est bien plus vilaine que le fond.
Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis l'arrivée de Guilleroy,
lui dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il préférait,
ouvrit la vanne de sa faconde. Et le comte semblait content comme un
homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la cordialité.
Deux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis, entrèrent portant
la table à thé où l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout
brillant, sous la flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin.
La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec les précautions et
les soins que nous ont apportés les Russes, puis offrit une tasse à
Musadieu, une autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant
des sandwichs aux foies gras et de menues pâtisseries autrichiennes et
anglaises.
Le comte s'étant approché de la table mobile où s'alignaient aussi des
sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discrètement,
glissa dans la pièce voisine et disparut.
Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le désir
soudain le reprit de pousser dehors ce gêneur qui, mis en verve,
pérorait, semait des anecdotes, répétait des mots, en faisait lui-même.
Et le peintre, sans cesse, consultait la pendule dont la longue
aiguille approchait de minuit. La comtesse vit son regard, comprit
qu'il cherchait à lui parler, et, avec cette adresse des femmes du
monde habiles à changer par des nuances le ton d'une causerie et
l'atmosphère d'un salon, à faire comprendre, sans rien dire, qu'on doit
rester ou qu'on doit partir, elle répandit, par sa seule attitude, par
l'air de son visage et l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle,
comme si elle venait d'ouvrir une fenêtre.
Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et, sans qu'il se
demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller.
Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se
retirèrent ensemble en traversant les deux salons, suivis par la
comtesse, qui causait toujours avec le peintre. Elle le retint sur le
seuil de l'antichambre pour une explication quelconque, pendant que
Musadieu, aidé d'un valet de pied, endossait son paletot. Comme Mme de
Guilleroy parlait toujours à Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts, ayant
attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue ouverte
par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point rester
debout en face du valet.
La porte doucement fut refermée sur lui, et la comtesse dit à l'artiste
avec une parfaite aisance:
--Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est pas minuit.
Restez donc encore un peu.
Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon.
Dès qu'ils furent assis:
--Dieu! que cet animal m'agaçait! dit-il.
--Et pourquoi?
--Il me prenait un peu de vous.
--Oh! pas beaucoup.
--C'est possible, mais il me gênait.
--Vous êtes jaloux?
--Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme encombrant.
Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près d'elle maintenant, il
maniait entre ses doigts l'étoffe de sa robe en lui disant quel souffle
chaud lui passait dans le cœur, ce jour-là.
Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main dans
ses cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le remercier.
--Je voudrais tant vivre près de vous! dit-il.
Il songeait toujours à ce mari couché, endormi sans doute dans une
chambre voisine, et il reprit:
--Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.
Elle murmura:
--Mon pauvre ami!--pleine de pitié pour lui, et aussi pour elle.
Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait
avec tendresse, avec une tendresse un peu mélancolique, un peu
douloureuse, moins ardente que tout à l'heure, quand il était séparé
d'elle par sa fille, son mari et Musadieu.
Elle dit, avec un sourire, en promenant toujours ses doigts légers sur
la tête d'Olivier:
--Dieu! que vous êtes blanc! Vos derniers cheveux noirs ont disparu.
--Hélas! je le sais, ça va vite.
Elle eut peur de l'avoir attristé.
--Oh! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours connu
poivre et sel.
--Oui, c'est vrai.
Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle avait provoqué
elle se pencha et, lui soulevant la tête entre ses deux mains, mit sur
son front des baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent
ne pas devoir finir.
Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs yeux le
reflet de leur affection.
--Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière près de vous.
Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexplicables besoins
d'intimité.
Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens qui étaient là
suffirait à réaliser ce désir éveillé depuis le matin, et maintenant
qu'il demeurait seul avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la
tiédeur de ses mains, et contre la joue, à travers sa robe, la tiédeur
de son corps, il retrouvait en lui le même trouble, la même envie
d'amour inconnue et fuyante.
Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison, dans les bois
peut-être où ils seraient tout à fait seuls, sans personne autour
d'eux, cette inquiétude de son cœur serait satisfaite et calmée.
Elle répondit:
--Que vous êtes enfant! Mais nous nous voyons presque chaque jour.
Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner avec lui, quelque
part aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou cinq
fois.
Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser, maintenant que
sa fille était revenue.
Elle essayerait cependant, dès que son mari irait aux Ronces, mais cela
ne se pourrait faire qu'après le vernissage qui avait lieu le samedi
suivant.
--Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je?
--Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi, à trois
heures, si vous êtes libre, et je crois que nous devons dîner ensemble
vendredi chez la duchesse.
--Oui, parfaitement.
Il se leva.
--Adieu.
--Adieu, mon ami.
Il restait debout sans se décider à partir, car il n'avait presque
rien trouvé de tout ce qu'il était venu lui dire, et sa pensée restait
pleine de choses inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient
point sorties.
Il répéta «Adieu», en lui prenant les mains.
--Adieu, mon ami.
--Je vous aime.
Elle lui jeta un de ces sourires où une femme montre à un homme, en une
seconde, tout ce qu'elle lui a donné.
Le cœur vibrant, il répéta pour la troisième fois:
--Adieu.
Et il partit.
IV
ON eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-là,
un pèlerinage au Palais de l'Industrie. Dès neuf heures du matin,
elles arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts,
vers cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste invitait le
Tout-Paris mondain à assister au vernissage simulé de trois mille
quatre cents tableaux.
Une queue de foule se pressait aux portes, et, dédaigneuse de la
sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Déjà, en
gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposées
sur les murs de l'escalier où l'on accroche la catégorie spéciale des
peintres de vestibule qui ont envoyé soit des œuvres de proportions
inusitées, soit des œuvres qu'on n'a pas osé refuser. Dans le salon
carré, c'était une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les
peintres, en représentation jusqu'au soir, se faisaient reconnaître
à leur activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité de leurs
gestes. Ils commençaient à traîner des amis par la manche vers des
tableaux qu'ils désignaient du bras avec des exclamations et une
mimique énergique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de
grands à longs cheveux, coiffés de chapeaux mous gris ou noirs, de
formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords
en pente ombrageant le torse entier de l'homme. D'autres étaient
petits, actifs, fluets ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus de
vestons ou ensaqués en de singuliers costumes, spéciaux à la classe des
rapins.
Il y avait le clan des élégants, des gommeux, des artistes du
boulevard, le clan des académiques, corrects et décorés de rosettes
rouges, énormes ou microscopiques, selon leur conception de l'élégance
et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés de la famille
entourant le père comme un chœur triomphal.
Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises à l'honneur du
salon carré éblouissaient, dès l'entrée, par l'éclat des tons et le
flamboiement des cadres, par une crudité de couleurs neuves, avivées
par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tombé d'en haut.
Le portrait du Président de la République faisait face à la porte,
tandis que sur un autre mur, un général chamarré d'or, coiffé d'un
chapeau à plumes d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait avec
des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en détresse
presque englouti sous une vague. Un évêque d'autrefois excommuniant un
roi barbare, une rue d'Orient pleine de pestiférés morts, et l'Ombre
du Dante en excursion aux Enfers saisissaient et captivaient le regard
avec une violence irrésistible d'expression.
On voyait encore, dans la pièce immense, une charge de cavalerie,
des tirailleurs dans un bois, des vaches dans un pâturage, deux
seigneurs du siècle dernier se battant en duel au coin d'une rue, une
folle assise sur une borne, un prêtre administrant un mourant, des
moissonneurs, des rivières, un coucher de soleil, un clair de lune, des
échantillons enfin de tout ce qu'ont fait, de tout ce que font et de
tout ce que feront les peintres jusqu'au dernier jour du monde.
Olivier, au milieu d'un groupe de confrères célèbres, membres de
l'Institut et du Jury, échangeait avec eux des opinions. Un malaise
l'oppressait, une inquiétude sur son œuvre exposée, dont, malgré les
félicitations empressées, il ne sentait pas le succès.
Il s'élança. La duchesse de Mortemain apparaissait à la porte d'entrée.
Elle demanda:
--Est-ce que la comtesse n'est pas arrivée?
--Je ne l'ai pas vue.
--Et M. de Musadieu?
--Non plus.
--Il m'avait promis d'être à dix heures au haut de l'escalier pour me
guider dans les salles.
--Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?
--Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout à
l'heure, car je compte que nous déjeunerons ensemble.
Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques minutes à la sculpture
et s'excusait, essoufflé déjà. Il disait:
--Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite.