Un souffle d'air froid passa, venu de très loin, de la grande campagne

à peine éveillée encore; et le bois entier frémit, le bois coquet,

frileux et mondain.

Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler les maigres feuilles

sur les arbres et les étoffes sur les épaules. Toutes les femmes, d'un

mouvement presque pareil, ramenèrent sur leurs bras et sur leur gorge

le vêtement tombé derrière elles; et les chevaux se mirent à trotter

d'un bout à l'autre de l'allée, comme si la brise aigre, qui accourait,

les eût fouettés en les touchant.

On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de gourmettes secouées,

sous une ondée oblique et rouge du soleil couchant.

--Est-ce que vous retournez chez vous? dit la comtesse au peintre, dont

elle savait toutes les habitudes.

--Non, je vais au Cercle.

--Alors, nous vous déposons en passant?

--Ça me va, merci bien.

--Et quand nous invitez-vous à déjeuner avec la duchesse?

--Dites votre jour?

Ce peintre attitré des Parisiennes, que ses admirateurs avaient baptisé

un «Watteau réaliste» et que ses détracteurs appelaient «photographe

de robes et manteaux», recevait souvent, soit à déjeuner, soit à dîner,

les belles personnes dont il avait reproduit les traits, et d'autres

encore, toutes les célèbres, toutes les connues, qu'amusaient beaucoup

ces petites fêtes dans un hôtel de garçon.

--Après-demain! Ça vous va-t-il, après-demain, ma chère duchesse?

demanda Mme de Guilleroy.

--Mais oui, vous êtes charmante! M. Bertin ne pense jamais à moi, pour

ces parties-là. On voit bien que je ne suis plus jeune.

La comtesse, habituée à considérer la maison de l'artiste comme un peu

la sienne, reprit:

--Rien que nous quatre, les quatre du landau, la duchesse, Annette, moi

et vous, n'est-ce pas, grand artiste?

--Rien que nous, dit-il en descendant, et je vous ferai faire des

écrevisses à l'alsacienne.

--Oh! vous allez donner des passions à la petite.

Il saluait, debout à la portière, puis il entra vivement dans le

vestibule de la grande porte du Cercle, jeta son pardessus et sa

canne à la compagnie de valets de pied qui s'étaient levés comme des

soldats au passage d'un officier, puis il monta le large escalier,

passa devant une autre brigade de domestiques en culottes courtes,

poussa une porte et se sentit soudain alerte comme un jeune homme en

entendant, au bout du couloir, un bruit continu de fleurets heurtés,

d'appels de pied, d'exclamations lancées par des voix fortes:

Touché.--A moi.--Passé.--J'en ai.--Touché.--A vous.

Dans la salle d'armes, les tireurs, vêtus de toile grise, avec leur

veste de peau, leurs pantalons serrés aux chevilles, une sorte de

tablier tombant sur le ventre, un bras en l'air, la main repliée,

et dans l'autre main, rendue énorme par le gant, le mince et souple

fleuret, s'allongeaient et se redressaient avec une brusque souplesse

de pantins mécaniques.

D'autres se reposaient, causaient, encore essoufflés, rouges, en sueur,

un mouchoir à la main pour éponger leur front et leur cou; d'autres,

assis sur le divan carré qui faisait le tour de la grande salle,

regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, et le maître du Cercle,

Taillade, contre le grand Rocdiane.

Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.

--Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.

--Je suis à vous, mon cher.

Et il passa dans le cabinet de toilette pour se déshabiller.

Depuis longtemps, il ne s'était senti aussi agile et vigoureux, et,

devinant qu'il allait faire un excellent assaut, il se hâtait avec

une impatience d'écolier qui va jouer. Dès qu'il eut devant lui son

adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extrême, et, en dix minutes,

l'ayant touché onze fois, le fatigua si bien, que le baron demanda

grâce. Puis il tira avec Punisimont et avec son confrère Amaury Maldant.

La douche froide, ensuite, glaçant sa chair haletante, lui rappela les

bains de la vingtième année, quand il piquait des têtes dans la Seine,

du haut des ponts de la banlieue, en plein automne, pour épater les

bourgeois.

--Tu dînes ici? lui demandait Maldant.

--Oui.

--Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane et Landa, dépêche-toi, il

est sept heures un quart.

La salle à manger, pleine d'hommes, bourdonnait.

Il y avait là tous les vagabonds nocturnes de Paris, des désœuvrés et

des occupés, tous ceux qui, à partir de sept heures du soir, ne savent

plus que faire et dînent au Cercle pour s'accrocher, grâce au hasard

d'une rencontre, à quelque chose ou à quelqu'un.

Quand les cinq amis se furent assis, le banquier Liverdy, un homme de

quarante ans, vigoureux et trapu, dit à Bertin:

--Vous étiez enragé, ce soir.

Le peintre répondit:

--Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes.

Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury Maldant, un petit maigre,

chauve, avec une barbe grise, dit d'un air fin:

--Moi aussi, j'ai toujours un retour de sève en avril; ça me fait

pousser quelques feuilles, une demi-douzaine au plus, puis ça coule en

sentiment; il n'y a jamais de fruits.

Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa le plaignirent. Plus âgés

que lui, tous deux, sans qu'aucun œil exercé pût fixer leur âge, hommes

de cercle, de cheval et d'épée à qui les exercices incessants avaient

fait des corps d'acier, ils se vantaient d'être plus jeunes, en tout,

que les polissons énervés de la génération nouvelle.

Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les salons, mais suspect

de tripotages d'argent de toute nature, ce qui n'était pas étonnant,

disait Bertin, après avoir tant vécu dans les tripots, marié, séparé de

sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques belges et

portugaises, portait haut, sur sa figure énergique de Don Quichotte,

un honneur un peu terni de gentilhomme à tout faire que nettoyait, de

temps en temps, le sang d'une piqûre en duel.

Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa taille et de ses épaules,

bien que marié et père de deux enfants, ne se décidait qu'à grand'peine

à dîner chez lui trois fois par semaine, et restait au Cercle les

autres jours, avec ses amis, après la séance de la salle d'armes.

--Le Cercle est une famille, disait-il, la famille de ceux qui n'en ont

pas encore, de ceux qui n'en auront jamais et de ceux qui s'ennuient

dans la leur.

La conversation, partie sur le chapitre femmes, roula d'anecdotes

en souvenirs et de souvenirs en vanteries jusqu'aux confidences

indiscrètes.

Le marquis de Rocdiane laissait soupçonner ses maîtresses par des

indications précises, femmes du monde dont il ne disait pas les noms,

afin de les faire mieux deviner. Le banquier Liverdy désignait les

siennes par leurs prénoms. Il racontait: «J'étais au mieux, en ce

moment-là, avec la femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant,

je lui dis: ma petite Marguerite...» Il s'arrêtait au milieu des

sourires, puis reprenait: «Hein! j'ai laissé échapper quelque chose. On

devrait prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes Sophie.»

Olivier Bertin, très réservé, avait coutume de déclarer, quand on

l'interrogeait:

--Moi, je me contente de mes modèles.

On feignait de le croire, et Landa, un simple coureur de filles,

s'exaltait à la pensée de tous les jolis morceaux qui trottent par les

rues, et de toutes les jeunes personnes déshabillées devant le peintre,

à dix francs l'heure.

A mesure que les bouteilles se vidaient, tous ces grisons, comme

les appelaient les jeunes du Cercle, tous ces grisons dont la face

rougissait, s'allumaient, secoués de désirs réchauffés et d'ardeurs

fermentées.

Rocdiane, après le café, tombait dans des indiscrétions plus

véridiques, et oubliait les femmes du monde pour célébrer les simples

cocottes.

--Paris, disait-il, un verre de kummel à la main, la seule ville où un

homme ne vieillisse pas, la seule où, à cinquante ans, pourvu qu'il

soit solide et bien conservé, il trouvera toujours une gamine de

dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer.

Landa, retrouvant son Rocdiane d'après les liqueurs, l'approuvait avec

enthousiasme, énumérait les petites filles qui l'adoraient encore tous

les jours.

Mais Liverdy, plus sceptique et prétendant savoir exactement ce que

valent les femmes, murmurait:

--Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent.

Landa riposta:

--Elles me le prouvent, mon cher.

--Ces preuves-là ne comptent pas.

--Elles me suffisent.

Rocdiane criait:

--Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous qu'une jolie petite

gueuse de vingt ans, qui fait la fête depuis cinq ou six ans déjà, la

fête à Paris, où toutes nos moustaches lui ont appris et gâté le goût

des baisers, sait encore distinguer un homme de trente d'avec un homme

de soixante? Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et trop

connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime mieux, au fond du cœur, mais

vraiment mieux, un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce qu'elle

sait, est-ce qu'elle réfléchit à ça? Est-ce que les hommes ont un âge,

ici? Eh! mon cher, nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et

plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on nous aime, plus on nous

le montre et plus on le croit.

Ils se levèrent de table, congestionnés et fouettés par l'alcool, prêts

à partir pour toutes les conquêtes, et ils commençaient à délibérer

sur l'emploi de leur soirée, Bertin parlant du Cirque, Rocdiane de

l'Hippodrome, Maldant de l'Eden et Landa des Folies-Bergère, quand un

bruit de violons qu'on accorde, léger, lointain, vint jusqu'à eux.

--Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au Cercle, dit Rocdiane.

--Oui, répondit Bertin, si nous y passions dix minutes avant de sortir?

--Allons.

Ils traversèrent un salon, la salle de billard, une salle de jeu, puis

arrivèrent dans une sorte de loge dominant la galerie des musiciens.

Quatre messieurs, enfoncés en des fauteuils, attendaient déjà d'un air

recueilli, tandis qu'en bas, au milieu des rangs de sièges vides, une

dizaine d'autres causaient, assis ou debout.

Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre à petits coups de son archet:

on commença.

Olivier Bertin adorait la musique, comme on adore l'opium. Elle le

faisait rêver.

Dès que le flot sonore des instruments l'avait touché, il se sentait

emporté dans une sorte d'ivresse nerveuse qui rendait son corps et son

intelligence incroyablement vibrants. Son imagination s'en allait comme

une folle, grisée par les mélodies, à travers les songeries douces et

d'agréables rêvasseries. Les yeux fermés, les jambes croisées, les

bras mous, il écoutait les sons et voyait des choses qui passaient

devant ses yeux et dans son esprit.

L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et le peintre, dès qu'il

eut baissé ses paupières sur son regard, revit le bois, la foule des

voitures autour de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse et

sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs paroles, sentait le

mouvement de la voiture, respirait l'air plein d'odeur de feuilles.

Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit cette vision, qui

recommença trois fois, comme recommence, après une traversée en mer, le

roulis du bateau dans l'immobilité du lit.

Puis elle s'étendit, s'allongea en un voyage lointain, avec les deux

femmes assises toujours devant lui, tantôt en chemin de fer, tantôt

à la table d'hôtels étrangers. Durant toute la durée de l'exécution

musicale, elles l'accompagnèrent ainsi, comme si elles avaient laissé,

durant cette promenade au grand soleil, l'image de leurs deux visages

empreinte au fond de son œil.

Un silence, puis un bruit de sièges remués et de voix chassèrent cette

vapeur de songe, et il aperçut, sommeillant autour de lui, ses quatre

amis en des postures naïves d'attention changée en sommeil.

Quand il les eut réveillés:

--Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il.

--Moi, répondit avec franchise Rocdiane, j'ai envie de dormir ici

encore un peu.

--Et moi aussi, reprit Landa.

Bertin se leva:

--Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las.

Il se sentait, au contraire, fort animé, mais il désirait s'en aller,

par crainte des fins de soirée qu'il connaissait si bien autour de la

table de baccara du Cercle.

Il rentra donc, et, le lendemain, après une nuit de nerfs, une de ces

nuits qui mettent les artistes dans cet état d'activité cérébrale

baptisée inspiration, il se décida à ne pas sortir et à travailler

jusqu'au soir.

Ce fut une journée excellente, une de ces journées de production

facile, où l'idée semble descendre dans les mains et se fixer

d'elle-même sur la toile.

Les portes closes, séparé du monde, dans la tranquillité de l'hôtel

fermé pour tous, dans la paix amie de l'atelier, l'œil clair, l'esprit

lucide, surexcité, alerte, il goûta ce bonheur donné aux seuls artistes

d'enfanter leur œuvre dans l'allégresse. Rien n'existait plus pour lui,

pendant ces heures de travail, que le morceau de toile où naissait une

image sous la caresse de ses pinceaux, et il éprouvait, en ces crises

de fécondité, une sensation étrange et bonne de vie abondante qui grise

et se répand. Le soir il était brisé comme après une saine fatigue, et

il se coucha avec la pensée agréable de son déjeuner du lendemain.

La table fut couverte de fleurs, le menu très soigné pour Mme de

Guilleroy, gourmande raffinée, et malgré une résistance énergique, mais

courte, le peintre força ses convives à boire du champagne.

--La petite sera ivre! disait la comtesse.

La duchesse indulgente répondait:

--Mon Dieu! il faut bien l'être une première fois.

Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se sentait un peu agité

par cette gaieté légère qui soulève comme si elle faisait pousser des

ailes aux pieds.

La duchesse et la comtesse, ayant une séance au comité des Mères

françaises, devaient reconduire la jeune fille avant de se rendre à la

Société, mais Bertin offrit de faire un tour à pied avec elle, en la

ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent tous les deux.

--Prenons par le plus long, dit-elle.

--Veux-tu rôder dans le parc Monceau? c'est un endroit très gentil:

nous regarderons les mioches et les nourrices.

--Mais oui, je veux bien.

Ils franchirent, par l'avenue Vélasquez, la grille dorée et monumentale

qui sert d'enseigne et d'entrée à ce bijou de parc élégant, étalant en

plein Paris sa grâce factice et verdoyante, au milieu d'une ceinture

d'hôtels princiers.

Le long des larges allées, qui déploient à travers les pelouses et les

massifs leur courbe savante, une foule de femmes et d'hommes, assis

sur des chaises de fer, regardent défiler les passants tandis que, par

les petits chemins enfoncés sous les ombrages et serpentant comme des

ruisseaux, un groupe d'enfants grouille dans le sable, court, saute à

la corde sous l'œil indolent des nourrices ou sous le regard inquiet

des mères. Les arbres énormes, arrondis en dôme comme des monuments de

feuilles, les marronniers géants dont la lourde verdure est éclaboussée

de grappes rouges ou blanches, les sycomores distingués, les platanes

décoratifs avec leur tronc savamment tourmenté, ornent en des

perspectives séduisantes les grands gazons onduleux.

Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans les feuillages et

voisinent de cime en cime, tandis que les moineaux se baignent dans

l'arc-en-ciel dont le soleil enlumine la poussière d'eau des arrosages

égrenée sur l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues blanches

semblent heureuses dans cette fraîcheur verte. Un jeune garçon de

marbre retire de son pied une épine introuvable, comme s'il s'était

piqué tout à l'heure en courant après la Diane qui fuit là-bas vers le

petit lac emprisonné dans les bosquets où s'abrite la ruine d'un temple.

D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au bord des

massifs, ou bien rêvent, un genou dans la main. Une cascade écume et

roule sur de jolis rochers. Un arbre, tronqué comme une colonne, porte

un lierre; un tombeau porte une inscription. Les fûts de pierre dressés

sur les gazons ne rappellent guère plus l'Acropole que cet élégant

petit parc ne rappelle les forêts sauvages.

C'est l'endroit artificiel et charmant où les gens de ville vont

contempler des fleurs élevées en des serres, et admirer, comme on

admire au théâtre le spectacle de la vie, cette aimable représentation

que donne, en plein Paris, la belle nature.

Olivier Bertin, depuis des années, venait presque chaque jour dans ce

lieu préféré, pour y regarder les Parisiennes se mouvoir en leur vrai

cadre. «C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens mal

mis y font horreur.» Et il y rôdait pendant des heures, en connaissait

toutes les plantes et tous les promeneurs habituels.

Il marchait à côté d'Annette, le long des allées, l'œil distrait par la

vie bariolée et remuante du jardin.

--Oh l'amour! cria-t-elle.

Elle contemplait un petit garçon à boucles blondes qui la regardait de

ses yeux bleus, d'un air étonné et ravi.

Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le plaisir qu'elle

avait à voir ces vivantes poupées enrubannées la rendait bavarde et

communicative.

Elle marchait à petits pas, disait à Bertin ses remarques, ses

réflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les mères. Les

enfants gros lui arrachaient des exclamations de joie, et les enfants

pâles l'apitoyaient.

Il l'écoutait, amusé par elle plus que par les mioches, et sans

oublier la peinture, murmurait: «C'est délicieux!» en songeant qu'il

devrait faire un exquis tableau, avec un coin du parc et un bouquet de

nourrices, de mères et d'enfants. Comment n'y avait-il pas songé?

--Tu aimes ces galopins-là?

--Je les adore.

A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie de les prendre,

de les embrasser, de les manier, une envie matérielle et tendre de

mère future; et il s'étonnait de cet instinct secret, caché en cette

chair de femme.

Comme elle était disposée à parler, il l'interrogea sur ses goûts. Elle

avoua des espérances de succès et de gloire mondaine avec une naïveté

gentille, désira de beaux chevaux, qu'elle connaissait presque en

maquignon, car l'élevage occupait une partie des fermes de Roncières;

et elle ne s'inquiéta guère plus d'un fiancé que de l'appartement qu'on

trouverait toujours dans la multitude des étages à louer.

Ils approchaient du lac où deux cygnes et six canards flottaient

doucement, aussi propres et calmes que des oiseaux de porcelaine, et

ils passèrent devant une jeune femme assise sur une chaise, un livre

ouvert sur les genoux, les yeux levés devant elle, l'âme envolée dans

une songerie.

Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. Laide, humble,

vêtue en fille modeste qui ne songe point à plaire, une institutrice

peut-être, elle était partie pour le Rêve, emportée par une phrase ou

par un mot qui avait ensorcelé son cœur. Elle continuait, sans doute,

selon la poussée de ses espérances, l'aventure commencée dans le livre.

Bertin s'arrêta surpris.

--C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ça.

Ils avaient passé devant elle. Ils retournèrent et revinrent encore

sans qu'elle les aperçût, tant elle suivait de toute son attention le

vol lointain de sa pensée.

Le peintre dit à Annette:

--Dis donc, petite! est-ce que ça t'ennuierait de me poser une figure,

une fois ou deux?

--Mais non, au contraire!

--Regarde bien cette demoiselle qui se promène dans l'idéal.

--Là, sur cette chaise?

--Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, tu ouvriras

un livre sur tes genoux et tu tâcheras de faire comme elle. As-tu

quelquefois rêvé tout éveillée?

--Mais, oui.

--A quoi?

Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans le bleu; mais elle

ne voulait point répondre, détournait ses questions, regardait les

canards nager après le pain que leur jetait une dame, et semblait gênée

comme s'il eût touché en elle à quelque chose de sensible.

Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie à Roncières, parla de

sa grand'mère à qui elle faisait de longues lectures à haute voix,

tous les jours, et qui devait être bien seule et bien triste maintenant.

Le peintre, en l'écoutant, se sentait gai comme un oiseau, gai comme

il ne l'avait jamais été. Tout ce qu'elle lui disait, tous les menus

et futiles et médiocres détails de cette simple existence de fillette

l'amusaient et l'intéressaient.

-Asseyons-nous, dit-il.

Ils s'assirent auprès de l'eau. Et les deux cygnes s'en vinrent flotter

devant eux, espérant quelque nourriture.

Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs, ces souvenirs disparus,

noyés dans l'oubli et qui soudain reviennent, on ne sait pourquoi. Ils

surgissaient rapides, de toutes sortes, si nombreux en même temps,

qu'il éprouvait la sensation d'une main remuant la vase de sa mémoire.

Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne

que plusieurs fois déjà, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait

senti et remarqué. Il existait toujours une cause à ces évocations

subites, une cause matérielle et simple, une odeur, un parfum souvent.

Que de fois une robe de femme lui avait jeté au passage, avec le

souffle évaporé d'une essence, tout un rappel d'événements effacés!

Au fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé souvent

aussi des parcelles de son existence; et toutes les odeurs errantes,

celles des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces

et les mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'été, les odeurs

froides des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines

réminiscences, comme si les senteurs gardaient en elles les choses

mortes embaumées, à la façon des aromates qui conservent les momies.

Était-ce l'herbe mouillée ou la fleur des marronniers qui ranimait

ainsi l'autrefois? Non. Alors, quoi? Était-ce à son œil qu'il devait

cette alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes rencontrées,

une d'elles peut-être ressemblait à une figure de jadis, et, sans qu'il

l'eût reconnue, secouait en son cœur toutes les cloches du passé.

N'était-ce pas un son, plutôt? Bien souvent un piano entendu par

hasard, une voix inconnue, même un orgue de Barbarie jouant sur une

place un air démodé, l'avaient brusquement rajeuni de vingt ans, en lui

gonflant la poitrine d'attendrissements oubliés.

Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, presque irritant.

Qu'y avait-il autour de lui, près de lui, pour raviver de la sorte ses

émotions éteintes?

--Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en.

Ils se levèrent et se remirent à marcher.

Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux pour qui la chaise

était une trop forte dépense.

Annette, maintenant, les observait aussi et s'inquiétait de leur

existence, de leur profession, s'étonnait qu'ayant l'air si misérable

ils vinssent paresser ainsi dans ce beau jardin public.

Et plus encore que tout à l'heure, Olivier remontait les années

écoulées. Il lui semblait qu'une mouche ronflait à ses oreilles et les

emplissait du bourdonnement confus des jours finis.

La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda:

--Qu'avez-vous? vous semblez triste.

Et il tressaillit jusqu'au cœur. Qui avait dit cela? Elle ou sa

mère? Non pas sa mère avec sa voix d'à présent, mais avec sa voix

d'autrefois, tant changée qu'il venait seulement de la reconnaître.

Il répondit en souriant:

--Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es très gentille, tu me

rappelles ta maman.

Comment n'avait-il pas remarqué plus vite cet étrange écho de la parole

jadis si familière, qui sortait à présent de ces lèvres nouvelles.

--Parle encore, dit-il.

--De quoi?

--Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait apprendre. Les aimais-tu?

Elle se remit à bavarder.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 22 · 第 5 / 19 段