Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionné

par l'État ayant une valeur d'expertise légale, il se faisait un devoir

d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité de cette peinture.

--Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait moderne que je

connaisse. Il y a là dedans une vie prodigieuse.

Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette

toile avait enraciné la conviction qu'il possédait un chef-d'œuvre,

s'approcha pour renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils

accumulèrent toutes les formules usitées et techniques pour célébrer

les qualités apparentes et intentionnelles de ce tableau.

Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et

Olivier Bertin, accoutumé à ces éloges, auxquels il ne prêtait guère

plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la santé, après une

rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe à réflecteur

placée devant le portrait pour l'éclairer, le domestique l'ayant posée,

par négligence, un peu de travers.

Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de la duchesse, elle lui

dit:

--Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une

tasse de thé.

Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient rencontrés et devinés,

sans qu'ils se les fussent encore confiés, même par des sous-entendus.

Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, après

s'être presque entièrement ruiné au jeu, était mort d'une chute de

cheval, en laissant une veuve et un fils. Âgé maintenant de vingt-huit

ans, ce jeune homme, un des plus convoités meneurs de cotillon

d'Europe, car on le faisait venir parfois à Vienne et à Londres pour

couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'à peu près

sans fortune, demeurait, par sa situation, par sa famille, par son nom,

par ses parentés presque royales, un des hommes les plus recherchés et

les plus enviés de Paris.

Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et

après un mariage riche, très riche, remplacer les succès mondains par

des succès politiques. Dès qu'il serait député, le marquis deviendrait,

par ce seul fait, une des colonnes du trône futur, un des conseillers

du roi, un des chefs du parti.

La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme fortune du comte de

Guilleroy, thésaurisateur prudent logé dans un simple appartement quand

il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux hôtels

de Paris. Elle savait ses spéculations toujours heureuses, son flair

subtil de financier, sa participation aux affaires les plus fructueuses

lancées depuis dix ans, et elle avait eu la pensée de faire épouser à

son neveu la fille du député normand à qui ce mariage donnerait une

influence prépondérante dans la société aristocratique de l'entourage

des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche et multiplié

par son adresse une belle fortune personnelle, couvait maintenant

d'autres ambitions.

Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, être en mesure de

profiter de cet événement de la façon la plus complète.

Simple député, il ne comptait pas pour grand' chose. Beau-père du

marquis de Farandal, dont les aïeux avaient été les familiers fidèles

et préférés de la maison royale de France, il montait au premier rang.

L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait en outre à cette union

un caractère d'intimité très précieux, et par crainte qu'une autre

jeune fille se rencontrât qui plût subitement au marquis, il avait fait

revenir la sienne afin de hâter les événements.

Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y prêtait

une complicité silencieuse, et, ce jour-là même, bien qu'elle n'eût pas

été prévenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait engagé

son neveu à venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu à peu, à

entrer souvent dans cette maison.

Pour la première fois, le comte et la duchesse parlèrent à mots

couverts de leurs désirs et, en se quittant, un traité d'alliance était

conclu.

On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait à la baronne

de Corbelle la présentation d'une ambassade nègre au Président de la

République, quand le marquis de Farandal fut annoncé.

Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du bras rapide et

familier, il posa un monocle sur son œil droit, et l'y laissa comme

pour reconnaître le salon où il pénétrait, et aussi peut-être pour

donner, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour

marquer son entrée. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue

et du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un

cheveu de soie noire, et s'avança vivement vers Mme de Guilleroy dont

il baisa la main tendue, en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour

sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un à

l'autre avec une élégante aisance.

C'était un grand garçon à moustaches rousses, un peu chauve déjà,

taillé en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On

sentait, à le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus

exercés que la tête, et qui n'ont d'amour que pour les choses où

se développent la force et l'activité physiques. Il était instruit

pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec

une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir

plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se méprenant

sur les enseignements des faits, et les notions élémentaires d'économie

politique nécessaires à un député, l'A B C de la sociologie à l'usage

des classes dirigeantes.

Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme de valeur.» Bertin

appréciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient à la même salle

d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient à cheval dans

les allées du bois. Entre eux était donc née une sympathie de goûts

communs, cette franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux hommes

un sujet de conversation tout trouvé, agréable à l'un comme à l'autre.

Quand on présenta le marquis à Annette de Guilleroy, il eut brusquement

le soupçon des combinaisons de sa tante, et, après s'être incliné, il

la parcourut d'un regard rapide d'amateur.

Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait tant

conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et pouvait

prédire à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme un expert qui goûte

un vin trop vert.

Il échangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis

s'assit auprès de la baronne de Corbelle, afin de potiner à mi-voix.

On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti, l'enfant

couchée, les lampes éteintes, les domestiques remontés en leurs

chambres, le comte de Guilleroy, marchant à travers le salon, éclairé

seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse ensommeillée

sur un fauteuil, pour développer ses espérances, détailler l'attitude à

garder, prévoir toutes les combinaisons, les chances et les précautions

à prendre.

Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soirée en

murmurant:

--Je crois bien que c'est une affaire faite.

III

_QUAND viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas aperçu depuis trois

jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous

savez que je ne peux plus me passer de vous._

Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet

nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un

secrétaire, il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées là

depuis le début de leur liaison.

Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de la vie mondaine, à

se voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui,

et le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans

le fauteuil où elle avait posé jadis. Mais comme elle craignait un

peu les remarques des domestiques, elle préférait pour ces rencontres

quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez

elle, ou le retrouver dans un salon.

On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours

naturelles à M. de Guilleroy.

Deux fois par semaine au moins le peintre dînait chez la comtesse avec

quelques amis; le lundi, il la saluait régulièrement dans sa loge à

l'Opéra; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison,

où le hasard les amenait à la même heure. Il savait les soirs où elle

ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de thé chez elle,

se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement et si sûrement logé

dans cette affection mûrie, si capturé par l'habitude de la trouver

quelque part, de passer à côté d'elle quelques instants, d'échanger

quelques paroles, de mêler quelques pensées, qu'il éprouvait, bien que

la flamme vive de sa tendresse fût depuis longtemps apaisée, un besoin

incessant de la voir.

Le désir de la famille, d'une maison animée, habitée, du repas en

commun, des soirées où l'on cause sans fatigue avec des gens depuis

longtemps connus, ce désir du contact, du coudoiement, de l'intimité

qui sommeille en tout cœur humain, et que tout vieux garçon promène, de

porte en porte, chez ses amis où il installe un peu de lui, ajoutait

une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection. Dans cette maison où

il était aimé, gâté, où il trouvait tout, il pouvait encore reposer et

dorloter sa solitude.

Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur

fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même

qu'ils ne l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une certaine

discrétion à ne les point solliciter le premier.

La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il était

trois heures de l'après-midi. Il se décida immédiatement à se rendre

chez elle pour la trouver avant qu'elle sortît.

Le valet de chambre parut, appelé par un coup de sonnette.

--Quel temps, Joseph?

--Très beau, Monsieur.

--Chaud?

--Oui, Monsieur.

--Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.

Il avait toujours une tenue très élégante; mais bien qu'il fût habillé

par un tailleur au style correct, la façon seule dont il portait ses

vêtements, dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet blanc,

le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejeté en arrière,

semblait révéler tout de suite qu'il était artiste et célibataire.

Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se préparait à

faire une promenade au bois. Il fut mécontent et attendit.

Selon son habitude, il se mit à marcher à travers le salon, allant

d'un siège à l'autre ou des fenêtres aux murs, dans la grande pièce

assombrie par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds dorés,

des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et coûteux, traînaient

dans un désordre cherché. C'étaient de petites boîtes anciennes en

or travaillé, des tabatières à miniatures, des statuettes d'ivoire,

puis des objets en argent mat tout à fait modernes, d'une drôlerie

sévère, où apparaissait le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine,

et dessus, un chat buvant dans une casserole, un étui à cigarettes,

simulant un gros pain, une cafetière pour mettre des allumettes, et

puis dans un écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets,

bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs,

des rubis, des émeraudes, microscopique fantaisie qui semblait exécutée

par des bijoutiers de Lilliput.

De temps en temps, il touchait un objet, donné par lui, à quelque

anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une

indifférence rêvassante, puis le remettait à sa place.

Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, reliés avec luxe,

s'offraient à la main sur un guéridon porté par un seul pied, devant

un petit canapé de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la

_Revue des Deux-Mondes_, un peu fripée, fatiguée, avec des pages

cornées, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications

non coupées, les _Arts modernes_, qu'on doit recevoir uniquement

à cause du prix, l'abonnement coûtant quatre cents francs par an, et

la _Feuille libre_, mince plaquette à couverture bleue, où se

répandent les poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés».

Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier

siècle, sur lequel elle écrivait les réponses aux questions pressées

apportées pendant les réceptions. Quelques ouvrages encore sur ce

bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du cœur de la

femme: _Musset_, _Manon Lescaut_, _Werther_; et, pour montrer qu'on

n'était pas étranger aux sensations compliquées et aux mystères de la

psychologie, _les Fleurs du mal_, _le Rouge et le Noir_, _la Femme au

XVIIIe siècle_, _Adolphe_.

A côté des volumes, un charmant miroir à main, chef-d'œuvre

d'orfèvrerie, dont la glace était retournée sur un carré de velours

brodé, afin qu'on pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et

d'argent.

Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques années il

vieillissait terriblement, et bien qu'il jugeât son visage plus

original qu'autrefois, il commençait à s'attrister du poids de ses

joues et des plissures de sa peau.

Une porte s'ouvrit derrière lui.

--Bonjour, monsieur Bertin, disait Annette.

--Bonjour, petite, tu vas bien?

--Très bien, et vous?

--Comment, tu ne me tutoies pas, décidément.

--Non, vrai, ça me gêne.

--Allons donc!

--Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez.

--Pourquoi ça?

--Parce que... parce que vous n'êtes ni assez jeune ni assez vieux!...

Le peintre se mit à rire.

--Devant cette raison, je n'insiste point.

Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche où poussent les

premiers cheveux, et reprit, confuse:

--Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et

de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.

--Oui, certainement. Vous êtes seules?

--Non, avec la duchesse de Mortemain.

--Très bien, j'en suis.

--Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau?

--Va, mon enfant!

Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée, prête à partir. Elle

tendit ses mains.

--On ne vous voit plus, Olivier? Qu'est-ce que vous faites?

--Je ne voulais pas vous gêner en ce moment.

Dans la façon dont elle prononça «Olivier», elle mit tous ses reproches

et tout son attachement.

--Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il, ému par l'intonation

de son nom.

Cette petite querelle de cœur finie et arrangée, elle reprit sur le ton

des causeries mondaines:

--Nous allons aller chercher la duchesse à son hôtel, et puis nous

ferons un tour au bois. Il va falloir montrer tout ça à Nanette.

Le landau attendait sous la porte cochère.

Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu

du bruit des chevaux piaffant sous la voûte sonore.

Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine, toute la

gaieté du printemps nouveau semblait tombée du ciel sur les vivants.

L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes des airs de fête,

aux femmes des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les

marmitons blancs qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs

pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes voyous; les chiens

semblaient pressés; les serins des concierges s'égosillaient; seules

les vieilles rosses attelées aux fiacres allaient toujours de leur

allure accablée, de leur trot de moribonds.

La comtesse murmura:

--Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!

Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait l'une auprès de

l'autre, la mère et la fille. Certes, elles étaient différentes, mais

si pareilles en même temps que celle-ci était bien la continuation

de celle-là, faite du même sang, de la même chair, animée de la même

vie. Leurs yeux surtout, ces yeux bleus éclaboussés de gouttelettes

noires, d'un bleu si frais chez la fille, un peu décoloré chez la mère,

fixaient si bien sur lui le même regard, quand il leur parlait, qu'il

s'attendait à les entendre lui répondre les mêmes choses. Et il était

un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il

y avait devant lui deux femmes très distinctes, une qui avait vécu et

une qui allait vivre. Non, il ne prévoyait pas ce que deviendrait cette

enfant, quand sa jeune intelligence, influencée par des goûts et des

instincts encore endormis, se serait ouverte au milieu des événements

du monde. C'était une jolie petite personne nouvelle, prête aux hasards

et à l'amour, ignorée et ignorante, qui sortait du port comme un

navire, tandis que sa mère y revenait, ayant traversé l'existence et

aimé!

Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle avait choisi et

qu'elle préférait encore, cette femme toujours jolie, bercée en ce

landau, dans l'air tiède du printemps.

Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard, elle le devina,

et il crut sentir un remerciement dans un frôlement de sa robe.

A son tour, il murmura:

--Oh! oui, quel beau jour!

Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filèrent vers

les Invalides, traversèrent la Seine et gagnèrent l'avenue des

Champs-Élysées, en montant vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au

milieu d'un flot de voitures.

La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons, et elle

ouvrait, sur ce fleuve d'équipages, des yeux avides et naïfs. De temps

en temps, quand la duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un

court mouvement de tête, elle demandait: «Qui est-ce?» Il nommait «les

Pontaiglin», ou «les Puicelci», ou «la comtesse de Lochrist», ou «la

belle Mme Mandelière».

On suivait à présent l'avenue du Bois-de-Boulogne, au milieu du bruit

et de l'agitation des roues. Les équipages, un peu moins serrés

qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter dans une course sans

fin. Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se

dépassaient tour à tour, distancés soudain par une victoria rapide,

attelée d'un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, à travers

toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, à travers tous

les mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies, une femme

jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait aux voitures

qu'elle frôlait un étrange parfum de fleur inconnue.

--Cette dame-là, qui est-ce? demandait Annette.

--Je ne sais pas, répondait Bertin, tandis que la duchesse et la

comtesse échangeaient un sourire.

Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin parisien

chantaient déjà dans la jeune verdure, et quand on eut pris la file

au pas, en approchant du lac, ce fut de voiture à voiture un échange

incessant de saluts, de sourires et de paroles aimables, lorsque les

roues se touchaient. Cela, maintenant, avait l'air du glissement d'une

flotte de barques où étaient assis des dames et des messieurs très

sages. La duchesse, dont la tête à tout instant se penchait devant les

chapeaux levés ou les fronts inclinés, paraissait passer une revue

et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait et ce qu'elle

supposait des gens, à mesure qu'ils défilaient devant elle.

--Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière, la beauté de la

République.

Dans une voiture légère et coquette, la beauté de la République

laissait admirer, sous une apparente indifférence pour cette gloire

indiscutée, ses grands yeux sombres, son front bas sous un casque de

cheveux noirs, et sa bouche volontaire, un peu trop forte.

--Très belle tout de même, dit Bertin.

La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle haussa

doucement les épaules et ne répondit rien.

Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain l'instinct des

rivalités, osa dire:

--Moi, je ne trouve point.

Le peintre se retourna.

--Quoi, tu ne la trouves point belle?

--Non, elle a l'air trempée dans l'encre.

La duchesse riait, ravie.

-Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des hommes de Paris se

pâme devant cette négresse! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens,

regarde plutôt la comtesse de Lochrist.

Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme une

miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes délicates, depuis

cinq ou six ans également, servaient de thème aux exclamations de ses

partisans, saluait, un sourire fixé sur la lèvre.

Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.

--Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche.

Bertin, qui d'ordinaire dans les discussions quotidiennement revenues

sur ces deux rivales, ne soutenait point la comtesse, se fâcha soudain

de cette intolérance de gamine.

--Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je

te souhaite de devenir aussi jolie qu'elle.

--Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les femmes

quand elles ont passé trente ans. Elle a raison, cette enfant, vous ne

les vantez que défraîchies.

Il s'écria:

--Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute son

expression est sortie.

Et développant cette idée que la première fraîcheur n'est que le

vernis de la beauté qui mûrit, il prouva que les hommes du monde ne se

trompent pas en faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout

leur éclat, et qu'ils ont raison de ne les proclamer «belles» qu'à la

dernière période de leur épanouissement.

La comtesse, flattée, murmurait:

--Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très gentil, un jeune

visage, mais toujours un peu banal.

Et le peintre insista, indiquant à quel moment une figure, perdant peu

à peu la grâce indécise de la jeunesse, prend sa forme définitive, son

caractère, sa physionomie.

Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui» d'un petit balancement

de tête convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat

qui plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus

elle l'approuvait du regard et du geste, comme s'ils se fussent alliés

pour se soutenir contre un danger, pour se défendre contre une opinion

menaçante et fausse. Annette ne les écoutait guère, tout occupée à

regarder. Sa figure souvent rieuse était devenue grave, et elle ne

disait plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces

feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela

c'était pour elle.

Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue à son tour, saluée,

enviée; et des hommes, en la montrant, diraient peut-être qu'elle était

belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les plus

élégants, et demandait toujours leurs noms, sans s'occuper d'autre

chose que de ces syllabes assemblées qui, parfois, éveillaient en elle

un écho de respect et d'admiration, quand elle les avait lues souvent

dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne s'accoutumait pas à ce

défilé de célébrités, et ne pouvait même croire tout à fait qu'elles

fussent vraies, comme si elle eût assisté à quelque représentation.

Les fiacres lui inspiraient un mépris mêlé de dégoût, la gênaient et

l'irritaient, et elle dit soudain:

--Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de

maître.

Bertin répondit:

--Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'égalité, de la liberté et de

la fraternité?

Elle eut une moue qui signifiait «à d'autres» et reprit:

--Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par

exemple.

--Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en

pleine démocratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout

mélange, viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur

de la société.

Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois

matinal avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus choisis

où tout le monde se connaît par ses noms, petits noms, parentés,

titres, qualités et vices, comme si tous vivaient dans le même quartier

ou dans la même petite ville.

--Y venez-vous souvent? disait-elle.

--Très souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant à Paris.

--Vous montez à cheval, le matin!

--Mais, oui.

--Et puis, l'après-midi, vous faites des visites?

--Oui.

--Alors, quand est-ce que vous travaillez?

--Mais je travaille... quelquefois, et puis j'ai choisi une spécialité

suivant mes goûts! Comme je suis peintre de belles dames, il faut bien

que je les voie et que je les suive un peu partout.

Elle murmura, toujours sans rire:

--A pied et à cheval?

Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire:

Tiens, tiens, déjà de l'esprit, tu seras très bien, toi.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 22 · 第 4 / 19 段