par l'État ayant une valeur d'expertise légale, il se faisait un devoir
d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité de cette peinture.
--Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait moderne que je
connaisse. Il y a là dedans une vie prodigieuse.
Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette
toile avait enraciné la conviction qu'il possédait un chef-d'œuvre,
s'approcha pour renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils
accumulèrent toutes les formules usitées et techniques pour célébrer
les qualités apparentes et intentionnelles de ce tableau.
Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et
Olivier Bertin, accoutumé à ces éloges, auxquels il ne prêtait guère
plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la santé, après une
rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe à réflecteur
placée devant le portrait pour l'éclairer, le domestique l'ayant posée,
par négligence, un peu de travers.
Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de la duchesse, elle lui
dit:
--Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une
tasse de thé.
Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient rencontrés et devinés,
sans qu'ils se les fussent encore confiés, même par des sous-entendus.
Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, après
s'être presque entièrement ruiné au jeu, était mort d'une chute de
cheval, en laissant une veuve et un fils. Âgé maintenant de vingt-huit
ans, ce jeune homme, un des plus convoités meneurs de cotillon
d'Europe, car on le faisait venir parfois à Vienne et à Londres pour
couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'à peu près
sans fortune, demeurait, par sa situation, par sa famille, par son nom,
par ses parentés presque royales, un des hommes les plus recherchés et
les plus enviés de Paris.
Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et
après un mariage riche, très riche, remplacer les succès mondains par
des succès politiques. Dès qu'il serait député, le marquis deviendrait,
par ce seul fait, une des colonnes du trône futur, un des conseillers
du roi, un des chefs du parti.
La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme fortune du comte de
Guilleroy, thésaurisateur prudent logé dans un simple appartement quand
il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux hôtels
de Paris. Elle savait ses spéculations toujours heureuses, son flair
subtil de financier, sa participation aux affaires les plus fructueuses
lancées depuis dix ans, et elle avait eu la pensée de faire épouser à
son neveu la fille du député normand à qui ce mariage donnerait une
influence prépondérante dans la société aristocratique de l'entourage
des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche et multiplié
par son adresse une belle fortune personnelle, couvait maintenant
d'autres ambitions.
Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, être en mesure de
profiter de cet événement de la façon la plus complète.
Simple député, il ne comptait pas pour grand' chose. Beau-père du
marquis de Farandal, dont les aïeux avaient été les familiers fidèles
et préférés de la maison royale de France, il montait au premier rang.
L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait en outre à cette union
un caractère d'intimité très précieux, et par crainte qu'une autre
jeune fille se rencontrât qui plût subitement au marquis, il avait fait
revenir la sienne afin de hâter les événements.
Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y prêtait
une complicité silencieuse, et, ce jour-là même, bien qu'elle n'eût pas
été prévenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait engagé
son neveu à venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu à peu, à
entrer souvent dans cette maison.
Pour la première fois, le comte et la duchesse parlèrent à mots
couverts de leurs désirs et, en se quittant, un traité d'alliance était
conclu.
On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait à la baronne
de Corbelle la présentation d'une ambassade nègre au Président de la
République, quand le marquis de Farandal fut annoncé.
Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du bras rapide et
familier, il posa un monocle sur son œil droit, et l'y laissa comme
pour reconnaître le salon où il pénétrait, et aussi peut-être pour
donner, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour
marquer son entrée. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue
et du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un
cheveu de soie noire, et s'avança vivement vers Mme de Guilleroy dont
il baisa la main tendue, en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour
sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un à
l'autre avec une élégante aisance.
C'était un grand garçon à moustaches rousses, un peu chauve déjà,
taillé en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On
sentait, à le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus
exercés que la tête, et qui n'ont d'amour que pour les choses où
se développent la force et l'activité physiques. Il était instruit
pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec
une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir
plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se méprenant
sur les enseignements des faits, et les notions élémentaires d'économie
politique nécessaires à un député, l'A B C de la sociologie à l'usage
des classes dirigeantes.
Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme de valeur.» Bertin
appréciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient à la même salle
d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient à cheval dans
les allées du bois. Entre eux était donc née une sympathie de goûts
communs, cette franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux hommes
un sujet de conversation tout trouvé, agréable à l'un comme à l'autre.
Quand on présenta le marquis à Annette de Guilleroy, il eut brusquement
le soupçon des combinaisons de sa tante, et, après s'être incliné, il
la parcourut d'un regard rapide d'amateur.
Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait tant
conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et pouvait
prédire à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme un expert qui goûte
un vin trop vert.
Il échangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis
s'assit auprès de la baronne de Corbelle, afin de potiner à mi-voix.
On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti, l'enfant
couchée, les lampes éteintes, les domestiques remontés en leurs
chambres, le comte de Guilleroy, marchant à travers le salon, éclairé
seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse ensommeillée
sur un fauteuil, pour développer ses espérances, détailler l'attitude à
garder, prévoir toutes les combinaisons, les chances et les précautions
à prendre.
Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soirée en
murmurant:
--Je crois bien que c'est une affaire faite.
III
_QUAND viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas aperçu depuis trois
jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous
savez que je ne peux plus me passer de vous._
Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet
nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un
secrétaire, il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées là
depuis le début de leur liaison.
Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de la vie mondaine, à
se voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui,
et le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans
le fauteuil où elle avait posé jadis. Mais comme elle craignait un
peu les remarques des domestiques, elle préférait pour ces rencontres
quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez
elle, ou le retrouver dans un salon.
On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours
naturelles à M. de Guilleroy.
Deux fois par semaine au moins le peintre dînait chez la comtesse avec
quelques amis; le lundi, il la saluait régulièrement dans sa loge à
l'Opéra; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison,
où le hasard les amenait à la même heure. Il savait les soirs où elle
ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de thé chez elle,
se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement et si sûrement logé
dans cette affection mûrie, si capturé par l'habitude de la trouver
quelque part, de passer à côté d'elle quelques instants, d'échanger
quelques paroles, de mêler quelques pensées, qu'il éprouvait, bien que
la flamme vive de sa tendresse fût depuis longtemps apaisée, un besoin
incessant de la voir.
Le désir de la famille, d'une maison animée, habitée, du repas en
commun, des soirées où l'on cause sans fatigue avec des gens depuis
longtemps connus, ce désir du contact, du coudoiement, de l'intimité
qui sommeille en tout cœur humain, et que tout vieux garçon promène, de
porte en porte, chez ses amis où il installe un peu de lui, ajoutait
une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection. Dans cette maison où
il était aimé, gâté, où il trouvait tout, il pouvait encore reposer et
dorloter sa solitude.
Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur
fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même
qu'ils ne l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une certaine
discrétion à ne les point solliciter le premier.
La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il était
trois heures de l'après-midi. Il se décida immédiatement à se rendre
chez elle pour la trouver avant qu'elle sortît.
Le valet de chambre parut, appelé par un coup de sonnette.
--Quel temps, Joseph?
--Très beau, Monsieur.
--Chaud?
--Oui, Monsieur.
--Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.
Il avait toujours une tenue très élégante; mais bien qu'il fût habillé
par un tailleur au style correct, la façon seule dont il portait ses
vêtements, dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet blanc,
le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejeté en arrière,
semblait révéler tout de suite qu'il était artiste et célibataire.
Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se préparait à
faire une promenade au bois. Il fut mécontent et attendit.
Selon son habitude, il se mit à marcher à travers le salon, allant
d'un siège à l'autre ou des fenêtres aux murs, dans la grande pièce
assombrie par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds dorés,
des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et coûteux, traînaient
dans un désordre cherché. C'étaient de petites boîtes anciennes en
or travaillé, des tabatières à miniatures, des statuettes d'ivoire,
puis des objets en argent mat tout à fait modernes, d'une drôlerie
sévère, où apparaissait le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine,
et dessus, un chat buvant dans une casserole, un étui à cigarettes,
simulant un gros pain, une cafetière pour mettre des allumettes, et
puis dans un écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets,
bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs,
des rubis, des émeraudes, microscopique fantaisie qui semblait exécutée
par des bijoutiers de Lilliput.
De temps en temps, il touchait un objet, donné par lui, à quelque
anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une
indifférence rêvassante, puis le remettait à sa place.
Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, reliés avec luxe,
s'offraient à la main sur un guéridon porté par un seul pied, devant
un petit canapé de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la
_Revue des Deux-Mondes_, un peu fripée, fatiguée, avec des pages
cornées, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications
non coupées, les _Arts modernes_, qu'on doit recevoir uniquement
à cause du prix, l'abonnement coûtant quatre cents francs par an, et
la _Feuille libre_, mince plaquette à couverture bleue, où se
répandent les poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés».
Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier
siècle, sur lequel elle écrivait les réponses aux questions pressées
apportées pendant les réceptions. Quelques ouvrages encore sur ce
bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du cœur de la
femme: _Musset_, _Manon Lescaut_, _Werther_; et, pour montrer qu'on
n'était pas étranger aux sensations compliquées et aux mystères de la
psychologie, _les Fleurs du mal_, _le Rouge et le Noir_, _la Femme au
XVIIIe siècle_, _Adolphe_.
A côté des volumes, un charmant miroir à main, chef-d'œuvre
d'orfèvrerie, dont la glace était retournée sur un carré de velours
brodé, afin qu'on pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et
d'argent.
Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques années il
vieillissait terriblement, et bien qu'il jugeât son visage plus
original qu'autrefois, il commençait à s'attrister du poids de ses
joues et des plissures de sa peau.
Une porte s'ouvrit derrière lui.
--Bonjour, monsieur Bertin, disait Annette.
--Bonjour, petite, tu vas bien?
--Très bien, et vous?
--Comment, tu ne me tutoies pas, décidément.
--Non, vrai, ça me gêne.
--Allons donc!
--Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez.
--Pourquoi ça?
--Parce que... parce que vous n'êtes ni assez jeune ni assez vieux!...
Le peintre se mit à rire.
--Devant cette raison, je n'insiste point.
Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche où poussent les
premiers cheveux, et reprit, confuse:
--Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et
de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.
--Oui, certainement. Vous êtes seules?
--Non, avec la duchesse de Mortemain.
--Très bien, j'en suis.
--Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau?
--Va, mon enfant!
Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée, prête à partir. Elle
tendit ses mains.
--On ne vous voit plus, Olivier? Qu'est-ce que vous faites?
--Je ne voulais pas vous gêner en ce moment.
Dans la façon dont elle prononça «Olivier», elle mit tous ses reproches
et tout son attachement.
--Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il, ému par l'intonation
de son nom.
Cette petite querelle de cœur finie et arrangée, elle reprit sur le ton
des causeries mondaines:
--Nous allons aller chercher la duchesse à son hôtel, et puis nous
ferons un tour au bois. Il va falloir montrer tout ça à Nanette.
Le landau attendait sous la porte cochère.
Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu
du bruit des chevaux piaffant sous la voûte sonore.
Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine, toute la
gaieté du printemps nouveau semblait tombée du ciel sur les vivants.
L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes des airs de fête,
aux femmes des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les
marmitons blancs qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs
pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes voyous; les chiens
semblaient pressés; les serins des concierges s'égosillaient; seules
les vieilles rosses attelées aux fiacres allaient toujours de leur
allure accablée, de leur trot de moribonds.
La comtesse murmura:
--Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!
Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait l'une auprès de
l'autre, la mère et la fille. Certes, elles étaient différentes, mais
si pareilles en même temps que celle-ci était bien la continuation
de celle-là, faite du même sang, de la même chair, animée de la même
vie. Leurs yeux surtout, ces yeux bleus éclaboussés de gouttelettes
noires, d'un bleu si frais chez la fille, un peu décoloré chez la mère,
fixaient si bien sur lui le même regard, quand il leur parlait, qu'il
s'attendait à les entendre lui répondre les mêmes choses. Et il était
un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il
y avait devant lui deux femmes très distinctes, une qui avait vécu et
une qui allait vivre. Non, il ne prévoyait pas ce que deviendrait cette
enfant, quand sa jeune intelligence, influencée par des goûts et des
instincts encore endormis, se serait ouverte au milieu des événements
du monde. C'était une jolie petite personne nouvelle, prête aux hasards
et à l'amour, ignorée et ignorante, qui sortait du port comme un
navire, tandis que sa mère y revenait, ayant traversé l'existence et
aimé!
Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle avait choisi et
qu'elle préférait encore, cette femme toujours jolie, bercée en ce
landau, dans l'air tiède du printemps.
Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard, elle le devina,
et il crut sentir un remerciement dans un frôlement de sa robe.
A son tour, il murmura:
--Oh! oui, quel beau jour!
Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filèrent vers
les Invalides, traversèrent la Seine et gagnèrent l'avenue des
Champs-Élysées, en montant vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au
milieu d'un flot de voitures.
La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons, et elle
ouvrait, sur ce fleuve d'équipages, des yeux avides et naïfs. De temps
en temps, quand la duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un
court mouvement de tête, elle demandait: «Qui est-ce?» Il nommait «les
Pontaiglin», ou «les Puicelci», ou «la comtesse de Lochrist», ou «la
belle Mme Mandelière».
On suivait à présent l'avenue du Bois-de-Boulogne, au milieu du bruit
et de l'agitation des roues. Les équipages, un peu moins serrés
qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter dans une course sans
fin. Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se
dépassaient tour à tour, distancés soudain par une victoria rapide,
attelée d'un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, à travers
toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, à travers tous
les mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies, une femme
jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait aux voitures
qu'elle frôlait un étrange parfum de fleur inconnue.
--Cette dame-là, qui est-ce? demandait Annette.
--Je ne sais pas, répondait Bertin, tandis que la duchesse et la
comtesse échangeaient un sourire.
Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin parisien
chantaient déjà dans la jeune verdure, et quand on eut pris la file
au pas, en approchant du lac, ce fut de voiture à voiture un échange
incessant de saluts, de sourires et de paroles aimables, lorsque les
roues se touchaient. Cela, maintenant, avait l'air du glissement d'une
flotte de barques où étaient assis des dames et des messieurs très
sages. La duchesse, dont la tête à tout instant se penchait devant les
chapeaux levés ou les fronts inclinés, paraissait passer une revue
et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait et ce qu'elle
supposait des gens, à mesure qu'ils défilaient devant elle.
--Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière, la beauté de la
République.
Dans une voiture légère et coquette, la beauté de la République
laissait admirer, sous une apparente indifférence pour cette gloire
indiscutée, ses grands yeux sombres, son front bas sous un casque de
cheveux noirs, et sa bouche volontaire, un peu trop forte.
--Très belle tout de même, dit Bertin.
La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle haussa
doucement les épaules et ne répondit rien.
Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain l'instinct des
rivalités, osa dire:
--Moi, je ne trouve point.
Le peintre se retourna.
--Quoi, tu ne la trouves point belle?
--Non, elle a l'air trempée dans l'encre.
La duchesse riait, ravie.
-Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des hommes de Paris se
pâme devant cette négresse! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens,
regarde plutôt la comtesse de Lochrist.
Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme une
miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes délicates, depuis
cinq ou six ans également, servaient de thème aux exclamations de ses
partisans, saluait, un sourire fixé sur la lèvre.
Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.
--Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche.
Bertin, qui d'ordinaire dans les discussions quotidiennement revenues
sur ces deux rivales, ne soutenait point la comtesse, se fâcha soudain
de cette intolérance de gamine.
--Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je
te souhaite de devenir aussi jolie qu'elle.
--Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les femmes
quand elles ont passé trente ans. Elle a raison, cette enfant, vous ne
les vantez que défraîchies.
Il s'écria:
--Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute son
expression est sortie.
Et développant cette idée que la première fraîcheur n'est que le
vernis de la beauté qui mûrit, il prouva que les hommes du monde ne se
trompent pas en faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout
leur éclat, et qu'ils ont raison de ne les proclamer «belles» qu'à la
dernière période de leur épanouissement.
La comtesse, flattée, murmurait:
--Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très gentil, un jeune
visage, mais toujours un peu banal.
Et le peintre insista, indiquant à quel moment une figure, perdant peu
à peu la grâce indécise de la jeunesse, prend sa forme définitive, son
caractère, sa physionomie.
Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui» d'un petit balancement
de tête convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat
qui plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus
elle l'approuvait du regard et du geste, comme s'ils se fussent alliés
pour se soutenir contre un danger, pour se défendre contre une opinion
menaçante et fausse. Annette ne les écoutait guère, tout occupée à
regarder. Sa figure souvent rieuse était devenue grave, et elle ne
disait plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces
feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela
c'était pour elle.
Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue à son tour, saluée,
enviée; et des hommes, en la montrant, diraient peut-être qu'elle était
belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les plus
élégants, et demandait toujours leurs noms, sans s'occuper d'autre
chose que de ces syllabes assemblées qui, parfois, éveillaient en elle
un écho de respect et d'admiration, quand elle les avait lues souvent
dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne s'accoutumait pas à ce
défilé de célébrités, et ne pouvait même croire tout à fait qu'elles
fussent vraies, comme si elle eût assisté à quelque représentation.
Les fiacres lui inspiraient un mépris mêlé de dégoût, la gênaient et
l'irritaient, et elle dit soudain:
--Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de
maître.
Bertin répondit:
--Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'égalité, de la liberté et de
la fraternité?
Elle eut une moue qui signifiait «à d'autres» et reprit:
--Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par
exemple.
--Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en
pleine démocratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout
mélange, viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur
de la société.
Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois
matinal avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus choisis
où tout le monde se connaît par ses noms, petits noms, parentés,
titres, qualités et vices, comme si tous vivaient dans le même quartier
ou dans la même petite ville.
--Y venez-vous souvent? disait-elle.
--Très souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant à Paris.
--Vous montez à cheval, le matin!
--Mais, oui.
--Et puis, l'après-midi, vous faites des visites?
--Oui.
--Alors, quand est-ce que vous travaillez?
--Mais je travaille... quelquefois, et puis j'ai choisi une spécialité
suivant mes goûts! Comme je suis peintre de belles dames, il faut bien
que je les voie et que je les suive un peu partout.
Elle murmura, toujours sans rire:
--A pied et à cheval?
Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire:
Tiens, tiens, déjà de l'esprit, tu seras très bien, toi.