Le comte, sans soupçon et sans jalousie, trouvait naturelle cette

intimité de sa femme et d'un artiste fameux qui était reçu partout avec

de grands égards. A force de se voir, les deux hommes, habitués l'un à

l'autre, avaient fini par s'aimer.

II

QUAND Bertin entra, le vendredi soir, chez son amie, où il devait dîner

pour fêter le retour d'Annette de Guilleroy, il ne trouva encore, dans

le petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui venait d'arriver.

C'était un vieil homme d'esprit, qui aurait pu devenir peut-être un

homme de valeur, et qui ne se consolait point de ce qu'il n'avait pas

été.

Ancien conservateur des musées impériaux, il avait trouvé moyen de se

faire renommer inspecteur des Beaux-Arts sous la République, ce qui

ne l'empêchait pas d'être, avant tout, l'ami des Princes, de tous les

Princes, des Princesses et des Duchesses de l'aristocratie européenne,

et le protecteur juré des artistes de toute sorte. Doué d'une

intelligence alerte, capable de tout entrevoir, d'une grande facilité

de parole qui lui permettait de dire avec agrément les choses les plus

ordinaires, d'une souplesse de pensée qui le mettait à l'aise dans tous

les milieux, et d'un flair subtil de diplomate qui lui faisait juger

les hommes à première vue, il promenait, de salon en salon, le long des

jours et des soirs, son activité éclairée, inutile et bavarde.

Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant de

compétence attachant et une clarté de vulgarisateur qui le faisait fort

apprécier des femmes du monde, à qui il rendait les services d'un bazar

roulant d'érudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses, sans

avoir jamais lu que les livres indispensables; mais il était au mieux

avec les cinq Académies, avec tous les savants, tous les écrivains,

tous les érudits spécialistes, qu'il écoutait avec discernement. Il

savait oublier aussitôt les explications trop techniques ou inutiles

à ses relations, retenait fort bien les autres, et prêtait à ces

connaissances ainsi glanées un tour aisé, clair et bon enfant, qui

les rendait faciles à comprendre comme des fabliaux scientifiques. Il

donnait l'impression d'un entrepôt d'idées, d'un de ces vastes magasins

où on ne rencontre jamais les objets rares, mais où tous les autres

sont à foison, à bon marché, de toute nature, de toute origine, depuis

les ustensiles de ménage jusqu'aux vulgaires instruments de physique

amusante ou de chirurgie domestique.

Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient en rapport constant,

le blaguaient et le redoutaient. Il leur rendait, d'ailleurs, des

services, leur faisait vendre des tableaux, les mettait en relations

avec le monde, aimait les présenter, les protéger, les lancer, semblait

se vouer à une œuvre mystérieuse de fusion entre les mondains et

les artistes, se faisait gloire de connaître intimement ceux-ci, et

d'entrer familièrement chez ceux-là, de déjeuner avec le prince de

Galles, de passage à Paris, et de dîner, le soir même, avec Paul

Adelmans, Olivier Bertin et Amaury Maldant.

Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drôle, disait de lui: «C'est

l'encyclopédie de Jules Verne, reliée en peau d'âne!»

Les deux hommes se serrèrent la main, et se mirent à parler de la

situation politique, des bruits de guerre que Musadieu jugeait

alarmants, pour des raisons évidentes qu'il exposait fort bien,

l'Allemagne ayant tout intérêt à nous écraser et à hâter ce moment

attendu depuis dix-huit ans par M. de Bismarck; tandis qu'Olivier

Bertin prouvait par des arguments irréfutables que ces craintes étaient

chimériques, l'Allemagne ne pouvant être assez folle pour compromettre

sa conquête dans une aventure toujours douteuse, et le Chancelier assez

imprudent pour risquer, aux derniers jours de sa vie, son œuvre et sa

gloire d'un seul coup.

M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des choses qu'il ne voulait

pas dire. Il avait vu d'ailleurs un ministre dans la journée et

rencontré le grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille au soir.

L'artiste résistait et, avec une ironie tranquille, contestait la

compétence des gens les mieux informés. Derrière toutes ces rumeurs, on

préparait des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck devait avoir

là-dessus une opinion arrêtée, peut-être.

M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, en

s'excusant, par phrases onctueuses, de les avoir laissés seuls.

--Et vous, mon cher député, demanda le peintre, que pensez-vous des

bruits de guerre?

M. de Guilleroy se lança dans un discours. Il en savait plus que

personne comme membre de la Chambre, et cependant il n'était pas du

même avis que la plupart de ses collègues. Non, il ne croyait pas à

la probabilité d'un conflit prochain, à moins qu'il ne fût provoqué

par la turbulence française et par les rodomontades des soi-disant

patriotes de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait à grands

traits, un portrait à la Saint-Simon. Cet homme-là, on ne voulait pas

le comprendre parce qu'on prête toujours aux autres sa propre manière

de penser, et qu'on les croit prêts à faire ce qu'on aurait fait à

leur place. M. de Bismarck n'était pas un diplomate faux et menteur,

mais un franc, un brutal, qui criait toujours la vérité, annonçait

toujours ses intentions. «Je veux la paix», dit-il. C'était vrai, il

voulait la paix, rien que la paix, et tout le prouvait d'une façon

aveuglante depuis dix-huit ans, tout, jusqu'à ses armements, jusqu'à

ses alliances, jusqu'à ce faisceau de peuples unis contre notre

impétuosité. M. de Guilleroy conclut d'un ton profond, convaincu:

«C'est un grand homme, un très grand homme qui désire la tranquillité,

mais qui croit seulement aux menaces et aux moyens violents pour

l'obtenir. En somme, Messieurs, un grand barbare.»

--Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de Musadieu. Je vous

accorde volontiers qu'il adore la paix si vous me concédez qu'il a

toujours envie de faire la guerre pour l'obtenir. C'est là d'ailleurs

une vérité indiscutable et phénoménale; on ne fait la guerre en ce

monde que pour avoir la paix!

Un domestique annonçait:--Madame la duchesse de Mortemain.

Dans les deux battants de la porte ouverte apparut une grande et forte

femme, qui entra avec autorité.

Guilleroy, se précipitant, lui baisa les doigts et demanda:

--Comment allez-vous, duchesse?

Les deux autres hommes la saluèrent avec une certaine familiarité

distinguée, car la duchesse avait des façons d'être cordiales et

brusques.

Veuve du général duc de Mortemain, mère d'une fille unique mariée au

prince de Salia, fille du marquis de Farandal, de grande origine et

royalement riche, elle recevait dans son hôtel de la rue de Varenne

toutes les notoriétés du monde entier, qui se rencontraient et se

complimentaient chez elle. Aucune altesse ne traversait Paris sans

dîner à sa table et aucun homme ne pouvait faire parler de lui sans

qu'elle eût aussitôt le désir de le connaître. Il fallait qu'elle

le vît, qu'elle le fît causer, qu'elle le jugeât. Et cela l'amusait

beaucoup, agitait sa vie, alimentait cette flamme de curiosité hautaine

et bienveillante qui brûlait en elle.

Elle s'était à peine assise quand le même domestique cria:--Monsieur le

baron et madame la baronne de Corbelle.

Ils étaient jeunes, le baron chauve et gros, la baronne fluette,

élégante, très brune.

Ce couple avait une situation spéciale dans l'aristocratie française,

due uniquement au choix scrupuleux de ses relations. De petite

noblesse, sans valeur, sans esprit, mû dans tous ses actes par un

amour immodéré de ce qui est select, comme il faut et distingué, il

était parvenu, à force de hanter uniquement les maisons les plus

princières, à force de montrer ses sentiments royalistes, pieux,

corrects au suprême degré, à force de respecter tout ce qui doit être

respecté, de mépriser tout ce qui doit être méprisé, de ne jamais se

tromper sur un point des dogmes mondains, de ne jamais hésiter sur un

détail d'étiquette, à passer aux yeux de beaucoup pour la fine fleur

du high-life. Son opinion formait une sorte de code du comme il faut,

et sa présence dans une maison constituait pour elle un vrai titre

d'honorabilité.

Les Corbelle étaient parents du comte de Guilleroy.

--Eh bien, dit la duchesse étonnée, et votre femme?

--Un instant, un petit instant, demanda le comte. Il y a une surprise,

elle va venir.

Quand Mme de Guilleroy, mariée depuis un mois, avait fait son entrée

dans le monde, elle fut présentée à la duchesse de Mortemain, qui tout

de suite l'aima, l'adopta, la patronna.

Depuis vingt ans, cette amitié ne s'était point démentie, et quand la

duchesse disait «ma petite», on entendait encore en sa voix l'émotion

de cette toquade subite et persistante. C'est chez elle qu'avait eu

lieu la rencontre du peintre et de la comtesse.

Musadieu s'était approché, il demanda:

--La duchesse a-t-elle été voir l'exposition des Intempérants?

--Non, qu'est-ce que c'est?

--Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes à l'état

d'ivresse. Il y en a deux très forts.

La grande dame murmura avec dédain:

--Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs.

Autoritaire, brusque, n'admettant guère d'autre opinion que la sienne,

fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation sociale,

considérant, sans bien s'en rendre compte, les artistes et les savants

comme des mercenaires intelligents chargés par Dieu d'amuser les gens

du monde ou de leur rendre des services, elle ne donnait d'autre base

à ses jugements que le degré d'étonnement et de plaisir irraisonné que

lui procurait la vue d'une chose, la lecture d'un livre ou le récit

d'une découverte.

Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle passait pour avoir

grand air parce que rien ne la troublait, qu'elle osait tout dire et

protégeait le monde entier, les princes détrônés par ses réceptions en

leur honneur, et même le Tout-Puissant par ses largesses au clergé et

ses dons aux églises.

Musadieu reprit:

--La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrêté l'assassin de Marie

Lambourg?

Son intérêt s'éveilla brusquement, et elle répondit:

--Non, racontez-moi ça?

Et il narra les détails. Haut, très maigre, portant un gilet blanc, des

petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec

un air correct qui lui permettait de dire les choses très osées dont

il avait la spécialité. Fort myope, il semblait, malgré son pince-nez,

ne jamais voir personne, et quand il s'asseyait on eût dit que toute

l'ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil.

Son torse plié devenait tout petit, s'affaissait comme si la colonne

vertébrale eût été en caoutchouc; ses jambes croisées l'une sur l'autre

semblaient deux rubans enroulés, et ses longs bras, retenus par ceux du

siège, laissaient pendre des mains pâles, aux doigts interminables.

Ses cheveux et sa moustache teints artistement, avec des mèches

blanches habilement oubliées, étaient un sujet de plaisanterie fréquent.

Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux de la fille publique

assassinée avaient été donnés en cadeau par le meurtrier présumé à une

autre créature de mœurs légères, la porte du grand salon s'ouvrit de

nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche,

blondes, dans une crème de malines, se ressemblant comme deux sœurs

d'âge très différent, l'une un peu trop mûre, l'autre un peu trop

jeune, l'une un peu trop forte, l'autre un peu trop mince, s'avancèrent

en se tenant par la taille et en souriant.

On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le

retour d'Annette de Guilleroy, et l'apparition de la jeune fille à

côté de sa mère qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraîche et

même plus belle, car, fleur trop ouverte, elle n'avait pas fini d'être

éclatante, tandis que l'enfant, à peine épanouie, commençait seulement

à être jolie, les fit trouver charmantes toutes les deux.

La duchesse, ravie, battant des mains, s'exclamait:

--Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes l'une à côté de l'autre!

Regardez donc, monsieur de Musadieu, comme elles se ressemblent!

On comparait; deux opinions se formèrent aussitôt. D'après Musadieu,

les Corbelle et le comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se

ressemblaient que par le teint, les cheveux, et surtout les yeux, qui

étaient tout à fait les mêmes, également tachetés de points noirs,

pareils à des minuscules gouttes d'encre tombées sur l'iris bleu. Mais

d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue une femme, elles ne se

ressembleraient presque plus.

D'après la duchesse, au contraire, et d'après Olivier Bertin, elles

étaient en tout semblables, et seule la différence d'âge les faisait

paraître différentes.

Le peintre disait:

--Est-elle changée depuis trois ans? Je ne l'aurais pas reconnue, je ne

vais plus oser la tutoyer.

La comtesse se mit à rire.

--Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir dire «vous» à Annette.

La jeune fille, dont la future crânerie apparaissait sous des airs

timidement espiègles, reprit:

--C'est moi qui n'oserai plus dire «tu» à M. Bertin.

Sa mère sourit.

--Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. Vous referez vite

connaissance.

Mais Annette remuait la tête.

--Non, non. Ça me gênerait.

La duchesse, l'ayant embrassée, l'examinait en connaisseuse intéressée.

--Voyons, petite, regarde-moi bien en face. Oui, tu as tout à fait le

même regard que ta mère; tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu

auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas beaucoup, mais un peu;

tu es maigrichonne.

La comtesse s'écria:

--Oh! ne dites pas cela.

--Et pourquoi?

--C'est si agréable d'être mince! Moi, je vais me faire maigrir.

Mais Mme de Mortemain se fâcha, oubliant, dans la vivacité de sa

colère, la présence d'une fillette.

--Ah toujours! vous en êtes toujours à la mode des os, parce qu'on les

habille mieux que la chair. Moi, je suis de la génération des femmes

grasses! Aujourd'hui c'est la génération des femmes maigres! Ça me

fait penser aux vaches d'Égypte. Je ne comprends pas les hommes, par

exemple, qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre temps, ils

demandaient mieux.

Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit:

--Regarde ta maman, petite, elle est très bien, juste à point, imite-la.

On passait dans la salle à manger. Lorsqu'on fut assis, Musadieu reprit

la discussion.

--Moi, je dis que les hommes doivent être maigres, parce qu'ils sont

faits pour des exercices qui réclament de l'adresse et de l'agilité,

incompatibles avec le ventre. Le cas des femmes est un peu différent.

Est-ce pas votre avis, Corbelle?

Corbelle fut perplexe, la duchesse étant forte, et sa propre femme plus

que mince! Mais la baronne vint au secours de son mari, et résolument

se prononça pour la sveltesse. L'année d'avant, elle avait dû lutter

contre un commencement d'embonpoint, qu'elle domina très vite.

Mme de Guilleroy demanda:

--Dites comment vous avez fait?

Et la baronne expliqua la méthode employée par toutes les femmes

élégantes du jour. On ne buvait pas en mangeant. Une heure après

le repas seulement, on se permettait une tasse de thé, très chaud,

brûlant. Cela réussissait à tout le monde. Elle cita des exemples

étonnants de grosses femmes devenues, en trois mois, plus fines que

des lames de couteau. La duchesse exaspérée s'écria:

--Dieu! que c'est bête de se torturer ainsi! Vous n'aimez rien, mais

rien, pas même le champagne. Voyons, Bertin, vous qui êtes artiste,

qu'en pensez-vous?

--Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, ça m'est égal! Si

j'étais sculpteur, je me plaindrais.

--Mais vous êtes homme, que préférez-vous?

--Moi?... une... élégance un peu nourrie, ce que ma cuisinière appelle

un bon petit poulet de grain. Il n'est pas gras, il est plein et fin.

La comparaison fit rire; mais la comtesse incrédule regardait sa fille

et murmurait:

--Non, c'est très gentil d'être maigre, les femmes qui restent maigres

ne vieillissent pas.

Ce point-là fut encore discuté et partagea la société. Tout le monde,

cependant, se trouva à peu près d'accord sur ceci: qu'une personne très

grasse ne devait pas maigrir trop vite.

Cette observation donna lieu à une revue des femmes connues dans

le monde et à de nouvelles contestations sur leur grâce, leur chic

et leur beauté. Musadieu jugeait la blonde marquise de Lochrist

incomparablement charmante, tandis que Bertin estimait sans rivale Mme

Mandelière, brune, avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche un

peu grande, où ses dents semblaient luire.

Il était assis à côté de la jeune fille, et, tout à coup, se tournant

vers elle:

--Écoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons là, tu l'entendras

répéter au moins une fois par semaine, jusqu'à ce que tu sois vieille.

En huit jours tu sauras par cœur tout ce qu'on pense dans le monde,

sur la politique, les femmes, les pièces de théâtre et le reste. Il

n'y aura qu'à changer les noms des gens ou les titres des œuvres de

temps en temps. Quand tu nous auras tous entendus exposer et défendre

notre opinion, tu choisiras paisiblement la tienne parmi celles qu'on

doit avoir, et puis tu n'auras plus besoin de penser à rien jamais; tu

n'auras qu'à te reposer.

La petite, sans répondre, leva sur lui un œil malin, où vivait une

intelligence jeune, alerte, tenue en laisse et prête à partir.

Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux idées comme on joue à

la balle, sans s'apercevoir qu'ils se renvoyaient toujours les mêmes,

protestèrent au nom de la pensée et de l'activité humaines.

Alors Bertin s'efforça de démontrer combien l'intelligence des gens

du monde, même les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture

et sans portée, combien leurs croyances sont pauvrement fondées, leur

attention aux choses de l'esprit faible et indifférente, leurs goûts

sautillants et douteux.

Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié vrais, à moitié

factices, que provoque d'abord le désir d'être éloquent, et

qu'échauffe tout à coup un jugement clair, ordinairement obscurci

par la bienveillance, il montra comment les gens qui ont pour unique

occupation dans la vie de faire des visites et de dîner en ville, se

trouvent devenir, par une irrésistible fatalité, des êtres légers et

gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, des croyances et

des appétits superficiels.

Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, sincère, que leur

culture intellectuelle étant nulle, et leur érudition un simple vernis,

ils demeurent, en somme, des mannequins qui donnent l'illusion et font

les gestes d'êtres d'élite qu'ils ne sont pas. Il prouva que les frêles

racines de leurs instincts ayant poussé dans les conventions, et non

dans les réalités, ils n'aiment rien véritablement, que le luxe même de

leur existence est une satisfaction de vanité et non l'apaisement d'un

besoin raffiné de leur corps, car on mange mal chez eux, on y boit de

mauvais vins, payés fort cher.

--Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien voir et rien

pénétrer; à côté de la science qu'ils ignorent; à côté de la nature

qu'ils ne savent pas regarder; à côté du bonheur, car ils sont

impuissants à jouir ardemment de rien; à côté de la beauté du monde ou

de la beauté de l'art, dont ils parlent sans l'avoir découverte, et

même sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de goûter aux joies de

la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher à une

chose jusqu'à l'aimer uniquement, de s'intéresser à rien jusqu'à être

illuminés par le bonheur de comprendre.

Le baron de Corbelle crut devoir prendre la défense de la bonne

compagnie.

Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables, de ces

arguments qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on

ne peut saisir, des arguments absurdes et triomphants de curé de

campagne qui démontre Dieu. Il compara, pour finir, les gens du monde

aux chevaux de course qui ne servent à rien, à vrai dire, mais qui sont

la gloire de la race chevaline.

Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant un silence

dédaigneux et poli. Mais, soudain, la bêtise du baron l'irrita, et

interrompant adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au

coucher, sans rien omettre, la vie d'un homme bien élevé.

Tous les détails finement saisis dessinaient une silhouette

irrésistiblement comique. On voyait le monsieur habillé par son valet

de chambre, exprimant d'abord au coiffeur qui le venait raser quelques

idées générales, puis, au moment de la promenade matinale, interrogeant

les palefreniers sur la santé des chevaux, puis trottant par les

allées du bois, avec l'unique souci de saluer et d'être salué, puis

déjeunant en face de sa femme, sortie en coupé de son côté, et ne lui

parlant que pour énumérer le nom des personnes aperçues le matin, puis

allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper l'intelligence

dans le commerce de ses semblables, et dînant chez un prince où était

discutée l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la soirée au foyer

de la danse, à l'Opéra, où ses timides prétentions de viveur étaient

satisfaites innocemment par l'apparence d'un mauvais lieu.

Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût blessante pour

personne, qu'un rire courait autour de la table.

La duchesse, secouée par une gaieté retenue de grosse personne, avait

dans la poitrine de petites secousses discrètes. Elle dit enfin:

--Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez mourir de rire.

Bertin, très excité, riposta:

--Oh! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est à peine si

on rit. On a la complaisance, par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser

et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne

fait jamais la chose. Allez dans les théâtres populaires, vous verrez

rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à

la suffocation! Allez dans les chambrées de soldats, vous verrez des

hommes étranglés, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit

devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je

vous dis qu'on fait le simulacre de tout, même du rire.

Musadieu l'arrêta:

--Permettez; vous êtes sévère! Vous-même, mon cher, il me semble

pourtant que vous ne dédaignez pas ce monde que vous raillez si bien.

Bertin sourit.

--Moi, je l'aime.

--Mais alors?

--Je me méprise un peu comme un métis de race douteuse.

--Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.

Et comme il se défendait de poser, elle termina la discussion en

déclarant que tous les artistes aimaient à faire prendre aux gens des

vessies pour des lanternes.

La conversation, alors, devint générale, effleura tout, banale et

douce, amicale et discrète, et, comme le dîner touchait à sa fin, la

comtesse, tout à coup, s'écria, en montrant ses verres pleins devant

elle:

--Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je

maigrirai.

La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler une gorgée ou deux

d'eau minérale; ce fut en vain, et elle s'écria:

--Oh! la sotte! voilà que sa fille va lui tourner la tête. Je vous en

prie, Guilleroy, empêchez votre femme de faire cette folie.

Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le système d'une batteuse

mécanique inventée en Amérique, n'avait pas entendu.

--Quelle folie, duchesse?

--La folie de vouloir maigrir.

Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indifférent.

--C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.

La comtesse s'était levée en prenant le bras de son voisin; le comte

offrit le sien à la duchesse, et on passa dans le grand salon, le

boudoir du fond étant réservé aux réceptions de la journée.

C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les quatre murs, de

larges et beaux panneaux de soie bleu pâle à dessins anciens enfermés

en des encadrements blancs et or prenaient sous la lumière des lampes

et du lustre une teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal,

le portrait de la comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, animer

l'appartement. Il y était chez lui, mêlait à l'air même du salon son

sourire de jeune femme, la grâce de son regard, le charme léger de

ses cheveux blonds. C'était d'ailleurs presque un usage, une sorte

de pratique d'urbanité, comme le signe de croix en entrant dans les

églises, de complimenter le modèle sur l'œuvre du peintre chaque fois

qu'on s'arrêtait devant.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 22 · 第 3 / 19 段