roues et les secousses des cahots. Elle regardait les maisons, les gens
à pied, les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux vides qui
ne voyaient rien; elle ne pensait à rien non plus, comme si elle se
fût donné du temps, accordé un répit avant d'oser réfléchir à ce qui
s'était passé.
Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement lâche, elle se dit:
«Voilà, je suis une femme perdue.» Et pendant quelques minutes encore,
elle demeura sous l'émotion, sous la certitude du malheur irréparable,
épouvantée comme un homme tombé d'un toit et qui ne remue point encore,
devinant qu'il a les jambes brisées et ne le voulant point constater.
Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle attendait et dont
elle redoutait l'atteinte, son cœur, au sortir de cette catastrophe,
restait calme et paisible; il battait lentement, doucement, après cette
chute dont son âme était accablée, et ne semblait point prendre part à
l'effarement de son esprit.
Elle répéta, à voix haute, comme pour l'entendre et s'en convaincre:
«Voilà, je suis une femme perdue.» Aucun écho de souffrance ne répondit
dans sa chair à cette plainte de sa conscience.
Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement du fiacre,
remettant à tout à l'heure les raisonnements qu'elle aurait à faire sur
cette situation cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait peur
de penser, voilà tout, peur de savoir, de comprendre et de réfléchir;
mais, au contraire, il lui semblait sentir dans l'être obscur et
impénétrable que crée en nous la lutte incessante de nos penchants et
de nos volontés, une invraisemblable quiétude.
Après une demi-heure, peut-être, de cet étrange repos, comprenant enfin
que le désespoir appelé ne viendrait pas, elle secoua cette torpeur et
murmura: «C'est drôle, je n'ai presque pas de chagrin.»
Alors elle commença à se faire des reproches. Une colère s'élevait en
elle, contre son aveuglement et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas
prévu cela? compris que l'heure de cette lutte devait venir? que cet
homme lui plaisait assez pour la rendre lâche? et que dans les cœurs
les plus droits le désir souffle parfois comme un coup de vent qui
emporte la volonté.
Mais quand elle se fut durement réprimandée et méprisée, elle se
demanda avec terreur ce qui allait arriver.
Son premier projet fut de rompre avec le peintre et de ne le plus
jamais revoir.
A peine eut-elle pris cette résolution que mille raisons vinrent
aussitôt la combattre.
Comment expliquerait-elle cette brouille? Que dirait-elle à son mari?
La vérité soupçonnée ne serait-elle pas chuchotée, puis répandue
partout?
Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, jouer vis-à-vis
d'Olivier Bertin lui-même l'hypocrite comédie de l'indifférence et de
l'oubli, et lui montrer qu'elle avait effacé cette minute de sa mémoire
et de sa vie?
Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de paraître ne se rappeler
de rien, de regarder avec un étonnement indigné en lui disant: «Que me
voulez-vous?» l'homme dont vraiment elle avait partagé la rapide et
brutale émotion?
Elle réfléchit longtemps et s'y décida néanmoins, aucune autre solution
ne lui paraissant possible.
Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, et lui ferait
comprendre aussitôt ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait de lui. Il
fallait que jamais un mot, une allusion, un regard, ne pût lui rappeler
cette honte.
Après avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en prendrait
assurément son parti, en homme loyal et bien élevé, et demeurerait dans
l'avenir ce qu'il avait été jusque-là.
Dès que cette nouvelle résolution fut arrêtée, elle donna au cocher son
adresse, et rentra chez elle, en proie à un abattement profond, à un
désir de se coucher, de ne voir personne, de dormir, d'oublier. S'étant
enfermée dans sa chambre, elle demeura jusqu'au dîner étendue sur sa
chaise longue, engourdie, ne voulant plus occuper son âme de cette
pensée pleine de dangers.
Elle descendit à l'heure précise, étonnée d'être si calme et d'attendre
son mari avec sa figure ordinaire. Il parut, portant dans ses bras leur
fille; elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans qu'aucune
angoisse l'agitât.
M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. Elle répondit avec
indifférence qu'elle avait posé comme tous les jours.
--Et le portrait, est-il beau? dit-il.
--Il vient fort bien.
A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait raconter en mangeant,
de la séance de la Chambre et de la discussion du projet de loi sur la
falsification des denrées.
Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, l'irrita, lui
fit regarder avec plus d'attention l'homme vulgaire et phraseur
qui s'intéressait à ces choses; mais elle souriait en l'écoutant,
et répondait aimablement, plus gracieuse même que de coutume, plus
complaisante pour ces banalités. Elle pensait en le regardant: «Je
l'ai trompé. C'est mon mari, et je l'ai trompé. Est-ce bizarre? Rien
ne peut plus empêcher cela, rien ne peut plus effacer cela! J'ai fermé
les yeux. J'ai consenti pendant quelques secondes, pendant quelques
secondes seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis plus une
honnête femme. Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu'on
ne peut supprimer, ont amené pour moi ce petit fait irréparable, si
grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme... et je
n'éprouve point de désespoir. Si on me l'eût dit hier, je ne l'aurais
pas cru. Si on me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux
remords dont je devrais être aujourd'hui déchirée. Et je n'en ai pas,
presque pas.»
M. de Guilleroy sortit après dîner comme il faisait presque tous les
jours.
Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et pleura en
l'embrassant; elle pleura des larmes sincères, larmes de la conscience,
non point larmes du cœur.
Mais elle ne dormit guère.
Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta davantage des
dangers que pouvait lui créer l'attitude du peintre; et la peur lui
vint de l'entrevue du lendemain et des choses qu'il lui faudrait dire
en le regardant en face.
Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue durant toute la matinée,
s'efforçant de prévoir ce qu'elle avait à craindre, ce qu'elle aurait à
répondre, d'être prête pour toutes les surprises.
Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore en marchant.
Il ne l'attendait guère et se demandait, depuis la veille, ce qu'il
devait faire vis-à-vis d'elle.
Après son départ, après cette fuite, à laquelle il n'avait pas osé
s'opposer, il était demeuré seul, écoutant encore, bien qu'elle fût
loin déjà, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant,
poussée par une main éperdue.
Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, bouillante. Il
l'avait prise, elle! Cela s'était passé entre eux! Était-ce possible?
Après la surprise de ce triomphe, il le savourait, et pour le mieux
goûter, il s'assit, se coucha presque sur le divan où il l'avait
possédée.
Il y resta longtemps, plein de cette pensée qu'elle était sa maîtresse,
et qu'entre eux, entre cette femme qu'il avait tant désirée et lui,
s'était noué en quelques moments le lien mystérieux qui attache
secrètement deux êtres l'un à l'autre. Il gardait en toute sa chair
encore frémissante le souvenir aigu de l'instant rapide où leurs lèvres
s'étaient rencontrées, où leurs corps s'étaient unis et mêlés pour
tressaillir ensemble du grand frisson de la vie.
Il ne sortit point ce soir-là, pour se repaître de cette pensée il se
coucha tôt, tout vibrant de bonheur.
A peine éveillé, le lendemain, il se posa cette question: «Que dois-je
faire?» A une cocotte, à une actrice, il eût envoyé des fleurs ou
même un bijou; mais il demeurait torturé de perplexité devant cette
situation nouvelle.
Assurément il fallait écrire... Quoi? Il griffonna, ratura, déchira,
recommença vingt lettres, qui toutes lui semblaient blessantes,
odieuses, ridicules.
Il aurait voulu exprimer en termes délicats et charmeurs la
reconnaissance de son âme, ses élans de tendresse folle, ses offres
de dévouement sans fin; mais il ne découvrait, pour dire ces choses
passionnées et pleines de nuances, que des phrases connues, des
expressions banales, grossières et puériles.
Il renonça donc à l'idée d'écrire, et se décida à l'aller voir, dès
que l'heure de la séance serait passée, car il pensait bien qu'elle ne
viendrait pas.
S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant le portrait, les
lèvres chatouillées de l'envie de se poser sur la peinture où quelque
chose d'elle était fixé; et de moment en moment, il regardait dans la
rue par la fenêtre. Toutes les robes apparues au loin lui donnaient
un battement de cœur. Vingt fois il crut la reconnaître, puis, quand
la femme aperçue était passée, il s'asseyait un moment, accablé comme
après une déception.
Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la reconnut et, bouleversé
par une émotion violente, s'assit pour l'attendre.
Quand elle entra, il se précipita sur les genoux et voulut lui prendre
les mains; mais elle les retira brusquement, et comme il demeurait à
ses pieds, saisi d'angoisse et les yeux levés vers elle, elle lui dit
avec hauteur:
--Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends pas cette attitude?
Il balbutia:
--Oh! Madame, je vous supplie...
Elle l'interrompit durement.
--Relevez-vous, vous êtes ridicule.
Il se releva, effaré, murmurant:
--Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je vous aime!...
Alors, en quelques mots rapides et secs, elle lui signifia sa volonté,
et régla la situation.
--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire! Ne me parlez jamais de
votre amour, ou je quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si
vous oubliez, une seule fois, cette condition de ma présence ici, vous
ne me reverrez plus.
Il la regardait, affolé par cette dureté qu'il n'avait point prévue;
puis il comprit et murmura:
--J'obéirai, Madame.
Elle répondit:
--Très bien, j'attendais cela de vous! Maintenant travaillez, car vous
êtes long à finir ce portrait.
Il prit donc sa palette et se mit à peindre; mais sa main tremblait,
ses yeux troublés regardaient sans voir; il avait envie de pleurer,
tant il se sentait le cœur meurtri.
Il essaya de lui parler; elle répondit à peine. Comme il tentait de lui
dire une galanterie sur son teint, elle l'arrêta d'un ton si cassant
qu'il eut tout à coup une de ces fureurs d'amoureux qui changent en
haine la tendresse. Ce fut, dans son âme et dans son corps, une grande
secousse nerveuse, et, tout de suite, sans transition, il la détesta.
Oui, oui, c'était bien cela, la femme! Elle était pareille aux autres,
elle aussi! Pourquoi pas? Elle était fausse, changeante et faible
comme toutes. Elle l'avait attiré, séduit par des ruses de fille,
cherchant à l'affoler sans rien donner ensuite, le provoquant pour se
refuser, employant pour lui toutes les manœuvres des lâches coquettes
qui semblent toujours prêtes à se dévêtir, tant que l'homme qu'elles
rendent pareil aux chiens des rues n'est pas haletant de désir.
Tant pis pour elle, après tout; il l'avait eue, il l'avait prise.
Elle pouvait éponger son corps et lui répondre insolemment, elle
n'effacerait rien, et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait
une belle folie en s'embarrassant d'une maîtresse pareille qui aurait
mangé sa vie d'artiste avec des dents capricieuses de jolie femme.
Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant ses modèles; mais
comme il sentait son énervement grandir et qu'il redoutait de faire
quelque sottise, il abrégea la séance, sous prétexte d'un rendez-vous.
Quand ils se saluèrent en se séparant, ils se croyaient assurément plus
loin l'un de l'autre que le jour où ils s'étaient rencontrés chez la
duchesse de Mortemain.
Dès qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son pardessus et il
sortit. Un soleil froid, dans un ciel bleu ouaté de brume, jetait sur
la ville une lumière pâle, un peu fausse et triste.
Lorsqu'il eut marché quelque temps, d'un pas rapide et irrité, en
heurtant les passants, pour ne point dévier de la ligne droite, sa
grande fureur contre elle s'émietta en désolations et en regrets.
Après qu'il se fut répété tous les reproches qu'il lui faisait, il se
souvint, en voyant passer d'autres femmes, combien elle était jolie
et séduisante. Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il avait
toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection rare, unique,
poétique et passionnée, dont le rêve plane sur nos cœurs. N'avait-il
pas failli trouver cela? N'était-ce pas elle qui lui aurait donné
ce presque impossible bonheur? Pourquoi donc est-ce que rien ne se
réalise? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou n'en
atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse cette chasse
aux déceptions?
Il n'en voulait plus à la jeune femme, mais à la vie elle-même.
Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi lui en aurait-il voulu à elle?
Que pouvait-il lui reprocher, après tout?--d'avoir été aimable, bonne
et gracieuse pour lui--tandis qu'elle pouvait lui reprocher, elle, de
s'être conduit comme un malfaiteur!
Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui demander pardon,
se dévouer pour elle, faire oublier, et il chercha ce qu'il pourrait
tenter pour qu'elle comprît combien il serait, jusqu'à la mort, docile
désormais à toutes ses volontés.
Or, le lendemain, elle arriva accompagnée de sa fille, avec un sourire
si morne, avec un air si chagrin, que le peintre crut voir dans ces
pauvres yeux bleus, jusque-là si gais, toute la peine, tout le remords,
toute la désolation de ce cœur de femme. Il fut remué de pitié et, pour
qu'elle oubliât, il eut pour elle, avec une délicate réserve, les plus
fines prévenances. Elle y répondit avec douceur, avec bonté, avec
l'attitude lasse et brisée d'une femme qui souffre.
Et lui, en la regardant, repris d'une folle idée de l'aimer et d'être
aimé, il se demandait comment elle n'était pas plus fâchée, comment
elle pouvait revenir encore, l'écouter et lui répondre, avec ce
souvenir entre eux.
Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre sa voix et supporter
en face de lui la pensée unique qui ne devait pas la quitter, c'est
qu'alors cette pensée ne lui était pas devenue odieusement intolérable.
Quand une femme hait l'homme qui l'a violée, elle ne peut plus se
trouver devant lui sans que cette haine éclate. Mais cet homme ne
peut non plus lui demeurer indifférent. Il faut qu'elle le déteste ou
qu'elle lui pardonne. Et quand elle pardonne cela, elle n'est pas loin
d'aimer.
Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par petits arguments
précis, clairs et sûrs; il se sentait lucide, fort, maître à présent
des événements.
Il n'avait qu'à être prudent, qu'à être patient, qu'à être dévoué, et
il la reprendrait, un jour ou l'autre.
Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquérir, il eut des ruses
à son tour, des tendresses dissimulées sous d'apparents remords, des
attentions hésitantes et des attitudes indifférentes. Tranquille dans
la certitude du bonheur prochain, que lui importait un peu plus tôt,
un peu plus tard? Il éprouvait même un plaisir bizarre et raffiné à ne
se point presser, à la guetter, à se dire: «Elle a peur» en la voyant
venir toujours avec son enfant.
Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail de rapprochement,
et que dans les regards de la comtesse quelque chose d'étrange, de
contraint, de douloureusement doux, apparaissait, cet appel d'une
âme qui lutte, d'une volonté qui défaille et qui semble dire: «Mais,
force-moi donc!»
Au bout de quelque temps, elle revint seule, rassurée par sa réserve.
Alors il la traita en amie, en camarade, lui parla de sa vie, de ses
projets, de son art, comme à un frère.
Séduite par cet abandon, elle prit avec joie ce rôle de conseillère,
flattée qu'il la distinguât ainsi des autres femmes et convaincue que
son talent gagnerait de la délicatesse à cette intimité intellectuelle.
Mais à force de la consulter et de lui montrer de la déférence, il la
fit passer, naturellement, des fonctions de conseillère au sacerdoce
d'inspiratrice. Elle trouva charmant d'étendre ainsi son influence sur
le grand homme, et consentit à peu près à ce qu'il l'aimât en artiste,
puisqu'elle inspirait ses œuvres.
Ce fut un soir, après une longue causerie sur les maîtresses des
peintres illustres, qu'elle se laissa glisser dans ses bras. Elle y
resta, cette fois, sans essayer de fuir, et lui rendit ses baisers.
Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague sentiment d'une
déchéance, et pour répondre aux reproches de sa raison, elle crut à
une fatalité. Entraînée vers lui par son cœur qui était vierge, et
par son âme qui était vide, la chair conquise par la lente domination
des caresses, elle s'attacha peu à peu, comme s'attachent les femmes
tendres qui aiment pour la première fois.
Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel et poétique. Il lui
semblait parfois qu'il s'était envolé, un jour, les mains tendues, et
qu'il avait pu étreindre à pleins bras le rêve ailé et magnifique qui
plane toujours sur nos espérances.
Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, certes,
qu'il eût peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi
d'inexprimable que presque jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce
mystère, cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable, sur les
visages.
Puis des mois s'écoulèrent, et puis des années qui desserrèrent à
peine le lien qui unissait l'un à l'autre la comtesse de Guilleroy et
le peintre Olivier Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation des
premiers temps, mais une affection calmée, profonde, une sorte d'amitié
amoureuse dont il avait pris l'habitude.
Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement passionné,
l'attachement obstiné de certaines femmes qui se donnent à un homme
pour tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites dans l'adultère
comme elles auraient pu l'être dans le mariage, elles se vouent à
une tendresse unique dont rien ne les détournera. Non seulement
elles aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et les yeux
uniquement sur lui, elles occupent tellement leur cœur de sa pensée,
que rien d'étranger n'y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec
résolution, comme on se lie les mains, avant de sauter à l'eau du haut
d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir.
Mais à partir du moment où la comtesse se fut donnée ainsi, elle se
sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier Bertin. Rien
ne le tenait que sa volonté d'homme, son caprice, son goût passager
pour une femme rencontrée un jour comme il en avait déjà rencontré
tant d'autres! Elle le sentait si libre et si facile à tenter, lui qui
vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les
hommes! Il était beau garçon, célèbre, recherché, ayant à la portée
de ses désirs vite éveillés toutes les femmes du monde dont la pudeur
est si fragile, et toutes les femmes d'alcôve ou de théâtre prodigues
de leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, après
souper, pouvait le suivre et lui plaire, le prendre et le garder.
Elle vécut donc dans la terreur de le perdre, épiant ses allures, ses
attitudes, bouleversée par un mot, pleine d'angoisse dès qu'il admirait
une autre femme, vantait le charme d'un visage ou la grâce d'une
tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait trembler, et
tout ce qu'elle en savait l'épouvantait. A chacune de leurs rencontres,
elle devenait ingénieuse à l'interroger sans qu'il s'en aperçût, pour
lui faire dire ses opinions sur les gens qu'il avait vus, sur les
maisons où il avait dîné, sur les impressions les plus légères de son
esprit. Dès qu'elle croyait deviner l'influence possible de quelqu'un,
elle la combattait avec une prodigieuse astuce, avec d'innombrables
ressources.
Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines
profondes, qui durent huit ou quinze jours, de temps en temps, dans
l'existence de tout artiste en vue.
Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, avant même d'être
prévenue de l'éveil d'un désir nouveau chez Olivier, par l'air de
fête que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une
fantaisie galante.
Alors elle commençait à souffrir; elle ne dormait plus que des sommeils
troublés par les tortures du doute. Pour le surprendre, elle arrivait
chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions qui semblaient
naïves, tâtait son cœur, écoutait sa pensée, comme on tâte, comme on
écoute, pour connaître le mal caché dans un être.
Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre qu'on allait le lui
prendre cette fois, lui voler cet amour à qui elle tenait si fort parce
qu'elle y avait mis, avec toute sa volonté, toute sa force d'affection,
toutes ses espérances et tous ses rêves.
Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après ces rapides
éloignements, elle éprouvait à le reprendre, à le reposséder comme une
chose perdue et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois,
quand elle passait devant une église, la jetait dedans pour remercier
Dieu.
La préoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre, et
de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entière un combat
ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui,
sans cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance. Elle voulait
que partout où il entendrait parler d'elle on vantât son charme, son
goût, son esprit et ses toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour
lui et les séduire afin qu'il fût fier et jaloux d'elle. Et chaque fois
qu'elle le devina jaloux après l'avoir fait un peu souffrir, elle lui
ménageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant sa vanité.
Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours rencontrer, par le monde,
une femme dont la séduction physique serait plus puissante, étant
nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens; elle le flatta et le gâta.
D'une façon discrète et continue, elle fit couler l'éloge sur lui; elle
le berça d'admiration et l'enveloppa de compliments, afin que, partout
ailleurs, il trouvât l'amitié et même la tendresse un peu froides
et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient aussi, il finît par
s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle.
Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il entrait si souvent,
un endroit où son orgueil d'artiste était attiré autant que son cœur
d'homme, l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce que
toutes ses convoitises y étaient en même temps satisfaites.
Non seulement, elle apprit à découvrir tous ses goûts, afin de lui
donner, en les rassasiant chez elle, une impression de bien-être que
rien ne remplacerait, mais elle sut en faire naître de nouveaux, lui
créer des gourmandises de toute sorte, matérielles ou sentimentales,
des habitudes de petits soins, d'affection, d'adoration, de flatterie!
Elle s'efforça de séduire ses yeux par des élégances, son odorat par
des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des
nourritures.
Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa chair de célibataire
égoïste et fêté une multitude de petits besoins tyranniques,
lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle
le souci de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par
toutes les menues jouissances de la vie, elle eut peur tout à coup,
en le voyant se dégoûter de sa propre maison, se plaindre sans cesse
de vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle qu'avec toutes les
réserves imposées par la société, chercher au Cercle, chercher partout
les moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeât au
mariage.
En certains jours, elle souffrait tellement de toutes ces inquiétudes
qu'elle désirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette
angoisse-là et se reposer dans une affection refroidie et calme.
Les années passèrent, cependant, sans les désunir. La chaîne attachée
par elle était solide, et elle en refaisait les anneaux à mesure qu'ils
s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le cœur du peintre
comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de voitures,
et chaque jour encore elle redoutait l'événement inconnu, dont la
menace est suspendue sur nous.