Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. Elle marchai

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

LA PRÉSENTE ÉDITION

DES

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

A ÉTÉ TIRÉE

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

EN VERTU D'UNE AUTORISATION

DE M. LE GARDE DES SCEAUX

EN DATE DU 30 JANVIER 1902.

IL A ÉTÉ TIRÉ À PART

100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

SAVOIR:

60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.

20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.

20 exemplaires (81 à 100) sur chine.

_Le texte de ce volume

est conforme à celui de l'édition originale_: Fort comme la Mort.

_Paris, librairie Paul Ollendorff, 1889._

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

FORT

COMME LA MORT

[Illustration]

PARIS

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR

17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

MDCCCCVIII

_Tous droits réservés._

FORT

COMME LA MORT.

PREMIÈRE PARTIE.

I

LE jour tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond.

C'était un grand carré de lumière éclatante et bleue, un trou clair sur

un infini lointain d'azur, où passaient, rapides, des vols d'oiseaux.

Mais à peine entrée dans la haute pièce sévère et drapée, la clarté

joyeuse du ciel s'atténuait, devenait douce, s'endormait sur les

étoffes, allait mourir dans les portières, éclairait à peine les coins

sombres où, seuls, les cadres d'or s'allumaient comme des feux. La paix

et le sommeil semblaient emprisonnés là dedans, la paix des maisons

d'artistes où l'âme humaine a travaillé. En ces murs que la pensée

habite, où la pensée s'agite, s'épuise en des efforts violents, il

semble que tout soit las, accablé, dès qu'elle s'apaise. Tout semble

mort après ces crises de vie; et tout repose, les meubles, les étoffes,

les grands personnages inachevés sur les toiles, comme si le logis

entier avait souffert de la fatigue du maître, avait peiné avec lui,

prenant part, tous les jours, à sa lutte recommencée. Une vague odeur

engourdissante de peinture, de térébenthine et de tabac flottait,

captée par les tapis et les sièges; et aucun autre bruit ne troublait

le lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles qui

passaient sur le châssis ouvert, et la longue rumeur confuse de Paris

à peine entendue par-dessus les toits. Rien ne remuait que la montée

intermittente d'un petit nuage de fumée bleue s'élevant vers le plafond

à chaque bouffée de cigarette qu'Olivier Bertin, allongé sur son divan,

soufflait lentement entre ses lèvres.

Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait le sujet d'un

nouveau tableau. Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien encore. Ce

n'était point d'ailleurs un artiste résolu et sûr de lui, mais un

inquiet dont l'inspiration indécise hésitait sans cesse entre toutes

les manifestations de l'art. Riche, illustre, ayant conquis tous les

honneurs, il demeurait, vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait

pas encore au juste vers quel idéal il a marché. Il avait été prix

de Rome, défenseur des traditions, évocateur, après tant d'autres,

des grandes scènes de l'histoire; puis, modernisant ses tendances,

il avait peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques.

Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace au rêve changeant, épris

de son art qu'il connaissait à merveille, il avait acquis, grâce à la

finesse de son esprit, des qualités d'exécution remarquables et une

grande souplesse de talent née en partie de ses hésitations et de ses

tentatives dans tous les genres. Peut-être aussi l'engouement brusque

du monde pour ses œuvres élégantes, distinguées et correctes, avait-il

influencé sa nature en l'empêchant d'être ce qu'il serait normalement

devenu. Depuis le triomphe du début, le désir de plaire toujours le

troublait sans qu'il s'en rendît compte, modifiait secrètement sa voie,

atténuait ses convictions. Ce désir de plaire, d'ailleurs, apparaissait

chez lui sous toutes les formes et avait contribué beaucoup à sa gloire.

L'aménité de ses manières, toutes les habitudes de sa vie, le soin

qu'il prenait de sa personne, son ancienne réputation de force et

d'adresse, d'homme d'épée et de cheval, avaient fait un cortège de

petites notoriétés à sa célébrité croissante. Après _Cléopâtre_,

la première toile qui l'illustra jadis, Paris brusquement s'était épris

de lui, l'avait adopté, fêté, et il était devenu soudain un de ces

brillants artistes mondains qu'on rencontre au bois, que les salons se

disputent, que l'Institut accueille dès leur jeunesse. Il y était entré

en conquérant avec l'approbation de la ville entière.

La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches de la vieillesse,

en le choyant et le caressant.

Donc, sous l'influence de la belle journée qu'il sentait épanouie au

dehors, il cherchait un sujet poétique. Un peu engourdi d'ailleurs

par sa cigarette et son déjeuner, il rêvassait, le regard en l'air,

esquissant dans l'azur des figures rapides, des femmes gracieuses dans

une allée du bois ou sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord

de l'eau, toutes les fantaisies galantes où se complaisait sa pensée.

Les images changeantes se dessinaient au ciel, vagues et mobiles dans

l'hallucination colorée de son œil; et les hirondelles qui rayaient

l'espace d'un vol incessant de flèches lancées semblaient vouloir les

effacer en les biffant comme des traits de plume.

Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues ressemblaient à

quelque chose qu'il avait fait déjà, toutes les femmes apparues étaient

les filles ou les sœurs de celles qu'avait enfantées son caprice

d'artiste; et la crainte encore confuse, dont il était obsédé depuis un

an, d'être vidé, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir tari son

inspiration, se précisait devant cette revue de son œuvre, devant cette

impuissance à rêver du nouveau, à découvrir de l'inconnu.

Il se leva mollement pour chercher dans ses cartons parmi ses projets

délaissés s'il ne trouverait point quelque chose qui éveillerait une

idée en lui.

Tout en soufflant sa fumée, il se mit à feuilleter les esquisses, les

croquis, les dessins qu'il gardait enfermés en une grande armoire

ancienne; puis, vite dégoûté de ces vaines recherches, l'esprit meurtri

par une courbature, il rejeta sa cigarette, siffla un air qui courait

les rues et, se baissant, ramassa sous une chaise un pesant haltère qui

traînait.

Ayant relevé de l'autre main une draperie voilant la glace, qui lui

servait à contrôler la justesse des poses, à vérifier les perspectives,

à mettre à l'épreuve la vérité, et s'étant placé juste en face, il

jongla en se regardant.

Il avait été célèbre dans les ateliers pour sa force, puis dans

le monde pour sa beauté. L'âge, maintenant, pesait sur lui,

l'alourdissait. Grand, les épaules larges, la poitrine pleine, il

avait pris du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuât à

faire des armes tous les jours et à monter à cheval avec assiduité.

La tête était restée remarquable, aussi belle qu'autrefois, bien que

différente. Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient son œil noir

sous d'épais sourcils gris. Sa moustache forte, une moustache de vieux

soldat, était demeurée presque brune et donnait à sa figure un rare

caractère d'énergie et de fierté.

Debout devant la glace, les talons unis, le corps droit, il faisait

décrire aux deux boules de fonte tous les mouvements ordonnés, au bout

de son bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant l'effort

tranquille et puissant.

Mais soudain, au fond du miroir où se reflétait l'atelier tout entier,

il vit remuer une portière, puis une tête de femme parut, rien qu'une

tête qui regardait. Une voix, derrière lui, demanda:

--On est ici?

Il répondit:--Présent--en se retournant. Puis jetant son haltère sur le

tapis, il courut vers la porte avec une souplesse un peu forcée.

Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils se furent serré la

main:

--Vous vous exerciez, dit-elle.

--Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis laissé surprendre.

Elle rit et reprit:

--La loge de votre concierge était vide, et, comme je vous sais

toujours seul à cette heure-ci, je suis entrée sans me faire annoncer.

Il la regardait.

--Bigre! comme vous êtes belle. Quel chic!

--Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie?

--Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on peut dire qu'aujourd'hui on

a le sentiment des nuances.

Il tournait autour d'elle, tapotait l'étoffe, modifiait du bout des

doigts l'ordonnance des plis, en homme qui sait la toilette comme un

couturier, ayant employé, durant toute sa vie, sa pensée d'artiste et

ses muscles d'athlète à raconter, avec la barbe mince des pinceaux, les

modes changeantes et délicates, à révéler la grâce féminine enfermée

et captive en des armures de velours et de soie ou sous la neige des

dentelles.

Il finit par déclarer:

--C'est très réussi. Ça vous va très bien.

Elle se laissait admirer, contente d'être jolie et de lui plaire.

Plus toute jeune, mais encore belle, pas très grande, un peu forte,

mais fraîche avec cet éclat qui donne à la chair de quarante ans

une saveur de maturité, elle avait l'air d'une de ces roses qui

s'épanouissent indéfiniment jusqu'à ce que, trop fleuries, elles

tombent en une heure.

Elle gardait sous ses cheveux blonds la grâce alerte et jeune de ces

Parisiennes qui ne vieillissent pas, qui portent en elles une force

surprenante de vie, une provision inépuisable de résistance, et qui,

pendant vingt ans, restent pareilles, indestructibles et triomphantes,

soigneuses avant tout de leur corps et économes de leur santé.

Elle leva son voile et murmura:

--Eh bien, on ne m'embrasse pas?

--J'ai fumé, dit-il.

Elle fit:--Pouah.--Puis tendant ses lèvres:--Tant pis.

Et leurs bouches se rencontrèrent.

Il enleva son ombrelle et la dévêtit de sa jaquette printanière, avec

des mouvements prompts et sûrs, habitués à cette manœuvre familière.

Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda avec intérêt:

--Votre mari va bien?

--Très bien, il doit même parler à la Chambre en ce moment.

--Ah! Sur quoi donc?

--Sans doute sur les betteraves ou les huiles de colza, comme toujours.

Son mari, le comte de Guilleroy, député de l'Eure, s'était fait une

spécialité de toutes les questions agricoles.

Mais ayant aperçu dans un coin une esquisse qu'elle ne connaissait pas,

elle traversa l'atelier, en demandant:

--Qu'est-ce que cela?

--Un pastel que je commence, le portrait de la princesse de Pontève.

--Vous savez, dit-elle gravement, que si vous vous remettez à faire des

portraits de femme, je fermerai votre atelier. Je sais trop où ça mène,

ce travail-là.

--Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait d'Any.

--Je l'espère bien.

Elle examinait le pastel commencé en femme qui sait les questions

d'art. Elle s'éloigna, se rapprocha, fit un abat-jour de sa main,

chercha la place d'où l'esquisse était le mieux en lumière, puis elle

se déclara satisfaite.

--Il est fort bon. Vous réussissez très bien le pastel.

Il murmura, flatté:

--Vous trouvez?

--Oui, c'est un art délicat où il faut beaucoup de distinction. Ça

n'est pas fait pour les maçons de la peinture.

Depuis douze ans elle accentuait son penchant vers l'art distingué,

combattait ses retours vers la simple réalité, et par des

considérations d'élégance mondaine, elle le poussait tendrement vers un

idéal de grâce un peu maniéré et factice.

Elle demanda:

--Comment est-elle, la princesse?

Il dut lui donner mille détails de toute sorte, ces détails minutieux

où se complaît la curiosité jalouse et subtile des femmes, en passant

des remarques sur la toilette aux considérations sur l'esprit.

Et soudain:

--Est-elle coquette avec vous?

Il rit et jura que non.

Alors, posant ses deux mains sur les épaules du peintre, elle le

regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation faisait frémir la pupille

ronde au milieu de l'iris bleu taché d'imperceptibles points noirs

comme des éclaboussures d'encre.

Elle murmura de nouveau:

--Bien vrai, elle n'est pas coquette?

--Oh! bien vrai.

Elle ajouta:

--Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez plus que moi

maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. Il est trop tard, mon

pauvre ami.

Il fut effleuré par ce léger frisson pénible qui frôle le cœur des

hommes mûrs quand on leur parle de leur âge, et il murmura:

--Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a eu et il n'y aura que vous

en ma vie, Any.

Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le divan, le fit

asseoir à côté d'elle.

--A quoi pensiez-vous?

--Je cherche un sujet de tableau.

--Quoi donc?

--Je ne sais pas, puisque je cherche.

--Qu'avez-vous fait ces jours-ci?

Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait reçues, les dîners

et les soirées, les conversations et les potins. Ils s'intéressaient

l'un et l'autre d'ailleurs à toutes ces choses futiles et familières de

l'existence mondaine. Les petites rivalités, les liaisons connues ou

soupçonnées, les jugements tout faits, mille fois redits, mille fois

entendus, sur les mêmes personnes, les mêmes événements et les mêmes

opinions, emportaient et noyaient leurs esprits dans ce fleuve trouble

et agité qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant tout le monde,

dans tous les mondes, lui comme artiste devant qui toutes les portes

s'étaient ouvertes, elle comme femme élégante d'un député conservateur,

ils étaient exercés à ce sport de la causerie française fine, banale,

aimablement malveillante, inutilement spirituelle, vulgairement

distinguée qui donne une réputation particulière et très enviée à ceux

dont la langue s'est assouplie à ce bavardage médisant.

--Quand venez-vous dîner? demanda-t-elle tout à coup.

--Quand vous voudrez. Dites votre jour.

--Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, les Corbelle et Musadieu,

pour fêter le retour de ma fillette qui arrive ce soir. Mais ne le

dites pas. C'est un secret.

--Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver Annette. Je ne

l'ai pas vue depuis trois ans.

--C'est vrai! Depuis trois ans!

Élevée d'abord à Paris chez ses parents, Annette était devenue

l'affection dernière et passionnée de sa grand'mère, Mme Paradin, qui,

presque aveugle, demeurait toute l'année dans la propriété de son

gendre, au château de Roncières, dans l'Eure. Peu à peu, la vieille

femme avait gardé de plus en plus l'enfant près d'elle et, comme les

Guilleroy passaient presque la moitié de leur vie en ce domaine où

les appelaient sans cesse des intérêts de toute sorte, agricoles et

électoraux, on avait fini par ne plus amener à Paris que de temps en

temps la fillette, qui préférait d'ailleurs la vie libre et remuante de

la campagne à la vie cloîtrée de la ville.

Depuis trois ans elle n'y était même pas venue une seule fois, la

comtesse préférant l'en tenir tout à fait éloignée, afin de ne

point éveiller en elle un goût nouveau avant le jour fixé pour son

entrée dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait donné là-bas deux

institutrices fort diplômées, et elle multipliait ses voyages auprès de

sa mère et de sa fille. Le séjour d'Annette au château était d'ailleurs

rendu presque nécessaire par la présence de la vieille femme.

Autrefois, Olivier Bertin allait chaque été passer six semaines ou

deux mois à Roncières; mais depuis trois ans des rhumatismes l'avaient

entraîné en des villes d'eaux lointaines qui avaient tellement ravivé

son amour de Paris, qu'il ne le pouvait plus quitter en y rentrant.

La jeune fille, en principe, n'aurait dû revenir qu'à l'automne, mais

son père avait brusquement conçu un projet de mariage pour elle, et

il la rappelait afin qu'elle rencontrât immédiatement celui qu'il lui

destinait comme fiancé, le marquis de Farandal. Cette combinaison,

d'ailleurs, était tenue très secrète, et seul Olivier Bertin en avait

reçu la confidence de Mme de Guilleroy.

Donc il demanda:

--Alors l'idée de votre mari est bien arrêtée?

--Oui, je la crois même très heureuse.

Puis ils parlèrent d'autres choses.

Elle revint à la peinture et voulut le décider à faire un Christ. Il

résistait, jugeant qu'il y en avait déjà assez par le monde; mais elle

tenait bon, obstinée, et elle s'impatientait.

--Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais ma pensée; ce serait

très nouveau, très hardi. On le descend de la croix, et l'homme qui a

détaché les mains laisse échapper tout le haut du corps. Il tombe et

s'abat sur la foule qui lève les bras pour le recevoir et le soutenir.

Comprenez-vous bien?

Oui, il comprenait; il trouvait même la conception originale, mais

il se sentait dans une veine de modernité, et, comme son amie était

étendue sur le divan, un pied tombant, chaussé d'un fin soulier, et

donnant à l'œil la sensation de la chair à travers le bas presque

transparent, il s'écria:

--Tenez, tenez, voilà ce qu'il faut peindre, voilà la vie: un pied de

femme au bord d'une robe! On peut mettre tout là dedans, de la vérité,

du désir, de la poésie. Rien n'est plus gracieux, plus joli qu'un pied

de femme, et quel mystère ensuite: la jambe cachée, perdue et devinée

sous cette étoffe!

S'étant assis par terre, à la turque, il saisit le soulier et l'enleva;

et le pied, sorti de sa gaine de cuir, s'agita comme une petite bête

remuante, surprise d'être laissée libre.

Bertin répétait:

--Est-ce fin, et distingué, et matériel, plus matériel que la main.

Montrez votre main, Any!

Elle avait de longs gants, montant jusqu'au coude. Pour en ôter un,

elle prit tout en haut par le bord et vivement le fit glisser, en le

retournant à la façon d'une peau de serpent qu'on arrache. Le bras

apparut, pâle, gras, rond, dévêtu si vite qu'il fit surgir l'idée d'une

nudité complète et hardie.

Alors, elle tendit la main en la laissant pendre au bout du poignet.

Les bagues brillaient sur ses doigts blancs; et les ongles roses, très

effilés, semblaient des griffes amoureuses poussées au bout de cette

mignonne patte de femme.

Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. Il faisait remuer

les doigts comme des joujoux de chair, et il disait:

--Quelle drôle de chose! Quelle drôle de chose! Quel gentil petit

membre, intelligent et adroit, qui exécute tout ce qu'on veut, des

livres, de la dentelle, des maisons, des pyramides, des locomotives, de

la pâtisserie, ou des caresses, ce qui est encore sa meilleure besogne.

Il enlevait les bagues une à une; et comme l'alliance, un fil d'or,

tombait à son tour, il murmura en souriant:

--La loi. Saluons.

--Bête! dit-elle, un peu froissée.

Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette tendance française qui

mêle une apparence d'ironie aux sentiments les plus sérieux, et souvent

il la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les distinctions

subtiles des femmes, et discerner les limites des départements sacrés,

comme il disait. Elle se fâchait surtout chaque fois qu'il parlait

avec une nuance de blague familière de leur liaison si longue qu'il

affirmait être le plus bel exemple d'amour du dix-neuvième siècle. Elle

demanda après un silence:

--Vous nous mènerez au vernissage, Annette et moi?

--Je crois bien.

Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles du prochain Salon,

dont l'ouverture devait avoir lieu dans quinze jours.

Mais soudain, saisie peut-être par le souvenir d'une course oubliée:

--Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais.

Il jouait rêveusement avec la chaussure légère en la tournant et la

retournant dans ses mains distraites.

Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter entre la robe et le

tapis et qui ne remuait plus, un peu refroidi par l'air, puis il le

chaussa; et Mme de Guilleroy, s'étant levée, alla vers la table où

traînaient des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et récentes, à

côté d'un encrier de peintre où l'encre ancienne était séchée. Elle

regardait d'un œil curieux, touchait aux feuilles, les soulevait pour

voir dessous.

Il dit en s'approchant d'elle:

--Vous allez déranger mon désordre.

Sans répondre, elle demanda:

--Quel est ce monsieur qui veut acheter vos _Baigneuses_?

--Un Américain que je ne connais pas.

--Avez-vous consenti pour la _Chanteuse des rues_?

--Oui. Dix mille.

--Vous avez bien fait. C'était gentil, mais pas exceptionnel. Adieu,

cher.

Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un calme baiser; et elle

disparut sous la portière, après avoir dit, à mi-voix:

--Vendredi, huit heures. Je ne veux point que vous me reconduisiez.

Vous le savez bien. Adieu.

Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, puis se

mit à marcher à pas lents à travers son atelier. Tout le passé de

cette liaison se déroulait devant lui. Il se rappelait les détails

lointains disparus, les recherchait en les enchaînant l'un à l'autre,

s'intéressait tout seul à cette chasse aux souvenirs.

C'était au moment où il venait de se lever comme un astre sur l'horizon

du Paris artiste, alors que les peintres avaient accaparé toute la

faveur du public et peuplaient un quartier d'hôtels magnifiques gagnés

en quelques coups de pinceau.

Bertin, après son retour de Rome, en 1864, était demeuré quelques

années sans succès et sans renom; puis soudain, en 1868, il exposa

sa _Cléopâtre_ et fut en quelques jours porté aux nues par la

critique et le public.

En 1872, après la guerre, après que la mort d'Henri Regnault eut

fait à tous ses confrères une sorte de piédestal de gloire, une

_Jocaste_, sujet hardi, classa Bertin parmi les audacieux, bien

que son exécution sagement originale le fît goûter quand même par les

académiques. En 1873, une première médaille le mit hors concours avec

sa _Juive d'Alger_ qu'il donna au retour d'un voyage en Afrique;

et un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit considérer,

dans le monde élégant, comme le premier portraitiste de son époque.

De ce jour, il devint le peintre chéri de la Parisienne et des

Parisiennes, l'interprète le plus adroit et le plus ingénieux de leur

grâce, de leur tournure, de leur nature. En quelques mois toutes les

femmes en vue à Paris sollicitèrent la faveur d'être reproduites par

lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher.

Or, comme il était à la mode et faisait des visites à la façon d'un

simple homme du monde, il aperçut un jour, chez la duchesse de

Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il entrait,

et dont la rencontre sous une porte l'éblouit d'une jolie vision de

grâce et d'élégance.

Ayant demandé son nom, il apprit qu'elle s'appelait la comtesse de

Guilleroy, femme d'un hobereau normand, agronome et député, qu'elle

portait le deuil du père de son mari, qu'elle était spirituelle, très

admirée et recherchée.

Il dit aussitôt, encore ému de cette apparition qui avait séduit son

œil d'artiste:

--Ah! en voilà une dont je ferais volontiers le portrait.

Le mot dès le lendemain fut répété à la jeune femme, et il reçut, le

soir même, un petit billet teinté de bleu, très vaguement parfumé,

d'une écriture régulière et fine, montant un peu de gauche à droite, et

qui disait:

«Monsieur,

«La duchesse de Mortemain sort de chez moi et m'assure que

vous seriez disposé à faire, avec ma pauvre figure, un de vos

chefs-d'œuvre. Je vous la confierais bien volontiers si j'étais

certaine que vous n'avez point dit une parole en l'air et que vous

voyez en moi quelque chose qui puisse être reproduit et idéalisé par

vous.

«Croyez, Monsieur, à mes sentiments très distingués.

«ANNE DE GUILLEROY.»

Il répondit en demandant quand il pourrait se présenter chez la

comtesse, et il fut très simplement invité à déjeuner le lundi suivant.

C'était au premier étage, boulevard Malesherbes, dans une grande et

luxueuse maison moderne. Ayant traversé un vaste salon tendu de soie

bleue à encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer le peintre

dans une sorte de boudoir à tapisseries du siècle dernier, claires

et coquettes, ces tapisseries à la Watteau, aux nuances tendres, aux

sujets gracieux, qui semblent faites, dessinées et exécutées par des

ouvriers rêvassant d'amour.

Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. Elle marchait si

légèrement qu'il ne l'avait point entendue traverser l'appartement

voisin, et il fut surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main

d'une façon familière.

--Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez bien faire mon portrait.

--J'en serai très heureux, Madame.

Sa robe noire, étroite, la faisait très mince, lui donnait l'air tout

jeune, un air grave pourtant que démentait sa tête souriante, tout

éclairée par ses cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la main une

petite fille de six ans.

Mme de Guilleroy présenta:

--Mon mari.

C'était un homme de petite taille, sans moustaches, aux joues creuses,

ombrées, sous la peau, par la barbe rasée.

Il avait un peu l'air d'un prêtre ou d'un acteur, les cheveux longs

rejetés en arrière, des manières polies, et autour de la bouche deux

grands plis circulaires descendant des joues au menton et qu'on eût dit

creusés par l'habitude de parler en public.

Il remercia le peintre avec une abondance de phrases qui révélait

l'orateur. Depuis longtemps il avait envie de faire faire le portrait

de sa femme, et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi,

s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il était harcelé de

demandes.

Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses de part et d'autre,

qu'il amènerait dès le lendemain la comtesse à l'atelier. Il se

demandait cependant, à cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne

vaudrait pas mieux attendre, mais le peintre déclara qu'il voulait

traduire la première émotion reçue et ce contraste saisissant de la

tête si vive, si fine, lumineuse sous la chevelure dorée, avec le noir

austère du vêtement.

Elle vint donc le lendemain avec son mari, et les jours suivants avec

sa fille, qu'on asseyait devant une table chargée de livres d'images.

Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait fort réservé. Les femmes

du monde l'inquiétaient un peu, car il ne les connaissait guère. Il les

supposait en même temps rouées et niaises, hypocrites et dangereuses,

futiles et encombrantes. Il avait eu, chez les femmes du demi-monde,

des aventures rapides dues à sa renommée, à son esprit amusant, à sa

taille d'athlète élégant et à sa figure énergique et brune. Il les

préférait donc et aimait avec elles les libres allures et les libres

propos, accoutumé aux mœurs faciles, drolatiques et joyeuses des

ateliers et des coulisses qu'il fréquentait. Il allait dans le monde

pour la gloire et non pour le cœur, s'y plaisait par vanité, y recevait

des félicitations et des commandes, y faisait la roue devant les belles

dames complimenteuses, sans jamais leur faire la cour. Ne se permettant

point près d'elles les plaisanteries hardies et les paroles poivrées,

il les jugeait bégueules, et passait pour avoir bon ton. Toutes les

fois qu'une d'elles était venue poser chez lui, il avait senti, malgré

les avances qu'elle faisait pour lui plaire, cette disparité de race

qui empêche de confondre, bien qu'ils se mêlent, les artistes et les

mondains. Derrière les sourires et derrière l'admiration, qui chez

les femmes est toujours un peu factice, il devinait l'obscure réserve

mentale de l'être qui se juge d'essence supérieure. Il en résultait

chez lui un petit sursaut d'orgueil, des manières plus respectueuses,

presque hautaines, et à côté d'une vanité dissimulée de parvenu traité

en égal par des princes et des princesses, une fierté d'homme qui doit

à son intelligence une situation analogue à celle donnée aux autres par

leur naissance. On disait de lui, avec une légère surprise: «Il est

extrêmement bien élevé!» Cette surprise, qui le flattait, le froissait

en même temps, car elle indiquait des frontières.

La gravité voulue et cérémonieuse du peintre gênait un peu Mme de

Guilleroy, qui ne trouvait rien à dire à cet homme si froid, réputé

spirituel.

Après avoir installé sa petite fille, elle venait s'asseoir sur un

fauteuil auprès de l'esquisse commencée; et elle s'efforçait, selon la

recommandation de l'artiste, de donner de l'expression à sa physionomie.

Vers le milieu de la quatrième séance, il cessa tout à coup de peindre

et demanda:

--Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie?

Elle demeura embarrassée.

--Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question?

--Il me faut une pensée heureuse dans ces yeux-là, et je ne l'ai pas

encore vue.

--Eh bien, tâchez de me faire parler, j'aime beaucoup causer.

--Vous êtes gaie?

--Très gaie.

--Causons, Madame.

Il avait dit «causons, Madame» d'un ton très grave; puis, se remettant

à peindre, il tâta avec elle quelques sujets, cherchant un point

sur lequel leurs esprits se rencontreraient. Ils commencèrent par

échanger leurs observations sur les gens qu'ils connaissaient, puis ils

parlèrent d'eux-mêmes, ce qui est toujours la plus agréable et la plus

attachante des causeries.

En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent plus à l'aise, et

Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il amusait, se mit à raconter des

détails de sa vie d'artiste, mit en liberté ses souvenirs avec le tour

d'esprit fantaisiste qui lui était particulier.

Accoutumée à l'esprit composé des littérateurs de salon, elle

fut surprise par cette verve un peu folle, qui disait les choses

franchement, en les éclairant d'une ironie, et tout de suite elle

répliqua sur le même ton, avec une grâce fine et hardie.

En huit jours, elle l'eut conquis et séduit par cette bonne humeur,

cette franchise et cette simplicité. Il avait complètement oublié ses

préjugés contre les femmes du monde, et aurait volontiers affirmé

qu'elles seules ont du charme et de l'entrain. Tout en peignant, debout

devant sa toile, avançant et reculant avec des mouvements d'homme qui

combat, il laissait couler ses pensées familières, comme s'il eût connu

depuis longtemps cette jolie femme blonde et noire, faite de soleil

et de deuil, assise devant lui, qui riait en l'écoutant et qui lui

répondait gaiement avec tant d'animation qu'elle perdait la pose à tout

moment.

Tantôt il s'éloignait d'elle, fermait un œil, se penchait pour bien

découvrir tout l'ensemble de son modèle, tantôt il s'approchait tout

près pour noter les moindres nuances de son visage, les plus fuyantes

expressions, et saisir et rendre ce qu'il y a dans une figure de femme

de plus que l'apparence visible, cette émanation d'idéale beauté, ce

reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime et redoutable grâce

propre à chacune, qui fait que celle-là sera aimée éperdument par l'un

et non par l'autre.

Un après-midi, la petite fille vint se planter devant la toile, avec un

grand sérieux d'enfant, et demanda:

--C'est maman, dis?

Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatté de cet hommage naïf à

la ressemblance de son œuvre.

Un autre jour, comme elle paraissait très tranquille, on l'entendit

tout à coup déclarer d'une petite voix triste:

--Maman, je m'ennuie.

Et le peintre fut tellement ému par cette première plainte, qu'il fit

apporter, le lendemain, tout un magasin de jouets à l'atelier.

La petite Annette étonnée, contente et toujours réfléchie, les mit en

ordre avec grand soin, pour les prendre l'un après l'autre, suivant

le désir du moment. A dater de ce cadeau, elle aima le peintre, comme

aiment les enfants, de cette amitié animale et caressante qui les rend

si gentils et si capteurs.

Mme de Guilleroy prenait goût aux séances. Elle était fort désœuvrée,

cet hiver-là, se trouvant en deuil; donc, le monde et les fêtes lui

manquant, elle enferma dans cet atelier tout le souci de sa vie.

Fille d'un commerçant parisien fort riche et hospitalier, mort depuis

plusieurs années, et d'une femme toujours malade que le soin de sa

santé tenait au lit six mois sur douze, elle était devenue, toute

jeune, une parfaite maîtresse de maison, sachant recevoir, sourire,

causer, discerner les gens, et distinguer ce qu'on devait dire à

chacun, tout de suite à l'aise dans la vie, clairvoyante et souple.

Quand on lui présenta comme fiancé le comte de Guilleroy, elle comprit

aussitôt les avantages que ce mariage lui apporterait, et les admit

sans aucune contrainte, en fille réfléchie, qui sait fort bien qu'on ne

peut tout avoir, et qu'il faut faire le bilan du bon et du mauvais en

chaque situation.

Lancée dans le monde, recherchée surtout parce qu'elle était jolie et

spirituelle, elle vit beaucoup d'hommes lui faire la cour sans perdre

une seule fois le calme de son cœur, raisonnable comme son esprit.

Elle était coquette, cependant, d'une coquetterie agressive et prudente

qui ne s'avançait jamais trop loin. Les compliments lui plaisaient,

les désirs éveillés la caressaient, pourvu qu'elle pût paraître les

ignorer; et quand elle s'était sentie tout un soir dans un salon

encensée par les hommages, elle dormait bien, en femme qui a accompli

sa mission sur terre. Cette existence, qui durait à présent depuis

sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraître monotone, car elle

adorait cette agitation incessante du monde, lui laissait pourtant

parfois désirer d'autres choses. Les hommes de son entourage, avocats

politiques, financiers ou gens de cercle désœuvrés, l'amusaient un peu

comme des acteurs; et elle ne les prenait pas trop au sérieux, bien

qu'elle estimât leurs fonctions, leurs places et leurs titres.

Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il avait en lui de nouveau

pour elle. Elle s'amusait beaucoup dans l'atelier, riait de tout son

cœur, se sentait spirituelle, et lui savait gré de l'agrément qu'elle

prenait aux séances. Il lui plaisait aussi parce qu'il était beau,

fort et célèbre; aucune femme, bien qu'elles prétendent, n'étant

indifférente à la beauté physique et à la gloire. Flattée d'avoir été

remarquée par cet expert, disposée à le juger fort bien à son tour,

elle avait découvert chez lui une pensée alerte et cultivée, de la

délicatesse, de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence et une

parole colorée, qui semblait éclairer ce qu'elle exprimait.

Une intimité rapide naquit entre eux, et la poignée de main qu'ils se

donnaient quand elle entrait semblait mêler quelque chose de leur cœur

un peu plus chaque jour.

Alors, sans aucun calcul, sans aucune détermination réfléchie, elle

sentit croître en elle le désir naturel de le séduire, et y céda. Elle

n'avait rien prévu, rien combiné; elle fut seulement coquette, avec

plus de grâce, comme on l'est par instinct envers un homme qui vous

plaît davantage que les autres; et elle mit dans toutes ses manières

avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette glu de séduction que

répand autour d'elle la femme en qui s'éveille le besoin d'être aimée.

Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient: «Je vous

trouve fort bien, Monsieur», et elle le faisait parler longtemps, pour

lui montrer, en l'écoutant avec attention, combien il lui inspirait

d'intérêt. Il cessait de peindre, s'asseyait près d'elle, et, dans

cette surexcitation d'esprit que provoque l'ivresse de plaire, il avait

des crises de poésie, de drôlerie ou de philosophie, suivant les jours.

Elle s'amusait quand il était gai; quand il était profond, elle tâchait

de le suivre en ses développements, sans y parvenir toujours; et

lorsqu'elle pensait à autre chose, elle semblait l'écouter avec des

airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de cette initiation, qu'il

s'exaltait à la regarder l'entendre, ému d'avoir découvert une âme

fine, ouverte et docile, en qui la pensée tombait comme une graine.

Le portrait avançait et s'annonçait fort bien, le peintre étant arrivé

à l'état d'émotion nécessaire pour découvrir toutes les qualités

de son modèle, et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est

l'inspiration des vrais artistes.

Penché vers elle, épiant tous les mouvements de sa figure, toutes les

colorations de sa chair, toutes les ombres de la peau, toutes les

expressions et les transparences des yeux, tous les secrets de sa

physionomie, il s'était imprégné d'elle comme une éponge se gonfle

d'eau; et transportant sur sa toile cette émanation de charme troublant

que son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une onde, de sa

pensée à son pinceau, il en demeurait étourdi, grisé comme s'il avait

bu de la grâce de femme.

Elle le sentait s'éprendre d'elle, s'amusait à ce jeu, à cette victoire

de plus en plus certaine, et s'y animait elle-même.

Quelque chose de nouveau donnait à son existence une saveur nouvelle,

éveillait en elle une joie mystérieuse. Quand elle entendait parler

de lui, son cœur battait un peu plus vite, et elle avait envie de

dire,--une de ces envies qui ne vont jamais jusqu'aux lèvres:--«Il est

amoureux de moi.» Elle était contente quand on vantait son talent, et

plus encore peut-être quand on le trouvait beau. Quand elle pensait à

lui, toute seule, sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait

vraiment s'être fait là un bon ami, qui se contenterait toujours d'une

cordiale poignée de main.

Lui, souvent, au milieu de la séance, posait brusquement la palette

sur son escabeau, allait prendre en ses bras la petite Annette, et

tendrement l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, en regardant

la mère comme pour dire: «C'est vous, ce n'est pas l'enfant que

j'embrasse ainsi.»

De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy n'amenait plus sa

fille, et venait seule. Ces jours-là, on ne travaillait guère, on

causait davantage.

Elle fut en retard un après-midi. Il faisait froid. C'était à la fin

de février. Olivier était rentré de bonne heure, comme il faisait

maintenant, chaque fois qu'elle devait venir, car il espérait toujours

qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait de long en

large et il fumait, et il se demandait, surpris de se poser cette

question pour la centième fois depuis huit jours: «Est-ce que je suis

amoureux?» Il n'en savait rien, ne l'ayant pas encore été vraiment. Il

avait eu des caprices très vifs, même assez longs, sans les prendre

jamais pour de l'amour. Aujourd'hui il s'étonnait de ce qu'il sentait

en lui.

L'aimait-il? Certes, il la désirait à peine, n'ayant pas réfléchi à

la possibilité d'une possession. Jusqu'ici, dès qu'une femme lui avait

plu, le désir l'avait aussitôt envahi, lui faisant tendre les mains

vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que sa pensée intime eût

été jamais profondément troublée par son absence ou par sa présence.

Le désir de celle-ci l'avait à peine effleuré, et semblait blotti,

caché derrière un autre sentiment plus puissant, encore obscur et

à peine éveillé. Olivier avait cru que l'amour commençait par des

rêveries, par des exaltations poétiques. Ce qu'il éprouvait, au

contraire, lui paraissait provenir d'une émotion indéfinissable, bien

plus physique que morale. Il était nerveux, vibrant, inquiet comme

lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux cependant ne

se mêlait à cette fièvre du sang qui agitait aussi sa pensée, par

contagion. Il n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de Guilleroy,

du souvenir qu'elle lui laissait et de l'attente de son retour. Il ne

se sentait pas jeté vers elle, par un élan de tout son être, mais il la

sentait toujours présente en lui, comme si elle ne l'eût pas quitté;

elle lui abandonnait quelque chose d'elle en s'en allant, quelque chose

de subtil et d'inexprimable. Quoi? Était-ce de l'amour? Maintenant,

il descendait en son propre cœur pour voir et pour comprendre. Il la

trouvait charmante, mais elle ne répondait pas au type de la femme

idéale que son espoir aveugle avait créé. Quiconque appelle l'amour

a prévu les qualités morales et les dons physiques de celle qui le

séduira; et Mme de Guilleroy, bien qu'elle lui plût infiniment, ne lui

paraissait pas être celle-là.

Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que les autres, d'une façon

différente, incessante?

Était-il tombé simplement dans le piège tendu de sa coquetterie, qu'il

avait flairé et compris depuis longtemps, et, circonvenu par ses

manœuvres, subissait-il l'influence de cette fascination spéciale que

donne aux femmes la volonté de plaire?

Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des cigarettes et les

jetait aussitôt; et il regardait à tout instant l'aiguille de sa

pendule, allant vers l'heure ordinaire d'une façon lente et immuable.

Plusieurs fois déjà, il avait hésité à soulever, d'un coup d'ongle, le

verre bombé sur les deux flèches d'or qui tournaient, et à pousser la

grande du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait si paresseusement.

Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte s'ouvrît et que

l'attendue apparût, trompée et appelée par cette ruse. Puis il s'était

mis à sourire de cette envie enfantine et déraisonnable.

Il se posa enfin cette question: «Pourrai-je devenir son amant?» Cette

idée lui parut singulière, peu réalisable, guère poursuivable aussi à

cause des complications qu'elle pourrait amener dans sa vie.

Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il conclut: «Décidément,

je suis dans un drôle d'état.»

La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit tressaillir, ébranlant

ses nerfs plus que son âme. Il l'attendit avec cette impatience que le

retard accroît de seconde en seconde. Elle était toujours exacte; donc,

avant dix minutes, il la verrait entrer. Quand les dix minutes furent

passées, il se sentit tourmenté comme à l'approche d'un chagrin, puis

irrité qu'elle lui fît perdre du temps, puis il comprit brusquement

que si elle ne venait pas, il allait beaucoup souffrir. Que ferait-il?

Il l'attendrait!--Non,--il sortirait, afin que si, par hasard, elle

arrivait fort en retard, elle trouvât l'atelier vide.

Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il? Ne

vaudrait-il pas mieux rester et lui faire comprendre, par quelques

mots polis et froids, qu'il n'était pas de ceux qu'on fait poser? Et

si elle ne venait pas? Alors il recevrait une dépêche, une carte, un

domestique ou un commissionnaire? Si elle ne venait pas, qu'allait-il

faire? C'était une journée perdue: il ne pourrait plus travailler.

Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles, car il avait besoin

de la voir.

C'était vrai, il avait besoin de la voir, un besoin profond,

oppressant, harcelant. Qu'était cela? de l'amour? Mais il ne se sentait

ni exaltation dans la pensée, ni emportement dans les sens, ni rêverie

dans l'âme, en constatant que, si elle ne venait pas ce jour-là, il

souffrirait beaucoup.

Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du petit hôtel, et Olivier

Bertin se sentit tout à coup un peu haletant, puis si joyeux, qu'il fit

une pirouette en jetant sa cigarette en l'air.

Elle entra; elle était seule.

Il eut une grande audace, immédiatement.

--Savez-vous ce que je me demandais en vous attendant?

--Mais non, je ne sais pas.

--Je me demandais si je n'étais pas amoureux de vous.

--Amoureux de moi! vous devenez fou!

Mais elle souriait, et son sourire disait: «C'est gentil, je suis très

contente.»

Elle reprit:

--Voyons, vous n'êtes pas sérieux; pourquoi faites-vous cette

plaisanterie?

Il répondit:

--Je suis très sérieux, au contraire. Je ne vous affirme pas que je

suis amoureux de vous, mais je me demande si je ne suis pas en train de

le devenir.

--Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi?

--Mon émotion quand vous n'êtes pas là, mon bonheur quand vous arrivez.

Elle s'assit:

--Oh! ne vous inquiétez pas pour si peu. Tant que vous dormirez bien et

que vous dînerez avec appétit, il n'y aura pas de danger.

Il se mit à rire.

--Et si je perds le sommeil et le manger!

--Prévenez-moi.

--Et alors?

--Je vous laisserai vous guérir en paix.

--Merci bien.

Et sur le thème de cet amour, ils marivaudèrent tout l'après-midi. Il

en fut de même les jours suivants. Acceptant cela comme une drôlerie

spirituelle et sans importance, elle le questionnait avec bonne humeur

en entrant.

--Comment va votre amour aujourd'hui?

Et il lui disait, sur un ton sérieux et léger, tous les progrès de ce

mal, tout le travail intime, continu, profond de la tendresse qui naît

et grandit. Il s'analysait minutieusement devant elle, heure par heure,

depuis la séparation de la veille, avec une façon badine de professeur

qui fait un cours; et elle l'écoutait intéressée, un peu émue, troublée

aussi par cette histoire qui semblait celle d'un livre dont elle était

l'héroïne. Quand il avait énuméré, avec des airs galants et dégagés,

tous les soucis dont il devenait la proie, sa voix, par moments,

se faisait tremblante en exprimant par un mot ou seulement par une

intonation l'endolorissement de son cœur.

Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosité, les yeux fixés

sur lui, l'oreille avide de ces choses un peu inquiétantes à entendre,

mais si charmantes à écouter.

Quelquefois, en venant près d'elle pour rectifier la pose, il lui

prenait la main et essayait de la baiser. D'un mouvement vif elle lui

ôtait ses doigts des lèvres et fronçant un peu les sourcils:

--Allons, travaillez, disait-elle.

Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées

sans qu'elle lui posât une question pour le ramener adroitement au seul

sujet qui les occupât.

En son cœur maintenant elle sentait naître des craintes. Elle voulait

bien être aimée, mais pas trop. Sûre de n'être pas entraînée, elle

redoutait de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre, forcée

de le désespérer après avoir paru l'encourager. S'il avait fallu

cependant renoncer à cette tendre et marivaudante amitié, à cette

causerie qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme le ruisseau

dont le sable est plein d'or, elle aurait ressenti un gros chagrin, un

chagrin pareil à un déchirement.

Quand elle sortait de chez elle pour se rendre à l'atelier du peintre,

une joie l'inondait, vive et chaude, la rendait légère et joyeuse. En

posant sa main sur la sonnette de l'hôtel d'Olivier, son cœur battait

d'impatience, et le tapis de l'escalier était le plus doux que ses

pieds eussent jamais pressé.

Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux, souvent irritable.

Il avait des impatiences aussitôt comprimées, mais fréquentes.

Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit à côté d'elle, au lieu

de se mettre à peindre, et il lui dit:

--Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant que ce n'est pas une

plaisanterie, et que je vous aime follement.

Troublée par ce début, et voyant venir la crise redoutée, elle essaya

de l'arrêter, mais il ne l'écoutait plus. L'émotion débordait de son

cœur, et elle dut l'entendre, pâle, tremblante, anxieuse. Il parla

longtemps, sans rien demander, avec tendresse, avec tristesse, avec

une résignation désolée; et elle se laissa prendre les mains qu'il

conserva dans les siennes. Il s'était agenouillé sans qu'elle y prît

garde, et avec un regard d'halluciné il la suppliait de ne pas lui

faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait pas et n'essayait pas de

comprendre, engourdie dans un chagrin cruel de le voir souffrir, et ce

chagrin était presque du bonheur. Tout à coup, elle vit des larmes dans

ses yeux et fut tellement émue, qu'elle fit: «Oh!» prête à l'embrasser

comme on embrasse les enfants qui pleurent. Il répétait d'une voix très

douce: «Tenez, tenez, je souffre trop», et tout à coup, gagnée par

cette douleur, par la contagion des larmes, elle sanglota, les nerfs

affolés, les bras frémissants, prêts à s'ouvrir.

Quand elle se sentit tout à coup enlacée par lui et baisée

passionnément sur les lèvres, elle voulut crier, lutter, le repousser,

mais elle se jugea perdue tout de suite, car elle consentait en

résistant, elle se donnait en se débattant, elle l'étreignait en

criant: «Non, non, je ne veux pas.»

Elle demeura ensuite bouleversée, la figure sous ses mains, puis tout

à coup, elle se leva, ramassa son chapeau tombé sur le tapis, le posa

sur sa tête et se sauva, malgré les supplications d'Olivier qui la

retenait par sa robe.

Dès qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de s'asseoir au bord du

trottoir, tant elle se sentait écrasée, les jambes rompues. Un fiacre

passait, elle l'appela et dit au cocher: «Allez doucement, promenez-moi

où vous voudrez.» Elle se jeta dans la voiture, referma la portière, se

blottit au fond, se sentant seule derrière les glaces relevées, seule

pour songer.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 22 · 第 1 / 19 段