intérêt--et de charme certain. C'est, à l'entour de pavillons évoquant
des villas de falaises normandes, que se rencontrent seulement le
maquignonnage opulent des chevaux et des filles--et l'âpre convoitise
des «matelas de billets» pour les entretenir, parallèlement, dans de
superbes et quasi similaires écuries, à la litière chaude.
Tout cela, Lautrec le développa encore magnifiquement dans de trop rares
oeuvres consacrées aux Courses. Dans ses lithographies, notamment, il
importe de signaler cette merveilleuse estampe: _Jockey se rendant au
poteau_, qui est un hommage rendu à une des gloires de notre temps.
[Illustration: JOCKEYS
PHOTO DRUET]
DE TOUT
Certes, si Lautrec redoutait tout des très gros chiens qui pouvaient le
faire tomber, il réservait sa tendresse aux petits chiens à courts ou à
longs poils, qui sont les ordinaires compagnons des jeunes filles, des
hommes inoccupés et des vieilles catins.
Aussi dessina-t-il et peignit-il de nombreux portraits de chiens.
Notons, par exemple:
_Le chien Tommy_, un petit chien, à poils longs, couché sur le ventre,
et très doux;
_La jeune fille avec un chien_, aquarelle en éventail;
_L'enfant avec la chienne Paméla_ (Taussat-Arcachon); et, enfin, après
quelques autres portraits de chiens, de moindre importance, voici le
fameux _Bouboule_; Bouboule, ce Chéri-Bouboule, enfin Bouboule, le
bull-dog, qui s'octroyait l'unique honneur de lécher les joues de la
chère Madame Palmyre, la patronne de la _Souris_!
Bouboule! Oh! si j'écris et si je récris ce nom, avec tant de plaisir,
c'est que tous les anciens amis de Palmyre se souviennent toujours,
comme moi, de ce chien vraiment chien, de ce Bouboule si goulu et si
concupiscent! Mais quel Bouboule aussi bien mal né! Car Palmyre avait
vainement tenté de lui inculquer l'amour des femmes. Bouboule les
détestait, il n'y avait rien à faire contre cela; et le sacré Bouboule,
ce réjouissant Chéri-Bouboule le leur montrait bien aux femelles, qu'il
ne les acceptait pas; car, sitôt qu'on n'avait plus les yeux sur lui, il
descendait de la table, où il reposait son petit cul tout rond; et, avec
des efforts inouïs, rassemblant les dernières gouttes, il pissait sur
les robes et sur les manteaux! Pauvre Bouboule, que j'adorais! Qu'est-il
devenu, ce Chéri-Bouboule? Oui, je sais, au Paradis des chiens, avec
celui de Panurge! mais, du moins, où se trouve maintenant son portrait?
Nous avons revu heureusement celui de _Follette_, la délicieuse petite
chienne blanche, à longs poils, à oreilles droites, à crinière léonine,
assise sur son derrière et le poitrail droit, face au spectateur. Petite
tête de souris éveillée, chère petite demoiselle et certainement pucelle
encore, que Lautrec avait peinte avec une souplesse étonnante, et en si
parfait contraste avec le _chien Tommy_, déjà nommé au palmarès
canin,--lui, une sorte de gros paysan balourd en feutre, tombé de tout
son poids et de tout son long sur ses pattes de devant.
«De tout!» avons-nous écrit en tête de ce chapitre. Y a-t-il donc, à
présent, à citer, des paysages peints ou dessinés par Lautrec?
Nous, nous ne connaissons que quelques paysages proprement dits qui
peuvent être donnés à Lautrec. Nous nous souvenons également d'avoir vu
chez M. Maurice Guibert et chez M. le Président Séré de Rivières,
quelques marines exécutées au lavis et au fusain.
Mais il y a d'autres choses à noter, sans doute, si l'on veut classer
des projets pour des couvertures de livres ou pour des affiches;
projets que Lautrec cherchait sur un papier ou sur un carton, soit au
crayon, soit du bout du pinceau, trempé dans l'essence; et l'on peut
cataloguer encore, pour mémoire, des essais de sculpture assez informes
qu'il tenta, avenue Frochot, quelques mois avant sa mort.
Par contre, il fit beaucoup d'aquarelles, gouachées ou libres. En voici
une brève énumération: _Aristide Bruant_; l'esquisse pour l'affiche de
la _Babylone moderne_; _Au café_; _Le portrait de Maxime Dethomas_, _au
bal des Quat'z-Arts_; _Cortège indien_; _La clownesse et les cinq
plastrons_; _Miss May Belfort_, etc., etc...
Aquarelliste, Lautrec gardait la même liberté et la même acuité que pour
ses peintures à l'huile, attendu que, chez lui, c'était, avant tout, le
dessin qui comptait.
Au résumé, toutes ces menues oeuvres, dont nous venons de parler,
peut-être trop laconiquement, étaient réalisées un peu au hasard de ce
que Lautrec trouvait sous sa main, et selon son humeur du moment. Oui,
il ne convient pas, décidément, de voir en lui un homme méthodique,
mesuré, disciplinant ses facultés et ses envies de travail. Ceci est
seul à enregistrer: il fournissait, à Paris, un dur labeur; et il se
réservait l'été pour ne rien faire; je veux dire pour se baigner ou
conduire son bateau dans la baie d'Arcachon.
DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE
IV
Lithographies et Pointes-Sèches
Dessins
Affiches
Illustrations de Livres
LITHOGRAPHIES ET POINTES-SÈCHES
Voici une nouvelle considérable partie de l'oeuvre de Lautrec. Aussi, le
sculpteur Carabin et le peintre H.-G. Ibels se disputent-ils l'honneur
d'avoir poussé Lautrec vers la lithographie. Carabin, exigeant,
revendique en outre cet honneur pour Willette.
En tout cas, Carabin se souvient fort bien d'avoir conduit Lautrec chez
Edwards Ancourt, imprimeur, faubourg Saint-Denis (ancienne imprimerie
Bourgery); et, là, d'avoir présenté Lautrec à un ouvrier d'Ancourt,
nommé Stern, qui, à partir de ce jour, tira les épreuves pour Lautrec.
De son côté, Ibels _croit_ qu'il fut le premier à faire faire à Lautrec
de la lithographie, en lui demandant de composer avec lui-même, Ibels,
l'album connu, texte de M. Georges Montorgueil, consacré au
Café-Concert.
Quoiqu'il en soit, cela nous reporte à l'année 1892; et, conduit par
l'un ou par l'autre de ses deux amis, Lautrec se passionna tout de suite
pour la lithographie. Improvisant sur la pierre, qu'il ne retouchait
jamais, ses estampes eurent rapidement une vive saveur.
Tous les jours, il arrivait chez Stern, installé en chambre; et là, sur
une pierre, il faisait son dessin; puis, il s'en allait. La pierre était
alors gommée; et, le lendemain, Lautrec revenait assister au tirage des
épreuves. Il se passionnait à indiquer le ton des encres, s'il
s'agissait de lithographies en couleurs; et il faisait recommencer vingt
fois s'il le fallait, pour obtenir le ton spécial qu'il désirait, en vue
du définitif tirage, toujours publié à un petit nombre d'exemplaires,
qu'il tint, dès le début, à numéroter lui-même et à signer.
Cependant, on peut voler des estampes dans une imprimerie; mais Lautrec
fut tout de suite impitoyable pour les voleurs. C'est ainsi qu'il fit
arrêter un marchand notoire qui vendait des lithographies signées par
lui, Lautrec, et qui avaient été dérobées à l'atelier. Même dans le
fiacre qui emmenait à l'étroit le marchand avec deux agents de la
sûreté, ne s'assit-il pas, imperturbable, sur les propres genoux du
marchand pour l'accompagner chez le juge, et le faire condamner;--car il
fut inexorable?
Lautrec eut bientôt de nombreuses estampes en train. Mais, ici, rendons
à César ce qui est à César! Ce fut Ibels et pas un autre, qui réussit à
convaincre l'éditeur Georges Ondet qu'il valait mieux faire illustrer
les couvertures des chansons de café-concert par des artistes, plutôt
que de s'adresser aux spécialistes ordinaires. Et, ainsi, sur sa
proposition, Lautrec, Vallotton, Bonnard, Vuillard, Willette et Ibels
lithographièrent ces attachantes couvertures de chansons, dont on tirait
une centaine d'épreuves avant la lettre; et que les marchands Kleinmann,
Sagot et Arnould, achetaient et vendaient à part.
En 1893, Ibels fonda, avec l'héroïque Georges Darien, un hebdomadaire
illustré, appelé _L'Escarmouche_, «journal de combat, absolument
indépendant et répudiant toute compromission». Ce journal n'eut qu'une
existence éphémère. Le 1er numéro porte la date du 12 novembre 1893; le
dernier, celle du 16 mars 1894; encore ce dernier numéro parut-il après
une interruption de deux mois, et sans aucune illustration.
Lautrec fournit à _l'Escarmouche_ les douze lithographies suivantes:
_Pourquoi pas?... Une fois n'est pas coutume_; _Aux Variétés: Mlle
Lender et Brasseur_; _En quarante_; _Mlle Lender et Baron_; _Emilienne
d'Alençon et Mariquita aux Folies-Bergère_; _Au Moulin-Rouge: un rude!_
(Table de café. Le personnage âgé qui tire sur sa barbe représente le
comte Alphonse de Toulouse-Lautrec); _Folies-Bergère: les pudeurs de M.
Prud'homme_; _A la Renaissance: Sarah Bernhardt, dans Phèdre_; _A la
Gaîté-Rochechouart: Nicolle_; _A l'Opéra: Mme Caron, dans Faust_; _Au
Moulin-Rouge: l'union franco-russe_; _Au théâtre Libre: Antoine, dans
l'Inquiétude_.
Les autres dessinateurs-collaborateurs à _l'Escarmouche_ furent
Anquetin, Bonnard, Vuillard, Willette, Hermann-Paul, Vallotton et Ibels;
et c'est encore sur la proposition d'Ibels (qui avait décidément la
marotte des bonnes idées) qu'on lithographia les dessins, ce qui permit
le clichage par un simple report sur zinc, moins coûteux et plus
artiste;--et, en outre, les épreuves lithographiques avant la lettre
étant vendues aux amateurs, payaient ainsi l'artiste sans aucun frais
pour le journal.
Chez Ondet,--je garde personnellement le plus vif souvenir de cet
éditeur actif et intelligent!--chez Ondet, Lautrec composa aussi les
lithographies pour un certain nombre de compositions musicales de son
ami Désiré Dihau, relatives à _Vieilles Histoires_, poésies de Jean
Goudeski.
Elles sont toutes fort curieuses, ces couvertures; mais comme il y eut
d'autres couvertures illustrées par H.-G. Ibels, Henri Rachou, etc.,
voici les titres des compositions, en ce qui concerne Lautrec: _Pour
toi_!... (Désiré Dihau jouant du basson, devant un buste de faune);
_Nuit blanche_; _Ta bouche_; _Sagesse_ (ici Lautrec a représenté deux de
ses amis: Mme Natanson et M. Numa Baragnon); _Ultime ballade_.
A bien dire, dépouillées de toute couleur, c'est surtout dans les
lithographies au simple crayon que l'on voit la généreuse noblesse, la
certitude aiguisée, et--il faut toujours insister sur les mêmes
choses!--l'intégrale personnalité du dessin de Lautrec. Nulle écriture
n'est plus impérieuse, si j'en excepte celle de Modigliani, ce
merveilleux dessinateur mort lui aussi un jour trop prématuré.
Cette certitude du dessin de Lautrec! C'est en voyant toutes ses
lithographies qu'il faut admirer continuellement ce dessin tracé de la
pointe du crayon, sans hésitation, sans le plus léger heurt. La pointe,
sûre d'elle-même, ainsi que la pointe d'épée d'un prestigieux escrimeur,
aussitôt que placée au-dessus de la pierre, elle inscrivait la pensée
prompte, les plus souples, les plus sensibles et les plus affirmatives
des arabesques. Vraiment, là, Lautrec est tout à fait à l'aise. Ces
paraphes de dessin, ces contours, ces angles, ces déformations subtiles,
tout cela est le témoignage d'un style prodigieusement original, d'une
volonté que l'on qualifierait de magnifiquement instinctive, si cela se
pouvait dire. De Lautrec, escrimeur toujours prêt, toujours souple,
toujours vigoureux et surtout si sûr de lui, avec quelle foudroyante
vitesse la pointe se détendait, allait frapper droit au but, je veux
dire sur la pierre vierge, en attente de chef-d'oeuvre ou de sottise! Et
c'était toujours un chef-d'oeuvre; ou du moins une chose rare qui
apparaissait, qui stupéfiait; une oeuvre de noblesse et d'élégance,
sortie de ce petit homme à pince-nez, presque un gnome, juché sur un
tabouret pour quelque méchante action. Et c'était, cela, le persistant
étonnement que quelque chose venant de lui était chaque fois marquée
d'une indélébile distinction. Et quelle variété!
Dans la partielle énumération faite plus loin du catalogue de ses
lithographies (M. Loys Delteil en a classé 368 exactement, y compris 9
pointes-sèches), il vous sera possible déjà de voir quels sujets il
traita, combien il fit de portraits, de compositions et d'illustrations
de livres. Et c'est sans cesse le beau miracle: hommes, animaux, décors,
tout est d'un haut style et d'une parfaite saveur!
Et Lautrec trouvait encore des mots. Un jour, donnant rendez-vous à M.
André Marty pour préparer le premier album Yvette Guilbert, il dit à cet
artisan du livre: «Venez, ensemble _nous définirons_ Yvette!» Oui c'est
cela! Lautrec pensait d'abord fortement à son sujet; puis, lorsqu'il
l'avait bien vu, bien exploré, bien retourné en tous les sens, il était
prêt, il pouvait aborder la pierre lithographique et développer à coup
sûr la forme et l'esprit de son sujet.
L'imprimerie! Il s'en était toqué incroyablement. Pour rien au monde, il
n'eût manqué d'aller un seul jour chez Stern. A peine arrivé, il
rabattait son chapeau sur ses yeux, il se juchait sur son tabouret; et,
après avoir soigneusement frotté son pince-nez, il se mettait, en
plaisantant, au travail. Il s'escrimait alors, tellement sûr de lui
qu'il pouvait parler avec les gens qui, quelquefois, se trouvaient
là--ou avec l'ami qui l'avait accompagné.
Ces lithographies, quelques-unes sont simples, en tailles menues, fines,
pas surchargées, nuancées, rappelant souvent, en un style plus acéré,
toutefois, les admirables estampes de Whistler, si délicates, si
subtiles!... D'autres lithographies sont couvertes avec des frottis de
crayon, avec des frottis de pouce. Elles sont, celles-là, tout en étant
fort belles, moins significatives peut-être que les lithographies
réalisées seulement de la pointe du crayon.
[Illustration: CLOWNESSE AU BAL
PHOTO DRUET]
Ah! toutes ces rares lithographies! L'oeuvre la plus décisive, la plus
savoureuse de Lautrec; celle qui l'emporte sur l'oeuvre du peintre,
qu'on le veuille ou non; l'oeuvre qui lui accordait toute sa liberté;
l'oeuvre où il pouvait débrider toute sa fantaisie, son goût extrême de
la diversité et de la sensibilité la plus excessive et la plus
divinatrice!
Sans doute, il existe de merveilleuses toiles de Lautrec; mais _sa_
couleur, la couleur qu'il apportait, ah! comme je puis bien m'en passer,
tant j'aime, tant j'admire, avant tout, _son_ dessin, ce dessin
prodigieusement vivant et d'une singularité si absolue, si souveraine,
telle que l'on ne pourrait pas concevoir de faux tableaux possibles de
Lautrec, si les faussaires ne s'adressaient pas à la profonde bêtise, à
la crapuleuse ignorance des collectionneurs, amateurs de tableaux et
bibliophiles.
Et, dans ses lithographies, il a su tout représenter: les comédiens et
les comédiennes, les chanteuses de cafés-concerts et les cantatrices
d'opéras, les danseuses et les diseuses, les chevaux et les jockeys, les
chiens et les chats, les clowns et les clownesses, les programmes de
théâtres et les menus, les filles et les patrons de bars, les procès
Arton et Lebaudy--et jusqu'à un concours pour une affiche à Napoléon!
Pour tous ces sujets, il faut préférer encore et toujours les
lithographies en noir. Pour les affiches vues de loin et à voir de loin,
c'est assurément une autre manière de penser; mais, pour les
lithographies qu'on a sous le nez, qu'on respire pour ainsi dire,
choisissons le dessin seul, le trait noir, le frottis noir, rien de
plus! Toute notre émotion est faite alors de cette nouvelle et haute
«probité de l'Art,» dirait M. Ingres, de ce «frisson nouveau», dirait
Hugo; et, pour bien des années, pour des siècles peut-être, le dessin de
Lautrec restera dans un superbe isolement!
Pour terminer, notons, ici, que Lautrec se complut à graver quelques
pointes-sèches, neuf exactement. Mais ce ne sont là que des choses
secondaires. En voici le détail: _Mon premier zinc_; _L'explorateur
L.-J. Vicomte de Brettes_; _Charles Maurin_ (qui, en retour, gravera à
l'eau-forte le portrait de Lautrec, celui-là même qui est publié au
commencement de ce livre); _Francis Jourdain_; _W. H. B. Sands, éditeur
à Edimbourg_; _Henry Somm_; _Le lutteur Ville_; _Portrait de M. X..._;
_Portrait de Tristan-Bernard_.
DESSINS
Les dessins de Lautrec, les purs dessins, c'est encore un enchantement.
Quels traits sûrs, hardis, jamais repris, tracés du coup! Quels contours
précis, exprimant tout le caractère, l'exagérant, l'accroissant! Quelle
race toujours! Quelle causticité aussi et, parfois, quelle pitié aiguë,
voudrait-on dire!
Lautrec a fait tous les dessins: dessins au crayon, dessins au pinceau,
fusains, sanguines, dessins à la plume, dessins rehaussés de couleurs.
Dans un premier livre que nous avons consacré à Lautrec, et qui est
aujourd'hui épuisé, comme on dit en argot de librairie, nous avons déjà
donné une bonne centaine des rapides croquis, qu'il traçait fermement et
décisivement de la pointe du crayon ou de la plume. Et, certes, si l'on
tient absolument à ranger Lautrec, pour un petit côté de son oeuvre,
parmi les humoristes amers et douloureux, c'est à ces sortes de
croquis-là qu'il faut penser; il n'y a que ces croquis-là à donner en
exemple d'humour: schémas de traits, paraphes et arabesques, qui
représentent--et avec quelle acuité!--d'un trait sommaire, des filles,
des chevaux, des toreros, des acteurs, des figurants, des clowns ou des
écuyers. D'un trait sommaire, crayon ou plume, qui touche à la charge,
et reste au bord du trait caricatural. Ce dessin ne fait pas rire, loin
de là; c'est de l'humour pessimiste qui déforme, en ne tombant jamais
dans le trivial.
De l'année 1882 et des années immédiatement suivantes, on a retrouvé des
fusains de Lautrec sur du papier Ingres, gris et bleu: des paysannes,
des femmes assises, des petits paysages ou des petites marines.
En 1886-1887, il collabora au _Courrier Français_, le journal du
désordonné Jules Roques; et il fut en même temps au _Mirliton_, le
journal du non moins étonnant Aristide Bruant, l'engueuleur patenté des
Parisiens et de leurs compagnes.
Le _Mirliton_ eut 77 numéros, et vécut du mois d'octobre 1885 au mois de
décembre 1892.
Puis ce fut cette suite, au moins comme dessins publiés:
Dans le numéro du 7 juillet 1888, à _Paris illustré_ (publication
hebdomadaire), Lautrec donne des illustrations pour un article intitulé:
_L'été à Paris_.
En 1894, premier numéro du journal _le Rire_, Lautrec dessine une
_Yvette Guilbert_, avec couleurs, au numéro du 22 décembre;--puis onze
autres dessins, la plupart également rehaussés de couleurs, à des dates
diverses jusqu'au mois d'avril 1897, moment où cesse sa collaboration.
Parmi ces dessins-là, on peut citer: _Ambroise Thomas, chef
d'orchestre_; _Ma fille_; _Au Palais de Glace_; _Redoute au
Moulin-Rouge_; _Chocolat au bar d'Achille_; _Au cirque_; etc.
En juillet 1893, Lautrec avait collaboré au _Figaro Illustré_, en
illustrant: _Les plaisirs à Paris_, texte de M. Geffroy; en juillet
1895, il illustre _Le bon Jockey_, texte de M. Romain Coolus; et, en
septembre 1895, il apporte encore des illustrations pour une autre
nouvelle de M. Romain Coolus: _La Belle et la Bête_.
Avec son ami Tristan-Bernard, il a publié un supplément au nº de janvier
1895, de _La Revue Blanche_: un _Nib_ (en argot, néant, rien!).
Tristan-Bernard a écrit le texte, et Lautrec a crayonné des
lithographies, parmi lesquelles celle-ci est très admirable: _Anna Held
au Café-concert_.
Dans le Nº de juin 1894, de la même revue, Lautrec a orné de croquis le
compte-rendu humoristique consacré par Tristan-Bernard au Salon de 1894.
En ces années 1894 et 1895, Lautrec fournit, d'ailleurs, maints dessins
pour des programmes de théâtres, pour des menus, pour des couvertures de
livres, etc.
C'est ainsi que, dans la _Revue Blanche_ du mois de mai 1895, Paul Adam
ayant consacré un article à Oscar Wilde, Lautrec a dessiné à la plume le
portrait du dramaturge anglais.
Il dessina encore le même Oscar Wilde sur la partie droite, et Romain
Coolus sur la partie gauche, d'un programme exécuté pour le théâtre de
l'OEuvre, soirée du 11 février 1896, consacré à Oscar Wilde (auteur de
la _Salomé_), et à Romain Coolus (auteur de _Raphaël_).
Enfin, terminons cette incomplète énumération de dessins publiés, par
quelques titres de dessins notoires:
_Au Café de Bordeaux, Antoine, un amer!_ _Sur les quais de Bordeaux_;
_Arrivée aux Courses_; _Etude pour «Elles»_; _Esquisse pour l'affiche de
«Babylone»_; _Course de chevaux_; _Dans les coulisses_; _Elsa, la
Viennoise_; _Une habituée de la «Souris»_; _Programme de «l'Assommoir»_;
_Messaline_; _Projet d'affiche du «Divan japonais»_; _Les frères Marco
(clowns)_; _Scène de Cirque_; _Polaire_; _Yvette Guilbert, saluant_;
etc., etc.
Dans tous ces dessins, et dans des centaines d'autres qu'il est
impossible de dénombrer, Lautrec nous offre son style, sa science de
l'expression, qu'il met en valeur par un contour frémissant, creusé,
exact. C'est toujours un miraculeux, un unique dessin! Maints dessins
d'artistes illustres paraissent froids, conventionnels, sans mouvement,
à côté de ce dessin passionné, qui déborde de vie et de volonté.
[Illustration: COUVERTURE POUR UN MONOLOGUE]
Mais si nous avons insisté sur le côté acéré, amer, de son dessin, de
son écriture, il est capable, aussi, ce complet dessinateur, de traduire
toute la grâce d'un profil d'enfant, toute la délicatesse de certaines
têtes de femmes. Il a tellement de ressources, ce dessin singulier,
qu'il peut être tour à tour cruel ou caressant, anguleux ou arrondi; il
peut flageller ou flatter, effrayer ou attirer. Même, quelquefois, ce
dessin pare de je ne sais quelle morbidesse telle tête de fille, qui, en
maison, laisse rêver sa bêtise. Mais, cependant, à tout bien considérer,
nous pensons que Lautrec a bien fait de suivre plutôt son penchant vers
l'amertume, et vers le pessimisme. Nous aimons, sans doute, les accès de
tendresse de Lautrec; et il y a maints et maints dessins faits dans
cette douceur de caractère qui sont d'une grâce heureuse; mais nous
préférons le dessin incisif, douloureux, le ravinement d'une face, une
bouche plissée, des narines ouvertes, un regard d'oiseau de proie
somnolent, un chignon en bataille;--tous les stigmates, enfin, dont il
accable le plus souvent les femmes, qui retiennent son caprice!
Pour tout résumer, nous aimons infiniment mieux Lautrec-Goya que
Lautrec-Fragonard!
AFFICHES
De l'estampe à l'affiche, ce ne fut, pour Lautrec, qu'une simple
nouvelle curiosité.
Dès l'année 1892, il envoya, au Salon des Indépendants, le second état
de l'_Affiche pour le Moulin-Rouge_.
Tout de suite, il vit l'affiche par des à-plats, violents mais peu
compliqués. Le trait généralement en vert. Le fond blanc du papier. Une
tonalité bleue, jaune, rouge ou noire.
Parmi ses affiches les plus connues, on peut citer:
L'_Affiche du Moulin-Rouge_. (La Goulue dansant, et, au premier plan,
Valentin, de profil);
_Le Pendu_;
_Le Divan japonais_ (75, rue des Martyrs. Jane Avril, de profil,
assise; et, derrière elle, un type d'anglais);
_Reine de joie_ (pour l'annonce d'un livre de Victor Joze, de son vrai
nom: Victor Dobrski);
_Aristide Bruant aux Ambassadeurs_;
_Jane Avril au Jardin de Paris_;
_Caudieux_;
_Bruant au Mirliton_;
_Babylone d'Allemagne_, par Victor Joze;
_La Revue Blanche_ (bi-mensuelle, 1, rue Laffitte);
_La chaîne Simpson_ (réclame pour une chaîne de bicyclette); etc., etc.