Le Cirque! C'est-à-dire toute la fantaisie acrobatique, les écuyers, les

écuyères, les clowns, les trapézistes, les barristes, les sauteurs, les

équilibristes et les dresseurs de phoques, les jongleurs et les avaleurs

de sabres!

Le Cirque! C'est-à-dire les chevaux dressés, le jockey du Derby, la

voltige indienne aux sauts d'obstacles, _the wentworth trio in a novel

equestrian act_; le Cirque, l'auto-bolide et le bilboquet humain, _the

sensation of all sensations_, par _the fearless young and fascinating

Parisian_, Mauricia de Thiers; le Cirque, les jeux icariens et

l'empereur de la magie, Captain Breydson _perillous trapezist

equilibrist act_ et _The Arizona's tomahawk's jugglers_!

Quand on aime le Cirque, j'entends le véritable Cirque populaire, le

Cirque où du vrai peuple est sensible à la force, à l'adresse, et

acclame et tempête; le véritable Cirque, où de la musique, et quelle

musique! ronronne ou fracasse ou susurre ou endort; le véritable Cirque

où se perpétuent d'ancestrales et puériles traditions; le véritable

Cirque où tout est pailleté, en oripeaux, en franges fanées d'or ou

d'argent; où tout est clinquant, bariolé et vif! Ah! quand on aime ce

Cirque-là, on frémit en entrant, en respirant l'odeur des écuries; et

l'on attend les rires, ces tempêtes de rires qui dégringolent des

gradins et qui s'écrasent au milieu de la piste!

Lautrec, qui chérissait le Cirque, à pleine joie, représenta les clowns,

les acrobates, les dresseurs de chiens et les écuyers; et une toile

qui le «situa» tout de suite, ce fut l'_Ecuyère au Cirque Fernando_,

placée longtemps, se rappelle-t-on, à l'entrée du Moulin-Rouge, et que

je retrouvai plus tard chez Jean Oller. Ah! la merveilleuse toile, si

singulière, si unique, si imprévue, qu'elle m'arracha un cri de stupeur

quand je la vis pour la première fois! C'était un gros cheval de piste

dessiné d'une splendide façon; et, sur sa croupe, se tenait assise une

écuyère avec une si étonnante face; tandis que, au milieu du tapis,

l'écuyer, à visage de crapaud, s'arquait et déroulait sa chambrière. Et

les blancs et les roses et le noir de l'habit jouaient là-dedans, la

piste non recouverte, la toile apparente. Une oeuvre tout de suite si

invue, si anormale presque; comme d'un peintre venu on ne savait

d'où;--un dessin si excentrique, et qui devait, par la suite, moins

peut-être nous troubler, mais nous ravir toujours par sa fascinante

personnalité, par son inégalable puissance!

[Illustration: JANE AVRIL

PHOTO DRUET]

Quand Lautrec fut à Saint-James, il se ressouvint du Cirque qu'il avait

tant aimé; et, là, sans modèles, il crayonna une suite d'une vingtaine

de dessins, uniquement consacrés aux gens de Cirque, et que Manzi édita

sous ce titre: _Au Cirque_.

Dessins d'une exagération caractéristique, d'une troublante déformation,

d'un imprévu si drolatique, qui, cependant, ne fait jamais rire. Et vous

voilà revenus ici, dans cette série de planches, les clowns et les

écuyères, les chiens savants et les danseuses. Et je revois, chaque fois

que je regarde ces dessins, tous vos gestes adroits, toutes vos

cocasseries, ô clowns; tout votre maniérisme, ô écuyères de haute école;

et je vous retrouve aussi, vous, ô clownesses fantaisistes, clownesses

presque de bal masqué, avec vos gamineries d'enfant vicieux et vos mines

de chattes guindées!

Foottit, ce clown génial, Foottit surtout, émerveilla Lautrec. Il le

suivit partout. Et lui, Foottit et Chocolat, ils devinrent les tenaces

clients du bar Achille, jusqu'au moment de la définitive fermeture de ce

réjouissant assommoir. Ils dégustaient tous trois tous les short-drinks,

tous les gin-wiskies, tous les gobblers et punchs de la maison; puis on

se donnait rendez-vous au cirque de la rue Saint-Honoré;--après quoi,

ils se rassemblaient encore, Lautrec, Foottit et Chocolat, pour regagner

le bar délectable.

Lautrec notait rarement des croquis autour de la piste. Quelques tics de

son ami Foottit, et c'était tout. Sa mémoire lui suffisait; elle

collectionnait une copieuse moisson de gestes, de bonds et d'aspects

plastiques.

Il était transporté par les pantomimes et les brefs scénarios que

Foottit jouait avec Chocolat; et il déclarait, avec tant de vérité, que

cela, c'était autrement intéressant que toutes les pièces de théâtre.

Lautrec a représenté Foottit comme un gros rat éveillé, gambadeur et

rusé, en perpétuelle recherche de drôleries. Il l'a dessiné

d'inoubliable façon; et, de Chocolat, il a fait un nègre hilarant,

tenant du singe, un nègre singulièrement excité et folâtre.

Tous les dessins consacrés au Cirque purent bien être réalisés de

mémoire, à Saint-James; Lautrec les avait tellement gravés dans le

cerveau, tous les chevaux, tous les chiens, tous les personnages,

petits ou grands, qui animent de joie une piste. Presque

automatiquement, il a exécuté tous ces dessins-là; et, presque

automatiquement, aussi, il a trouvé pour eux les mises en pages les plus

définitives et les plus rares. Considérez attentivement tous ces dessins

d'un «malade»; et vous serez surpris de leur expressive étrangeté et de

leur parfaite variété. Il y a là quelque chose de solide et

d'inexplicable qui peut dérouter singulièrement les psychiâtres. Cette

sagesse, cette parfaite mise au point esthétique, cela, en effet, vous

alarme, comme cela vous trouble aussi chez un Van Gogh,--et, en ce

moment même, chez Maurice Utrillo. En confrontation des prouesses

picturales de ces trois merveilleux artistes, «touchés» cérébralement,

les oeuvres des peintres dits raisonnables ne sont que sottises et

écoeurantes banalités! Le génie alors est-il donc, vraiment, en somme,

l'apanage de ceux que les psychiâtres appellent, en leur barbare

langage, des «dégénérés supérieurs?»

AU THÉÂTRE

Tout le cortège des acteurs et des actrices, tout le chariot de Thespis,

défila aussi devant Lautrec.

Les pièces dites de théâtre l'ennuyaient lourdement; mais il

s'intéressait aux physionomies et aux tics des acteurs et de leurs

compagnes.

C'est surtout à propos de ses lithographies que nous aurons à citer les

noms de tous ceux et de toutes celles qu'il dessina.

Il les obtint tous «ressemblants», avec une liberté et une réussite

saisissantes, d'après des croquis expédiés dans les coulisses ou dans

les loges.

Il était curieux à voir, balafrant son papier, le zébrant, le couturant,

piquant de bleu un oeil, griffant de rouge une bouche, accents

seulement pour la mémoire, et qui devenaient ensuite bien autrement

intenses, quand il cherchait l'ensemble.

Et quelle autre longue suite d'exacts portraits! Nous avouons bien vite,

toutefois, que la plupart des acteurs et actrices ainsi choisis

n'appréciaient guère leur bonne fortune. Ils nous viennent en nombre

sous la plume les noms des comédiens et des tragédiens qui méprisaient

Lautrec. Ah! le physique du peintre entre en ligne de compte dans

l'estime de ces gens-là! Et Lautrec n'était même pas, au surplus, un

peintre officiel et décoré!

Les photographies les plus retouchées, les plus rajeunies surtout--les

fossiles ont horreur du vrai!--, sont si loin du verdict affirmé par le

dessin de Lautrec. Sévère constat! mais était-ce sa faute à lui si des

acteurs et des actrices pouvaient, et peuvent encore, hélas! jouer sans

être sifflés, jusqu'aux bégaiements de la seconde enfance?

Heureux âge! Mais plus vif plaisir de Lautrec quand il les crucifiait,

tous ces radoteurs!

Il eut, pourtant, des préférés et des préférées. Il représenta souvent

Mme Sarah Bernhardt, Guy et Méaly, Réjane et Brasseur, Antoine et Judic,

Lavallière et Baron, Mmes Caron et Bartet; ceux-là et celles-là, il les

acceptait, et il les dessina avec un vif contentement.

Mais sa plus tenace passion, peut-être, ce fut Mlle Marcelle Lender,

divette au théâtre des Variétés, et qu'il dessina tant de fois, avant

que de peindre d'après elle cette toile souveraine: _Marcelle Lender

dansant le pas du boléro, de Chilpéric_.

Oui, je sais, Lautrec, avec sa voix très perçante, assommait les gens;

et il se faisait souvent expulser des coulisses. Mais peut-on penser

que, par la suite, on osa traiter ainsi le peintre qui avait réalisé

cette merveille picturale?

Et pourquoi, surtout, tous ces acteurs et toutes ces actrices n'ont pas

possédé ou gardé leur portrait peint par Lautrec?

Mademoiselle Lender, comment, vous, par exemple, n'avez-vous pas chez

vous, je n'ose pas écrire dans votre coeur, l'extraordinaire toile que

je viens de citer, et qui vous représente si racée, si ployante, si

souple, et si orgueilleuse devant le sourire béat de votre ami Brasseur?

Ne saviez-vous donc pas que jamais, dans ce genre, on n'exécuta une

toile plus glorieuse? O la coupable indifférence! Et bien plus coupable

encore, l'indifférence de la Société des Amis du Louvre! Car, sait-on où

ira, à la mort de M. Maurice Joyant, qui le possède, ce chef-d'oeuvre?

Peu importe, peut-être, d'ailleurs; car, là où il se trouvera, il

figurera comme l'une des plus miraculeuses réussites de la peinture

française de tous les temps!

Lautrec, aussi, représenta l'amusante, l'inoubliable Judic, dans sa

loge; l'acteur Samary, de la Comédie-Française, dans le rôle de Raoul de

Vaubert, de _Mademoiselle de la Seiglière_; M. Lucien Guitry et Mme

Jeanne Granier, dans _Amants_; Le Bargy et Marthe Brandès, etc., etc.

En 1900, de passage à Bordeaux, il peignit deux importantes toiles et de

nombreuses études, d'après l'opéra d'Isidore de Lara: _Messaline_,

représenté au Grand-Théâtre.

Lautrec aima enfin les danseuses de ballets; et M. Pierre Decourcelle,

dans sa rare collection, possède, par Lautrec, le portrait de l'une de

ces danseuses, devant un portant, qui est bien une prestigieuse et

incomparable toile.

[Illustration: ALFRED LA GUIGNE

PHOTO DRUET]

Quelle distinction, bien que le visage soit encore agressif! Quel dessin

vivant, merveilleux! et combien, ici, Lautrec l'emporte une fois de plus

sur Degas, qui, pourtant, accusa souvent Lautrec de le plagier; Degas,

avec son dessin figé, conventionnel; Lautrec si animé, si exubérant, et

si pénétrant, d'une presque insolence despotique!

Je sais, je sais: toutes ces oeuvres sont considérées même actuellement

comme des «caricatures» par ceux des gens de théâtre qui furent

portraiturés, les gens du moins que la Parque coupable n'a pas encore

saisis! Certainement, par exemple, Mlle Brandès et M. Le Bargy n'ont

aucune autre opinion, s'il leur arrive de revoir--ce dont je doute!--le

dessin qui les représente, elle, vipérine, et lui, trop jeunet. Et,

cependant, ne sont-ils pas rehaussés ainsi, «augmentés», en quelque

sorte, par Lautrec, tous et toutes? Mieux même: ne devraient-ils pas

être tout à fait comme cela, pour se parer véritablement d'une réelle

personnalité?

Mais voilà, en ce triste temps, il faut tout sacrifier au cahotant

chariot de Thespis, surtout le génie!--et M. Brisgand, par ses sottises,

opère mieux!

AU CAFÉ-CONCERT

Ce milieu, le Café-Concert, avec son amas de bizarres trognes, de

bohèmes, d'excentriques de tous ordres, de déchets d'humanité, gueulant

ou susurrant des chansons bêtes; ces hommes et ces femmes, ces

orchestres de ravageurs, ces beuglants et ces niais Eldorados;--tout ce

milieu devait aussi enchanter Lautrec; et, en effet, il l'enchanta.

C'était, d'ailleurs, le moment d'apothéose du Café-Concert. Partout les

gommeuses, les gambilleurs, les chanteuses à voix, les excentriques, les

diseuses et les ténorinos, sévissaient. On restait sous le coup des

fortes émotions chauffées par Thérésa; et les vieux hommes radotaient,

avec des larmes, les chansons de Béranger, de Dupont et de Nadaud. Il y

avait, par cela même, le café-concert avec ses sottises nouvelles, et

l'autre chantant ou Caveau, où l'on hospitalisait les chansons de Paul

Delmet et de Maurice Vaucaire. Dans ce temps-là, pas de revues, pas de

bas vaudevilles sur ces petites scènes, où, de huit heures à minuit,

défilaient toutes les chanteuses et tous les chanteurs des cinq parties

du Monde. Le Caveau pleurait boulevard de Sébastopol; le concert des

Décadents flonflonnait rue Fontaine; et Lautrec ne quittait, que pour

aller au Moulin, ce dernier café-concert, tapageur et pittoresque. Mais

la Duclerc, la reine du lieu, l'inquiétait par sa face ravagée; et il

n'osait pas la représenter, la dessiner telle qu'il la voyait, cruelle

et de sang atrocement brûlé!

Puis, le printemps revenait; et Lautrec s'en allait revoir, dans

l'avenue des Champs-Elysées, les trois magnifiques cafés-concerts qui,

alors, en plein air, lançaient aux étoiles les couplets amoureux ou

pleurards, sentimentaux ou revanchards, humanitaires ou satiriques, que

faisaient écrire, dans les prisons, les entrepreneurs-chansonniers,--ou

que commettaient eux-mêmes, sans gloire, les Maurice Donnay et les

Bruant.

C'étaient, ces trois cafés-concerts: _les Ambassadeurs_, _l'Alcazar_ et

_l'Horloge_. Ce dernier devait, plus tard, être remplacé par le _Jardin

de Paris_,--lequel vient de disparaître à son tour.

Comme elles réapparaissaient chaque fois charmantes ces joyeuses

bâtisses, à l'air d'établissements de bains très calmes et très roses!

Paulus, Caudieux, Kam-Hill et tant d'autres, à ce moment-là, au temps de

Lautrec, y chantaient tour à tour. Paulus, le roi de la chanson, de la

chanson remuante, agitée, gambillarde! Paulus, qui était la troisième

personne de cette trinité glorieuse: le général Boulanger, Géraudel et

lui-même, Paulus! Paulus, qui avait incarné en lui l'âme de la Patrie;

et qui, aux accents de plus de deux millions de voix françaises, tous

les soirs, dans un café-concert, entraînait, vers l'Arc-de-Triomphe, le

père la Victoire et les pioupious d'Auvergne!...

Mais c'était, aussi, la pleine floraison des _Ta-ra-ra-boum-di-hé_ et

des frêles niaiseries que chantait plus anémiquement Miss May Belfort,

qualifiée sur le programme: artiste lyrique anglaise; et, pourtant,

elle alluma tout de suite Lautrec.

Après tout, cette bêlante brebis en valait la peine. Elle était si

cocassement puérile, costumée en baby, avec des boucles déroulées sur

ses épaules. Elle miaulait, tenant un chat noir entre ses bras ou n'en

tenant point; et, en choeur, aux Décadents, on hurlait le refrain de ses

couplets, tandis qu'elle se redressait toujours roide, et comme en bois.

Lautrec dessina et peignit souvent cette poupée venue de l'orageuse

Irlande. C'était la folie du jour, ces chanteuses ou ces danseuses

anglaises: une miss Cécy Loftus ou une miss Ida Heath. On les retrouvait

partout; et, cependant, avouons, sans être nationaliste, que la

française Duclerc, la fameuse Duclerc, à la fin tragique, avait un autre

accent! Ah! celle-là, cette terrible chanteuse minée par la phtisie, sa

fin dans un bar, sa rage de danse folle, qui nous secoue encore quand

nous évoquons l'écroulement brusque de cette femelle vidée!

Mais, de toutes ces danseuses et diseuses, celle que Lautrec,

irrésistiblement, préféra, ce fut Yvette Guilbert.

Il lui consacra les planches de deux albums: une édition française,

éditée par Marty, avec notice de M. Geffroy; et une édition anglaise,

éditée par Bliss et Sands, à Londres, en 1898, avec un texte de M.

Arthur Byl.

Ces lithographies sont depuis longtemps légendaires, il est donc vain de

les décrire; mais on peut bien répéter que personne ne représenta avec

une expression plus forte et plus significative le profil et la face de

Mlle Guilbert.

Lautrec connut la diseuse alors qu'elle habitait avenue de Villiers; et,

sur le champ, s'enthousiasmant, il voulut la représenter en Diane

antique! Heureusement elle se mit à rire, et jura que la «caricature»

seule pouvait donner d'elle une image fidèle. Surprenant propos! Mais

Mlle Guilbert était si jeune!

Lautrec suivit son modèle à la Scala, aux Ambassadeurs, dans sa loge,

sur la scène, dans les coulisses; et il multiplia d'après elle les

dessins, s'en tenant pourtant à des lithographies, n'ayant qu'une seule

fois choisi une autre matière: une céramique qu'il exposa à Londres,

avec une série de lithographies.

Il illustra également quelques-uns des monologues que disait, de sa voix

traînarde et acide, Mlle Guilbert: _Le jeune homme triste_; _Les vieux

messieurs_; _Eros vanné_; etc...;--mais il ne laissa pas d'elle un grand

portrait peint, alors qu'il peignit si souvent la Goulue et la Mélinite.

Et Dieu sait, pourtant, si Mlle Guilbert tenait une place au

café-concert! mais, bien entendu, on jugeait à rebours la personnalité

qu'elle y apportait. «Quand je pense, me disait-elle, un jour, que les

Parisiens me croient la joyeuse interprète des vices modernes, alors que

j'en suis la mère Fouettard!»

Mais Lautrec, comme tous les Parisiens, ne se souciait ni de morale ni

de tout autre but. Il se contentait de se passionner pour le

café-concert; et cela lui suffisait.

Aussi, avec H.-G. Ibels, il lithographia encore les planches de tout un

album consacré au Café-Concert. Avec un texte très complet et très

brillant de M. Georges Montorgueil, cet album fut édité par «l'Estampe

originale».

[Illustration: MAY BELFORT

PHOTO DRUET]

Voici de nouveaux et rares dessins au propre compte de Lautrec! Toujours

des Yvette Guilbert, naturellement: puis un profil malicieux, aigu, de

Judic; Abdala, aux longs bras, au ventre bombé; Jane Avril, papillon

tourbillonnant; Edmée Lescot, à la croupe jaillissante; Mary Hamilton,

poupon et soireux; Bruant, hautain, froid; Caudieux, marié bondissant;

Paula Brébion, chipie et plantureuse; la Loïe Fuller, flamme et

feu-follet; et, couronnant le tout, le pif rouge d'un chanteur

américain!

En parlant des lithographies de Lautrec, j'aurai à citer bien d'autres

divettes. Je mentionne seulement ici, pour mémoire, ces trois autres

oeuvres si curieuses venues du Café-Concert: _Chanteuse anglaise_, _au

Star du Havre_; _Miss Bedson_ et _May Milton_.

Avec quel esprit renouvelé, il a dessiné et peint ces filles! Ah!

certes, dès que Lautrec touchait à la femme affranchie, à la femme hors

du foyer, je veux dire à la bête fendue, prête à tous les déshonneurs et

à toutes les hontes, vraiment, il restait inimitable! Huysmans a écrit

une lyrique page sur les femmes au tub peintes par Degas; mais comment,

comment, lui, devenu un misogyne féroce, n'a-t-il pas bondi sur l'oeuvre

de Lautrec pour la fouailler, pour la ravager, pour la massacrer, la

femelle aux cent besoins? Comment n'a-t-il pas vu dans l'oeuvre de

Lautrec un autre apport tout de même que l'apport de Degas, qui se

contenta, en somme, de laides faces et de ballonnantes croupes?

Crapaudes engraissées, mais crapaudes néanmoins, rien de plus! alors

que, lui, Lautrec, n'a-t-il pas faisandé, pourri la femelle? N'en a-t-il

pas fait le simple sac de pus vomi par le terrible moine Odon de Cluny?

Sac d'excréments, même pas! Sac de pus, j'y reviens; fumier charriant

tous les fétides filaments de l'avarie! Ensuite, est-ce que, sous ces

faces blanches, vertes, avivées de rouge,--sous ces poitrines blètes, il

n'y a pas, par l'apport de Lautrec, un autre et plus terrible

réquisitoire contre la salauderie des désirs et l'ignominie des ruts?...

Oui, qui peut de nouveau regarder une fille peinte par Lautrec sans

frémir, sans apercevoir tous les ulcères, tous les chancres, toutes les

ravageuses terreurs du musée Dupuytren, cette géhenne effroyable et

subie de la chair? Pour moi, je me souviens, avec quel frisson! d'avoir

vu chez M. Théodore Duret, cette May Milton, à la face engraissée, à la

mâchoire lourde, de couleur jaune-blanche, comme retenant sous une

enveloppe-vessie un magma de pus tourné au jaune et au blanc-vert. Ce

tableau est une hideuse épouvante. Cette bouche frottée de rouge, elle

tombe, elle s'ouvre comme une vulve; elle n'a pas plus de défense, elle

n'a pas plus de fermeté; elle s'ouvre, elle laissera tout entrer! Et le

peintre qui a peint cette redoutable image, aimait les femmes. Quel

confondant sadisme!... ou est-ce une sorte de prêche pour les autres

hommes?... Singulier problème!

LES COURSES

Les chevaux, les courses de chevaux aussi ne manquèrent point de retenir

Lautrec.

Que de simples et jolis dessins, aquarelles ou peintures, il conçut,

tout de suite, à la manière anglaise, comme prétexte!--; à sa manière à

lui, comme exécution!

Ainsi, ce bref tableau:

La plaine est rase; une colline bleue borde l'horizon; et, dans un coin,

des bouquets d'arbres, précédés de barrières blanches, composent un

décor plaisant. Le cavalier s'en va au trot gaillard de son cheval; son

chien le suit, en tirant la langue; et le bonhomme est tout vermeil, en

bon état, vante à coup sûr la sérieuse utilité de l'exercice en plein

air. Le ciel, lui-même, est familier; nul nuage romantique, un friselis

de laine dans un ciel tendre; et Lautrec complique de variété seulement

son cheval dans la classe des hacks et hackneys, des trotters et

double-horses, des galloways et des ponies.

D'autres fois, ainsi que nous l'avons dit au chapitre: _Filles_, il

place un attelage en tandem, au bord de la mer. Un tonneau, un voile qui

flotte au vent; et, escortant la jeune femme qui conduit, un fox-terrier

galope en bondissant.

Que d'éventails Lautrec exécuta dans cet ordre d'idées-là!

Les jockeys, à pied ou à cheval, les lads, les entraîneurs et les

paddocks, figurent nombreux aussi dans son oeuvre. Et comment en eût-il

été autrement pour ce peintre curieux, tellement épris de vie moderne?

Les Courses, d'ailleurs! Les chevaux, les femmes!

Sous couleur d'amélioration de la race chevaline, ne donne-t-on pas, aux

Courses, les plus exquis rendez-vous de femmes parées dans un décor de

luxe, dans un infini boulingrin émaillé çà et là de somptueuses fleurs?

Et la vue n'en est-elle pas exquise, alors qu'elles sont toutes là, les

filles, à la parade, dans la joie de vivre, assistant à une des fêtes du

turf?

Oui, elles sont joyeuses, et leur joie resplendit dans leurs yeux, dans

le joli mouvement de leurs bras enveloppeurs et de leurs grâces frêles;

elles sont superbes aussi sous l'architecture fastueuse du chapeau,

toutes jaillies en sveltes lignes de la gaine des jupes et de la sangle

du corset. Le bouquet est verni, lustré, plus captivant que rien qui

soit au monde, alors qu'il se déroule tant d'idées de bonheur, d'amour

de soi-même, d'orgueil de plaire et de triomphe, sur ces visages de

filles érigées toutes droites, ou assises sur des chaises, comme sur des

socles.

Certes, ici, encore, un décor est tout fait. Cela se compose, tout de

suite, ce fond de panaches à l'horizon, cette colline d'arbres et de

villas, ces tribunes fleuries ayant un caractère de constructions

exotiques, et ce tapis de la pelouse, large, immense, piqué de barrières

et de betting-pots.

Et le décor est frais, attirant sous le ciel bleu et mauve des pleins

jours d'été. Pour peindre cela, il faut le rendre en quelques points

essentiels. C'est, en effet, tout d'une venue, quand on cherche

seulement l'arabesque. Les chevaux eux-mêmes se prêtent merveilleusement

à ces schémas. Ils sont tout en jambes et en encolures longues. Mais il

y a des déformations de génie à inventer pour exprimer des attitudes

vraies, pour peindre le pas rythmique ou le galop coulant et près de

terre de ces chevaux, qui somnolent et se bercent, au contraire, quand

ils sont sur les routes.

Et leurs cavaliers, faire comprendre les longs apprentissages, les

labeurs de l'art équestre, c'est rude. Le visage, ici, n'est pas tout;

les bras et les jambes et le torse et tout, tout cela a trop travaillé,

a été trop violenté, a trop peiné pour qu'on n'étudie pas, à s'y abîmer

de longues heures, le caractère des déformations fatales, dans un corps

d'anglo-saxon, rompu déjà, pourtant, à toutes les périlleuses aventures

des sports.

Et il y a encore autre chose. Car il faut trouver l'atmosphère morale de

tous ces gens: mercantis heureux, hommes politiques et escarpes,

bookmakers et propriétaires, filles et jockeys. Il faut peindre des âmes

vigoureuses du lucre sur des visages rudes ou fragiles, des attitudes

exactes de groupes; ne pas verser dans l'anecdote des courtauds de

boutique aventurés ici ou des petites gens qui risquent de maigres

enjeux.

Lautrec; ou, Quinze ans de mœurs Parisiennes, 1885-1900 · 第 5 / 7 段