pas pour se retirer dans un couvent, mais dans une baraque foraine, en
l'année 1895, Lautrec exécutera pour son idole deux vastes toiles, dont
l'une représentera _les Almées ou la Danse mauresque_; c'est-à-dire
Félix Fénéon, avec un complet à carreaux et un petit chapeau Dranem,
MM. Tapié de Celeyran, Maurice Guibert et, au-dessus d'eux, Sescau le
photographe devenu pianiste; et tous regarderont la Goulue qui lève la
jambe, cependant que derrière elle, une almée frotte un tambourin, à
côté d'un nègre à turban qui, lui, tapote une peau d'âne. Et, de son
côté, la seconde toile mettra, elle, en scène, une danseuse au chignon
relevé, faisant son apprentissage au Moulin, et conduite par un hilarant
et prestigieux Valentin.
Les faces ici sont encore aiguisées, et tellement poussées à l'extrême
limite du caractère, que l'on peut déjà se demander si Lautrec ainsi se
vengeait de sa propre laideur, ou s'il avait plus simplement un
frénétique amour du caractère? Ce que Degas avait lui-même exprimé en
donnant de tels laids visages à ses danseuses, que, pendant longtemps,
on crut à Paris, que le peintre Zandomeneghi les retouchait, les faisait
plus avenantes, moins salopées, pour les vendre, au compte d'un
important marchand, en Amérique!
Ah! certes, la constante recherche du caractère, de l'expression, et ce
qui s'ensuit, de l'exagération, ce sera, c'est déjà le but, le seul but
de Lautrec. Il ne se venge pas de sa propre difformité; mais il
intensifie les stigmates de la faune humaine; il est une sorte de
tortionnaire qui creuse et ravine les faces, non point pour les montrer
plus odieuses, mais plus expressives, plus étranges, plus rares, plus
neuves. Et cela, cette chose qui s'indiquait dès l'atelier Cormon, ne
fera que croître et s'épanouir, que dis-je! cela est tout à fait
manifeste et aveuglant dans ses magnifiques représentations de la
Goulue!
Lautrec dessina et peignit quelques tableaux consacrés au Moulin de la
Galette. Mais ce fut par hasard. Ce bal ne fut point pour lui un lieu
d'élection. C'était trop un déchet, une basse-fosse de la Danse.
C'est là, toutefois, qu'il représenta, au bar, _Alfred la Guigne_,
d'après un personnage d'un roman de son ami Oscar Méténier. C'est un
superbe carton, représentant un portrait de souteneur jeune, coiffé d'un
melon et qui se tient debout devant un zinc, où se trouvent une vieille
gousse et une fille plus jeune qui se détourne.
Lautrec, maintes fois, aussi, peignit des aspects de Jane Avril. Il la
représenta dansant, ou à la ville, avec son air qu'elle prenait alors
d'institutrice anglaise raidie d'alcool.
Et combien d'autres scènes de bal Lautrec peignit, en une diversité
certaine, mais toujours d'après des spectacles vus, d'après des croquis
exacts. Aucune fantaisie n'apparaissait jamais. Lautrec n'aurait pas
voulu peindre ce qu'il n'avait pas observé, ce qu'il n'avait pas, je le
répète, _vu_, et _vu_ comme cela s'entend, avec une décisive conscience,
avec un excessif amour de la vérité. Et il ne peignait encore que ce
qu'il voyait souvent. Une fois, entre autres, il choisit ce prétexte
d'une _Table au Moulin-Rouge_, pour représenter, autour de cette table,
ses amis qu'il connaissait bien: MM. Tapié de Celeyran, Maurice Guibert,
Sescau, la Macarona, la Goulue, et lui-même, Lautrec.
Aussi, la plupart de ses oeuvres peintes contiennent d'admirables
vérités. Ces oeuvres étaient peintes ordinairement sur du carton; il
trouvait que cette matière servait bien ses besoins renouvelés
d'esquisses fortement dessinées et hachurées.
A l'essence, il traçait ses paraphes avec une extraordinaire certitude;
et cela, cette écriture, quand Lautrec emploiera la toile, il la chérira
de même, pour inscrire, avec son métier de juge d'instruction, fait de
tailles et de hachures, les plus significatifs et les plus éloquents des
verdicts.
FILLES
Puisque Lautrec voyait beaucoup de filles de maisons danser au Moulin,
il était tout indiqué qu'il allât un jour les voir chez elles, pour y
retourner jusqu'à la fin de sa vie.
Qu'y a-t-il de plus naturel? Des gens, tous les jours, hantent les
coulisses et les promenoirs de music-halls, les cabinets de certains
directeurs de théâtres, les restaurants où l'on soupe, les salons de
couturiers, tous ces milieux de passe, enfin, où l'on rencontre des
femmes du «meilleur monde»; et ces gens-là font cela uniquement pour le
motif que vous savez; tandis que Lautrec voulait d'abord observer, puis
travailler.
Dans ce nouveau milieu, il fit de nombreux tableaux: _Le Couple_; _les
deux Amies_; _l'Attente_; _la Tresse_; _la Toilette_; _Femmes au
repos_; _Au réfectoire_, etc., etc., toute une suite qui est pour
longtemps d'une éloquence et d'une signification sans pareilles. Toute
une suite où rien n'est sacrifié à l'anecdote, à la sensiblerie, à
l'obscénité ou à la blague. Ce sont les multiples sujets, qu'offre un
bétail pensif ou agité, morne ou apaisé. Si, parfois, Lautrec fait
songer par le sujet à un maître, mais avec moins de spiritualité, c'est
à Baudelaire, à ses femmes damnées, à tout ce troupeau que le poète a
ployé sous le suaire des plus terribles châtiments. Mais Lautrec a vu,
le plus souvent, la fille prostrée, en attente d'homme, jouant aux
cartes pour se distraire, tordant ses cheveux, lisant la lettre d'un
amant, ou s'apprêtant, se lissant la face, se noircissant les sourcils,
recrépissant ses rides, examinant son ventre, ce champ de bataille,
redressant ses tétons pris trop aisément à poignées et qui s'obstinent à
retomber ainsi que des outres vides. Et, impitoyable, il a vu ces
femmes-là, au fond, douloureuses comme lui, ayant comme lui quelque
chose à tuer dans la vie, et si tristes, si tristes qu'elles ne rient
vraiment que lorsqu'elles sont soûles! Et, pour elles aussi, c'est son
incisif métier de peintre qui revient; métier de hachures toujours,
dures ou souples, directes, ardentes, en traits de pinceau, dans une
couleur générale où les verts, les roses, les bleus et les violets
dominent. Et peintures réalisées tantôt sur de la toile, tantôt sur un
panneau de bois, tantôt encore sur un carton. Mais, qu'elles soient, ces
filles, sur l'une ou l'autre de ces choses, elles sont toujours les
soeurs angoissées du peintre. Ah! si l'on a envie d'elles, après les
avoir regardées à travers Lautrec, c'est qu'on a le coeur robuste et
toute sensibilité abolie. Voilà des effigies à placer dans les couvents.
Lautrec représente la prostitution telle qu'une effroyable torture; et
tous les métiers, certes, lui sont préférables!
[Illustration: FILLE
PHOTO DRUET]
Ici, de nouveau, il ne se vengeait pas. Parce qu'il sentait la vie
misérable, il faisait de ces filles de misérables créatures. Certes,
Fragonard sera pendant longtemps préféré à Lautrec; le savoureux
_Frago_, comme ils disent, les amateurs. Il a peint, lui, Lautrec, de si
pauvres laides gotons!
A propos d'elles, souvent des gens bien intentionnés ont comparé
Lautrec à Guys et à Rops. A Degas, peut-être! Mais que viennent faire
ici le preste dessinateur du second Empire et le prétentieux Gaudissart
qui ravala la luxure à une entreprise de ruts insuffisants?
Guys a dessiné et aquarellé, j'en conviens, de savoureuses vignettes; il
a, dans le monde de son temps, promené sa fantaisie éveillée; il a
dessiné des voitures, des officiers, des chevaux, des lorettes, des
filles de maisons, des turqueries, des soldats et des matelots; et il
les a tous représentés d'un trait cursif, éloquent comme le trait d'une
belle écriture; mais, il le faut bien dire, il s'est tenu, en somme, à
une arabesque connue, à une sorte de paraphe bien en main, bien dans sa
main à lui;--et qui lui permettait, par exemple, de tracer d'un coup la
tête de l'Empereur Napoléon III ou celle d'un cent-gardes. Il a, enfin,
spécialement, pour toutes les femmes, indiqué de la même manière les
boucles des cheveux, la forme du front, du menton, le globe des yeux, le
galbe des épaules et l'écrasement de la jupe crinoline; mais c'est tout,
c'est tout, et si neuf, si amusant que cela soit, c'est tout,--et ce
n'est peut-être pas assez!
Quant à Rops, il a bien été, lui, le plus banal, le plus bêta, le plus
usé, le plus rabâcheur des pornographes. Il ne faut tout de même pas que
sa mémoire se glorifie des pages de Huÿsmans à elle consacrées, parce
que ce maître a trouvé là matière à un extraordinaire lyrisme! Non!
Rops, justement déboulonné, ce n'est plus que Joseph Prud'homme aux
nuits tourmentées, aux salacités médiocres, aux ruts mesurés. Les
collégiens eux-mêmes veulent une plus complète vérité, et ne rêvent
point à ces histoires de faunes et de nymphes montrant leurs derrières
et leurs devants, même à l'état de colossale chaleur!
Que cela ait duré un temps, je le conçois. L'homme s'ennuie, et il a
besoin de se prouver qu'il est capable d'exécuter et d'aimer les pires
sottises et les plus niaises obscénités.
Avec Lautrec, au moins, c'est le vrai retour à la vérité; c'est enfin la
vie en maison close, telle qu'elle est! Les femmes s'y ennuient, presque
toujours; elles attendent donc résignées; et, quand vient l'homme, elles
sont prises comme des femelles, rien de plus. Et ce bétail au repos,
que voulez-vous qu'il fasse? Il fait ce que Lautrec lui fait justement
faire: il attend, soumis, prostré; et, pendant longtemps, ce sera là, la
seule, la seule vérité!
Sans doute, on entreprendra de nouveau de représenter la femme en
maison; mais, dans l'oeuvre de Lautrec, voilà, assurément, avec les
portraits dont nous parlerons plus loin, voilà la chose la plus durable.
Pour longtemps, ce sera ainsi. Lautrec a marqué d'éternité cette partie
de son oeuvre. C'est un ensemble qui ne vieillira pas, tant que l'homme
sera obligé d'aller dans un endroit clos pour y trouver la femelle que
la nature a placée là, pour la principale de ses fins!
Sans doute, encore, ici, Lautrec a représenté de laides faces, des yeux
flagellés, des mentons en galoches, des nez aplatis ou secs, des bouches
surtout comme des trous d'immondices. Et ces peaux sentent les lavages
qui décrassent; le corps, dans des camisoles lâches, s'abandonne et
s'affaisse; ces cheveux sont tordus en crins de cheval ou relevés en
bonnets de brioches; et l'on frémit, certes, devant ces visages qui
évoquent les bêtes puantes ou les visqueux poissons des marécages!...
Oui, certainement, je sais, il y a aussi les poupées des maisons chères;
les salopes préparées par un Belge pour quelque «concours des plus
belles femmes de France»; il y a les «bonbonnières et les sucrées»!
Mais, pourtant, est-ce que tout cela ne vous apporte pas du dégoût quand
même à penser qu'un homme, le premier venu, va s'abattre sur ces ventres
préparés, que dis-je, élargis, suintants? Vous voyez donc bien que
Lautrec a eu raison de traiter tout cela comme du bétail, comme de la
chair pour coïts; et encore il a fait cela, lui, avec quelle distinction
et avec quelle noblesse!
Les «bonbonnières» et les «sucrées»! C'est celles-là que Lautrec a su si
bien placer dans les légères voitures, qu'escortent des chiens
somptueux!
On les voit dans son oeuvre, en promenade, le fouet droit, et
impérieuses Sultanes!
Une voiture, puis deux, puis trois; et roule le défilé des charrettes de
l'été, des boîtes vernies, bois ou osier: Polo-cab, Stanhope-cab,
Epsom-cab, Rallye-cart, Poney-chaise, Village-cart.
Cobs nerveux filent et s'ébrouent, comme brossés à neuf; et les filles,
la main gantée de peau de chien, se roidissent, les yeux rivés sur les
oreilles du cob, avec, sur le front, l'ombre douce du chapeau fleuri et
des dentelles en point de Venise, en fleurs d'Alençon.
Elles se croisent et se dépassent, se jugeant d'un coup d'oeil exercé
avec des moues d'exorables gamines; et, très hautaines, le col tendu,
elles s'appliquent à demeurer, le fouet haut, immobiles, toutes droites.
La fille, en ces charrettes ténues, singe indéniablement les attitudes
de la bête de race qu'elle mène au bout d'un fil, avec une science si
imprévue. Attitudes réjouissantes à reproduire, certes, pour sa joie
propre, pour le passant de la route, pour le groom qui, derrière elle,
ne bouge d'un pouce, vrillé dans la gaine de ses bottes à revers;--si
heureuse, semble-t-elle, des «fumées» qu'elle laisse, du sillage de
désirs qui court derrière elle et la suit;--elle, orgueilleusement parée
de morgue et de sottise!
DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE
II
Portraits
Le Jardin du Père Forest
PORTRAITS
[Illustration: PORTRAIT DE M. DELAPORTE
PHOTO DRUET]
Voici un très considérable ensemble de l'oeuvre de Lautrec.
Portraits d'hommes et portraits de femmes, il les a également aimés.
Dès l'atelier Cormon, il fit les portraits de ses amis les peintres
Gauzi, Vincent Van Gogh, Grenier, Claudon, H.-G. Ibels, Henri Rachou,
etc., etc.
Très exigeant pour ses modèles, il travaillait avec un entrain
passionné.
Aussi, de 1886 à 1893, il peignit un grand nombre de portraits,
notamment ceux de Mme Natanson, de sa propre tante Mme Pascal, de Mlle
Dihau, de MM. Louis Pascal, Bonnefoy, du Dr Bourges, etc., etc.
Puis vinrent les portraits de MM. Henry Nocq, l'admirable médailleur;
Romain Coolus, Tristan-Bernard, Paul Leclercq; les portraits des frères
Dihau, de Mme la Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec, de Mme
Korsikoff, de Mme Margouin, modiste; de MM Maurice Guibert, Delaporte,
Maxime Dethomas, Davoust, Octave Raquin, André Rivoire, G. Tapié de
Celeyran, Maurice Joyant, etc., etc.
Tous les portraiturés furent ses parents ou ses amis. En exemple, c'est
ainsi que Lautrec entretint d'intimes relations avec les Dihau, deux
frères et une soeur, musiciens originaires de Lille. Le frère cadet,
Désiré Dihau, joueur de basson-solo dans l'orchestre de l'Opéra,
composait aussi des mélodies. Lautrec le représenta d'abord, son basson
à la main; puis il le peignit encore, assis, lisant un journal, tandis
que le frère aîné Henri est debout, et tous deux en plein air, dans ce
jardin du père Forest, que nous ferons plus loin revivre.
Quant à Mlle Dihau, professeur de chant et de piano, il la peignit aussi
deux fois: une première fois, jouant du piano;--et, la seconde fois,
donnant une leçon de chant à une dame debout près d'elle.
Il fit aussi le portrait d'Oscar Wilde, en buste, de grandeur à peu près
naturelle. Il l'a représenté bouffi, en toutes rondeurs de formes
féminines, tel qu'était cet homme de lettres inverti. Pauvre Wilde! Bien
qu'il eût simplement le vice anglais, il fut condamné à deux années de
_hard labour_: mais, vraiment, lui, il alla carrément au devant du
châtiment.
Et tous ces portraits peints par Lautrec sont fouillés, creusés, si
expressifs! C'est à Dethomas qu'il avait dit: «Je ferai ton immobilité
dans les endroits de plaisir!»; et il réalisa le merveilleux portrait
que la photographie a tant de fois reproduit.
Le portrait de Delaporte, si rare également, fut, lui, refusé pour le
Musée du Luxembourg par le comité des Beaux-Arts, Dujardin-Beaumetz
étant sous-secrétaire d'Etat! Humble Dujardin-Beaumetz, aujourd'hui
disparu, bonne à tout faire des bas huiliers! Il était resté le même
pauvre homme, plein de mansuétude mais ignare, quand je le connus chez
Rodin!
Lautrec représenta aussi son ami Viaud, sur un navire, en amiral Louis
XV, tête nue, de profil, la perruque blanche en catogan, la main droite
emprisonnée dans un gant à crispin et appuyée sur la barre du
bastingage. La tête, malicieuse, à la manière de Voltaire, considère un
beau navire, toutes voiles déployées, et penché sur la mer.
Panneau décoratif pour un dessus de cheminée de la salle à manger du
château de Malromé. Ce fut une des dernières oeuvres de Lautrec.
Que d'autres portraits il convient d'ajouter à tous ceux-là: les
portraits de M. de Lauradour, de M. Louis Bouglé, de M. H. Marty
(Souvenir du bal des Quat'-z'Arts), du docteur Péan en train d'opérer,
de M. Fourcade, de M. Boileau, de l'acteur Samary, de M. Georges-Henry
Manuel, etc. La dernière toile peinte par Lautrec, ce sera le tableau
intitulé: _Un examen à la Faculté de Médecine_ et portraits encore de
MM. les Docteurs R. Wurtz, Fournier et Gabriel Tapié de Celeyran.
De portraits en portraits, Lautrec était arrivé, comme pour ses autres
oeuvres, à une manière plus grasse, plus enveloppée, plus souple. S'il
eût vécu une vie plus longue, un beau métier de peintre, exclusivement
de peintre, eût été le sien! Je veux dire un métier dans lequel le
dessin eût laissé moins voir son impérieuse volonté!
Lautrec commençait souvent ses portraits avec la plus extrême fantaisie,
c'est-à-dire par le milieu de la figure, par exemple, ou par une
oreille, ou par le nez; et, parti de là, il multipliait ses hachures
dans le sens du caractère, et en cherchant par conséquent le
stigmate-type. Et si l'on reconnaît chaque fois le style, on peut bien
avancer que Lautrec réalisait, pour chaque portrait, une nouvelle mise
en page. Comparez les portraits de M. Dethomas (sur un fond de bal
masqué), de M. Henry Nocq (dans l'atelier de Lautrec), de M. Samary
(dans un rôle) ou de Mlle Dihau (assise devant son piano);--et la
confrontation sera significative.
Plus loin, nous parlerons de quelques-uns des portraits que Lautrec
peignit en plein air. Ceux que nous avons déjà cités, il les a presque
tous peints à l'atelier ou dans des intérieurs. Ils ont, ceux-là, une
sobriété du meilleur aloi, une sûre distinction, un goût accompli de
l'arrangement. Je ne sais quelle place les musées de l'avenir leur
réserveront; je ne le sais et je ne m'en préoccupe guère; mais ce que je
sais bien, c'est que tous ces portraits là seront excellemment
représentatifs de notre temps. Ils diront à leur manière quels hommes
peu joyeux nous fûmes, et combien le goût du panache nous intéressait
peu. Portraits quasi résignés, s'ils ne sont pas «à expression navrée»,
comme les portraits peints par Van Gogh. Portraits pour tout dire d'une
époque qui n'osait plus guère vivre, et qui allait tout droit, en
serrant les fesses, vers la catastrophe mondiale, qui est arrivée, et
qui a tout remué. Portraits de gens qui attendaient et qui attendent
encore, ahuris, anéantis, comme si le goût de la vie n'avait plus aucune
raison d'être!... Ah! certainement, ce ne sont point là des portraits
que l'on pourra opposer un jour à la pompe et à la magnificence de
quelques nobles portraits dits historiques; mais, tels quels, ne
réflèteront-ils pas nos inquiétudes et nos alarmes, nos peurs et nos
angoisses, toutes croyances mortes, et toutes réflexions devenues
comminatoires devant l'inexplicable, devant le pourquoi, devant le sens
de la vie? En un mot, ne sont-ce pas là, tels quels, les vrais portraits
des pauvres êtres que nous sommes; et alors, ne sommes-nous pas les
vrais compagnons des filles dont je parlais au chapitre précédent?
Portraits d'une époque que la Science torture et que la Vie emplit de
doute.
DANS LE JARDIN DU PÈRE FOREST
Dans ce temps-là, il existait, au bas de la rue Caulaincourt, un vaste
jardin appelé _Jardin du tir à l'arc_, que l'Hippodrome a actuellement
remplacé.
Ce jardin appartenait au père Forest, un photographe, qui a donné son
nom à une rue voisine.
Ce jardin était revenu à l'état de nature. On pouvait aisément se croire
dans des halliers ou des sous-bois, loin de Paris.
Lautrec fut bientôt l'hôte de ce jardin. Dès la belle saison venue, il
descendait de la rue Caulaincourt; et il s'installait dans le jardin de
son ami le père Forest.
Tout à son aise, en bras de chemise, son chapeau sur le front, dès
«patron-minette!» (expression déformée qu'il affectionnait), il y
recevait ses modèles, qui étaient, pour la plupart, des filles du
boulevard de Clichy, de la place Blanche et des maisons closes où il
allait habituellement.
[Illustration: DANS LE JARDIN DU PÈRE FOREST
PHOTO DRUET]
C'est dans ce jardin propice qu'il peignit, en plein air, de nombreux
tableaux: _La femme à l'ombrelle_; _La femme au chien_; _La femme au
chapeau noir_; _La femme au jardin_; _Pierreuse_; _Gabrielle_; _La
danseuse_; etc., etc.
C'est dans ce jardin encore qu'il termina ce tableau si pittoresque: _A
la mie_. Portrait de son ami Maurice Guibert costumé en barbeau, assis
sous une tonnelle, et le nez sur une corne de brie, que devait arroser
un litre de vin. Au premier plan, une vieille blanchisseuse était
assise, un bras pendant, horrible par son visage et par son caraco
blanc!
Quelle nouvelle époque de bon et long travail ce fut pour Lautrec!
Toiles et cartons, au hasard de ce qui lui tombait sous la main, étaient
criblés de ces hachures de peintre-graveur, qui voulaient exprimer,
approfondir de plus en plus le caractère!
Dans le jardin du père Forest, Lautrec recevait tous ses amis, joyeux
de leurs visites, et il buvait avec eux; car il avait, tout de suite,
installé un bar dans une petite baraque en planches, vidée des fioles et
des accessoires que réclame la photographie. Certains jours, le jardin
flambait même avec des airs de kermesse. «Monsieur Henri avait invité!»
C'est là que je connus le célèbre loueur de voitures, qui fut un des
plus chauds amis de Lautrec. C'était au moment de sa toquade pour les
divers équipages. Le rencontrait-on alors, il vous emmenait chez ce
loueur; et, là, enthousiasmé, il vous contraignait à admirer la forme
des véhicules, en chacun de leurs détails, avec tout le harnachement qui
sert à atteler un cheval.
C'était tout Guys parmi nous revenu! Mais ce loueur apparaissait aussi
comme une espèce de maniaque de la collection! Car, dans de vastes
remises, il y avait beaucoup trop de voitures pour qu'elles fussent
toutes utiles! On voyait là des coupés et des mylords, un mail-coach, un
break, des calèches à 8 ressorts, des vis-à-vis, des landaus et des
landaulets, des victorias, un petit duc, des phaétons, un poney-chaise,
et toutes ces amusantes et légères charrettes qu'on appelle: spider,
dog-cart, derby, rallye-cart, tilbury, village-cart et stanhope. Et tout
cela fleurait bon le vernis, l'essence, le cuir astiqué. Tout cela
reluisait et paradait. Vraiment l'ensemble de toute cette collection
montait à la tête de Lautrec, qui ne manquait jamais de s'écrier: «Et
quand on pense que les gens de lettres qui ignorent tout cela osent
parler de sport!»; et, en conséquence, il conseillait à tous ses amis de
dessiner des voitures; une excellente méthode, affirmait-il, pour
apprendre à dessiner.
Ce jardin du père Forest! S'en amusa-t-il, au delà de ce que l'on peut
imaginer! Mais, de même que le président Carnot, poursuivi par le soleil
dans le jardin de l'Elysée, cherchait un coin d'ombre, Lautrec pestait,
lui aussi, une fois dans le jardin, contre le soleil qui le tourmentait.
Aussi, il prit un temps précieux pour bien fixer les heures, les
certitudes de peindre à l'abri des aveuglants rayons qui viennent
chercher la toile; et, enfin, quand il eût trouvé le bon coin, il s'en
tint là, joyeusement. Tout en chantonnant, il «abattit» de nouvelles et
admirables peintures.
Souvent, à nous, ses amis, il nous arrivait de rester dans le jardin du
père Forest toute l'après-midi; et Lautrec nous chargeait ensuite, de
ramener ses modèles au bercail. Alors, il montait chez lui, pour se
reposer; car, il se levait de bon matin; et, le soir, il ne voulait pas
manquer un spectacle au Moulin, au cirque, au théâtre, dans un bar ou au
bocard. Oui, il le faut répéter, cet homme fut un obstiné travailleur,
un fécond producteur; et, en se disant cela, on est saisi d'une vive
tristesse en pensant à tout ce qu'il eût pu encore réaliser, avec une
vie plus longue!... Oui, je sais: Van Gogh, une carrière plus courte!
Oui, c'est là un des lourds regrets que vous inflige la Vie. Et M.
Cormon, leur maître à tous deux, il n'est pas encore mort, lui! Voilà
une des inexplicables boutades de la nature ou de la Providence, ou de
Dieu, à votre choix!...
DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE
III
Le Cirque
Au Théâtre
Café-Concert
Les Courses
De Tout
LE CIRQUE
Igor Strawinsky, Tristan-Bernard, Lucien Guitry et tant d'autres
Picassos, comme vous avez raison d'aimer le Cirque, que Lautrec aima
encore plus que vous!
Ah! qui ne peut chérir le Cirque où tout est pittoresque, contrasté,
brillant; où tout est imprégné de cette «odeur de Cirque», que l'on ne
respire nulle part ailleurs?