mourant de génie et d'ivresse, dans une rue de Baltimore, devant le
hideux et abject mercantilisme des Américains.
Or, Lautrec a fait la dure expérience de cette parole. Il a renouvelé
ses excentricités. Il a tant usé de spiritueux; il a si peu préservé
d'autre part son pauvre corps que des hallucinations l'assaillent. Il
parle, entre autres choses, des rafles qu'il a faites en compagnie de sa
chienne Paméla et du commissaire de police de son quartier, prenant un
gardien qu'on lui a donné pour ce fonctionnaire. Alors, pour lui assurer
un repos et un changement de milieu nécessaires, il est question de
l'envoyer au Japon, son vif désir d'autrefois. Sur ces entrefaites,
croyant qu'il a à se plaindre du marchand de tableaux Durand-Ruel,
Lautrec se place rue Laffitte, devant la porte de cette galerie, et,
déguisé en mendiant, il ameute la rue contre le marchand. Il faut agir.
Deux personnes de la famille de Lautrec se décident à le placer dans une
maison de santé. Le père aurait dû venir s'occuper du malade, mais il
chassait; et il demanda, lui, qu'on envoyât simplement son fils en
Angleterre, où l'ivrognerie passe inaperçue, et y est même fort honorée,
puisque, là, ajoutait-t-il, tous les nobles s'alcoolisent.
[Illustration: AU MOULIN-ROUGE
PHOTO DRUET]
Ce fut en l'hiver de 1899 que Lautrec entra dans la maison de santé du
docteur Semelaigne, à Saint-James, près Neuilly.
Vrai séjour datant du XVIIIe siècle; mais séjour un peu vétuste. Petits
temples à l'Amour. Canal à sec allant à la Seine, autrefois servant sans
doute aux embarquements pour Cythère, plis Watteau et robes à paniers.
Tout de suite, Lautrec se rendit parfaitement compte du lieu où il se
trouvait; et, devant ses amis Dethomas et Carabin, qui le visitèrent,
il plaisanta, disant qu'il était à Saint-James plage; et même il ne
cessa de leur réclamer de l'alcool dans une bouteille plate.
Son goût du travail ici accomplit un nouveau miracle. Avec une plume de
bécasse, ramassée dans la cour, il se mit à dessiner un cheval; et,
ayant obtenu un crayon et du papier, il composa de mémoire toute la
suite de dessins aux crayons de couleur que Manzi éditera plus tard sous
ce titre: _Au cirque_. Admirables dessins dont nous parlerons plus loin.
Durant deux mois, Lautrec resta à Saint-James. Il en sortit, apaisé,
ardent à travailler. On le retrouva d'abord spirituel, dispos; mais,
soudainement, avec l'alcool de nouveau ingéré à forte dose, de
singuliers goûts de bohème éclatèrent et s'aggravèrent. Lautrec devint
tout d'un coup plus libre en ses propos et plus dur; et quelques anciens
familiers, niaisement déconcertés, alors, épouvantés, s'enfuirent.
1900
Mais, la maladie, fouettée par l'alcool, poursuit, inexorablement, son
oeuvre. On ne voit plus maintenant Lautrec travailler avec autant
d'entrain qu'autrefois.
On lui a recommandé une espèce de culture physique, qui n'est guère
louable pour sa débilité corporelle.
Aux cinq à sept des cafés de Montmartre, qu'il a tant fréquentés, on se
raconte ses nouvelles excentricités et les prouesses athlétiques qu'il
s'efforce d'accomplir. On a installé ainsi, dans son atelier, une sorte
de caisse, un bateau mécanique, dans lequel il s'assoit et rame. Lui, il
trouve cela extraordinaire d'invention; et, surexcité, il prend même des
bains dans une façon de cratère formé par un tombereau de sable.
Il ne va plus au Moulin. Il se traîne seulement quelquefois en voiture
jusqu'à la taverne Weber, rue Royale.
Cependant, de l'avenue Frochot, il adresse à certains camarades un
dernier menu: une invitation «à une tasse de lait»; une lithographie qui
le représente en picador, auprès d'une vache qui doit figurer sur une
petite pelouse, au bas de son atelier. Et il croit encore pouvoir
travailler.
Les panneaux de bois le tentent. Il a acheté, pour les gratter et les
poncer, des râcloirs d'acier et des peaux. On le trouve parfois
s'époumonnant à cet exercice; et il répète, en vous montrant son
ouvrage, son éternel: «C'est merveilleux, hein?»
Il profite des fauteuils qu'on roule à l'Exposition universelle pour la
visiter.
Il a gardé son vif amour des Japonais; et il se ranime quand il aperçoit
les pelouses vertes, les pagodes aux toits recourbés et tapissés
d'écailles, et les servantes à la taille gonflée par le monumental noeud
de la ceinture. Puis, c'est Kawakami, installé chez la Loïe Fuller, une
de ses anciennes admirations; Kawakami, et cette Sada Yacco, si
fragile, si douloureuse, que l'on vient de lancer; cette Sada Yacco dont
la théâtrale agonie angoisse d'une façon vraiment si inédite,--à en
juger par les pâleurs d'envie de toutes les femmes de théâtre accourues
là, en foule.
Lautrec veut revoir aussi sa Goulue, qui parade à la fête de Montmartre,
dans la baraque de Juliano. La vedette du chahut devenue dompteuse! Il
n'en éprouve aucune joie. C'est tout un temps bien révolu.
Surtout, il n'a plus d'illusion. Il traîne à présent sa vie comme un
long suicide; et il détaille sa maladie constitutionnelle avec un
sang-froid et un cynisme angoissants.
MALROMÉ
Lautrec se trouvait au mois d'août de l'année 1901 à Taussat, quand il
fut frappé de paralysie, au moment où il se préparait à partir pour
Arcachon.
Sa mère accourut, et l'emmena au château de Malromé.
Dès lors, il ne sortit plus qu'en voiture, et avec la plus extrême
fatigue.
Il se plaisait à Malromé. C'est un château important et de caractère.
Gentilhommière avec tours et tourelles, entourée d'une cinquantaine
d'hectares environ. Madame la Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec
l'avait achetée naguère à la famille de Forcade.
Les derniers jours, Lautrec ne mangea plus. Il voulait s'abuser: «J'ai
mangé, hein?» répétait-il. On le portait à table dans un fauteuil.
Il mourut, religieusement, le 9 septembre 1901, en pleine connaissance,
entouré de sa mère, de son père, de son cousin germain M. Louis Pascal,
de la mère de celui-ci, de son autre cousin germain M. Gabriel Tapié de
Celeyran et de son inséparable ami Viaud.
Avant la mort de Lautrec, son père n'était venu qu'une seule fois à
Malromé.
Pendant les derniers moments de son fils, il se signala encore par
quelques excentricités.
Il voulut d'abord lui couper la barbe, sous prétexte que les Arabes
opèrent ainsi. On put à grand'peine l'en empêcher.
Armé d'un élastique arraché à sa chaussure, il se mit alors à courir
après les mouches qui piquaient, affirmait-il, le moribond.
La veille de l'enterrement, craignant pour les porteurs (on peut, en s'y
prenant mal, attraper une hernie!) ne voulut-il pas aussi que, sur ses
indications, on préparât un dessin explicatif destiné à montrer comment
on doit enlever un cercueil? mais cette sorte de macabre répétition
générale fut refusée.
Il déclara ensuite qu'il suivrait à cheval le corbillard, car il
souffrait de cors aux pieds. Et comme on refusait encore, il dit: «Soit!
je suivrai pieds nus!» Mais on lui opposa un nouveau refus. Enfin, le
matin même de la cérémonie, tandis que tout le monde n'attendait plus
que M. le comte pour partir, on monta dans sa chambre; et que vit-on? M.
de Toulouse-Lautrec tout nu et en train de se tailler lui-même les
cheveux!
On enterra d'abord Lautrec à Saint-André du Bois; mais sa mère,
craignant que le cimetière de cette commune, dont dépend le château de
Malromé, ne fût déplacé pour des raisons de voirie, fit enlever peu
après le corps de son fils pour l'inhumer définitivement à Verdelais,
lieu de pélerinage célèbre dans toute la Gironde.
Quand il apprit la mort de Lautrec, Tristan-Bernard dit ce mot si exact:
«Voilà Lautrec rendu au monde surnaturel; c'était un être si en dehors
de ce monde!»
Le comte ne voulut pas de vente de tableaux. On les distribua en partie.
DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE
I
Peintures, Premières OEuvres
Le Moulin Rouge
Filles
PEINTURES.--PREMIÈRES OEUVRES
Les premières oeuvres de Lautrec furent, avons-nous noté, des chevaux,
des chiens, des buveurs, des artilleurs et des moines. L'influence
Princeteau, en tant que manière de dessiner et de peindre, fut, nous
l'avons également établi, nulle. Il y eut une plus certaine influence,
si vite effacée, de John-Lewis Brown, qui, lui, témoigna de quelques
brillantes qualités dans ses nombreux tableaux de chasses et de courses.
Nous avons considéré avec curiosité ces premières oeuvres, sauvées, de
Lautrec.
Voici _La promenade_, qui date de 1881. Un cavalier dans une allée, sur
un gros cheval noir; un chien, qui n'est pas peint. Tableau tout à fait
à la manière de John-Lewis Brown.
_Un buveur_ (1882). Un ouvrier, peinture empâtée, quelconque.
Voici des _Boeufs_. Une chose sans importance, comme une esquisse de
Troyon.
_Des moines_, encore quelconques. Des peintures et des aquarelles.
_Des Portraits d'hommes._ Un métier d'Ecole.
_Une Femme à la toilette._ Nue, sur un lit. C'est un tableau, cette
fois, à la manière d'Albert Besnard.
En somme, les débuts de beaucoup d'autres seigneurs de la Peinture. Des
débuts, pouvait-on dire, sans promesses.
D'ailleurs, qui ferait montre d'originalité à ce moment-là de la vie? Si
l'on est seul, oui, peut-être; car voici un magnifique exemple: Vincent
Van Gogh, un peintre aussi rare que les plus rares; qui, en sept années,
pas une de plus, débute avec du génie, pleinement, et meurt avec tout
son génie! Mais Lautrec avec Princeteau, avec John-Lewis Brown, avec
toutes les images vues, les images qui traînent dans les ateliers, il
n'oserait pas risquer quelque chose de lui-même. «Nourrisson!» disait
Princeteau. Oui, un nourrisson qui tette un lait médiocre. Vincent Van
Gogh, lui, sans père nourricier, a mordu, tout de suite, en pleine
chair. Aussi, tout seul, il a réalisé son oeuvre incomparable. Tout
seul, car il est resté à peine quelques mois, et si à l'écart, chez
Cormon. Pour Lautrec, il faut qu'il s'évade, s'étant lui-même
emprisonné; et ce n'est pas Princeteau, impuissant, qui peut l'aider à
se délivrer. Il faut que Lautrec imite d'abord, qu'il copie. C'est ainsi
que l'on devient, quelquefois, un maître. Et Lautrec, qui n'a que
Princeteau et Cormon pour le guider, tâtonnera et perdra du temps. Mais
la vie est là, derrière la porte de ces tristes ateliers; et Lautrec,
une fois sur la vie, la mangera et la boira, lui aussi goulûment; il
l'étreindra et il la violera.
LE MOULIN-ROUGE
C'en est vite fait, du reste; Lautrec a renié Bonnat, Cormon,
c'est-à-dire tout le poncif, le niais, l'inutile, le néant.
Il aime maintenant la vie, les lumières; il entre au Moulin-Rouge comme
au Paradis.
Tout ce qui s'y passe, tout ce que l'on y voit, est à peindre. C'est un
domaine tout neuf où pas un vrai peintre n'a encore pénétré. Globes
lumineux, filles, drapeaux, danseurs, alcools et fumées, rut et ivresse,
tout est là, présent, en plein caractère, si inédit, si inattendu, si
irritant, que l'honnête femme même veut entrer, ici, une fois, «pour
voir ce qu'il y a là-dedans!»
Les bals publics de ce temps-là! Ce bal du Moulin-Rouge, surtout,
aujourd'hui brûlé, disparu! Lautrec en aimait tant les hôtes et il
admirait tellement la Danse!
La Danse! Les danseuses! Soit que les jambes épileptiques halètent,
attachées par un fil au tronc qui se berce; soit que, plus sages, elles
marchent sous les jupes bien droites, c'est toute la musique qui les
mène, c'est tout le chef d'orchestre qui, de la pointe de son bâton,
excite les jambes, les apaise, décoche des coups secs qui cinglent les
jarrets, ou les fait s'arrondir très mous avec la lente virevolte des
basses.
Il n'est pas besoin de les en prier, pour que les danseuses se mettent à
cette tâche d'apparaître avec leurs yeux clairs reculés par le bistre et
d'envoyer, par dessus les têtes, le vol clinquant de leurs jupes, en
corbeille.
Au-dessous de la croupe qui ondule, en pointant la naissance du ventre,
les jambes se trémoussent dès la première note du quadrille dans la
halle, ornée de multicolores drapeaux et de gaz versicolores!--et ces
jambes qui, maîtresses du sexe, bâillent ou se referment, s'activent en
un mouvement d'automate en folie, ou faiblement fléchissent, on les voit
tout à coup, alors que les têtes se renversent éperdues, trotter
menues, comme «sanglotantes», pour aller défaillir dans un accouplement
illusoire, aux sons d'une musique soûle, dans un décor très folâtre!
Puis, bientôt, le haut du corps, pantin du rire, s'efface. Les grâces de
ces danseuses descendent aux jambes, aux cuisses larges, aux pieds
minces;--et sous les feux des globes, dans l'haleine chaude du cercle,
commence l'«émoi» fantaisiste du linge, la réjouissance des jambes qui
disparaissent dans des flots de dentelles et des remous de linon.
Elles vont, elles viennent, amusantes à considérer dans leur mouvement
d'abord très doux, rythmique, sur le bassin-pivot, le rachis ployé en
arc; cela simule un appel aux caresses lentes, aux baisers qui
s'attardent en des amours de début, pendant que l'entre-deux de
l'hermétique pantalon fait accordéon; c'est, avec le sérieux enjoué de
la fille, la promesse d'une sentimentale tendresse, au bord d'un lac, le
soir; tandis que la rapide battue des jambes, soudainement, fait songer
à quelque coup de force, après des saladiers de vin très cuisant, où
nageaient, ainsi que des yeux, des tranches de citrons.
[Illustration: LES VALSEUSES
PHOTO DRUET]
Mais rousses, blondes ou brunes, elles sont plus troublantes, les
danseuses, quand, les jupes baissées, elles espèrent le signal du chef
d'orchestre, perché sur son estrade ainsi qu'un singe. Leurs faces
blanches, saupoudrées de rouge et de bleu, leurs yeux luisants comme des
soleils et leurs nez aux évents qui renâclent, charment toujours certes;
mais ces jambes que l'on sait en folie et qui sont calmes, ces bras
inoccupés et que l'on devine fourrageurs, vous mesurent tout net la gêne
que l'on aurait à exaucer les érotiques prières de ces orageuses
trousse-jupes.
A les regarder danser, on rit et l'on exulte,--et on les interpelle en
clameur. Mais aussi quelle angoisse communicative est la leur, et de
quel amer triomphe semblent-elles jouir! Quand elles se mettent en
branle placidement et le nez au vent, toutes les danseuses ont ces
dandinements de têtes, ces contorsions de ventres qui semblent secouer
un mâle accroché à la croupe; et la flamme qu'elles irradient, alimentée
sans relâche par leurs yeux brûlants et leurs gorges blanches,
dansantes du convulsif roulis du rire, devient bientôt le feu de joie de
femmes lâchées en pleine ivresse, au milieu d'hommes qui les stimulent
et les fouaillent, jusqu'à ce que les ventres très las retombent
flasques, jusqu'à ce que l'orchestre s'arrête net sur un geste de son
chef.
Il y a--ce qui est bon--une réelle émulation dans ces exercices spéciaux
de gymnastique,--en musique! Le public l'y encourageant, chaque fille a
la volonté de jouer plus absolument son rôle, de le composer avec le
plus d'ampleur possible. Cela explique les audaces et les obscénités de
la fin, quand la jupe se relève, montrant les fesses pavoisées de linge.
Et peut-on ne pas louer cette fille, à l'ardeur insolite, qui implore
cette couronne des bouches ricanantes, des yeux qu'elle allume, de tout
ce qu'elle appâte avec la pointe de son pied, avec la grâce triste de
son rire, avec--accompagnée par une violente tempête d'instruments--la
bordée de ses lazzis et de ses apostrophes à pleine voix?
Cette remarque importe, au reste, que, dans un bal public, les femmes
ont toutes les raisons de se croire chez elles. L'homme, au contraire,
est effacé, insignifiant, ou simplement bête. Pourtant certains font
parfois exception,--et on les rencontre le plus souvent chez les commis
aux dossiers et les ordonnateurs des pompes funèbres. Alors, l'hilarité
est doucement joviale. Ces derniers surtout semblent baller sur de
vagues têtes de morts. Ils ont, sur les autres danseurs, cet avantage
indéfectible de paraître toujours descendre de la Courtille. Aux époques
les plus graves de l'année, aux fêtes les plus consacrées et les plus
religieuses, ils demeurent eux seuls, au Mardi-Gras ou à la Mi-Carême.
Aussi ne semblent-ils pas équivoques quand ils dansent; même ils ont le
devoir de danser, étant créés dans ce but. Les ordinaires tâches de la
vie ne doivent pas les accaparer tout entiers; ils doivent figurer au
bal, le soir,--être ces acteurs immuables qui sont l'âme d'une pièce.
De même, les danseuses, les étoiles, n'ont de raison d'être qu'une
heure, le soir. Le jour, elles pourraient n'être plus; mais, le soir,
elles vivifient l'endormement d'une salle, elles incitent à de plus
alertes musiques, elles attroupent les flâneurs qui tournent autour des
piliers, et, leur sacerdoce,--ce dont il faut les louer!--elles
l'accomplissent tout du long, fières de leur apostolat, n'ayant rien
négligé du décor et de la pompe du costume.
Unanimement admirées, les étoiles sont encore les arbitres de la paix.
Quand elles dansent, le bal suspend sa vie de mots et de rires; et il
regarde.
Se fendre en grand écart, marcher la pointe du pied à hauteur de l'oeil,
c'est rude; mais cela devient de suite si aisé! Et les tâtonnements sont
si pleinement encouragés! Certaines figures de quadrilles ont la verve
endiablée et folle des grands bouleversements de foules; et quand cela
est rugi, clamé, bramé, pinçant les nerfs, flagellant les mollets, la
foule part tout entière, malgré elle, s'élance, bondit, bat des
entrechats, saute comme une théorie de démoniaques, se démène, s'agite,
activant par contre-coup la grosse caisse qui perd la mesure, tirant du
violon des sons de bastringue.
Et, tout autour de ces danseuses, une exceptionnelle foule formait
comme un fumier humain!
Une brume flottait et noyait les visages, on ne voyait bientôt plus que
le blanc du linge. Des habitués, haletants, ne bougeaient pas: c'étaient
des rentiers du quartier, des gens de Courses et de Bourse, des forbans
de cafés. Tous les quadrilles avaient leur cercle de spectateurs. Et la
cage s'emplissait sans cesse, bientôt elle fumait. Quand on arrivait
là-dedans de sang-froid, on restait figé, les tempes moites. Des hiatus
de bouche bâillaient sous des toisons de moustaches; des narines
éclataient à force de humer les sexes; et l'on était imprégné d'odeurs
de latrines, de bas parfums de fards et de je ne sais quels relents
encore. C'était dévorant et c'était unique. Pour exprimer cela,
picturalement, on devinait la nécessité d'un peintre offrant un dessin
cruel et des couleurs de fosse. Lautrec apporta tout cela.
Une de ses premières toiles faites d'après ce bal, ce fut le _Quadrille
au Moulin-Rouge_, que posséda Joseph Oller, et qui fut longtemps
accrochée à l'entrée du bal avec, comme pendant, _L'écuyère au Cirque
Fernando_.
Cette peinture, la photographie l'a vulgarisée. Elle est importante,
mais sèche, trop fortement dessinée. Le dessinateur aigu que sera
Lautrec pendant toute sa courte vie, l'emporte ici sur le peintre. Et,
grâce à cela, on peut voir l'amère et douloureuse précision du trait,
dont il ceinturera plus tard, avec plus de souplesse toutefois, les
faces et les attitudes. Mais, par cette toile, déjà il se précise que
Lautrec ne fera aucune concession au goût public: il ira au delà, s'il
le peut, de toute la bestialité et de toute la hideur humaines. Tant pis
si les visages sont laids, et les gestes crapuleux; le caractère en
premier lieu, le trait âpre et incisif qu'il prendra d'abord à Degas,
mais qu'il prendra ensuite à la vie et qu'il fera toujours plus mordant
et toujours plus animé. Et la couleur générale aussi sera acide et dure,
sans souplesse de passages de tons, sans glacis, sans émail; il n'y aura
que des hachures creusées à coups de griffe, comme des déchirures de
stylet, presque de la peinture de sadique, en tout cas bien de la
peinture de ce peintre qui me jetait un jour: «Ah! ces filles, pour les
bien exprimer, je voudrais les peindre avec du f.....!»
Que de tableaux, Lautrec réalisa dans ce bal du Moulin-Rouge, je veux
dire: à propos de ce bal! A le hanter, il en rapportait continuellement.
Voyez celui-ci, au hasard: _Les Valseuses_. La jolie fille jeune et la
mûre lesbienne qui a pour sa compagne des tendresses d'amant. Quel
expressif dessin, et d'une surprenante noblesse, et maintenant, c'est
fini, entièrement inédit! Ah! la fraîche gorge, et le regard clos qui la
convoite! Gibier du _Hanneton_ et de la _Souris_!
Rappelez-vous aussi _Jane Avril_, l'air vanné, avec sa face de rate
funèbre, levant sa jambe droite et se trémoussant, en savant équilibre,
sur la mince flûte de sa jambe gauche.
Et le _Départ de quadrille_? La fille, plantée sur ses deux jambes, les
poings appuyant les jupes aux hanches. Ne repose-t-elle pas comme une
table se tient sur ses quatre pieds? Cette fille a le visage à la mal en
train; mais elle est solide, c'est un roc. Sans émoi, elle attend, pour
se jeter en branle, que le fracas de l'orchestre se déverse sur elle.
Voici la _Danse_, le papillon balourd que Lautrec a lâché sur le
parquet; grosse dondon en pantalon, qui pince son cavalier seul, en
esquissant un prétentieux vis-à-vis.
Et tous les autres tableaux de danseurs et de danseuses: des filles
teignes, des danseurs, rats fouinards à melons plats; tous les
spectateurs et toutes les spectatrices aussi qu'il découvrit, qu'il
plaça, singuliers hannetons, dans une sorte de tourbillon de jambes,
dans une fumante et chaotique mêlée de fesses, dans un remous de gestes
épileptiques; et remuant des rires, des mots obscènes, de la sueur de
dessous de bras et de dessous de cuisses, du dégoût de bas remugles qui
se vident, qui montent en nuages bas et lourds et répugnants autour des
globes de cette salle de bal, qui, au résumé, apparaissait telle qu'une
gare soûle, en bois, au pays des Fjords!
Mais tout cela qui était tout et qui eût compté tellement dans l'oeuvre
d'un autre peintre! ce n'était rien, ce ne fut rien quand Lautrec nous
présenta, en coup de tonnerre, la Reine, l'Impératrice arsouille, la
Majesté de la gouape, l'olympienne salauderie de l'éclatante, de
l'unique danseuse: la Goulue!
[Illustration: LA GOULUE
PHOTO DRUET]
Ah! cette fois, Lautrec monta au sommet du caractère, au plus haut de
l'expression, à la plus magnifique plénitude, à la légendaire et
dominatrice intégralité d'un portrait vraiment historique!
La Goulue! Voici, c'est cette fille en blanc, un léger bouquet piqué sur
ses seins, que deux amies accompagnent; cette fille de face, à la bouche
torve, au chignon droit, redressé en crête de rapace, ce petit ruban
noir autour du cou, ce visage désaxé, canaille et superbe!
Elle est hautaine et impertinente, cette fille; elle est féroce, et elle
a l'oeil éteint, endormi, des lourds oiseaux de proie. Elle est sèche,
busquée, terrible, énigmatique, inquiétante, et d'aspect funèbre. Ces
narines étroites se pincent, cette bouche avide se plisse, se redresse,
se tord en stigmates de méchanceté et de douleur. C'est au total, cette
danseuse, une idole et une martyre; une idole que tout le monde fête et
acclame; une martyre aussi qui nous présente la face la plus flétrie, la
plus battue, la plus desséchée, la plus avaleuse de sanglots, la plus
coupée et recoupée, la plus éveillée et la plus endormie, la plus
prenante et la plus écartante, la plus cruelle et la plus candide, la
plus jeune et la plus vieille face qui soit au monde!... C'est un régal
qu'inventa Lautrec; une cuisine, si je puis ainsi dire, picturale,
belle, glorieuse et si invue, que c'est lui qui créa le type plastique,
cette Goulue, comme Shakespeare a créé Lady Macbeth, et Molière,
Célimène. Portrait historique! et c'est cela, pour l'instant, presque
une tare; car cela situe Lautrec dans une époque; mais, heureusement, il
lui reste, pour réapparaître, dans la suite des âges, un dessin acéré,
hautement personnel, racé et magnifique, qui le remettra tout vivant,
plus tard, dans le classement de l'Histoire.