droit conduire aussi Lautrec dans ces bars, dits anglo-américains, où il
pouvait s'amuser du décor des verreries, des petites serviettes de
couleur, des garçons en veste blanche, des roast-beefs saignants, des
branches de céleri dans des verres d'eau, des petits tonnelets cirés, du
haut comptoir à barre de cuivre, et surtout s'intéresser si vivement à
la fabrication des cocktails et à la dégustation des short drinks et des
gin-wiskies!
Les barillets bien rangés, la verrerie de couleur, les clinquantes
réclames des bières anglaises, des champagnes, des long drinks et des
gobblers, allumaient tout aussitôt, au fond de son regard de gnome,
d'ardentes convoitises. Il vivait là, intensément et magnifiquement.
Tout son art exaspéré, déformé, tout son génie de Little Tich fait
peintre, il le doit bien aux soubresauts, aux cauchemars de l'alcool,
qu'il absorbait là par tous ses sens;--car il les contemplait, il les
respirait au moins autant qu'il les buvait, les fortes et redoutables
liqueurs.
Je crois bien, quand je songe à tout ce passé, que, curieusement et
frénétiquement, par satisfaction physique et nécessité intellectuelle,
Lautrec lampa toutes les boissons spiritueuses connues. Certainement, il
ne les citait pas par ouï-dire, car il en parlait trop bien. Et alors
que je m'en tenais, moi, à quelques formules de cocktails, il réclamait
tous les spiritueux indistinctement et à forte dose, comme l'essence qui
devait alimenter son organisme contrefait et génial. Mis, après ces
brûlantes ingestions, en présence d'une fille, dans un bal public, au
théâtre ou au concert, c'était souvent un chef-d'oeuvre qu'il exécutait
le soir même ou le lendemain, pour la longue suite des merveilleuses
oeuvres qu'il nous a laissées.
Et quel public il flairait là!
Bars de la rue d'Amsterdam, des Champs-Élysées, de l'avenue Montaigne,
bar Achille, rue Scribe, ou Irish and american bar, rue Royale, dans vos
roboratives salles, il rencontrait des hommes de cheval avec des petits
chiens rageurs, des chanteuses de beuglants à la face en biais, mal
embouchées et vives; et tout cela s'agitait, gueulait, buvait, fumait;
tandis qu'un nègre gigoteur jouait du banjo, et que, toujours mûres,
soûles, d'autres filles, des épaves, en piquant des crises, se
dégrafaient et vidaient leur vessie.
En s'hallucinant, cela devenait plus aisément londonien qu'à Londres,
évoquait mieux, dans la fumée des courtes pipes et des gros cigares,
quelque coin de taverne: _Au hérisson d'or_, autour d'Epsom ou de
Newmarket.
Pour Lautrec, ces coins-là mettaient vite sa tête en folie. Il humait le
violent parfum de ce milieu rude, imprégné d'alcool et de peau de grand
air, la peau de ces hommes qui vivent dans les bois, sur les pistes et
dans les allées d'entraînement. Entrer là, s'asseoir, renifler, et boire
doucement une multicolore liqueur, à nom de saloon britannique, quel
régal pour Lautrec, qui, parlant anglais, était surexcité par les
syllabes londoniennes, ces syllabes tellement sportives et comme
incluses dans ces liqueurs qu'il aimait et qu'il avalait sans souci de
péril!
Longtemps, nous fûmes ainsi, Lautrec et moi, les clients d'un petit bar,
gîté dans les entours des Folies-Bergère. De onze heures à deux heures
du matin, il s'y tenait réunion d'acrobates et de filles, et, au moment
des luttes, tous les lutteurs s'y retrouvaient, même ceux qui ne
paraissaient point sur la scène de la rue Richer. Raoul le Boucher,
resté gosse, y taquinait les Turcs; et il était la bête noire de Nourlah
le colosse. Paul Pons n'y faisait que de rares apparitions; mais tous
les autres y figuraient: Laurent le Beaucairois, Eberlé, Constant le
Boucher, Vervet, beaucoup de moins notoires aussi qui écoutaient avec
recueillement, les prouesses des ténors de la ceinture.
Au dernier instant, souvent quelques-uns se faisaient tirer l'oreille
pour aller au tapis,--dame! il faut vivre!--et Marchand envoyait
ambassade sur ambassade, avec promesse de quelques louis en plus, pour
ramener sur le plateau les lutteurs que le public, à vif tapage,
réclamait.
Chez Achille, Lautrec rencontrait des jockeys, ces petits
bonshommes-singes qu'il adorait, presque à peine plus grands que lui;
mais, eux, ils avaient des jambes! et il observait jusqu'à l'acuité la
plus tendue leurs amusantes carcasses de petits vieux. Parfois ces brefs
bonshommes étaient un peu boulots; ceux-là étaient les rageurs, se
privant, s'exténuant, ne mangeant pas, ayant même peur de boire pour ne
pas prendre les quelques kilos de graisse en trop pour les prochaines
courses. Et des filles les escortaient; des filles vautrées auprès
d'eux, auprès aussi des entraîneurs, ceux-là enfin libres de grossir; et
qui, rouges, congestionnés, buvaient, buvaient comme des lampes, et
fumaient comme des cheminées!
C'étaient là les vrais bars, les seuls où, dans la verve de
conversations sportives, il soit vraiment agréable de manger un
irish-stew ou un hot roast-beef, posé sur une table ronde qui fleure
bon, au pied du comptoir, où des garçons, d'un geste précis, manoeuvrent
des pompes à bière, ou, à petits coups secs, battent l'essence forte et
apéritive d'un précieux John Walker!
De ces bars, Lautrec, étourdi, gagnait les maisons closes.
Là, il se replongeait dans un autre élément propice. Il aimait la Femme;
mais il aimait aussi l'atmosphère du lieu, le calme assourdi, le repos
au creux des profonds divans. Goûtant encore ici les heures si diverses,
les bavardages des crapaudes, il retrouvait une intimité qui n'existait
pour lui nulle part ailleurs, tellement son aspect physique glaçait! Et
de se sentir si bien en confiance, il était joyeux, bavard, il
chantonnait une scie du jour. J'avoue que les filles, soit rue des
Moulins, soit rue d'Amboise, ou dans toute autre maison, ne se
montraient pas méchantes gales pour ce bon garçon qui les caressait de
tendresses certaines; car, aux fêtes, aux anniversaires de chacune de
ces gotons, des bouquets, des pâtisseries, _ses_ cadeaux, affluaient; et
s'il lui arrivait de présider, dans ces chaudes maisons, un dîner de
gala, je vous assure qu'il tenait son rôle avec une distinction et une
cordialité qui ravissaient toutes les garces. Enfin, attiré là par son
désir de les peindre, n'était-ce pas le meilleur moyen de les bien
connaître, et d'aboutir à des tableaux qui apparaissent autres que des
rengaines et des redites de banalités?
Il apprit à voir marcher les femmes, à les voir presque aussi
naturelles, et aussi candidement femelles qu'elles apparurent à Gauguin
à Tahiti.
Lautrec, ne se décidant pas à aller au Japon, où des quartiers avec
jardins sont réservés aux courtisanes et où tout le monde les peut
examiner à l'aise, il n'y a vraiment nul grief à dresser contre sa
mémoire, parce que ce peintre a voulu observer les filles de Paris à
toutes les heures, dans une sorte de caserne ou plutôt de couvent, où
tout un tableau de travail est réglé d'avance; et où maîtresse et
sous-maîtresse font évoluer avec méthode et discipline tout un bataillon
de catiches pas des plus amènes. Là, il a pu, en toute liberté et en
toute sincérité, ce qui est la vraie dernière chose, réaliser des
tableaux de moeurs étonnamment divers et vivants, dont la synthèse eût
pu, un jour, peut-être, avec le concours d'une vie plus longue,
constituer un considérable document pour les moeurs d'aujourd'hui et
d'hier, pour les moeurs, à bien dire, de toujours; et qui, grâce à
Lautrec et à son goût intransigeant de la vérité, offrent, même ainsi
tronquées, d'éloquentes manifestations du bien ou du mal, comme il vous
plaira à vous de l'entendre!
Souvent, quand on arrivait dans l'atelier de Lautrec, on voyait des
filles de ces maisons. Elles étaient en visite; et il s'amusait de les
recevoir. Sachez, du reste, qu'il n'était pas plus grossier que les
autres hommes. Ces maisons, c'était vraiment pour lui une famille! Oui,
Lautrec étant un tendre, elles étaient, pour lui, ces filles, des sortes
de déshéritées, elles aussi. Elles n'avaient pas choisi plus que cela
leur genre de vie. D'ailleurs, choisit-on sa vie? Elles avaient même
parfois d'étonnantes candeurs, des jalousies baroques. On ne comprenait
pas pourquoi elles pleuraient, sans raison apparente, sans cause
déclarée. L'une de ces femmes n'avait-elle pas défendu à Lautrec
d'amener dans la maison où elle se trouvait son ami le sculpteur C..,
qu'elle chérissait, et à qui elle ne voulait pas se montrer en putain
soumise? Et Lautrec était pris par beaucoup de ces choses-là, assez
inattendues sans doute, et qualifiées plus certainement encore de
grotesques par les gens dits honnêtes qui trouvent très bien, quand ça
leur plaît, de les souiller, ces filles, au commandement!
[Illustration: FILLE AU CARACO
PHOTO DRUET]
DES SOUVENIRS SUR LA VIE
III
Voyages
La Mer
VOYAGES
Avec un homme comme Lautrec, il ne faut pas s'attendre à lire sous ce
titre: _Voyages_, des descriptions de tours du Monde ou même de simples
traversées de l'Atlantique. Pays touchant la France ou coins d'extrême
banlieue, non très loin cependant de Paris, voilà tout ce que Lautrec
entreprit de visiter; et c'est ainsi que, les premières années qui
suivirent sa sortie de l'atelier Cormon, il alla simplement plusieurs
fois à Villiers-sur-Morin, où habitaient quelques-uns de ses anciens
camarades.
Il revit là les peintres Grenier, Claudon; et ce fut, je crois, en 1887,
qu'il y peignit le petit portrait de son ami Grenier, qui est
aujourd'hui dans la collection Pierre Decourcelle. Plus tard il peignit
aussi un portrait de Mme Lily Grenier, portrait pas très beau,
assurément, et qui est presque un Roybet.
Ce court voyage de Lautrec à Villiers, et ses brefs déplacements à
Etrépagny, où il alla rejoindre deux années de suite son autre ami le
peintre Anquetin, afin de chasser, en sa compagnie, les jeunes corbeaux,
tout cela, ce ne sont que des excursions, pourrait-on dire, qui, au
surplus, le fatiguaient vite; car la campagne bucolique ne pouvait guère
séduire ce monomane du Moulin-Rouge et du Café de la place Blanche. Vous
ne voyez pas, en effet, Lautrec regardant des champs ou des arbres,
tandis que s'offrent à ses yeux des visions de la Goulue se cabrant, de
Jane Avril tournoyant ou de Valentin pinçant un cavalier seul, dans le
tonnerre des cuivres!
Pourtant, Lautrec accomplit de plus sérieux voyages en Angleterre, en
Espagne, en Belgique et en Hollande; mais il ne pénétra point en Italie.
Fort heureusement, peut-être; car, visiteur du sud de la botte, quelle
impossibilité pour lui de revenir de Naples,--de Naples, la chaude et
franche ville salope!
Il fut à Bruxelles, aussi, pour une exposition de quelques-unes de ses
oeuvres à la Libre Esthétique;--et, en Angleterre, pour une autre
exposition, au moment critique de la guerre anglo-boer.
C'est avec son ami Maxime Dethomas, haut par la taille et haut par le
talent, qu'il visita une partie de la Hollande. Ils descendirent
l'Escaut en bateau. Amer voyage qui ne plut pas à Lautrec!
D'Angleterre, il rapporta de nouvelles recettes de cocktails. Heureux
pays qu'il nous vanta à son retour, parce que l'alcoolisme y est très
considéré et même consacré par les lords!
Il y a d'autant mieux étudié l'art de préparer les english and american
drinks. C'est le _doigté_ surtout qui l'a ébloui. Ce n'est pas
seulement, en effet, le dosage qui importe, mais la manière de _faire le
précipité_; et cette opération chimique renouvelée de différentes
façons, lui a fait entrevoir un «monde de sensations» pour l'odorat et
pour le goût. Devant tous les mélanges possibles il resta un moment,
assurément, stupéfait et inquiet. Il se mit tout de même de bon coeur à
la besogne; et, bientôt, il réussit à merveille toute la gamme des
short drinks et des long drinks.
De ses deux voyages en Espagne, le premier tourné avec son ami Maurice
Guibert, il rapporta d'autres vives observations puisées cette fois aux
maisons closes. Car, on se doute bien que, s'il s'est enthousiasmé pour
Goya à Madrid et pour le Greco à Tolède, il n'a point manqué de fêter
les filles de toutes les chaudes rues de l'Espagne.
La célèbre lithographie en couleurs qu'il intitulera: _La passagère du
54_, et qui représente une jeune femme de profil, sur un bateau, sous
une tente, est un souvenir réalisé de ce voyage-là.
Mais, surtout il n'oubliera plus jamais les oeuvres du Greco et de Goya.
Cette fois, il a _vu_ Goya!... Et il exprime toute sa frénétique
admiration pour cet hallucinant visionnaire des plus violentes
sensations picturales. Et quel inventeur de l'art moderne! C'est lui qui
a déchaîné toutes les fantaisies et tous les concepts. Dans le rêve, il
est allé au delà de toute audace; il a créé des monstres parfaitement
organisés; il a, dans tous les cauchemars et dans toutes les angoisses,
exprimé l'inexprimable, se servant d'un étrange dessin et d'une rare
sobriété de couleurs. Enfin, il a marqué de sa puissante griffe tous les
peintres qui sont venus et qui viendront après lui, pour représenter
l'effroi et la désolation du Monde!
[Illustration: PORTRAIT DE Mme SUZANNE V.
PHOTO DRUET]
A Tolède, Lautrec a vu aussi le Greco, et surtout le somptueux et
miraculeux _Enterrement du Comte D'Orgaz_. Rentré à Paris, il dira à son
ami Romain Coolus, qu'il a également connu à la _Revue blanche_: «Je
vais te faire ton portrait à la manière du Greco!»
Le portrait, on le sait, fut peint; mais, heureusement, à la manière de
Lautrec.
LA MER
Accompagnant encore son ami Maxime Dethomas, Lautrec alla une année à
Dinard, puis à Granville.
Pour ce voyage, il prit son costume de capitaine de la marine marchande,
avec la casquette plate, toujours sans galon. Et il était joyeux,
confiant, pour le défendre des sarcasmes de la foule, en son ami le
«géant» Dethomas; Dethomas ou _Gronarbre_, ainsi il le surnommait,
Brasseur ayant nasillé ce mot-là, un soir, dans une revue jouée au
théâtre des Variétés.
Il existe peu de «marines» de Lautrec. Il adorait seulement la mer pour
s'y baigner, et pour ce vrai prétexte: être nu. Il demandait qu'on le
photographiât ainsi. «Je fais le lion!» disait-il, sans se soucier de
ce que la plaque pouvait enregistrer.
Pour le reste, les longues excursions le fatiguaient. Il fallait avec
lui se désintéresser des curiosités signalées par les guides. Les
spectacles de table d'hôte lui suffisaient. A une bonne qui servait, son
tablier pavoisé de taches d'encre, il jeta, un jour: «Attention, ma
fille, vous avez vos règles en noir!» et les convives pouffant de rire,
cela l'égaya.
Si cordial et si boute-en-train, nous a dit souvent Dethomas, était
Lautrec quand il oubliait un instant la tenace tristesse de sa vie: sa
courte stature. Et son art de peindre avec un mot! En province, par
exemple, se rencontrait-il avec des gens chic, il disait, en boutonnant
des gants imaginaires: «Dans le monde!». Une autre fois, comme venu pour
une inauguration et passant sa bretelle rouge en travers de sa chemise:
«Carnot!» faisait-il. Et au théâtre, enfin, lui arrivait-il de
s'endormir sur l'épaule de son voisin, et celui-ci le secouant: «La vie
de château!» disait Lautrec, très doux.
La mer! Soit! mais Arcachon et surtout Taussat restaient ses
villégiatures préférées.
A dire vrai, enfant, on l'avait promené à travers ces paysages de pins
et de villas. Dans cette baie d'Arcachon, qui sépare les deux pays:
Taussat et Arcachon, il avait aussi «navigué», comme un vrai marin. Et,
au fond d'une voiture, traînée par un poney, il était allé quelquefois
de Taussat à Arcachon, et retour, en faisant le long voyage, par la
route. Il aimait les pins odoriférants, les ajoncs jaunes et les
bruyères roses. Il s'amusait des cigales qui, au creux de ces bois de
pins, grincent éperdument tout l'été. Et, en semaine, quand il n'avait
pas à craindre le flux des Bordelais qui, après avoir passé le pantalon
de flanelle rouge, à l'instar des parqueuses d'huîtres, arrivent tous à
la baie, le samedi pour le dimanche, il venait à Arcachon dans son
costume de marin. Aux baraques, il gobait des huîtres en les arrosant de
vin blanc; et, souvent, il accompagnait les pêcheurs de sardines, qui,
dans leurs pinasses, allaient pêcher le «royan d'Arcachon». Il ne
manquait pas aussi les régates de bateaux à voiles; et, d'autres fois,
il s'allait reposer dans les Dunes et au Parc des Abatilles. Mais trop
fréquemment toutes les villas, tous ces chalets, toutes ces villas
Marguerite, Sigurd, Carmen, Montaigne et Flora, l'attristaient, parce
que dans la plupart de ces maisonnettes découpées, vernissées, aux toits
rouges de tuiles, et cachées dans les pins et dans les fleurs, des
jeunes femmes, rieuses, jolies, chantaient, ou escortaient de beaux
jeunes hommes, aux longues jambes! et, lui, il n'osait même pas, aux
heures des bains, s'aventurer sur la plage d'Arcachon. Il n'osait pas
davantage chevaucher les petits ânes gris qui se tenaient là, pour les
excursions à la côte de Moulleau ou, en forêt, sur la route de la
Laiterie. Il revenait sans cesse à dire ceci: qu'il se faisait l'effet
d'être le pauvre apôtre saint Simon qu'on voit, un peu goguenard et tête
penchée, et surtout si courtaud, dans une niche de la cathédrale
Sainte-Cécile, à Albi.
Heureusement, Taussat était plus désert, réservé aux Bordelais
tranquilles; et là, il était connu de tout le monde.
Alors, il passait les mois de juillet et d'août, et quelquefois tout le
mois de septembre à ce tutélaire Taussat. Il vivait toutes ses
après-midi dans l'eau: et, régulièrement, il écrivait à son ami le
sculpteur Carabin, aujourd'hui le vrai directeur, en sa vraie place, de
l'École des Arts décoratifs à Strasbourg;--et, en lui envoyant des
couples de mantes religieuses, ces étranges insectes, sorte de lutteurs
à longs bras et qui ont toujours l'air de prier: «Garde-les bien! lui
disait-il, nous organiserons à mon retour à Paris des combats de ces
bêtes-là; ce sera un triomphe!»
Son autre passion à Taussat, c'était d'apprivoiser des cormorans. Il se
faisait souvent accompagner de l'un de ces palmipèdes; et tous deux, ils
rôdaient au bord de l'eau, doucement, en se dandinant.
Lautrec variait ses plaisirs d'été en se déguisant, en organisant des
fêtes orientales; et, tel un muezzin, il montait à la dernière fenêtre
de sa villa, pour appeler les fidèles à la prière.
Il vivait là en profonde intimité avec son ami Viaud, qu'il représentera
plus tard en amiral de fantaisie.
Venant de Paris pour ces vacances, il s'arrêtait naturellement à
Bordeaux. Et il se divertissait chaque fois à regarder les gandins des
Allées de Tourny et du Cours de l'Intendance; ces touchants gandins
bordelais qui, pour s'étonner eux-mêmes, se condamnent à parader, en
donnant des coups de derrière, le dos creusé, les pieds entourés de
guêtres claires, et les mains emprisonnées dans des gants beurre frais,
dont le crispin retombe, d'un air si benêt, sur les doigts!
Lautrec faisait de longues pauses au café de Bordeaux, sur la place de
la Comédie; et il sera noté plus loin les titres de quelques dessins
qu'il y réalisa.
Lautrec le commodore! Oui, il allait redevenir le commodore, comme il
disait, et reprendre lui aussi le pantalon de flanelle rouge, le fameux
pantalon de flanelle rouge retroussé aux genoux, le petit jersey bleu,
et la casquette d'officier de marine.
Enfin, pour ne rien changer, dans la mesure du possible, à ses
habitudes, il arriva souvent à Lautrec de descendre, en arrivant à
Bordeaux, dans une maison publique de la rue de Pessac. Il «se
retrempait» là, ainsi qu'il aimait à le répéter, en famille; et surtout
il retrouvait là aussi, tout de suite, et avec quelle joie, _l'accent_!
ce précieux accent bordelais si difficile à définir et qu'il faut
entendre; et, dans lequel, comme dans une recette culinaire, il entre de
la cocasserie, de la prétention et beaucoup de sottise!
DES SOUVENIRS SUR LA VIE
IV
Ses Logis
Saint-James
1900
Malromé
SES LOGIS
A tout bien considérer, il est peut-être intéressant d'indiquer les
successifs logis d'un homme notoire, ne serait-ce que pour permettre à
la puérile Postérité d'apposer sur une des maisons qu'il habita, une
plaque dite commémorative de naissance ou de séjour du grand homme.
Quand Lautrec prit son premier atelier, seulement pour y travailler, à
l'angle des rues Tourlaque et Caulaincourt, vers l'année 1887, il
s'installa avec son ami le Docteur Bourges, au nº 19 de la rue Fontaine.
Mais il continua de dîner souvent avec sa mère, qui ne s'éloignait de
Paris que pendant l'été.
De 1887 à 1891, Lautrec demeura ainsi avec le Docteur Bourges, le
célèbre _Bi_, comme il l'avait surnommé; et de 1891 à la fin de 1893,
tous deux allèrent habiter à côté, au nº 21 de la même rue. Le Docteur
Bourges faisait alors son internat dans les hôpitaux et ses premières
recherches de laboratoire. Peut-être, Lautrec et lui, si unis, ne se
fussent-ils jamais séparés, mais le Docteur Bourges se maria au début de
l'année 1894. Du coup, tous deux, ils cessèrent aussi de voir
fréquemment leurs amis qui les venaient voir quand ils demeuraient
ensemble. Ces amis, c'étaient les peintres Henri Rachou et Anquetin,
l'ingénieur Robin-Langlois et les Docteurs Dupré, Mosny, Wurtz et
Caussade, et enfin M. Gabriel Tapié de Celeyran, alors interne chez Péan
le théâtral, à l'hôpital international, sis rue de la Santé; M. Tapié de
Celeyran, autre cousin germain de Lautrec, et aussi long et aussi mince
que, lui, Lautrec, était court et gros. M. Gabriel Tapié de Celeyran,
très reconnaissable, est représenté dans beaucoup de tableaux peints par
Lautrec et dans un non moins grand nombre de ses lithographies.
Ah! ce premier atelier de la rue Tourlaque! Comme il était encombré de
choses si hétéroclites! car Lautrec s'intéressait à tout: aux peintures
de ses amis, à des faïences persanes, à des cages, etc., etc.; mais
cependant, il était impossible de ne point voir, d'abord dans le fond de
l'atelier, un comptoir de bar, sur lequel Lautrec aimait à préparer des
cocktails pour lui-même et pour ses amis en visite. Car, avec lui, il
fallait boire, et boire solidement. Alors, seulement, il vous estimait.
Préparer ses cocktails! Assurément, s'il avait eu en sa possession des
cocktails tout faits, sa joie aurait été moindre. Couper des lamelles de
citron, doser des essences et des alcools, piler de la glace, agiter le
tout dans des gobelets, c'était pour Lautrec un total contentement; et
il s'y appliquait avec une vive curiosité, inventant d'inédites
recettes, dont, nouveau Borgia, il essayait l'effet sur ses amis. Et,
comme il exultait, quand, pour le féliciter on claquait, à plusieurs
reprises, de la langue! Et quelle fut sa joie, cette soirée, ou plutôt
cette nuit, chez M. Thadée Natanson, où il enivra ainsi, à les coucher,
ses amis Félix Fénéon, Tristan-Bernard, Romain Coolus, Maxime Dethomas
et Francis Jourdain; lui, allant et venant, tout fier dans sa courte
veste blanche de barman!
Il recevait souvent aussi ses amis chez le photographe Sescau, installé,
à cette époque, place Pigalle; et, un soir, les ayant invités à manger
du kanguroo, un simple agneau auquel on avait ajouté une queue de boeuf,
il jeta, pour qu'on ne bût pas d'eau, des poissons rouges dans toutes
les carafes.
Lautrec prenait un vif plaisir à organiser ces dîners, à distribuer des
rôles. Il voyait la vie comme une vaste pantomime anglaise, avec chaque
individu, chaque accessoire à sa place.
D'abord, il se divertissait à dessiner les menus: un croquis preste ou
une composition qui tenait tout un côté de la page.
Tantôt, c'était un cheval de bois pour un menu Sylvain; tantôt le
portrait de Sescau armé d'un tambourin, pour un dîner, rue Rodier; ou le
portrait de Mlle Renée Vert, la modiste, à l'occasion d'un dîner des
Indépendants; ou bien un croquis de souris, pour un déjeuner chez la
divette Miss May Belfort, rue Clapeyron; etc., etc.
En 1897, Lautrec transporta son atelier dans l'avenue Frochot, une
impasse bordée de petits pavillons et de jardinets. Mais il habita cette
fois, rue de Douai, avec sa mère venue près de lui pour le soigner; car
il commençait de se déséquilibrer. C'est là, par exemple, qu'un soir,
dans la peur des microbes, il inonda de pétrole tout l'appartement.
L'alcool, à forte dose, activant la virulence d'une grave maladie
constitutionnelle, était cause de tout.
Lautrec conserva cet atelier jusqu'à sa mort.
SAINT-JAMES