Les Japonais! Théodore Duret et Cernuschi, de retour d'un fé

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Au lecteur

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LAUTREC

DU MÊME AUTEUR

LES FÉERIES DE PARIS (_Couverture de R. Carabin_).

LES SOUPEUSES (_Dessins de George Bottini_).

LE VRAI J.-K. HUYSMANS (_Portrait par J.-F. Raffaëlli_).

HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC (_Avec des illustrations_).

LE VRAI RODIN (_Avec des illustrations_).

PARIS, VOICI PARIS! (_Couverture de Sacchetti_).

CUBISTES, FUTURISTES, PASSÉISTES (_Avec des illustrations_).

RODIN (_Grand album, avec des illustrations_).

RODIN A L'HOTEL BIRON ET A MEUDON (_Avec des illustrations_).

PAUL CÉZANNE (_Avec des illustrations_).

LES INDÉPENDANTS (_Avec des illustrations_).

VAGABONDAGES.

THÉATRE

(_Seul ou en collaboration_)

M. PRIEUX EST DANS LA SALLE!

DEUX HEURES DU MATIN... QUARTIER MARBEUF (_Couverture de Géo Dupuis_).

HOTEL DE L'OUEST... CHAMBRE 22.

UNE NUIT DE GRENELLE (_Couverture de Géo Dupuis_).

SAINTE ROULETTE.

POUR PARAITRE

L'HOMME DE LA NATURE.

LES PANTINS DE PARIS (_Dessins de Forain_).

L'ILE DÉSENCHANTÉE.

PIERRE BONNARD.

Tous droits de traduction, de reproduction, réservés pour tous pays, y

compris la Suède, la Hollande, le Danemark et la Russie.

S'adresser, pour traiter, à la Librairie OLLENDORFF 50, Chaussée d'Antin,

Paris.

GUSTAVE COQUIOT

LAUTREC

_OU QUINZE ANS DE

MOEURS PARISIENNES_

1885-1900

Avec 24 reproductions hors-texte des oeuvres

de LAUTREC

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

_Société d'Éditions Littéraires et Artistiques_

LIBRAIRIE OLLENDORFF

50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

Copyright by Librairie Ollendorff 1921

_Il a été tiré à part

Trente exemplaires sur papier de Hollande

numérotés à la presse._

à R. CARABIN

SCULPTEUR, MÉDAILLEUR, ORFÈVRE,

POTIER ET ALCHIMISTE

[Illustration: PORTRAIT DE LAUTREC

(_Eau-forte de Charles Maurin_).]

DES SOUVENIRS SUR LA VIE

I

Le Milieu

Paris et René Princeteau

Cormon ou la Vie

Montmartre

LE MILIEU

Descendant des comtes souverains de Toulouse, qui bataillèrent contre le

pape Innocent III, contre le roi Louis VIII de France, mieux encore

contre le rude sanglier Simon de Montfort, le comte Alphonse de

Toulouse-Lautrec-Monfa, aujourd'hui trépassé, chassait à courre, à grand

tapage de chiens et de trompes, en la terre de Loury en Loiret, quand sa

femme, la comtesse née Adèle Tapié de Celeyran, lui fit discrètement

annoncer la naissance de son fils Henri, né le 24 novembre 1864, à Albi,

14, rue de l'Ecole-Mage, dans un vieil hôtel de famille.

Le veneur ne se hâta point pour cela de boucler son équipage. Officier

de cavalerie, sorti de l'Ecole de Saint-Cyr, démissionnaire, et marié en

l'année 1863, il avait tout de suite laissé sa femme à ses religieuses

pratiques pour éperonner, lui, à pleines molettes, la vie libre,

nettement excentrique qu'il chérissait. D'ailleurs, cet hoffmannesque

gentilhomme avait de qui tenir. Son propre père avait été un rude

coureur de bois et de halliers, farouche et autoritaire, qui avait

terrorisé son entourage. Excellent cavalier, forcené chasseur, il

n'avait presque jamais quitté la terre du Bosc, âpre terre située dans

le Rouergue, et qui appartenait à sa femme. Mais ces loups ont tout de

même une fin! Un soir, après avoir, durant toute la journée, sonné du

cor, à se rompre les veines, il mourut d'une chute de cheval, laissant à

son fils Alphonse la forte image d'un vieux veneur monté en couleurs, et

dressé sur ses éperons, comme un hargneux coq sur ses ergots. Il ne

possédait aucune fortune personnelle, du reste; mais, du côté de sa

femme, abondaient terres et argent; et il s'en trouvait très bien, car

les Banques, on le sait, sont faites pour les femmes et pour les

rustres!... Alors, cela dit, quant aux autres origines en ce qui touche

celui qui sera le peintre Henri de Toulouse-Lautrec, elles se

présentent, avec une certaine carrure, ainsi:

Sa mère est une fille de Léonce Tapié de Celeyran et de Louise d'Imbert

du Bosc. Elle est cousine germaine de son mari, leurs deux mères étant

soeurs, filles du comte d'Imbert du Bosc et de Zoé de Solages.

Les Tapié sont originaires de Cannes (Aude), où ils exercèrent, dès le

XVIe siècle, les fonctions de premiers consuls. Ils s'établirent à

Narbonne au XVIIe siècle, et y fournirent de nombreux magistrats

consulaires, plusieurs chanoines du chapitre de Saint-Sébastien

(paroisse de Narbonne), un officier de la maison du roy, un trésorier

général de France, etc.

Quant à la terre de Celeyran (dont le nom s'ajouta à celui de Tapié),

ou, pour dire mieux, quant à la terre de Saint-Jean de Celeyran, c'était

une terre noble appartenant aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem,

qui, en 1680, environ, la vendirent avec haute, basse et moyenne

justice, à la famille Mengau, de Narbonne.

Jacques Mengau, seigneur de Celeyran, conseiller à la cour de

Montpellier, adopta alors l'arrière-grand-père d'Henri de

Toulouse-Lautrec, fils de son cousin germain, et lui donna son nom et sa

fortune, en 1798. La terre de Celeyran, sur laquelle s'élève une vaste

habitation, est la plus considérable du département de l'Aude. Mais au

temps de l'arrière-grand-père d'Henri de Toulouse-Lautrec, avant qu'elle

n'eût été divisée par des partages de famille, sa contenance était de

plus de 1.500 hectares.

Le château, situé sur la commune de Salles d'Aude (Aude), fut à un

moment la propriété, jamais payée, de la considérable et grasse Thérèse

Humbert. Il fut son nid d'affaires. Elle y puisa forces et ruses pendant

un laps d'années. Ce n'est qu'à sa déconfiture, que la famille Tapié put

reprendre cette terre, désormais doublement illustre.

Du côté du père, c'est-à-dire du côté du comte Alphonse de

Toulouse-Lautrec-Monfa, il y avait deux branches: une branche aînée et

une branche cadette. Henri de Toulouse-Lautrec appartenait à la branche

cadette; et, à la mort de son père, le fief de Monfa, très ancien dans

la famille, aurait été son héritage. Il est vrai que Monfa n'est plus

qu'un château en ruines, avec une centaine d'hectares, très mal

cultivés. La poste, c'est Roquecourbe-Castres (Tarn).

Mieux favorisée, la comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec avait, de son

père, hérité de la terre de Ricardel, qui est une portion de l'ancien

Celeyran. Terre sans château, et qui ne peut s'enorgueillir que d'une

simple maison de régisseur et de bâtiments d'exploitation rurale.

Mais ceci était préférable: le château du Bosc, en Aveyron, et le

château de Malromé, par Saint-Macaire (Gironde), appartenaient aussi--et

appartiennent encore à Madame la comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec.

Toute cette importante fortune territoriale ne put jamais cependant

contenir la fantaisiste humeur du Comte. Il vivait le plus souvent sur

des terrains de chasse, loin de sa femme; ou à Albi, où il demeura

longtemps chez sa mère, une fille du comte du Bosc;--parfois à Paris,

dans un hôtel;--ou bien devant la cathédrale d'Albi, la robuste et

originale cathédrale bâtie à son image. Là, sous une tente, il tenait

compagnie à ses faucons et à ses chiens, avant que de les traîner

ensuite les uns et les autres, à travers la ville ahurie, mais qui

pardonnait tout à M. le comte, dont elle vénérait, presque la tête

basse, la hauteur et l'impertinence. Car, ne se promenait-il pas,

encore, M. de Toulouse-Lautrec, un faucon sur le poing gauche, de la

viande crue dans l'autre main, et s'arrêtant tous les dix pas pour

nourrir le rapace?

On citait, avec orgueil, bien d'autres fantaisies de cet homme, qui

ignorait si heureusement toutes les conventions sociales; comme il

voulait ignorer le temps, le lieu, les saisons et les heures;--en un mot

tout un ensemble de médiocre vie basée sur la résignation et la

discipline des bourgeois et des gens de boutique.

Et Paris aussi subissait ses frasques! Ainsi, un jour, par exemple, ne

s'était-il pas entêté à emmener, à une matinée de gala du théâtre de

l'Opéra-Comique, un ménage ami: homme et femme, dans une bizarre

voiture-araignée qu'il conduisait lui-même? Sur le parcours, rires et

quolibets de fuser! Imperturbable, le comte Alphonse tenait correctement

les guides; donc, pourquoi un tel concert de moqueries et de

railleries?

Les invités ne le surent qu'en arrivant au théâtre, lorsque, descendus

de la haute voiture, ils aperçurent entre les roues, dans une vaste

cage, toute une piaillante et frémissante tribu de petits oiseaux, que

le comte avait accrochés là, pour «qu'ils prissent l'air!» (_sic_),

avant que de servir de pâture à ses faucons!

[Illustration: FILLE A LA FOURRURE

PHOTO DRUET]

Une autre fois, une nuit, à la campagne, les domestiques n'avaient ils

pas surpris M. le Comte à la recherche de cèpes; et il tenait d'une main

une bougie allumée, et, de l'autre main, un carton à chapeau? Et, le

lendemain, n'était-il pas descendu, à la table d'un dîner de famille,

costumé en écossais, et la jupe à carreaux remplacée par un tutu de

danseuse?

A Paris, on vit le comte de Toulouse-Lautrec, à l'enviable moment des

beaux cavaliers et des jolies amazones, monter, pendant quelques mois,

au Bois, une jument laitière, sur une selle de Kirghiz; et, de temps en

temps, il mettait placidement pied à terre, pour traire la jument et

boire de son lait.

C'est aussi au même Bois de Boulogne que, rencontrant, un jour, une

troupe de cavaliers tartares, en représentation au Jardin

d'acclimatation, il se mit à caracoler à leur tête, pour les emmener à

travers Paris jusqu'à l'Hippodrome (actuel Gaumont-palace); et là, dans

le jardin qui existait alors, les faire photographier, en se plaçant au

premier rang.

Enfin, voici une dernière anecdote; et celle-ci, qu'on me le pardonne,

m'est toute personnelle.

Quand le comte apprit, en 1912, que j'étais en train de préparer un

premier livre consacré à son fils, il se fâcha et il voulut accourir

d'Albi pour me châtier, en combat singulier, comme au temps des Croisés.

Il dit ceci: lui, noble gentilhomme, il tiendrait une lance, il serait

dans une espèce de petite tranchée à cause de ses cors aux pieds; et

moi, humble serf, je serais face à lui, et armé d'un simple bâton.

Croyez-le, on eut beaucoup de difficultés à l'empêcher de venir jusqu'à

moi, à Paris, à cheval, par le moyen de chevaux de relais.

Certes, je pourrais citer bien d'autres anecdotes pour montrer que le

comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa était vraiment un gentilhomme

d'une totale extravagance; mais, aussi bien, il faut, peut-être, se

contenter du significatif dessin que Forain fit d'après lui, et qui le

représente, cet insolite gentilhomme, à cheval, son ample manteau

déroulé, comme une robe de cour, sur la croupe de la bête?

Un père assurément singulier, une mère pieuse, très attachée à ses

devoirs, voilà donc, à peine silhouettés, les directs ascendants de

Henri de Toulouse-Lautrec; ascendants qui convinrent entre eux deux de

ceci: la comtesse s'occuperait d'abord seule de son fils; le père, lui,

s'en chargerait plus tard; et en ferait, alors, à son image, un

orgueilleux seigneur, un forcené veneur, et un parfait contempteur de

son temps!

Henri de Toulouse-Lautrec partit pour vivre, avec sa mère, toute son

enfance à Paris, hôtel Perey, cité du Retiro; et il fut placé comme

externe libre au lycée Condorcet, sa mère se chargeant de toute son

éducation et lui servant même de répétiteur.

Ses vacances scolaires, il les passait à Celeyran, au Bosc ou à Malromé.

Tous deux, la mère et le fils, ils furent aussi plusieurs fois à Nice,

dans une pension de famille, où Henri aimait à parler anglais avec les

hôtes.

Mais il fallait rentrer; et le lycée l'obsédait. Aussi, dès l'âge de

dix ans, il ne voulut plus travailler qu'avec sa mère. Quand il eut

treize ans, il se cassa une jambe en glissant sur un parquet; et l'année

suivante, lors d'un voyage à Barèges, il se cassa l'autre jambe. Dès

lors, il ne grandit plus; et la marche lui devint pénible.

En une douloureuse réalité, c'en est fait des rêves de la toute première

enfance. Le père, ce dur cavalier, se détourne de cet enfant qui ne

peut, qui ne pourra jamais le talonner dans ses chasses. Voilà tout le

commencement d'un chagrin que l'enfant, l'adolescent, et enfin l'homme

ne cessera plus de ressentir!

Ces chevaux, qu'il ne pourra jamais conduire, cet infirme les aime d'un

tel amour qu'il commence de les crayonner, de les dessiner, seuls ou

avec des chiens, ou avec des équipages. Et cela le passionne tellement

qu'il ne veut même plus accomplir ses études scolaires. Il passe la

première partie du baccalauréat-ès-lettres; et il en reste là.

Il est un nain. Il a un torse normal; mais ses jambes sont

extraordinairement courtes. Oui, c'est un fait brutal! Le descendant des

comtes de Toulouse-Lautrec-Monfa ne sera pas un cavalier, un héros de

concours hippique et de chasses à courre. Il n'a plus qu'à devenir le

peintre des bals publics, des maisons closes, des vélodromes, de toute

une population pittoresque, assurément, mais comme ce champ est borné!

Souvent, au cours de sa brève vie, est-ce que Lautrec ne regrettera pas

l'élégant gentilhomme, le rude bretteur et le vigoureux chevaucheur

qu'il eût pu être, en un mot la belle brute dont la vitalité sanguine et

nerveuse attire autour de soi un violent flux d'admiratifs hommages?

Porter un tel superbe nom: Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa et aboutir

là: être l'annaliste d'une époque de pourriture! Pour oublier cela,

est-ce qu'il ne sera point obligé de se jeter, à corps perdu, dans la

vie, et de la brûler, la mauvaise vie, avec la plus dévorante

frénésie?... Allons! C'est ce que fera Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa,

peintre un peu par force et surtout par vocation, mais descendant quand

même, malgré tout, d'une lignée de comtes d'altière noblesse; et seul

descendant, puisqu'il avait perdu un frère, âgé d'un an, alors qu'il

atteignait, lui, la troisième année de sa vie.

Soit! Ses brillantes qualités d'orgueil, d'amour de sa race, de fierté

apprise, il les emploiera donc, puisque c'est la dure contrainte, au

service de son métier presque subi; et toute son éducation, tout le

style, toute la hauteur de son origine, il mettra tout cela dans son

dessin et dans sa peinture; puisque la nature, si impitoyable aux

erreurs congénitales, lui refusa, à lui, la taille et la force qu'elle

accorde si bénévolement à tant de fils des champs ou des villes, nés

dans l'emportement de deux sangs merveilleusement croisés et neufs, et

purs de toute consanguinité imposée depuis de trop longues années!...

Et, pour la première fois, peut-être, un peintre porteur d'un nom à

panache, avec un entrain non feint, ira vers les plus crapuleux

spectacles, pour les exprimer, non pas, comme on l'a cru, avec une

férocité de nain haineux, mais avec une verve passionnée, avec une

tenace ivresse, avec un don de tout son génie. Et toujours ce

peintre-là--rare spectacle!--cherchera à chérir davantage ses modèles;

il consumera une plus farouche volonté à les dessiner mieux, à les

peindre avec plus de fougue et avec plus d'amour!... C'est comme cela

qu'il usera sa méchante vie!

PARIS ET RENÉ PRINCETEAU

Occasionnellement, le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec avait dessiné

et modelé quelques esquisses en terre: chevaux et chiens d'équipage;

mais il ne convient pas de voir ici une véritable hérédité pour Lautrec,

qui va, au contraire, après quelques essais, se donner tout entier aux

bals et aux maisons closes, à des hôtes de cirques et de bars.

C'est plus simple et tellement plus simple. Le comte Alphonse de

Toulouse-Lautrec avait un ami, artiste-peintre, dont l'atelier s'ouvrait

dans une sorte d'impasse, au nº 233, du faubourg Saint-Honoré! Ce

peintre, comme par un décret de la Providence, c'était René Princeteau,

peintre de chasses, de chevaux et de chiens! Or, dès l'âge de huit ans,

Lautrec ayant commencé de venir dans l'atelier de Princeteau,

retrouvait ainsi tous les sujets de tableaux qui lui étaient si

familiers. De là à les imiter, à les copier, il n'y eut qu'un pas à

franchir; et il fut vite franchi. Ce passage d'une lettre qui nous fut

adressée par Princeteau quelques jours avant sa mort, atteste cela.

Voici ce fragment:

«Oui, j'étais surtout peiné de sa «pas bonne forme»! (_sic_). Mon pauvre

Henri! Il venait tous les matins dans mon atelier; à quatorze ans, en

1878, il copia mes études et fit un portrait de moi, «à me faire

frémir!» (_sic_).

«Pendant les vacances, il peignait devant nature portraits, chevaux,

chiens, soldats, artilleurs au moment des manoeuvres. Un hiver, à

Cannes, il a peint des bateaux, la mer, des amazones.

«Henri et moi, nous allions au cirque pour les chevaux, et au théâtre

pour les décors. Il était profond connaisseur en chevaux et en chiens.»

[Illustration: PORTRAIT

PHOTO DRUET]

Et voilà la toute simple raison des débuts de Lautrec. En tout cas,

Princeteau étant sourd et muet, il ne pouvait pas être un maître

fatigant pour le peintre adolescent. De plus, chez Princeteau, venaient

aussi quelques peintres: Forain, Butin, Petitjean et surtout John-Lewis

Brown, un autre peintre de chevaux et un autre Bordelais comme

Princeteau. Mais lui, Brown, peignait ses chevaux et ses cavaliers avec

une telle virtuosité et avec un tel éclat que tous ses portraits de

chevaux semblent avoir été plaqués de luisant acajou.

Dans ce milieu de peintres, et surtout en présence de ces deux peintres

de chevaux: Princeteau et John-Lewis Brown, Lautrec se mit à représenter

avec une opiniâtre ardeur les chevaux qu'il ne pouvait pas chevaucher.

Rappelons-nous, d'ailleurs, qu'il n'y eut jamais un plus favorable temps

de l'hippisme. Ils montaient régulièrement, au Bois, ces cavaliers et

ces amazones qui s'appelaient Émile Abeille, le comte Nicolas Potocki,

le prince Charles de Ligne, le duc de Camposelice, le vicomte de

Montigny, le marquis de Breteuil, le vicomte de Pons, le baron de la

Rochette;--la duchesse de Fitz-James, la comtesse de Clermont-Tonnerre,

la comtesse de Caraman, la baronne de Beauchamp et la marquise de

Louvencourt. Or, comme Princeteau, sans trop d'originalité, mais avec

acharnement, les dessinait tous et toutes sur de petits albums,

c'étaient ces petits albums-là, prestigieux et magiques, qui

passionnaient Lautrec.

Là-dedans, en effet, au cours des pages, ne voyait-il pas des poneys,

des cobs, des irlandais, des pur-sang, tous chevaux bien mis;--et aussi,

dans de discrètes allées, des silhouettes de bidets et de chevaux de

manège, dont le drolatique aspect physique l'enchantait? Toutes les

caricatures, mâles et femelles, que le goût de l'équitation pouvait

engendrer,--c'est sans doute de les regarder, avec tant de flamme, que

Lautrec prit le sens de ce trait caustique, aigu et rare, qui, plus

tard, développé, fera de son dessin une écriture à nulle autre pareille

et situant admirablement toutes les tares physiques. Et comme Princeteau

aimait de plus en plus «son nourrisson d'atelier», ainsi appelait-il

Lautrec, celui-ci put, tout à son aise, dessiner et peindre, sous les

regards amusés de Princeteau. Un jour pourtant ce dernier voyant que le

«nourrisson» voulait, lui aussi, devenir un artiste, un enseignement

officiel s'imposa aux yeux du brave homme, peintre discipliné, qui,

naturellement, croyait à la tradition, aux professeurs consacrés; et il

choisit alors pour Lautrec un véritable maître, en la personne de M.

Léon Bonnat. Lautrec, docile, entra dans cet atelier; mais il ne fit

qu'y passer, l'atelier Bonnat ayant fermé presque aussitôt ses sacrées

portes. Juste compensation! C'est dans cet atelier que Lautrec connut

son ami le plus attaché: M. Henri Rachou, qui est actuellement Directeur

des Beaux-Arts de la ville de Toulouse.

Le soir, Lautrec retrouvait René Princeteau; et, durant toutes ces

années-là, on les vit tous deux au cirque Fernando, alors bâti en

planches, sur l'emplacement actuel du cirque Médrano, et que tout Paris

envahissait.

Ce goût du cirque, on le verra se développer jusqu'à la plus extrême

acuité chez Lautrec. Plus loin, nous dirons ce qu'il en tira, même quand

il fut contraint de se reposer pendant quelques mois, chez le docteur

Semelaigne, à Saint-James.

CORMON OU LA VIE

De Bonnat, Lautrec passa aux mains de Cormon. D'un médiocre à un pire.

L'homme de l'âge de plâtre, le néfaste macrobe qui commit sur des toiles

à voiles les plus odieux des poncifs, avait ouvert un atelier à

Montmartre, rue Constance. Lautrec alla dans cet atelier. A cet âge, on

a la candeur des plus touchantes sottises. Et, Cormon s'installant

ensuite au nº 104 du boulevard de Clichy, Lautrec le suivit. Aussi bien,

ce sont les camarades qui vous attirent; et Lautrec, dans le premier

atelier Cormon, s'était déjà lié avec les peintres Vincent Van Gogh,

Gauzi, Claudon, Grenier et Anquetin; et ceux-là, tout en restant chez le

pion d'Institut, n'admiraient que Delacroix, Degas, Manet, Renoir et les

Japonais. Et ils tenaient des propos enflammés! Et ils avaient de beaux

espoirs!... Mais quels souvenirs ont gardé de Lautrec ses camarades de

ce temps-là? Le premier, voici comment le juge le peintre Claudon:

«Lautrec était fort adroit, et il se servait de cet esprit d'observation

qui n'a fait que s'aiguiser avec le temps; mais c'étaient surtout les

chevaux, les habits rouges et les chasses à courre qui le passionnaient.

Toutefois, je dois avancer qu'ayant un jour à décorer deux panneaux dans

un cercle que nous avions fondé, il fit ses panneaux tout à fait à la

manière de Forain.

«Je me rappelle de ce temps peu de mots de Lautrec; il aimait plutôt à

synthétiser par une phrase brève toute une situation, et à rendre les

choses par une formule crayonnée sur un bout de papier et les gens par

une charge faite d'un trait étonnamment expressif.»

M. Gauzi, retiré aujourd'hui à Toulouse, nous a dit, de son côté:

«Sous des dehors moqueurs, Lautrec était d'une nature très sensible, et

il n'avait que des amis. Extrêmement liant, il était très serviable.

Faible, il admirait la force chez les lutteurs et chez les acrobates.

Il était très bien élevé. En art, il fut toujours sincère. A l'atelier

Cormon, il s'efforçait de copier le modèle; mais, malgré lui, il

exagérait certains détails typiques ou bien le caractère général, de

telle sorte qu'il déformait sans le chercher et même sans le vouloir. Je

l'ai vu se forcer en présence d'un modèle à «faire joli», et ne

pouvoir, à mon avis, y réussir. Le mot «se forcer à faire joli» est de

lui. Ses premiers dessins et ses premiers tableaux au sortir de

l'atelier, il les exécuta toujours d'après nature; il disait même qu'il

ne pouvait travailler si le moindre accessoire n'était à sa place au

moment où il travaillait. Il avait entrepris un portrait de moi; à ce

moment, j'arrivais de ma province et j'arborais un superbe gilet de

fantaisie jaune; immédiatement ce gilet fut dans l'oeil de Lautrec, qui

voulut me représenter en bras de chemise, sans doute pour mieux voir le

dit gilet. Il commença et travailla quelques séances; sur ces

entrefaites, je déménageai et on me vola ou je perdis mon gilet; il

refusa alors de continuer ce portrait malgré qu'il fut très avancé; il

en fit un nouveau tout à fait différent.»

«Son maître d'élection était Degas; il le vénérait. Ses autres

préférences, parmi les modernes, allaient à Renoir et à Forain. Il avait

un culte pour les anciens Japonais; il admirait Velasquez et Goya; et,

chose qui paraîtra extraordinaire à quelques peintres, il avait pour

Ingres une estime particulière; en cela, il ne faisait que suivre les

goûts de Degas qui a toujours vanté les dessins de Dominique Ingres».

Les Japonais! Théodore Duret et Cernuschi, de retour d'un féerique

voyage au Japon, les avaient mis à la mode; et on commençait de

collectionner les si neuves estampes du Nippon, arrivées par les bateaux

de commerce. Portier, le marchand de tableaux, en avait acquis un lot;

et Lautrec lui acheta certaines de ces estampes. Il se passionna, comme

Van Gogh, pour ces planches qu'avaient griffé Harounobu, Kiyonaga,

Toyokouni, Outamaro, Hiroschigé et Hokousaï.

Cormon ou la vie? N'était-ce pas la vie, ces gestes, ces attitudes, ces

expressions singulièrement inattendues? C'était la vie, cette grâce

inédite, cette souple puissance, cette gracile joliesse, ces mobiles

décors, cette science du dessin, ces accords de somptueuses couleurs!

Cormon, à l'opposé, c'était le néant, la tradition la plus vaine figée

par un dessin convenu, par une couleur générale alourdie de plâtre!

Comment hésiter?

[Illustration: BAL MASQUÉ

PHOTO DRUET]

Et les autres admirations de Lautrec, c'était aussi la vie! Velasquez,

en effet, c'était la hautaine distinction, la grâce d'une naturelle

noblesse; Goya, c'était la fantaisie désordonnée, toute puissante,

animant les plus terribles spectacles; Goya, qui, auparavant, avait

aiguillé Forain se demandant un jour, au Cabinet des Estampes, ce qu'il

convenait de faire; Forain, happé par les prodigieux _Caprices_, et

éclairé tout d'un coup, brutalement; Goya, dont la forte devise: _J'ai

vu çà!_ allait devenir la devise de Lautrec, flottant entre Cormon de

l'âge de plâtre et Goya de l'âge de sang!

Ingres, enfin, d'une sensualité concentrée jusqu'à la plus tendre

subtilité, s'il s'en tient parfois à des redites de tradition; Ingres

l'émerveillait également quand il lui livrait les trésors de ses

odalisques, de ses baigneuses et de quelques-uns de ses portraits de

femmes si brûlés de passion!

J'ai tenu aussi à interroger M. Henri Rachou, l'ancien condisciple de

Lautrec. Voici sa lettre consacrée à la mémoire de son ami:

«J'ai connu Henri à Paris, par sa mère, en 1882. Il avait déjà commencé

à peindre avec notre ami René Princeteau et faisait, à la manière de ce

dernier, de petits panneaux représentant des chevaux.

«Il a suivi avec moi les cours de l'atelier Bonnat, puis ceux de

l'atelier Cormon où il étudiait de façon très suivie le matin, passant

ses après-midi à peindre d'après nos modèles habituels: le père Cot,

Carmen, Gabrielle, etc., soit dans mon petit jardin de la rue Ganneron,

que j'ai habité 17 ans, soit chez M. Forest, propriétaire, rue Forest.

Je ne crois pas avoir eu la moindre influence sur lui. Il venait

fréquemment avec moi au Louvre, à Notre-Dame, à Saint-Séverin; mais,

bien qu'il admirât l'art gothique, dont la vénération m'est restée, il

manifestait déjà des préférences très marquées pour l'art japonais,

l'art de Degas, de Manet et des Impressionnistes en général, de sorte

qu'il échappa à l'atelier alors qu'il y travaillait encore.

«Ce qui m'a le plus vivement frappé chez lui est sa magnifique

intelligence toujours en éveil, sa bonté extrême pour ceux qui

l'aimaient et sa connaissance parfaite des hommes. Je ne l'ai jamais vu

se tromper dans ses appréciations sur nos camarades. Il était

incroyablement psychologue, ne se livrait qu'à ceux dont il avait

éprouvé l'amitié et traitait parfois les autres avec un sans-façon

voisin de la cruauté. D'une éducation parfaite quand il le voulait, il

dévoilait un sens exact de la mesure en s'adaptant à tous les milieux.

«Je ne l'ai jamais connu ni exubérant ni ambitieux. Il était avant tout

artiste et n'attachait, bien qu'il les recherchât, qu'une valeur très

relative aux éloges. Il ne se montrait, dans l'intimité, que très

rarement satisfait de ses travaux.»

Pour terminer ce chapitre, puis-je noter, enfin, ce court portrait

physique et moral de Lautrec par un dernier de ses camarades?

«Il était non seulement très petit, mais difforme. La tête était

lourde. Il traînait les jambes et s'appuyait sur une minuscule canne au

manche recourbé, qu'il appelait lui même son «crochet à bottines». Il

était très myope; son pince-nez ne le quittait pas. Il portait sa

moustache et sa barbe mal taillées. Il avait la bouche épaisse, la lèvre

inférieure pendante, toujours un peu baveuse, le nez assez fort, le

regard souvent endormi, lourd; parfois, au contraire, étonnamment vif,

curieux, rieur.

«Il lisait peu--ou presque pas. Assez bavard, il aimait fort plaisanter

avec des amis. Pas lyrique, ni littéraire. Pas rosse, mais gouailleur,

malicieux, très observateur, très passionné... Ah! je vois encore

Lautrec passant toute sa matinée au musée de Bruxelles devant un

portrait d'homme de Cranach! Quel enthousiasme! Enthousiasme jamais

débordant, jamais méridional...»

MONTMARTRE

Mais la vie qui va prendre tout entier Lautrec, la vie qui l'assaille

chaque jour quand il va chez Cormon et quand il sort de ce morne

atelier, la vie, toute la vie matérielle et brûlante, c'est Montmartre

et quel Montmartre!

Montmartre, au temps de Lautrec, c'est-à-dire de 1885 à 1900, c'est en

effet, le _Moulin-Rouge_ qui vient de remplacer le _Bal de la Reine

Blanche_ et que dirige Zidler; c'est le _Café du Rat mort_, déjà situé à

sa place actuelle; c'est le _Bal du Moulin de la Galette_, où l'on paye

les danses; c'est Palmyre, installée alors à la _Souris_, rue Bréda;

c'est Armande, trônant au _Hanneton_; c'est l'_Auberge du Clou_, avenue

Trudaine; c'est le cabaret du _Mirliton_, que vient de quitter Salis

pour transporter, rue de Laval, son cabaret du _Chat noir_;--le

_Mirliton_, où engueule et chante l'humanitaire Aristide Bruant; c'est

le _Bal de l'Elysée Montmartre_; c'est le _Divan Japonais_; c'est le

tapageur _Café de la Place Blanche_, qui s'est ouvert en même temps que

le Moulin-Rouge; et, enfin, Montmartre c'est, en contraste, autour de la

vasque Pigalle, encombrée de modèles italiens, l'atelier de Roybet le

Magnifique, le Panthéon de Puvis de Chavannes l'olympien sensuel, et la

boutique de l'avare Henner, du pays d'Alsace!

On peut imaginer avec quelle joie Lautrec tomba du nid Cormon dans ce

chaud milieu! Il a besoin de travailler, de s'étourdir; ici, il va

travailler, et il va s'étourdir.

Pour lui, qui ne peut guère marcher et se fatiguer, l'essentiel, c'est

de rester dans un cercle assez restreint; les boulevards extérieurs

sont, d'ailleurs, peu sûrs; et le Moulin-Rouge le retiendra durant de

longues années avec son amusant et exceptionnel spectacle. Lautrec se

lie donc tout de suite avec Joseph Oller, le propriétaire; et il aura

désormais, au bal, sa table retenue.

Il y entre, tous les soirs, le visage joyeux. Mais aussi quel bal et

quelles danseuses! A l'heure actuelle, c'est peut-être notre plus tenace

regret que tout cela ne soit plus! Sans doute, on loue toujours le temps

passé; mais il nous semble que la vie alors était moins bête qu'au temps

présent; surtout si l'on évoque toutes ces pittoresques danseuses, qu'on

appelait, entre tant d'autres: Grille d'égout, Demi-syphon, Rayon d'or,

Muguet la limonnière, Eglantine, la Goulue, la Mélinite, et que

couronnait ce prodigieux danseur: Valentin le désossé!

Ah! ces trois dernières vedettes, quelles curieuses et épileptiques

sauterelles! Quel extravagant trio! Ce Valentin le désossé, si glabre,

si funèbre sous son haute forme noir, qui basculait en avant; ce

somnolent Valentin, qui, le soir, se transformait en un inénarrable et

électrique danseur. Grand, maigre à s'enrouler autour d'un bec de gaz,

n'ayant pas d'âge, trente-cinq ou tout aussi bien cinquante-cinq ans,

étriqué et monté sur ressorts, il avait des jambes et des bras en

lanières de caoutchouc. Il tenait de la sarigue et du casoar, et quelle

trompe! Mais ce dégingandé valsait vraiment avec une sûre cadence et un

incroyable rythme. Ses longs pieds tournaient, remontés, toujours autour

du même pivot. Ses pieds étaient de parfaits automates. Aussi, comme

nous l'admirions, cet Empereur de la Danse!

Ses rivales et ses deux chères amies, c'étaient la Goulue et la

Mélinite.

La Goulue, une étrange fille, à la face d'empeigne, au profil de rapace,

à la bouche torve, aux yeux durs. Sèchement elle dansait, avec des

gestes nets. On l'appelait la Goulue, du temps de ses débuts au Moulin,

où elle avait fait, chaque soir, le tour des tables, en vidant le fond

des verres.

La Mélinite ou Jane Avril, c'était une autre affaire, comme on dit. Car

elle se présentait, celle-ci, gracile et souple. Délicate et amenuisée

même. Son visage pincé et fin faisait songer à une souris. Et qu'elle

était invraisemblablement maigre, si déliée qu'elle pouvait se ployer

jusqu'à éventer de son dos le parquet!

En outre, elle «avait des Lettres»; ses amis comptaient dans la

Littérature gaie et dans la Littérature sacrée; ses amis Alphonse

Allais et Théodor de Wyzewa. D'ensemble, elle apparaissait telle qu'une

sorte d'institutrice tombée dans la canaille du «chahut». Douce, bien

élevée, elle tenait gentiment son «paquet de linges», au moment où,

d'une jambe, redressée et agitée, elle battait la rémolade.

[Illustration: LA PROMENADE AU MOULIN ROUGE

(_La Goulue_).

PHOTO DRUET]

La Goulue, au contraire, vous secouait avec son chignon relevé en crête

de bataille, avec ses lèvres serrées et son bec d'épervier. Quelle face

et quel profil! Elle symbolisait, cette formidable guenipe, toute une

époque qui bouillait dans la sauce des bals.

Gale et teigne, on n'osait pas, vraiment, certains soirs, lui adresser

la parole. En ces moments-là, ses yeux se plissaient, aggravaient leur

dureté métallique, et l'accent circonflexe de sa bouche remontait

durement vers son nez aux narines minces.

Tous les soirs, Lautrec ne manquait pas d'aller au Moulin; et il offrait

à boire aux trois impériales étoiles. Pour tous, danseurs et

spectateurs, il devint bientôt l'indispensable personnage à la raison

d'être de la danse. Assis à sa table, avec des amis, il était là, en

effet, comme le bouddha, coiffé d'un melon, du quadrille et de la valse.

Mais c'était un bouddha qui voyait tout, qui observait tout; et qui

enregistrait la plus totale collection de gestes et d'attitudes que l'on

pût imaginer!

Les odeurs des alcools et du bal le surexcitaient. Il fut rapidement

visible que sa sensibilité s'aiguisait, se tendait jusqu'à une extrême

limite douloureuse. Il avait déjà des tics, des rictus. Il vibrait

jusqu'à l'angoisse; il paraissait s'étouffer lui-même sous une chape

d'anxiété; il faisait pénétrer en lui, comme une pointe aiguë, le

redoutable visage de ces danses qui le crucifiaient. Aussi, plus tard,

certes, nous n'avons jamais pu sourire, nous, devant les quadrilles

qu'il a peints, et que semblent danser de «vivants» cadavres!

En vérité, à ce moment-là, tous les chagrins de sa pauvre vie physique,

qu'il porta telle qu'une sorte de suaire, Lautrec s'en imprégna, sans

miséricorde, dans cette fumante salle du Moulin, où nous le rencontrâmes

si souvent. En revoyant ses tableaux, nous sentons bien de quoi sont

faits ces gestes canailles qui soulèvent des jupes, et de quel poids

pèsent ces jambes qui remuent de la pointe le vide. Nous avons retenu,

nous avons compté, en regardant Lautrec, tous ses sanglots cachés, tous

ses effrois et toutes ses terreurs! Plus tard, même, est-ce que le

_Quadrille au Moulin-Rouge_ ne causera pas une épouvante pareille à

celle qu'engendre la _Crucifixion_ de Mathias Grünwald, par exemple? Qui

notera alors les épouvantes de toutes nos pauvres âmes assassinées?

D'autres cavernes de supplice ou d'autres champs de pitié, Lautrec les

trouvait à la _Souris_ ou au _Hanneton_. Il tombait là sur toutes les

vieilles et toutes les jeunes gousses, sur toutes les tribades qui, en

se léchant et en se pourléchant, brassaient des cartes, ou jetaient des

dés sur la crasse d'un marbre cassé. C'étaient des profils et des

splendides têtes de massacre, des gueules affaissées de vices, des bouts

de nez de rates et des groins de truies. Lautrec exultait dans cette

bauge; il se pâmait sur toute cette magnifique pourriture à dessiner et

à peindre. Ah! ce n'étaient plus les filles des routes, les filles

rudes et fortes comme des bêtes de halliers; des filles durcies par

l'air, par la pluie, par le soleil, et qui vibrent avec des cuisses

craquantes et des bras de lutteurs! Ce n'était plus du rire sain, des

apostrophes en pleine joie, la face éclatée et rouge; c'était, ici, de

l'extrait de marécage, des moisissures et des verdissures de cloaques,

des lèvres flétries, des yeux en persiennes, des nuques courbées, des

seins dévalant sur des ventres mous, contenus dans des corsets durs.

C'était inédit à représenter cela; et personne, proprement, ne l'avait

fait. Un aspect pittoresque et ignoble, mais d'une superbe expression de

fumier humain. Lautrec se jeta dans ce purin; et il s'en enivra.

Chez Bruant, il devint aussi un hôte tenace. A ce moment-là, il se

traînait partout, se balançant, se dandinant. Le grand diable, qui, d'un

emploi au chemin de fer, s'était juché sur le tréteau des chansonniers,

l'épais bougre de noir vêtu et lourdement cravaté de rouge, l'enchanta.

Quel ténor bruyant et fort en gueule! Et puis Lautrec aimait les

chansons de Bruant, les chansons niaises et radoteuses, tout le vieillot

déjà et tout le sentimental de ces romances consacrées aux filles et à

leurs souteneurs; tout ce suranné qu'on présente encore maintenant,

faisandé, avarié, hors de toute vérité! et Lautrec ne faisait que suivre

tout Paris, en fêtant le chantre bêlant des filles.

Au _Divan japonais_, au _Clou_, Lautrec prenait place également; et, là,

le bouddha, toujours, observait, notait des visages et des attitudes. Il

fut bientôt l'ami de cet ex-marchand d'olives, Sarrazin, qui participa à

la célébrité de ce Montmartre d'hier. Ce petit comptable maigre, porteur

d'un lorgnon, témoignait avant tout d'une inexplicable peur de la

police; pourtant, c'était dans le sous-sol du _Divan_ qu'on faisait le

plus de bruit, donc rien à craindre; mais Sarrazin, poète à ses heures,

ne se sentait pas de force, affaibli par les rimes, pour se colleter

avec les flics. Aussi, il voulut un jour agrandir son établissement,

surtout le rendre plus honnête; mais, en quelques mois, il fit faillite.

Montmartre n'aime pas l'ordre!

Là-haut, au _Moulin de la Galette_, perché sur la Butte, Lautrec ne se

montrait guère. Du reste, ce n'était pas, en ce temps-là, l'amusante

réunion des fillettes et des gosses de Montmartre, midinettes et

commis, que ce Moulin allait devenir plus tard; ce n'était pas le

tournoiement d'une jeunesse aigrelette; ce n'était pas non plus le

laisser-aller et l'abandon de gamines d'atelier, rompues mais vivaces;

c'était un bal au-dessous, un bal à saladiers de vin, à putains mûres.

Cela n'était point pour trop tenter Lautrec; et puis, ce bal juché au

diable vauvert l'éloignait trop de son quartier général, établi dans les

immédiats entours du Moulin-Rouge. Le Café de la place Blanche et le Rat

mort étaient aussi les seuls acceptables restaurants de nuit; et cela

lui suffisait. Au premier bal des Quat'z-Arts, à l'Elysée Montmartre

(après la fin des bals des Incohérents), à ce premier bal organisé par

le photographe Simonnet, Lautrec se déguisa en ouvrier lithographe,

cotte bleue, un chapeau mou avec une pipe passée au travers. Et ce

simple geste le ravit. Un tout petit coin de Montmartre, avec des

plaisirs en somme peu renouvelés, cela, c'était sa vie, cela fut

désormais toute sa vie. Il n'alla guère ensuite que par caprices vers

d'autres spectacles.

DES SOUVENIRS SUR LA VIE

II

Quelques Sports

Bars et Maisons closes

QUELQUES SPORTS

Lautrec ayant connu Tristan-Bernard à _la Revue blanche_, fondée en

1891, par les frères Natanson, tout de suite, par lui, il alla au

vélodrome Buffalo, dont Baduel était l'administrateur, et, lui-même,

Tristan-Bernard, le directeur sportif. Et pas un directeur sportif pour

rire, car on doit à Tristan-Bernard, qui le croirait? trois choses

essentiellement sportives: la sonnerie de la cloche pour annoncer aux

coureurs le dernier tour à faire; la série de repêchage permettant à un

crack d'en appeler d'une occasionnelle défaite; et enfin le brassard nº

1 qui fut couru tant de fois!

Tristan-Bernard et Lautrec «s'adorèrent». Lautrec eut la bonne joie de

connaître le fameux Yankee volant Arthur Zimmerman et la merveilleuse

petite mécanique de demi-fond, Jimmy Michaël.

Et il travailla intensément à ce vélodrome Buffalo. Ce fut un tel moment

d'enthousiasme sportif! Le vélodrome vécut de frémissantes heures qu'il

ne devait plus retrouver. Certes, on admira, toutes ces dernières

années, d'excellents coureurs de vitesse: le bull-dog Kramer, l'élégant

Bourillon, le populaire Jacquelin, le tenace Ellegaard et le menu Friol;

mais ils ne «coiffèrent» pas le prestigieux Zimmerman! Et quel Bouhours,

quel Contenet, quel Darragon, quel Sérès pourrait-on aligner, dans la

mémoire des vieux sportsmen, à côté du petit Michaël, qui tournait

toujours de son vif et régulier mouvement d'horloge, un cure-dents entre

ses lèvres; Michaël, cette petite face volontaire et busquée de ratier?

Et, aussi, qui opposerait-on au dégingandé, plat et interminable

Zimmerman, qui évoquait je ne sais quel oiseau des hautes altitudes,

maladroit sur ses pieds, et si rapide, si volant, quand il pesait sur

ses pédales?

Leur manager, Choppy Warburton, offrait également un étrange type, très

américain, à dos bombé; et Lautrec, d'après les trois hommes, dessina

d'extraordinaires lithographies.

Le beau temps! Beaucoup de ceux qui l'ont vécu, ne sont plus, depuis,

retournés au Vélodrome. Il faut garder le culte des souvenirs!

Ah! les soirées surtout de Buffalo!

Sans les petites sportswomen qui venaient là en foule, la soirée,

peut-être, n'eût pas été autrement enviable. Mais elles étaient vraiment

amusées, elles, et amusantes. Du haut des virages, elles appelaient les

coureurs et les encourageaient. On jouait des coudes pour aller se

placer près de ces groupes particulièrement bruyants: et quand venait le

moment de la course de primes, la meute des coureurs partait, s'étirait,

se groupait, deux pelotons se formaient, et l'ensemble était joli, s'il

n'était pas émouvant.

On regardait attentivement les yeux qui brillaient autour de soi, les

petites faces blanches et rieuses, les mains qui allaient et venaient,

en encouragement. Là-bas, de l'autre côté de la pelouse, toute roussie,

les têtes, étagées devant les grandiloquentes réclames, apparaissaient

comme de fantomatiques têtes de massacre. C'était hallucinant, si l'on

s'absorbait un instant dans sa rêverie; mais le moyen d'y rester avec

ces jacassantes compagnes, avec ces remuantes petites personnes! Par

elles, on connaissait vite tous les coureurs de seconde et même de

troisième catégories!

Mais, à leur tour, les brûlots tapageaient, grondaient, ronflaient et

trépidaient! Coup de pistolet! Derrière trois monstres, brûlés au ventre

par une double flamme bleue, roulaient aussitôt, collés, trois monstres

plus petits, obstinés, tenaces! Ainsi, dans la nuit, c'était une vraie

ronde du Walpurgis, une randonnée bâclée par trois engins fous qui

s'activaient furieusement et pétaradaient!

Cet heureux temps du cyclisme, Lautrec en a emporté aussi une bonne part

avec lui. En ce temps-là, en son temps, on sacrifiait tout à la gloire

des cyclistes. Nous n'avons pour cela qu'à évoquer nos souvenirs!

Puis, venaient les pleins étés, et Lautrec alors se mettait vite en

route pour aller ramer et nager dans le bassin d'Arcachon.

Il adorait être nu, et il aimait les matelots qu'il rencontrait là-bas.

Installé dans sa villa _Denise_, il prenait une vareuse, une casquette

sans galon de commodore, et les pieds nus, son petit pantalon retroussé,

il arpentait la plage. Il nageait bien, du reste; et se baigner,

c'était, avec les beaux jours, un des seuls moments possibles de quitter

Paris, pour aller là-bas «tremper et radouber sa carcasse!»

Et il aimait de plus en plus les bateaux. Il y en avait de toutes sortes

dans cette baie d'Arcachon: des bateaux de pêcheurs, des pinasses à

rames et à voiles, et des bateaux de plaisance. Lautrec eût voulu ainsi,

sur un yacht, aller jusqu'au Japon. Cela fut un des persistants désirs

de sa vie, qu'il ne réalisa pas; et, pourtant, avec un peu d'entêtement,

il était riche, rien n'eût été plus aisé!

«Sportif» toujours, Lautrec encore suivait assidument, aux

Folies-Bergère, les luttes, même quand elles tombaient dans le chiqué le

plus sot. Mais là, après maintes discussions, le directeur d'alors,

Marchand, était devenu sa bête noire, _une vache!_ comme il disait; et

je ne parvins jamais à les réconcilier. Ils montraient, tous les deux,

il est vrai, mis en présence, un tel aimable caractère!

Je fis connaître à Lautrec les ténors du moment: Paul Pons, Laurent le

Beaucairois, Hackenschmidt, etc., mais je dois dire que ce fut le

phénoménal Apollon, le champion pour mille années peut-être des poids et

haltères, qui l'enthousiasma. Ah! le rude gaillard, du reste; et c'est

une chance, pour les leveurs de poids qui sont venus après lui et qui

viendront, qu'on n'ait point pensé à peser exactement les formidables

poids qu'il arrachait! Lautrec réalisa de beaux dessins d'après ce

splendide Hercule. Que sont-ils devenus? Je ne les ai jamais revus.

Les luttes! Leur indéniable attrait!

C'est que le spectacle n'était pas alors seulement sur la scène, il

était aussi dans la salle,--dans la salle surchauffée, surexcitée;--dans

le promenoir surtout, où se coudoyaient les hommes et les filles,

celles-ci dépitées, furieuses contre ces luttes qui passionnaient les

hommes, qui les agrafaient sur le rebord des loges, qui les juchaient

sur les banquettes, qui les étageaient en gradins de cris et

d'apostrophes, alors qu'elles dardaient en vain leurs oeillades et

qu'elles balançaient frénétiquement leurs allures d'oies-Impérias!

Elles allaient, elles venaient, pressées par l'heure, faisant ressource

de tous leurs feux; mais elles ne pouvaient disputer l'intérêt à ces

masses de chair, pourtant pas belles, qui se heurtaient et

s'emboutissaient, là-bas, sous les aveuglants rayons des projecteurs!

En regardant ces lutteurs, on imaginait volontiers que c'était ici, sur

la scène, tous les formidables héros de la statuaire. Tous ces muscles

merveilleux, on les avait vus dans les réalisations esthétiques des

Grecs, des Michel-Ange et des Puget. On les voyait, cette fois vivants

en plein mouvement, tendus, exaspérés, par cette volonté de vaincre qui

déformait aussi, la plupart du temps, les faces, et qui en faisait des

masques douloureusement frénétiques. On se disait que nul spectacle ne

pouvait donner un plus bel amas de muscles, un jeu plus passionné

d'étreintes; et l'on admirait toutes les prises et toutes les attitudes

de ces lutteurs, le dos ployé, le cou tendu, solidement arcboutés sur

leurs jambes fortes, véritables piliers, colonnes lourdes des temples

trapus.

On admirait les bonds rapides, les détentes imprévues de ces pesantes

masses. On ne savait s'il fallait être pris davantage par la force ou

par l'adresse. Souvent, c'était le combat à terre, interminable, toutes

les prises d'épaule ou de tête essayées, un combat monotone, tout entier

de force; mais souvent, aussi, c'était une lutte quasi légère, les deux

hommes, malgré le poids, cabriolant, sautant et se retournant

prestement.

Sous la lumière brutale des projecteurs, on croyait, parfois, que

c'étaient là les énormes prophètes de la Sixtine qui luttaient, quand on

ne regardait pas les visages sans barbe, aux cheveux coupés courts.

Et cela était un divertissant spectacle. Lautrec ne pouvait point ne pas

s'y passionner.

[Illustration: FILLE

PHOTO DRUET]

BARS ET MAISONS CLOSES

Lautrec; ou, Quinze ans de mœurs Parisiennes, 1885-1900 · 第 1 / 7 段