PARMI LES MOURANTS ET LES MORTS

Par le chemin qui vient de Sarikeuy, de longues files de blessés montent

lentement vers l'ambulance de la 2e division. Il y a déjà là un millier

de blessés. Et presque tous sont grièvement atteints d'horribles

entailles faites par l'arme blanche ou de blessures non moins graves

produites par les balles, car les balles bulgares, d'un modèle plus

ancien que les balles grecques, sont beaucoup plus dangereuses: elles

déchirent horriblement les tissus et font éclater les os.

Médecins et infirmiers vont et viennent parmi toutes ces souffrances.

Avec infiniment de soins ils pansent les plaies d'où le sang coule

encore à flots, rougissant l'uniforme déchiré des blessés, les

brancards. Du sang partout. A terre, de tous côtés, des linges

sanglants, de l'ouate rouge. Ici c'est un malheureux dont on a dû

déchirer le pantalon jusqu'à la ceinture, parce qu'il a une plaie à la

cuisse. Un autre soutient lui-même sa jambe: il est blessé au mollet.

Pas une plainte. Au contraire, il est de ces hommes qui chantent, tant

est grand l'enthousiasme qui les a poussés contre l'ennemi héréditaire

de leur race!

La bataille d'hier et d'aujourd'hui fut extrêmement meurtrière. La 2e

division seule compte plus de 1.200 blessés et 500 tués; 28 officiers,

dont 3 colonels, sont hors de combat, car, comme toujours, selon les

belles traditions de l'armée grecque, les officiers marchaient en tête

de leurs hommes.

Parmi ces morts, il en est qui furent cruellement victimes de la

barbarie bulgare. Des officiers, comme le sous-lieutenant Marcandonakis,

des soldats, blessés au cours d'une attaque suivie d'un léger mouvement

de recul, ont été retrouvés, moins d'une heure après, lorsque les

troupes eurent de nouveau repris l'offensive, lâchement égorgés.

Maintenant nous descendons vers Sarikeuy. En chemin encore, des blessés,

toujours souriants. «Tu souffres, mon enfant?»--«Bah! Pour la patrie!»

Mais le plus inattendu, peut-être, dans ce spectacle, c'est de voir que

les brancardiers qui emportent ces héroïques blessés sont... des paysans

turcs.

C'est la grande réconciliation. Ces Turcs se sont offerts d'eux-mêmes

pour cet office, tellement ils sont contents de voir les Grecs venir

prendre la place des Bulgares qui avaient mis tout le pays à feu et à

sang... Les soldats, de leur côté, sont ravis. Ils fraternisent gaiement

avec les paysans et partagent avec eux tout ce qu'ils ont...

Nous passons le fleuve Galikos, presque à sec. Nous joignons sur sa rive

droite l'état-major du général Kalaris qui nous accueille bien. Nous

pourrons rester auprès de lui ce soir.

Mais, pour finir notre journée, nous voulons voir Kilkiz de près, et

nous voici à notre tour escaladant les pentes en glacis, maintenant

calmes, que dut franchir l'infanterie grecque sous les feux combinés de

l'infanterie et de l'artillerie bulgares.

Nous atteignons les premières tranchées ennemies. Elles sont

admirablement placées pour donner le champ de tir le plus parfait qui se

puisse imaginer. Et elles sont aussi admirablement construites, selon

toutes les règles de l'art militaire. La façon dont on leur a fait

épouser le terrain est très intéressante. Elles se flanquent les unes

les autres. Elles forment de véritables redoutes.

En avant de ces tranchées, le terrain est jonché de morts. Où que l'on

regarde, on en voit étendus dans l'herbe sèche, tombés en des poses

diverses, parce que, surpris par la mort dans leur course infernale.

C'est effroyable. Cette hécatombe était fatale, en raison de la

configuration du terrain en glacis sur plusieurs centaines de mètres en

avant des tranchées.

Sur le remblai même des tranchées ou à leur intérieur, des cadavres

encore, cadavres de soldats grecs et de soldats bulgares, tombés les uns

sur les autres, la plupart horriblement percés de coups de baïonnette...

Ici c'est un capitaine dont une lame bulgare, entrée sous le menton, a

percé la tête de part en part... Là ce sont des soldats dont la poitrine

fut rageusement percée quatre, cinq et dix fois.

L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913 · 第 19 / 47 题