LA PRISE DE KILKIZ

Vendredi, 4 juillet.

La canonnade, vers Kilkiz, s'est fait entendre une bonne partie de la

nuit.

Ce matin elle n'a point cessé. Donc la ville n'est pas encore tombée. Et

aujourd'hui nous voulons voir la bataille de près.

A 7 heures, nous montons à cheval et nous partons avec deux soldats

qu'on nous a donnés et un guide, pour Yeni-Machala, où doit se trouver

la 2e division et l'état-major du général Kalaris.

Au loin on aperçoit Kilkiz, au pied de la colline que couronne un

monastère de Saint-Georges pareil à une acropole. Les éclatements de

shrapnells sont plus nombreux à l'est de la ville qu'ailleurs. Ce doit

être de ce côté que va se décider le sort du combat.

Comme nous atteignons un sommet de colline, nous apercevons, cette fois,

et très distinctement, l'attaque d'infanterie qui se dessine

merveilleusement au sud de la ville. Le terrain gris jaunâtre monte en

pente douce vers les positions bulgares. Sur la partie de ces pentes la

plus raide et la plus rapprochée de nous, un fourmillement humain: les

réserves. En avant, vers les positions ennemies, deux lignes sombres

d'infanterie, avançant par bonds. La première ligne comporte deux

fractions; la deuxième, en arrière et à gauche, en comporte quatre. Plus

à gauche encore, c'est-à-dire à l'ouest, derrière une crête, des pièces

de canon, deux batteries environ.

Des shrapnells éclatent encore. Des hommes tombent. Mais les camarades

continuent d'avancer bravement. Sur notre droite, à l'est, la canonnade

se fait, à un moment donné, plus acharnée que jamais. Il n'y a pas de

doute, c'est de ce côté, ce matin, que se produit l'attaque décisive.

Nous arrivons encore à temps. D'une nouvelle crête que nous venons de

gagner, nous distinguons maintenant, et très nettement, une partie des

positions des Bulgares, avec leurs tranchées et leurs redoutes. Mais

leur artillerie, bien défilée, est invisible. Sur les tranchées les

shrapnells et les obus font rage.

Enfin, une ligne d'infanterie de la 2e division s'avance à l'assaut,

d'un élan furieux que rien ne saurait arrêter. Elle progresse

régulièrement, merveilleusement, sans une hésitation, sans une

défaillance. Et pourtant ses pertes sont énormes. On voit officiers et

soldats tomber à chaque instant, demeurer en arrière... La troupe

magnifique fond, littéralement. Mais elle gagne toujours; elle escalade

ce terrain effrayant, en glacis. Elle ne peut pas tirer: son feu serait

inutile contre cet ennemi invisible, tapi dans ses tranchées.

Qu'importe! Baïonnette au canon elle va. Mais de leur côté les Bulgares

ne fuient pas encore. Ils résistent désespérément...

Enfin la ligne grecque est sur les tranchées. Un effroyable corps à

corps s'engage, à l'arme blanche. On s'entr'égorge. Des hommes tombent

des deux côtés... Puis le combat farouche s'arrête; les Bulgares,

épuisés, finissent par lâcher pied; ils se retirent en courant,

poursuivis l'épée dans les reins. Ils s'en vont vers le nord,

disparaissent au loin... Plus rien... Kilkiz est maintenant aux mains

des Grecs.

Nous gagnons alors Yeni-Machala, péniblement, après beaucoup de détours,

car notre guide ne sait pas la route.

L'Illustration, No. 3674, 26 Juillet 1913 · 第 18 / 47 题