Jeudi, 3 juillet.
Nous rentrons à Baltza à la nuit tombante. Nous apercevons, sur la place
du village, au milieu de ses officiers d'état-major, le roi Constantin,
toujours nerveux, remuant, incapable de rester en place. Il est vêtu
d'une tunique et d'une casquette blanches, d'une culotte kaki, les
jambes serrées dans des bandes molletières. Les mains dans les poches,
il va et vient, interroge l'un, rit et plaisante avec l'autre, très
simple, sans garde, tout pareil à l'un de ceux qui l'entourent.
[Illustration: Les premiers secours aux blessés sur le champ de bataille
de Kilkiz. _Phot. J. Leune._]
Un peu plus tard dans la soirée, le roi nous faisait le grand honneur de
nous recevoir, dans la salle rustique où deux longues planches non
rabotées, posées sur des tréteaux, servent tantôt de table de travail
pour lui et son état-major, tantôt de table à manger.
Il portait la même tunique blanche toute simple et une casquette blanche
à galon d'or. Il vint vers nous et nous tendit la main.
Il parla... Et voici que, maintenant, j'ai peine à me rappeler ses
paroles, tant j'étais sous le charme étrange qui émane de toute sa
personne.
Le roi voulut bien d'abord s'inquiéter de savoir si nous avions trouvé à
nous loger ici, si nous étions contents... Puis, sans transition, de sa
voix aux intonations rapides et mouvementées, il me dit: «Eh bien, vous
voyez maintenant quelque chose de plus grand... et de plus dur aussi.
Car cette guerre est rude, et c'est pour cela qu'elle m'intéresse... Les
Bulgares résistent bien, mais l'enthousiasme de mes troupes est
incroyable, indescriptible... Oui, Kilkiz sera dur à prendre, mais nous
le prendrons.»
Puis, comme nous parlons de la diplomatie, de son impuissance à éviter
la guerre, seul moyen, bien souvent, de régler définitivement les
différends entre Etats: «Vous croyez, s'écrie le roi, que j'aime la
guerre, moi! Certes, pas du tout... Mais il y a évidemment des cas où
elle est parfaitement excusable, nécessaire... Il y a parfois des
ballons très gros, qu'il faut un jour crever parce qu'ils deviennent
encombrants. Leur enveloppe est souvent dure à percer... mais, dès qu'on
y a pu faire un tout petit trou, le ballon se dégonfle tout d'un
coup...»
Et, donnant tout à coup à la conversation un tour différent:
--Ah! si vous voulez des nouvelles, dit le roi, en voilà: la 7e division
sur notre droite a pris Nigrita qu'elle a trouvé en flammes. Tous les
habitants en ont été affreusement massacrés. Ce n'est, par toute la
plaine, que cadavres mutilés de femmes, d'enfants et de vieillards.
Voilà comment agissent les Bulgares vaincus. Ils sont pires que les
Turcs. Enfin, nous leur avons pris beaucoup de canons et fait beaucoup
de prisonniers...
L'audience se terminait sur ces paroles. Sa Majesté nous tendait de
nouveau la main et s'en allait retrouver ses officiers qui l'attendaient
penchés sur la carte.