_Parti d'Athènes dans les conditions qu'il nous a dites, partout comblé
de prévenances, notre collaborateur, M. Jean Leune, a gagné aussi
rapidement que possible Salonique d'abord, puis le front. Naturellement,
Mme Jean Leune est, en Macédoine comme en Epire, la fidèle et vaillante
compagne de son mari, et, au jour le jour, cette toute jeune et jolie
femme, grecque de naissance, mais écrivant un bien joli français, rend
compte aux siens de ses exploits dans des lettres d'un tour vif,
primesautier, charmant enfin. D'une de ces correspondances, nous
extrayons ce récit de l'emploi de son temps à Baltza, seconde étape de
leur voyage, tandis que son mari procède aux démarches nécessaires:_
Baltza, 3 juillet.
Nous voici à Baltza,--petit village grec, malgré les protestations
bulgares qui veulent que toute la Macédoine soit bulgare. Des femmes
m'accueillent, veulent m'emmener chez elles, prendre le café et le gliko
(café turc) traditionnels. Je m'y rends pendant que Jean va voir les
officiers de l'état-major.
J'y suis accueillie sur l'éternelle terrasse à colonnes antiques,--de
bois, parce que les gens sont pauvres. Elle donne sur un jardin plein de
figuiers et d'oliviers. Des poules, une vache, un métier à tisser: la
fortune des pauvres. J'aime ces demeures rustiques. J'y vivrais
volontiers, simple parmi les simples.
La jeune fille de la maison est fiancée. Son fiancé est soldat dans
l'armée bulgare. On l'a pris de force: «Il refusait d'y aller. Un Grec
peut-il tirer sur des Grecs? Il a été battu, blessé, puis 'emporté à
moitié mort. Que devient-il?» La petite sanglote.
Hier encore on se battait en arrière du village. «Les Bulgares s'étaient
bien fortifiés, dans un bois protégé par des marais. Beaucoup d'enfants
(ils appellent ainsi les Grecs) sont morts. Il en est passé, des
blessés! Des blessés contents de leurs blessures, madame... J'offre du
cognac. Le blessé lève son verre: _Ké s'ti Sofia_ (A Sofia) et Ké s'tin
Hoje! (A Constantinople)... Et il rit. D'autres se plaignent d'avoir été
blessés trop tôt... Oh! madame, maintenant qu'ils ont la victoire dans
les jambes ils ne s'arrêteront plus.»
--Et vous êtes vraiment Grecs?
--Comment?--ils sont étonnés, indignés de ma question--si nous sommes
Grecs?... Des nobles, madame, tous les Grecs sont nobles. Avec un passé
comme celui que nous avons! Et l'avenir! quand nous aurons repris tout
ce que les Turcs et les Bulgares nous ont volé, quand la Grèce sera
grande comme une puissance...
Les yeux de la jeune fille se mouillent. Son regard devient fixe. On
dirait qu'elle voit la Grèce future. Comment ces gens ont-ils su
conserver pour leur patrie un amour si grand?
--Alors vous n'avez pas oublié les Grecs?
--Mais comment les oublier? La patrie est une idée, madame. Oublier
l'idée, c'est perdre l'esprit.
Je regarde la jeune fille aux grands yeux noirs. Les traits ne sont pas
beaux, mais le coeur et l'esprit les illuminent. L'expression est celle
du grand amour, celui qu'on a pour sa patrie, pour sa race.
[Illustration: Après la retraite des Bulgares: un village
macédonien.--_Phot. J. Leune._]
--Quand les bandes grecques venaient lutter pour la conservation de
notre nation, il fallait les cacher. Quelles ruses alors nous avons
employées! Nous les habillions en femmes,--ou encore on les enfouissait
dans des matelas! Les Turcs venaient, s'asseyaient sur _l'antarte_
(franc-tireur) et il ne fallait pas que celui-ci se trahît... De temps
en temps ces antartes nous apportaient des journaux grecs. Ah! vous ne
savez pas ce qu'a été pour, nous, le journal grec! Un baiser de la
patrie, à nous, ses enfants qui en pleurions la perte... Avec quels
battements de coeur nous avons suivi la réorganisation de l'armée! Enfin
la Grèce se fortifiait! Nous pouvions espérer! Et la délivrance est
venue. Une seule ombre: que faisaient les Bulgares à Salonique, alors
que les Grecs y étaient entrés en vainqueurs? Comme on craint le voleur
pour le trésor trop chèrement payé, ainsi nous tremblions à la pensée
que les Bulgares pouvaient nous enlever notre liberté. Nous les
connaissions par les récits de nos frères de Macédoine. C'était massacre
sur massacre des populations grecques, que vite ils remplaçaient par des
mendiants bulgares, afin de pouvoir dire à l'Europe: «Regardez comme la
Macédoine est bulgare!» Mais les pierres des églises volées aux
communautés grecques parlent encore. Lisez les inscriptions, elles sont
grecques. Fouillez la terre qui les entoure, on trouve des livres sacrés
que les Bulgares ont eu peur de brûler. Et surtout... Ah! madame, si les
champs de la Macédoine pouvaient parler!...»
... Cette jeune fille m'a donné un choc. Comme ils en savent plus que
nous, ces gens!...
_Les Grecs attaquent Kilkiz (qu'on écrit aussi Kilkich), que les
Bulgares défendent énergiquement. M. et Mme Jean Leune, toujours curieux
de tout voir, et de près, vont jeter, d'une hauteur, un coup d'oeil à la
bataille, en attendant qu'ils la suivent le lendemain. Mais ils
regagnent, le soir, leurs quartiers à Baltza. Et voici maintenant le
récit de notre correspondant:_