M. Dujardin, s’arrêtant dans son labeur, exprima son étonnement.

--C’est, dit alors Angèle, que tu ne m’avais jamais encore rendue si

heureuse!

Et le vétérinaire fut au comble de l’orgueil.

Fortuné Lorillard put s’échapper du lit, en se traçant lentement un

chemin sous les couvertures. Il rassembla ses vêtements, sortit, et

s’habilla dans l’escalier. Tant qu’il fut dans la maison, il trembla,

dans la crainte d’être surpris. Mais lorsqu’il se trouva dehors, échappé

au danger, la colère se ralluma dans son cœur ulcéré. Il s’accusa de

lâcheté, et s’affirma qu’il aurait dû, tout à l’heure, étrangler cette

femme trompeuse qui, sous ses yeux, s’abandonnait à autrui. Il se jura

de la battre si soigneusement, le soir même, sans écouter ses raisons,

qu’elle ne pût montrer aucune partie de son vaste corps qui ne fût

bleuie ou écorchée. Il se consola quelque peu par ces pensées cruelles,

mais non point tout à fait. Il était encore si furieux, à dix heures du

matin, que lorsqu’Angèle vint à la boutique, et stationna sur le

soupirail, elle entendit s’élever sous sa robe une voix souterraine, à

peine étouffée, qui la traitait de garce et de bien d’autres noms.

Lorillard, debout sur le faîte de l’escabeau, commençait sa vengeance en

injuriant Angèle.

Ils se retrouvèrent le soir, au coin de la rue Rodier et de l’avenue

Trudaine. Lorillard, en venant, avait affûté son courroux, préparé des

phrases violentes et venimeuses. Mais Angèle parla la première et elle

se plaignit doucement.

--Étais-tu fou, ce matin? demanda-t-elle. Me pincer si fort juste au

moment que... C’est étonnant que M. Dujardin ne se soit pas aperçu... Il

en aurait fait, une histoire! Il a tellement confiance en moi!

Fortuné, démonté dès ce premier coup, voulut pourtant répondre.

--Par exemple! dit-il. Tu as l’audace de me tromper, sous mes yeux, et

je...

Mais Angèle, secouant la tête, interrompit le discours.

--Non, répliqua-t-elle d’un ton souverain, je ne t’ai pas trompé avec

mon patron. J’ai trompé mon patron avec toi. Cela ne se ressemble pas.

--Alors, murmura Lorillard calmé, tu aurais dû me prévenir.

Mais il sentait bien qu’il était dans son tort. Il ne pouvait pas se

fâcher, puisqu’il tenait le beau rôle, celui d’amant choisi. De toute

évidence, le vétérinaire était cocu. Tant il est vrai qu’en amour même

tout n’est que convention.

On reconnaît le cocu à ce signe qu’il est censé ignorer son cocuage. Il

ne doit pas le connaître; sinon, malheur à lui. Car, ou bien il se

montrera violent, et il se verra classé parmi les cocus dangereux et

sanguinaires, en horreur aux honnêtes gens, ou bien il restera

tranquille, prudent, insensible, et il passera pour infâme. Évitez à

l’égal du feu cette situation pleine d’embûches où le vétérinaire était

promu, et dites-vous bien, si vous êtes homme d’honneur, qu’il vaut

mieux tromper sept fois votre voisin que d’être une seule fois trompé

par lui.

Aussi Fortuné, comprenant son avantage, sourit-il d’une orgueilleuse

satisfaction, certain à présent que, loin d’avoir été outragé, il avait

au contraire outragé lui-même le bon M. Dujardin.

Du reste, Angèle expliquait combien excellente était pour elle sa

situation chez le médecin des bêtes. Elle dirigeait la maison, réglait

les dépenses sans contrôle, et mettait, chaque mois, bien de l’argent de

côté. Comment, dès lors, refuser à un maître si obligeant le plaisir

qu’il demandait?--Fortuné lui-même, ajoutait-elle, avait tout intérêt à

ce que les choses continuassent d’aller ainsi, et qu’Angèle pût

accroître son pécule.

Ces dernières paroles rendirent Lorillard plus doux que sucre. Il y

apercevait une promesse, qu’il n’osait encore faire préciser. Mais

Angèle, évidemment, parlait de partager avec lui ses bénéfices

accumulés. Il fut touché d’une si bonne intention, s’excusa longuement

d’avoir attristé Angèle, en lui parlant si mal, le matin même, à travers

le soupirail. La force de son amour, la jalousie, affirmait-il, lui

avaient inspiré une action aussi laide. Angèle pardonna, et elle

accueillit encore Fortuné dans sa chambre ce soir-là. Mais le réveil fut

placé dans une soucoupe, avec une poignée de gros sous, et tout cet

appareil fit, à l’heure voulue, un vacarme qu’il fallut bien entendre.

Ainsi, durant deux mois, Angèle et Fortuné réussirent à passer

secrètement presque toutes les nuits ensemble. Lorillard possédait une

clef de la maison, et ne rencontrait nulle difficulté pour s’en ailler.

Mais comme il arrive trop souvent, ils se montrèrent moins circonspects,

étant moins inquiets. Lorillard, un matin, osa, tout chaussé, descendre

l’escalier, au lieu de tenir ses souliers à la main, ainsi qu’il faisait

d’habitude, en partant.

Or, M. Dujardin venait de s’éveiller, et son oreille perçut le bruit des

pas sur les marcher. Il prit son revolver, sa lampe électrique et

sortit. Comme Fortuné parvenait au bas de l’étage, il entendit que l’on

marchait derrière lui, et il vit le rayon lumineux de la petite lampe

fouiller l’ombre. Il ne crut pas avoir le temps de courir jusqu’à la

porte et de l’ouvrir sans être aperçu. Donc, il se jeta dans la cour, et

chercha là quelque cachette provisoire. Il choisit pour cela une cage

assez vaste, placée dans un recoin; il y entra, puis referma sur lui le

grillage. Accroupi depuis un instant dans l’obscurité, les genoux et les

mains enfoncés dans une paille fétide, il sentit tout à coup que l’on

lui tirait violemment les cheveux. Portant les doigts à sa tête, il

palpa l’échine et le poil lisse d’un animal qui s’y accrochait. Et

celui-ci, dès que Fortuné voulut l’arracher de son crâne douloureux,

poussa de terribles cris. C’était un ouistiti de faible taille, mais

d’une méchanceté prodigieuse. Il décimait de ses quatre mains la

chevelure de Lorillard; il lui fienta sur sur le dos et jusque dans ses

poches. La victime, à la fin, regimba et, s’étant débarrassé du singe en

le repoussant dans un angle de la cage, essaya, en lui serrant les

mâchoires de l’empêcher de hurler. Mais le ouistiti mordit alors si

férocement le poignet de Lorillard, que ce dernier, préférant encore

être pris par un homme que torturé par une bête si cruelle, quitta cet

abri détestable. Il eut la chance de trouver la cour déserte et la

sortie libre.

--Mais, songea-t-il ensuite, ce singe est peut-être enragé?

Cette crainte puérile le tourmenta pendant toute la matinée. A table,

même, il crut sentir l’envie de se jeter sur Béatrice, la fille borgne

de l’épicier, pour la mordre. Ce n’était là qu’une suggestion de la

terreur, et Angèle lui apprit, dès le soir, que la guenon avec laquelle

il avait si malheureusement cohabité s’appelait Nathalie et ne souffrait

que d’une fluxion de poitrine. Quant à M. Dujardin, il avait bien cru

entendre quelque bruit, mais il pensait s’être trompé, puisqu’il n’avait

trouvé personne, ni rien d’insolite, dans la maison.

Fortuné n’en déclara pas moins à Angèle que les rendez-vous chez le

vétérinaire lui semblaient maintenant dangereux, qu’il serait bon de

s’arranger autrement, faute de quoi Angèle et lui finiraient par être

surpris.

Angèle en convint, et elle ajouta, baissant les yeux, qu’elle voyait un

moyen très facile pour vivre tous deux ensemble, continuellement, sans

que personne eût rien à dire.

Fortuné fit semblant de ne pas comprendre. Il hésitait à se marier,

surtout sans savoir quelle dot lui apporterait Angèle. Car l’amour de

l’argent passa toujours chez lui avant tout autre sentiment.

Les choses en restaient là, lorsque Lorillard aperçut sur le front de M.

Brigontal, son patron, les marques d’un pesant souci. Cet homme cupide

cherchait à vendre son fonds, et il ne trouvait pas d’acquéreur. A

table, il s’entretenait de ses déboires avec sa fille, et il éclata de

fureur, un jour, en présence de son commis Fortuné, parce que l’on ne

lui offrait, de sa boutique, que huit mille francs comptant, alors qu’il

en voulait douze, et autant en trois années. L’établissement, du reste,

les valait à peine, car il avait assez peu de clients, M. Brigontal

s’entendant fort mal au commerce et se montrant incapable de lutter avec

la concurrence, extrêmement active, des confrères voisins.

--Douze mille... Douze mille... Est-ce qu’Angèle les aurait, par hasard?

se répétait Fortuné Lorillard, plein d’un âpre espoir. Et il entrevoyait

ce qu’il pourrait faire, lui, de l’épicerie Brigontal, s’il en devenait

le maître. Il vendrait de tout, absolument. Il aurait un étalage

magnifique, irait aux Halles le matin, ferait, devant la boutique,

l’article aux ménagères, s’arrangerait avec les restaurateurs... Oui, il

saurait relever la maison, lui, et gagner, gagner de l’or!

Angèle possédait-elle les douze mille francs? Il n’osa pas l’interroger

nettement à ce sujet, mais, pendant plusieurs jours, redoubla de visible

passion, prodigua les paroles les plus tendres, et, finalement, parla de

mariage. Tout aussitôt il annonça que l’épicerie Brigontal était à

vendre, et à quel prix. Puis, attendant la réponse à la double question,

il se leva les yeux vers Angèle, qui rayonnait d’un bonheur extatique.

Tous deux s’assirent sur un banc de l’avenue Trudaine. La grosse fille

posa sa tête sentimentale sur l’épaule de Fortuné et répondit

simplement:

--Je t’adore...

--Moi aussi, je t’adore, prononça Lorillard. Mon rêve est de te rendre

heureuse, de passer toute ma vie avec toi.

Il fixa ses regards sur l’asphalte du trottoir et poursuivit, d’une voix

rêveuse:

--Douze mille francs, il nous faudrait douze mille francs pour nous

établir. L’épicerie du patron, pour l’heure, n’est qu’une mauvaise

boutique, mais je me chargerais d’en faire une grosse maison, moi! Le

père Brigontal n’entend rien au commerce et sa fille épouvante la

clientèle. Tandis que toi! Je te vois d’ici assise à la caisse, avec une

belle robe... On viendrait acheter chez nous rien que pour le plaisir de

te regarder.

--Tout ce que tu voudras, dit-elle doucement.

--Oui, reprit Fortuné, qui s’impatientait un peu, faute d’obtenir des

précisions sur les disponibilités d’Angèle, mais il faudrait acheter

l’épicerie...

--A ton idée. Du moment que cela te fait plaisir...

--Cela me ferait plaisir, réellement, et si j’avais l’argent...

Elle l’avait, et même un peu plus. Depuis dix ans, elle entassait de

fortes économies. Même, au début de la guerre, elle les avait placées

dans son pays, en Suisse, et cette part de son bien, grâce au change et

aux intérêts, avait triplé de valeur. Tout compté, elle possédait

environ vingt mille francs, dont Lorillard pourrait disposer, puisqu’il

épousait Angèle.

--Tout de suite, s’écria Lorillard, il faut nous marier tout de suite,

ma chérie. Pourquoi retarder notre bonheur? Je t’aime de plus en plus...

Et Fortuné, tout en parlant, apercevait, avec les yeux de son âme

ambitieuse, l’épicerie Brigontal. Elle lui apparaissait repeinte d’un

bleu vif, avec des vitres scintillantes, des bocaux neufs, une

exposition de comestibles affriolants, et la foule des clients se

pressant dans le magasin. Et il croyait lire déjà, sur la bande de

calicot suspendue au store:

_Changement de propriétaire_

MAISON FORTUNÉ LORILLARD

Il embrassa très amoureusement sa belle fiancée et lui dit:

--C’est une affaire entendue. Je m’arrangerai demain avec le père

Brigontal.

La fortune de Fortuné · 第 9 / 21 题