IV

Après cette conversation, Lorillard regagna son logis chez l’épicier.

Car M. Dujardin, à ce moment, malgré les soins qu’il donnait à sa santé,

souffrait fortement de ses rhumatismes, gardait le lit et obligeait

Angèle à s’occuper de lui à toute heure.

Fortuné, traversant la boutique, la contemplait avec une orgueilleuse

satisfaction, car il se sentait sur le point de la posséder. Posant sur

la caisse la bougie dont il s’éclairait, il songeait:

--Je masquerai cette colonne de fonte, trop mince et salie, par un

revêtement de boîtes de conserves, aux étiquettes illustrées. Elle en

acquerra l’aspect le plus riche. J’achèterai l’une de ces machines

compliquées qui servent à découper le jambon, et je l’installerai ici, à

gauche du comptoir. Là, il faudra dresser une étagère, où l’on disposera

des plats remplis de charcuteries, environnées d’une tremblante

gélatine. Les fruits, les légumes et les volailles s’entasseront en un

étalage magnifique. Je rangerai derrière les vitrines les bouteilles de

liqueurs et de vins de grand luxe. Et moi-même, assis près de la porte,

je torréfierai le café.

Ainsi Fortuné, dans l’exaltation de la victoire, jetait vers les

lendemains un regard assuré. Il projetait les transformations les plus

grandioses, et il escomptait déjà le jour où, acquérant les boutiques

voisines, il étendrait son commerce jusqu’à la rue Condorcet, tuant

toute rivalité, gagnant des millions et, Bonaparte de l’épicerie,

surpassant Félix Potin, Damoy et tous les autres, il posséderait dans

Paris vingt succursales florissantes...

Et il alla se coucher dans l’infecte et noire resserre où son lit-cage

était dressé. Des denrées alimentaires s’y entassaient de toutes parts,

dans des sacs et dans des caisses. Les biscuits verdissants y attiraient

les rats. Mais le patron ne voulait point se défaire de ces produits

dépréciés; il disait qu’il y avait encore là-dedans quelque peu de

choses sinon bonnes à consommer, du moins propres à être vendues. Et

chaque fois qu’une marchandise commençait à se gâter, on l’enfermait là,

dans la chambre de Lorillard. Aussi rappelait-elle à celui-ci la cabane

où il était né, la maison paternelle. Il n’en détestait que davantage ce

cabinet puant, où il ne pouvait seulement pas cacher les médiocres

larcins si difficilement accomplis. Car la borgne et méfiante Béatrice

le surveillait sans cesse. Qu’aurait dit l’avare créature, si elle avait

su que Fortuné, ayant creusé un trou dans le sol de la cave, y

conservait, comme un trésor, trois bouteilles de vieux cognac et dix

terrines de foies gras?

Cette nuit fut douce à Lorillard; il la passa, tantôt en de beaux rêves

de réussite, et tantôt, s’éveillant, à échafauder des projets, et à

préparer les phrases qu’il prononcerait, le lendemain, quand il

discuterait l’achat de la boutique, avec M. Brigontal. Il s’efforcerait

d’obtenir un peu de rabais. Cela serait toujours autant de gagné, que

l’on pourrait consacrer aux embellissements de la maison.

Or, le matin venu, Fortuné ne descendit pas à la cave, comme à

l’habitude, dès sept heures, mais il attendit M. Brigontal dans le

magasin. Le patron, arrivant, commença d’ôter les volets et ouvrit la

porte. Puis il se tourna vers Lorillard et lui dit d’un ton sévère:

--Eh bien! Croyez-vous que votre ouvrage va se faire tout seul?

Non, Fortuné n’attendait point un miracle semblable. Mais, bouleversé

par l’importance de la conjoncture, il demeurait muet, et fixait sur le

dallage un regard éperdu.

Le vieil épicier, observant le commis, s’aperçut de son embarras et

s’avançant vers lui, il lui demanda ce qu’il avait.

--Je voudrais vous parler, dit Lorillard.

Brigontal secouant la tête, déclara, d’une voix acerbe:

--C’est inutile, mon garçon, c’est tout à fait inutile...

Il porta les mains à sa tête chauve, bossuée.

--Tous les mêmes, ces êtres-là! s’écria-t-il en colère. Au bout de

quelques semaines, il leur faut une augmentation! Enfin, je ne suis pas

mécontent de vous. Vous aurez dix francs de plus par mois. Par exemple,

n’y revenez pas, hein!

--Monsieur Brigontal, prononça péniblement Lorillard, je ne désire pas

une augmentation... Il s’arrêta, regarda le bout de ses souliers, et

dit, comme s’adressant à eux:

--Votre fonds, Monsieur Brigontal, je vous l’achète, si nous pouvons

nous entendre.

M. Brigontal pencha le buste, comme s’il eût reçu un coup de poing dans

le creux de l’estomac, et il répliqua, vexé:

--Mon ami, je ne plaisante jamais avec mes employés!

--Onze mille francs, cria Lorillard à tue-tête, je vous offre onze mille

francs. Cela va-t-il?

L’épicier considéra silencieusement son commis. Puis, le saisissant par

le bras, il articula, fronçant les sourcils:

--Venez.

Il l’emmena dans la salle à manger, lui dit de s’asseoir, et, sans le

quitter de l’œil, demanda si véritablement Fortuné parlait avec sérieux.

Et comme l’autre l’affirmait, à plusieurs reprises et très fermement, M.

Brigontal ouvrit un placard. Il y prit deux verres et une fiole

d’Armagnac, et prononça:

--_Monsieur_ Lorillard, j’ignore si vous aviez, en arrivant ici, onze

mille francs ou davantage, dans vos poches; mais vos souliers étaient

percés, votre pantalon manquait de fond, et vous auriez facilement

trouvé des jobards pour vous faire la charité. Dans ces conditions, vous

admettrez que je m’étonne.

--Oui, dit Lorillard. Mais je viens d’hériter d’un oncle...

--Un héritage! Ah! ah! je comprends... Un peu d’Armagnac, _Monsieur_

Lorillard? Et vous tenez beaucoup à ma boutique? Vous avez raison, elle

est excellente. Aussi, vous ne l’aurez pas à moins de douze mille

comptant, et autant en trois ans.

--Onze mille comptant, déclara Fortuné, plus autant en quatre ans, voilà

ma proposition.

Elle dépassait assez toutes celles que l’on avait jusqu’à ce jour

offertes à Brigontal. Il s’en trouvait donc satisfait, d’autant plus

qu’il avait hâte de se reposer. Mais, comme l’homme est naturellement

insatiable, et particulièrement celui qui se livre au commerce, le vieil

individu se persuada qu’il devait faire coup double, et il prononça:

--Vous n’ignorez certainement pas que je ne puis céder mon fonds qu’à

mon gendre. Je vous donne ma fille, ma chère Béatrice. Pour tenir une

maison, vous ne rencontrerez personne qui vaille Béatrice. Vous pouvez

vous vanter d’avoir de la chance. En voilà une qui aimera son mari! Ce

n’est pas une fille comme on en voit tant, coquettes, effrontées,

dépensières...

Lorillard ouvrit la bouche pour affirmer qu’il préférerait acquérir la

boutique deux mille francs de plus, et qu’on ne lui parlât jamais de

Béatrice, mais il n’osa. Et, se levant, il balbutia qu’il réfléchirait.

Il commit ainsi une faiblesse, dont il eut à se repentir bientôt. S’il

avait refusé sur l’instant la main de la difforme et borgne Béatrice, il

se serait épargné les terribles moments qui suivirent. Il le comprit

bientôt. Car il était à peine descendu dans la cave, et s’agenouillait

devant sa cuve, lorsqu’il entendit des pas dans l’escalier de pierre.

Levant les yeux, il aperçut Béatrice, qui s’avançait vers lui en

souriant.

--Bonjour! Monsieur Fortuné, dit-elle d’une voix flûtée. Je viens vous

voir, j’ai tant de plaisir à être avec vous!

Certes, le père avait déjà parlé, et la pauvre créature se voyait déjà

mariée. Elle tournait autour du baquet en minaudant, et lançait, de son

œil unique, d’effrayantes œillades à Lorillard.

Approchant un tabouret, elle s’y assit, devant son prétendu supposé. Et

comme elle croisait les jambes, il aperçut, au-dessous de la jupe un peu

relevée, des jambes d’une horrible, d’une squelettique maigreur,

habillées de bas noirs mal tirés, dont les plis imitaient le filet d’un

pas-de-vis. Et, se penchant vers Lorillard, qui aimait mieux regarder le

fond du cuvier et qui rinçait opiniâtrement les bouteilles, Béatrice

roucoulait, s’efforçant à d’atroces sourires.

--Ne travaillez donc pas tant, disait-elle. Vous pouvez bien vous

arrêter un peu, pendant que nous sommes ensemble!

Alors Lorillard, se redressant, osa regarder encore Béatrice, et il

frémit. Elle était affreuse comme la mort, et plus dégoûtante à voir que

de coutume. Un maintien revêche sied à la laideur, et l’infortunée

créature donnait ordinairement à son visage l’expression de la sévérité

la plus hargneuse. Mais aujourd’hui qu’elle cherchait à plaire, elle

tentait d’imprimer un charme bénin à sa figure terrifiante, et elle

ployait son corps sec en des poses abandonnées, bien faites,

pensait-elle, pour toucher le cœur des jeunes hommes. Elle ajoutait

ainsi à sa disgrâce naturelle une nouvelle et plus sensible

imperfection.

Et comme Lorillard, qui voyait dans l’énorme Angèle l’idéal même de la

femme, demeurait effrayé devant une personne si desséchée, privée de

seins et presque de croupe, Béatrice jugea qu’une amoureuse émotion le

rendait ainsi silencieux et immobile.

--Que vous êtes timide! lui dit-elle.

Lorillard, incertain, se dressa. L’idée lui vint de quitter la place, de

laisser Béatrice seule à la cave. Mais à peine était-il debout que Mlle

Brigontal s’élança vers lui, noua autour du cou de Fortuné ses longs

bras osseux, et, appuyant la tête sur la poitrine du commis, prononça

dans un soupir:

--J’ai bien vu que vous m’aimiez, allez! Moi aussi, je vous aime, mon

Fortuné!

Il ne bougeait pas, n’osait se plaindre. Elle poursuivit:

--Je vous permets de m’embrasser...

Et, sans attendre, elle appliqua par deux fois ses lèvres tordues sur la

bouche de Lorillard. Puis, rompant vivement le contact, comme si elle

eût craint d’être retenue, elle courut jusqu’à la première marche de

l’escalier. Là, se retournant, et fixant son plus doucereux regard sur

Fortuné, elle lui envoya, du bout des doigts, un baiser, et elle

murmura:

--A bientôt, mon amour!

Le reste de la journée vit croître encore l’ardeur de la jeune fille

borgne. Électrisée par l’idée de trouver enfin un époux, et croyant trop

vite que Fortuné demandait officieusement sa main, Béatrice laissait

voir clairement sa joie, et même l’appétit de ses sens, en agitant,

durant tout le déjeuner, ses pieds plats sur ceux de Lorillard. Elle

inventa mille prétextes pour le rejoindre et lui parler, au cours de

l’après-midi. Et Fortuné, qui craignait, en repoussant la fille, de

s’aliéner le père, subit avec douceur ces marques d’une tendresse

désolante.

Quant à M. Brigontal, il prit, un moment, Fortuné à part, et lui posa

plusieurs questions au sujet de son héritage. Lorillard y répondit de

son mieux, selon son inspiration, parla d’un vieil oncle mort au Maroc,

où il cultivait depuis longtemps des végétaux d’un bon rapport. Tous ces

détails satisfirent l’épicier, qui, se félicitant d’avoir trouvé pour

Béatrice un époux si cossu, qui achetait sa boutique et ne parlait pas

de dot, déclara que Monsieur Lorillard ne laverait plus les bouteilles,

mais passerait dorénavant son temps au magasin, pour se mettre au

courant de la vente, et lier connaissance avec la clientèle.

Pendant ce temps, Béatrice exultante annonçait son mariage, sous une

forme romanesque, à toutes les commères d’alentour. Elle contait de

quelle façon le beau, le charmant Lorillard, le plus aimable de tous les

hommes, issu de riche famille, était devenu amoureux d’elle, en la

voyant passer un jour, par hasard, dans la rue. Aussi, pour la connaître

mieux et vivre près d’elle, s’était-il déguisé en pauvre et introduit

dans la maison pour y remplir le plus humble des emplois. Enfin il

venait de se déclarer, et elle ne pouvait pas, en conscience, refuser un

joli garçon si incroyablement épris d’elle.

Les voisines, écoutant ce récit, se regardaient silencieusement. Mais

une d’elles, qui se faisait vieille fille, outrée de voir cette guenon

trouver un mari, se mit à ricaner, et prononça jalouse:

--Hé! Hé! Vous ferez une jolie mariée!

Béatrice sentit la pointe, et pensa bien que l’on raillait son

infirmité. Aussi répondit-elle, redressant la tête avec fierté:

--Mon fiancé est assez riche pour m’acheter un œil de verre!

V

Le soir même, Fortuné, remontant la rue Rodier pour rejoindre Angèle, se

demandait de quelle manière il pourrait surmonter les difficultés

incroyables de sa situation, lorsqu’il aperçut sa bien-aimée qui venait

à son avance d’un pas pressé. Il observa que la figure de sa belle

n’exprimait pas cette bienveillance ardente qu’Angèle lui donnait

instinctivement du plus loin qu’elle découvrait l’amant. La fureur, au

contraire, semblait habiter aujourd’hui cette créature paisible, et qui

n’avait encore montré de violence que dans les doux orages de la

volupté.

Angèle, en effet, creusait d’un rictus amer sa face ronde, et fixait sur

Lorillard étonné des yeux qui fulguraient. Il s’avança pourtant, lui

prit les mains avec tendresse. Mais elle se dégagea, d’un mouvement

rude, et elle dit:

--Monstre! tu es un monstre, un enjôleur!

--Moi! s’écria Lorillard. Et pourquoi donc?

Elle ne répondit rien, car elle sanglotait.

Il n’est rien de si terrible à voir que la douleur d’une grosse femme.

Les larmes qui coulent sur un visage rebondi sont les plus émouvantes,

car elles expriment fortement que le corps le plus robuste peut être

vaincu par le désastre de l’âme. C’est un spectacle à faire pitié, et

dont l’homme le plus dur ne saurait rire. Aussi Fortuné s’émut-il. Mais

en vain, trois fois, il répéta sa question. Angèle pleurait toujours.

Enfin, relevant vers Lorillard sa figure ruisselante et cramoisie, elle

demanda d’une voix déchirante:

--Mon amour, pourquoi m’abandonnes-tu?

Et comme Fortuné protestait, elle reprit:

--Si, si, je sais. Tu veux épouser Béatrice Brigontal. Elle-même me l’a

dit. Comment peux-tu aimer cette horreur de fille, qui n’a qu’un œil...

--Mais je ne l’aime pas du tout, je te le jure!

--C’est un vilain paquet d’os, poursuivit Angèle, et qui sent mauvais.

Me quitter pour un coucou semblable!

Angèle, en parlant ainsi, bombait la poitrine, et elle avançait vers

Lorillard ses larges et tremblantes mamelles, dont les bouts pointaient

sous la camisole rose. Elle semblait les prendre à témoin de

l’extravagante injustice que Fortuné lui faisait, en préférant à la rare

plénitude de tels appas la peau noire d’une femme maigre.

--Béatrice est folle, déclara Fortuné. Tu as eu tort de l’écouter. Je

n’aime que toi.

Et, quoiqu’il ne fît point très sombre encore, il embrassa longuement

Angèle. Elle ne pleurait plus. L’espoir la réchauffait. Pourtant elle ne

voulait pas s’y abandonner. Si Béatrice se vantait ainsi, c’est qu’elle

avait un motif...

Lorillard prit le bras de l’affligée. Tous deux gagnèrent lentement

l’avenue Trudaine. Angèle écoutait son fiancé, qu’elle avait cru

infidèle, et qui se disculpait aisément. Il expliquait comment Brigontal

lui avait fait l’atroce proposition, et comment Béatrice l’avait

tourmenté tout le jour, à la cave comme à la boutique, par une poursuite

opiniâtre.

Angèle s’épanouissait. Elle regrettait de s’être laissée si vite

entraîner à une jalousie violente et injuste. Baisant le cher visage de

son Fortuné, elle demandait pardon du soupçon qu’elle avait conçu, dans

son égarement. Mais Lorillard demeurait songeur, et il répétait:

--Je ne sais pas comment m’arranger, à présent. Brigontal ne cédera son

fonds qu’à son futur gendre...

--Mon amour, répondit Angèle, il ne manque pas de fonds d’épicerie à

vendre dans Paris. Il serait préférable, même, que nous nous

établissions dans un autre quartier que celui-ci. Car mon patron sera

très fâché de mon départ, et plus furieux encore s’il nous voit vivre

ensemble, tous les deux, à trois pas de sa porte. Il en aurait beaucoup

de peine.

--Cela me ferait plaisir, reprenait Fortuné. Qu’il se contente donc, à

son âge, de soigner ses chats et ses chiens, et surtout de museler ses

ouistitis. Et puis, c’est la boutique de Brigontal qu’il me faut, pas

une autre. Je ne trouverai jamais mieux. Depuis hier, j’ai réfléchi aux

procédés que j’emploierai pour remonter la maison. Tu verras!

--A ton idée, chéri...

--Mais il y a la fille! s’écriait alors Fortuné. Comment veux-tu que je

m’en débarrasse?

--Comment? répéta finalement Angèle. Cela ne doit pas être aussi

difficile que tu te l’imagine. Attends un peu, que j’y pense... Il me

vient déjà une idée.

Mais ce ne fut qu’un peu plus tard, et dans sa chambre, qu’Angèle donna

son conseil:

--Le père Brigontal, dit-elle, tient à se retirer bientôt dans son

Auvergne. Il céderait sur la question du mariage, j’en suis certaine.

Mais je puis me tromper, et le mieux est de couper court à la

combinaison. Tu as un moyen très simple pour fermer la bouche au vieux

et à Béatrice.

Elle laissa Fortuné seul, et revint bientôt, apportant un gros livre,

propriété du vétérinaire. C’était ma foi, un ouvrage scientifique assez

curieux.

* * * * *

Dans la matinée du lendemain, Fortuné prit Brigontal à part, et lui dit

qu’il avait à l’entretenir de choses sérieuses.

Le bonhomme trouva naturel que son successeur eût à lui parler, et ils

passèrent ensemble dans la salle à manger. Les deux verres et la

bouteille d’Armagnac reparurent sur la table. Puis le vieil épicier,

d’un ton encourageant, pria Fortuné de causer tout à son aise, comme en

famille.

Lorillard, avant de commencer, se répéta mentalement la leçon qu’Angèle

lui avait donnée, à l’aide du livre médical aux illustrations bizarres.

Enfin il prononça, triste et grave:

--Monsieur Brigontal, je suis obligé de vous faire un aveu des plus

pénibles. Car je suis trop honnête homme pour vous tromper, vous et

votre fille.

Brigontal, entendant ces mots, devint jaune comme la fleur du souci, et

il balbutia:

--Me tromper? Ah! Ah! Je parie que vous m’avez raconté des histoires...

Vous ne possédez pas l’argent, hein?

Mais Fortuné secoua la tête.

--Si bien, dit-il, je l’ai. Ce n’est pas cela qui me manque...

--Si ce n’est pas cela, repartit Brigontal rassuré, alors ce n’est rien

du tout.

--Vous en parlez à votre aise, reprit l’autre en soupirant, mais je

voudrais vous voir à ma place. Je donnerais volontiers tout mon bien

pour ne pas être hermaphrodite. Car je suis hermaphrodite, Monsieur

Brigontal.

--Comment dites-vous cela? demanda le vieillard, très inquiet, regardant

fixement Lorillard.

--Hermaphrodite, articula celui-ci, d’une voix pleine d’affliction.

--C’est une maladie? Vous avez attrapé cela avec les femmes, bien sûr.

Mais ne peut-on vous guérir?

--Ce n’est pas une maladie, déclara lentement le candidat épicier, c’est

une conformation naturelle. Je suis né ainsi, pour mon malheur.

--Allez, mon bon ami, ne vous tourmentez pas. Chacun a ses infirmités.

Tenez, moi, j’ai une hernie depuis quarante ans, et je n’en suis pas

moins solide. Et Béatrice, voyez Béatrice! Elle est borgne, on ne peut

pas dire le contraire. Hé bien! cela ne l’empêche tout de même pas

d’être une belle fille.

--Vous dites la vérité, Monsieur Brigontal, mais il est bien préférable

d’avoir une hernie et d’être borgne en même temps, que d’être

hermaphrodite comme moi.

--Hermaphrodite, répéta le maigre négociant, que signifie ce mot-là?

Comment diable êtes-vous donc bâti?

--A peu près comme vous, dit Lorillard, mais j’ai quelque chose de plus

et quelque chose de moins. C’est assez difficile à expliquer. Enfin,

voici: je suis homme et femme en même temps, et pas tout à fait, si bien

que je ne suis réellement ni l’un ni l’autre. Vous saisissez?

--Je ne saisis rien du tout, déclara le vieux, éberlué.

--Je suis un phénomène, cria douloureusement Fortuné, un malheureux

phénomène. Sauf le respect que je vous dois, je porte, à leur place, les

organes de l’homme et ceux de la femme. Encore, si je les possédais

complets, utilisables! Mais ils en sont bien loin, Monsieur Brigontal et

je ne suis bon à rien, d’aucune des deux manières.

--Par exemple! Et vous voulez épouser ma fille?

--Je n’y songe pas. C’est vous qui avez eu la bonté de me l’offrir. Je

me serais trouvé très heureux de l’accepter. Mais c’est impossible, vous

comprenez bien que c’est impossible!

Le vieillard réfléchit avec tristesse. Il avait cru caser sa Béatrice,

et tout s’effondrait. Ce n’était point l’affection paternelle qui lui

inspirait, en ce moment, un indicible chagrin, mais sa prodigieuse

avarice. Un rêve, sublime pour lui, s’anéantissait: le rêve de marier sa

fille sans dot, et de n’avoir plus jamais, jamais, un sou à dépenser

pour elle. Il ne voulut point encore abandonner une espérance si

délicieuse, et il prononça:

--Après tout, cela m’est égal, à moi, que vous soyez fait si drôlement.

Mais j’ai peur que la chose ne plaise pas beaucoup à ma chère enfant.

Enfin, je lui en parlerai, je la raisonnerai, j’obtiendrai peut-être

qu’elle passe par là-dessus.

A l’heure du déjeuner, Lorillard observa un changement total dans

l’attitude de Béatrice. Tantôt la malheureuse jeune fille, interdite,

regardait son assiette d’un œil désespéré, et tantôt, relevant son front

jaune, elle tournait vers Fortuné une figure méprisante. Avant le

dessert, elle se dressa, larmoyante, énervée, et s’en alla gémir dans la

boutique sur ses espérances si vite éteintes.

L’étrange subterfuge conseillé par Angèle réussit donc parfaitement. Les

Brigontal renoncèrent avec douleur au mariage tant espéré, et qui se

révélait soudain impraticable. Béatrice, dès cette heure, ne put

supporter la vue de ce Fortuné qu’elle avait si passionnément chéri. On

ne doit point s’en étonner, ni blâmer cette personne cruellement

frustrée. Toute autre, à sa place, eût éprouvé la même rancune. Vous

pouvez en faire l’expérience. Touchez d’amour le cœur de la jeune fille

la plus éthérée, aux sentiments platoniques, cœur confit par les romans

chastes comme un abricot par le sucre, une de ces jeunes filles, enfin,

qui ne lèvent les yeux que pour regarder les étoiles. Et puis allez lui

dire, à cette vierge si touchante, que votre organe le plus secret et le

plus noble a été, par accident, pris dans un engrenage qui l’a broyé.

Vous verrez instantanément fuir la chère âme, qui jamais en ce monde ne

vous reparlera.

La colère même de Mlle Brigontal avança les affaires de Fortuné, car

elle obligea le vieil épicier à conclure rapidement la vente, afin que

Béatrice ne fût pas trop longtemps à supporter la présence d’un être

exécré. Bien que le bonhomme fût peu sensible de sa nature, il souffrait

pourtant des larmes de sa fille, qui en répandait davantage, avec son

œil unique, qu’Argus lui-même n’en aurait pu sécréter sous ses deux

cents paupières.

Du reste, Angèle avait raison, M. Brigontal tenait à quitter le

commerce. Il se contenta de tirer de Fortuné le plus d’argent possible,

sous prétexte de lui céder les denrées en magasin.

Cet argent-là, comme celui qui payait le fonds, ce fut naturellement

Angèle qui le fournit à son amant. Elle l’aimait, elle avait confiance

en lui. La date de leur mariage était déjà arrêtée entre eux. Elle

coïncidait avec le temps où les Brigontal devaient abandonner la maison.

Ce jour vint bientôt. Une voiture de déménagements emporta les meubles

et les hardes du père et de la fille, minable bric-à-brac où vivaient

des nations entières de punaises et de cloportes. M. Brigontal quitta

son épicerie, avec la sereine gravité d’un empereur qui abdique de sa

propre volonté. Il prit cordialement congé de Fortuné, lui promit de lui

rendre visite avant de partir pour le Cantal. Quant à Béatrice, elle

sortit sans prononcer un mot, en jetant un regard de serpent sur le

soi-disant hermaphrodite.

Après le départ des Brigontal, la boutique fut fermée, pour quelques

jours, et les ouvriers commencèrent de la remettre à neuf, d’y apporter

les changements décidés par Fortuné. Une bande de calicot, clouée à

l’extérieur, annonçait la réouverture prochaine et le nom du nouveau

propriétaire.

Vers le milieu de la première journée, et comme Lorillard achevait son

déjeuner, il vit entrer dans le magasin Béatrice Brigontal. Elle

paraissait à cette heure, en son roide maintien, plus furieuse que

jamais. S’avançant d’un pas saccadé vers le jeune patron, elle dit

aigrement qu’elle venait chercher un objet oublié la veille dans son

ancienne chambre. Sans attendre la réponse, elle gagna l’escalier,

disparut. Mais elle se montra peu de secondes après, et se plaignit que

sa pendule, sa belle petite pendule en bronze, eût disparu.

--Je l’ai rangée moi-même, répliqua Lorillard, je vais vous la remettre.

Il monta, suivi par Béatrice grognonnante, jusqu’à l’appartement du

premier étage, au-dessus de la boutique. Ils pénétrèrent dans la pièce

où jusqu’alors avait logé la fille de Brigontal. Fortuné ouvrit un

placard, y prit la pendule, et se retourna.

Mais Béatrice avait omis volontairement d’emporter cette horloge afin de

se réserver un prétexte pour revenir, et pour accabler Lorillard, seule

avec lui, de la scène vengeresse longuement méditée. Fortuné, se

retournant donc vers elle, s’effraya de la voir, toute rouge et secouée

d’une rage immense, lui tendre les poings et lui montrer les dents. Les

mèches de ses cheveux gras volaient autour de sa tête, son œil

s’exorbitait, et, de sa bouche torse, ces paroles injurieuses sortirent

avec une violence terrible:

--Misérable et dégoûtant, pourquoi m’avez-vous compromise? Comment

osez-vous parler à une femme, étant châtré comme vous l’êtes? Quand je

pense que vous avez eu la méchanceté de m’embrasser, dans la cave, de me

dire que vous m’aimiez!

--Non, dit Lorillard, c’est vous qui m’avez embrassé; je ne vous

demandais rien. Pour le reste, ce n’est pas ma faute...

Et comme en parlant il souriait, la fureur de Béatrice s’accrut encore,

et s’exprima par d’affreuses invectives, des comparaisons infamantes,

qui toutes reprochaient à Lorillard son abominable impuissance.

Il essaya de calmer cet orage, et le vit au contraire augmenter de

force. A la fin, outré de tant d’insultes, et las de supporter un

affront désormais inutile, il se jeta sur Béatrice, la renversa sur le

parquet poussiéreux où traînaient encore les brins de paille, traces du

déménagement. Et il lui montra, par une attaque soudaine, à quel point

il était viril. Il est impossible de dire que Fortuné abusa de Béatrice,

car elle ne se défendit qu’avec mollesse, et seulement par bienséance.

L’entreprise ne rencontra pas même la difficulté qu’on aurait dû

attendre. Car l’horrible borgnesse n’était plus intacte, elle avait

déjà, comme on dit honnêtement, déchiré sa robe d’innocence. Cela

surprit assez Lorillard, et il murmura, tout en accomplissant sa tâche

avec dégoût:

--Qui donc a pu avoir autant de courage que moi?

(Ceci, notez-le bien, doit servir de leçon à ces jaloux qui épousent des

femmes laides pour éviter de devenir cocus).

Béatrice, heureuse, se releva, et secouant sa robe poudreuse et fripée,

elle s’exclama:

--Alors, ce n’était pas vrai! Tu vas m’épouser...

Lorillard se baissa, saisit l’horloge et la remit silencieusement à

Béatrice anxieuse. Puis il ouvrit la porte, et, revenant vers Mlle

Brigontal, il la poussa hors de la pièce, puis de marche en marche et

jusque dans la rue, avec la pendule dans les bras. Et la déplorable

héritière de l’épicier cessa ses cris en voyant s’attrouper autour

d’elle, devant la boutique, les commères qui se moquaient, et lui

demandaient pourquoi son beau fiancé la chassait de la sorte.

La fortune de Fortuné · 第 10 / 21 题