Angèle et Lorillard se retrouvèrent, le lendemain, au même endroit, et
passèrent le temps de la même manière. Ce n’est point que le lieu où ils
se possédaient avec tant de violence fût commode, quoique infréquenté.
Mais l’amour se plaît aux satisfactions furtives. Aussi la grosse fille
ne songeait-elle point à se plaindre de ce que les poils du paillasson
lui chatouillassent rudement le corps, ni de ce que le courant d’air,
par instants, lui relevât les jupes par-dessus la tête.
Cette fois, tandis qu’elle parvenait au paroxysme de la volupté, Angèle
perdit si bien conscience de l’endroit où elle se trouvait qu’elle fit
éclater son bonheur par des cris, des gémissements et des paroles très
significatives. La concierge les entendit, et cette femme sans
entrailles, qui avait depuis longtemps passé l’âge des jeux de Vénus,
surgit presque aussitôt de sa loge, un seau à la main. Et elle le vida
d’un seul coup sur les amoureux étendus, qu’elle apercevait dans
l’ombre.
Ils se relevèrent ruisselants et humiliés, et, dans la crainte de rester
prisonniers, ils se hâtèrent vers la porte. Lorillard remontait son
pantalon, Angèle crachait l’eau sale qu’elle venait d’avaler, et Bobby,
le caniche, poussait des aboiements plaintifs en secouant son pelage
imbibé. La concierge les poursuivait d’invectives. Cependant, l’honneur
demeura sauf: grâce à la nuit ils ne furent pas reconnus.
Cet événement désagréable, et qui aurait pu compromettre leur
réputation, les obligea de réfléchir et de chercher un lieu plus sûr.
Angèle invita son amant à l’accompagner dans la chambre qu’elle occupait
chez le vétérinaire. C’était là une action hardie et qu’elle n’avait pas
encore osé envisager. Elle ne s’y décida qu’avec beaucoup de craintes,
que Fortuné ne comprit entièrement qu’un peu plus tard.
Ils se glissèrent donc dans la maison de M. Dujardin et accédèrent très
facilement à la pièce qu’habitait Angèle. Le vétérinaire dormait sans
doute, et l’on n’entendait d’autre bruit, dans l’établissement, que le
miaulement des chats malades, enfermés dans leurs cages, et que
l’insomnie tourmentait.
Angèle tourna le commutateur, et la lumière la plus vive éclaira la
chambre.
Elle était grande, point mansardée, bien meublée, et ne ressemblait
nullement à celles que l’on affecte d’habitude aux bonnes. Lorillard eut
à peine le temps de s’en étonner, car, fixant les yeux sur sa compagne,
il vit qu’elle était déjà complètement nue. Il est vrai que, peut-être,
elle avait eu hâte d’ôter ses vêtements trempés. Mais elle ne songeait
point à en revêtir d’autres. Lorillard la contemplait avec une
admiration stupéfaite, et il observait qu’Angèle, dévêtue, paraissait
encore plus énormément plantureuse que lorsqu’elle était habillée.
Mais cette créature passionnée réfléchissait, pour l’instant, avec
inquiétude. Elle ouvrit le battant d’un vaste placard, et avertit
Fortuné de se cacher immédiatement là, s’il entendait le moindre bruit.
Puis elle remonta le réveil, afin qu’il sonnât à quatre heures du matin.
C’est à ce moment, assurait-elle avec gêne, que Lorillard devait partir,
s’il ne voulait pas la mettre dans l’embarras le plus terrible. Il
trouva bien quelque bizarrerie dans ces recommandations, mais n’y songea
presque point, tant il avait hâte de goûter, avec sa superbe conquête,
les longs délices d’une nuit d’amour.
Quand le réveil sonna, Fortuné Lorillard, docile aux ordres mystérieux,
se leva très doucement, n’éveilla point Angèle, et sortit sans encombre.
Pourtant, comme il parvenait au bas de l’escalier, un hurlement inhumain
le fit sursauter. Mais il se rappela qu’il était chez un vétérinaire, et
pensa que ce cri ne pouvait être que celui de quelque animal agonisant,
et qui saluait le jour pour la dernière fois.
Lorillard avait si généreusement abusé de ses forces qu’il s’endormit en
rinçant les bouteilles. Et comme, à midi, il ne venait point à table,
pour déjeuner, Béatrice descendit à la cave; elle poussa des clameurs
qui tirèrent Fortuné de son sommeil. Puis, comme M. Brigontal père, à ce
bruit, était survenu, tous deux accusèrent le commis de s’être enivré
avec leur vin. Il se défendit victorieusement, puis, à son tour, les
accusa: ils le nourrissaient mal, l’obligeaient à travailler beaucoup,
et c’est pour cela, prétendit-il qu’il était, tout à l’heure, tombé en
faiblesse. Même il avait eu bien de la chance de ne pas se noyer dans
son baquet. Le père et la fille, excessivement avares, sentirent leur
tort et s’excusèrent de leur soupçon. Béatrice eut soin, en servant
Lorillard, de lui donner des portions suffisantes, et lui offrit même,
au dessert, un grand verre de vin, en supplément, pour le remettre.
Angèle, le soir même, put juger qu’il était tout à fait remis, car il ne
plaignit pas sa peine, et il égala, pour le moins, ses prouesses de la
veille. Puis ils s’assoupirent, dans les bras l’un de l’autre, gorgés
d’amour, et tout rompus d’une nouvelle lassitude. Aussi ce fut en vain
que le réveil, à quatre heures du matin, se mit en branle. Ils ne
l’entendirent point, et, toujours enlacés, continuèrent leur somme.
Cependant M. Dujardin commençait de s’éveiller, et, peu après, passait
sa robe de chambre. Car telle était son habitude: il se couchait très
tôt et se levait avant le jour, allait visiter ses pensionnaires, chats,
singes, chiens et perroquets, qui logeaient dans des cages superposées
de chaque côté de la cour. Il ne trouva, ce matin-là, rien d’anormal
chez ses malades. Alors il remonta l’escalier, jusqu’au deuxième étage,
et se dirigea, comme de coutume, vers la chambre d’Angèle.
Car M. Dujardin, célibataire qui avait passé la cinquantaine,
agrémentait sa solitude depuis bien des années, en faisant d’Angèle sa
concubine. Comme c’était un homme à manies et qui ménageait pieusement
sa santé, il ne s’accordait les plaisirs de la chair que de grand matin.
Il avait lu dans de bons auteurs, disait-il, et aussi observé par
lui-même, que le plaisir que l’on prend avec les femmes est moins
pernicieux après le repos de la nuit que dans l’énervement de la soirée,
après les fatigues du jour. Il s’accordait cette distraction vers quatre
heures et demie, une fois ou deux par semaine, tout au plus. Mais il
n’en rendait pas moins visite à Angèle à chaque aube, régulièrement, ne
fût-ce que pour l’embrasser et badiner quelque peu avec elle.
Il poussa donc la porte et se trouva dans la chambre. L’obscurité y
régnait encore, faiblement combattue par le peu de lumière qui filtrait
déjà au travers des rideaux. Il ôta son lorgnon, qu’il posa sur la
cheminée, puis sa robe de chambre, et enfin sa calotte de drap. Il se
trouva donc en chemise, et s’avança vers le lit, à tâtons. Car M.
Dujardin, très myope, et privé de son binocle, n’y voyait presque point,
dans ces ténèbres encore assez épaisses.
Il toucha cependant le drap, le releva, et il éprouva dès lors que le
désir lui travaillait l’âme et le corps. Allongeant la main, il frôla le
tissu tiède d’une chemise. Lorsqu’il sentit la chair, M. Dujardin,
embrasé, se pencha, et il y colla ses lèvres, ardemment, par dix fois.
Il en éprouvait du bonheur, mais il ne le devait qu’à son imagination.
Ce n’étaient point, en effet, les reins charnus d’Angèle qu’il baisait
avec tant de passion, mais ceux de mon ami, Fortuné Lorillard. Celui-ci,
ouvrant les yeux et se voyant dans les bras d’Angèle toujours endormie,
se demanda, presque avec effroi, d’où venaient ces baisers qui
s’appliquaient à son derrière. Mais il les supporta sans bouger,
estimant prudent de faire le mort, et devinant vaguement de quoi il
s’agissait. Il ne craignit qu’une chose, c’est que l’inconnu, précisant
son attaque, s’aperçût alors et forcément de son erreur. C’était déjà
beaucoup qu’il pût confondre les énormes appas d’Angèle avec ceux,
maigres et musculeux, de Lorillard. Mais M. Dujardin était tellement
persuadé qu’il embrassait sa bonne qu’il ne s’aperçut pas de la
différence. Puis il se hissa dans le lit, péniblement, car il souffrait
de rhumatismes.
Fortuné mit ce temps à profit et se glissa derrière Angèle, qui enfin se
réveilla, et se trouva presque aussitôt corps contre corps avec son
patron.
Cet homme déjà sur l’âge montra la valeur du régime auquel il se
soumettait, et il entreprit sur-le-champ sa grosse maîtresse. Lorillard,
rencogné au bord du lit, assista donc, plein d’une âcre colère, au début
du combat. Il en ressentit une jalousie si vive qu’il perdit toute
prudence, et pinça fortement le flanc ému d’Angèle. Elle poussa un cri
si strident, que Fortuné, comprenant sa faute, s’enfonça tout entier
sous les draps.