DÉCEPTION

J'étais invitée à une fête de charité pour enfants. Il était

expressément dit que les mères devaient les conduire et venir les

reprendre, et, comme il n'y avait pas de vestiaire, emporter les

chapeaux et les manteaux. Vous voyez d'ici que ma mère allait lâcher

tous ses mioches pour me conduire à une fête! Si je voulais m'y rendre,

je pouvais aller seule. Ce qui m'inquiétait le plus, était mon chapeau:

je m'étais mis dans la tête que je serais chassée si on découvrait que

ma mère n'était pas là pour l'emporter. Or, je voulais absolument

assister à cette fête: il y avait une tombola; si j'allais gagner une

boîte à coudre, le rêve de toute ma vie! car, depuis l'âge de six ans,

je confectionnais les robes et les coiffures de mes poupées, et le

fameux chapeau, sujet de mes transes, je l'avais fait moi-même.

Je m'en fus donc seule, un soir, par une pluie battante. J'entrai avec

mon invitation. En ôtant mon chapeau, je le dissimulai, comme une

voleuse, sous mon tablier. J'ai le souvenir d'une joie de commande. On

nous donna du lait d'anis et des petits pains beurrés; on nous fit

chanter de nombreux _Wien Neerlandsch Bloed_ et des _Wilhelmus Van

Nassauwen_, et dans la cour qu'éclairaient quelques lampions, nous

dûmes, par une pluie chaude qui nous faisait fumer comme dans un bain

turc, jouer des _Patertje, Patertje, langs den kant_ et des

_Colin-Maillard_.

Enfin la tombola!

--Y a-t-il des boîtes à coudre?

On regardait par les carreaux.

--Oui, là, plusieurs même.

--Ah! je les vois; si je pouvais en gagner une!

Et je me tins ce langage: «J'ai douze ans; il est temps que j'aie une

boîte à coudre à moi, pour ne plus recevoir de torgnioles quand j'ai

gâché le fil de ma mère. Puis, dans une boîte, il y a tout: un dé, des

ciseaux et autres outils.» Ah! mon tour. Je prends un billet: un

Monsieur l'ouvre et dit:

--Trois images.

Et il me cherche trois images, représentant des batailles.

Je ne m'intéressais plus à la fête: pour moi, c'était encore une fois et

toujours une déception. Aussitôt la porte ouverte, je filai; je remis

mon chapeau dehors, et je repris mon chemin sous la pluie, seule, à dix

heures du soir, par les ponts et les canaux. Arrivée à la maison, je

donnai mes images de bataille à un de mes frères, et je me couchai en

pleurant.

Jours de famine et de détresse: roman · 第 17 / 55 题