J'ENTENDS LES PUCES MARCHER

Nous habitions une chambre unique, dans une impasse gluante d'Amsterdam.

Le soleil n'y pénétrait jamais et si, en hiver, le froid humide y était

glacial, en été la chaleur moite nous anéantissait. Il n'y avait qu'une

alcôve à étage, ainsi que dans les barques de pêcheurs, mais cloisonnée:

on y était comme dans un placard. Les parents dormaient dans le

compartiment du bas; quelques-uns des enfants dans celui du haut, les

autres à terre, sur une paillasse. Dans un coin, un petit tonneau

servant de chaise percée à la famille; dans d'autres, des langes

d'enfant souillés, puis les détritus de tout un ménage miséreux. L'odeur

de la pipe de mon père et les émanations de dix pauvres rendaient

l'atmosphère irrespirable.

Par une nuit d'effroyable chaleur, j'étais étendue avec trois de nos

enfants dans la couchette du haut. Ils dormaient; moi, je ne pouvais

pas: je me tournais et retournais en m'agitant. Nous étions couchés sur

des sacs en grosse toile, remplis de balle d'avoine qui, réduite en

poudre et imbibée d'urine d'enfant, formait une matière immonde et

corrosive. La toile m'agaçait et me brûlait la peau; les puces me

harcelaient affreusement; j'étouffais; j'avais des bruissements

d'oreilles qui me donnaient des hallucinations. J'appelai doucement ma

mère et lui dis que je ne pouvais pas dormir, parce que j'entendais les

puces marcher.

--Tu entends les puces marcher? Ah! cette créature enfantine! et tu me

réveilles pour cela? tu vas te taire, n'est-ce pas? je suis éreintée et

veux dormir. Je me tus, mais continuais à m'agiter. N'y tenant plus, je

me laissai glisser à terre, en m'aidant de la corde, m'habillai et

sortis.

Il pouvait être quatre heures du matin. Il n'y avait dans la rue que les

éveilleurs (c'étaient des gens qui, pour cinq «cents» par semaine,

éveillaient les ouvriers, en faisant un vacarme qui troublait tout le

voisinage). En dehors d'eux, personne; tous les magasins du Nieuwendyk

fermés; le calme partout: ah! que j'aimais cela!

J'allai vers la Haute Digue qui avançait dans l'Y. La Haute Digue était

ma promenade favorite; j'y faisais souvent l'école buissonnière avec ma

petite soeur Naatje. Des deux côtés, l'Y clapotait contre les berges; on

y trouvait des coquillages; plus loin était une oasis d'arbres et

d'herbe fleurie. Quand j'arrivai à la digue, l'air frais du large et la

brise matinale me causèrent un tel soulagement qu'en jubilant je happais

l'air: je levais les bras, en écartant les doigts, pour mieux sentir

jouer le vent sur ma peau irritée. Je restai ainsi longtemps à me

griser, puis continuai ma promenade pour chercher des fleurs. Arrivée

sous les arbres, je fus surprise de voir dans l'herbe les pissenlits et

les pâquerettes fermées. Je n'avais jamais vu de fleurs la nuit et ne

connaissais pas ce phénomène; je fus si étonnée que je n'en cueillis

aucune, comme prise de méfiance, et j'allai m'asseoir sur un banc.

Il y avait à cet endroit un chantier où des hommes travaillaient; un

d'eux vint se mettre à côté de moi et dit:

--Ah! la grande fille qui est déjà dehors! et où vas-tu?

Je lui répondis que, ne pouvant dormir, j'étais sortie, mais je n'eus

garde de parler des puces. Puis je lui demandai pourquoi les pissenlits

et les pâquerettes étaient fermées.

--Ah! mon Dieu, quel ange! mais elles dorment, ma chérie, elles dorment.

Ce disant, il me souleva et me mit à cheval sur ses genoux. J'y étais à

peine que je me sentis empoignée, flanquée dans l'herbe, et qu'un homme

sauta à la gorge de l'individu, lui hurlant à la face:

--Ignoble Sodomite[3]! tu as été en prison pour avoir abusé des petites

filles et, à peine sorti, voilà que tu recommences! Et toi, que fais-tu

dehors à cette heure? Décampe!

[3] En Hollande, l'appellation de «Sodomite» est, par extension,

couramment usitée parmi le peuple, comme terme d'injure et de

mépris, sans signification précise.

Je ne me le fis pas répéter. Je m'encourus et arrivai hors d'haleine

chez nous, où j'entrai en coup de vent. Ma mère se réveilla en sursaut.

--Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? s'écria-t-elle.

J'avais eu grand'peur, mais ne me rendais pas compte du danger auquel je

venais d'échapper: aussi, au lieu de raconter ce qui m'était arrivé, je

lui dis:

--Mère, sais-tu pourquoi les pissenlits et les pâquerettes sont fermées

la nuit? Eh bien! elles dorment comme nous.

--Quoi? Que racontes-tu? Tu es sortie?

--Oui, je suis allée à la Haute Digue pour me rafraîchir et chercher des

fleurs, mais elles dorment.

--Ah! cette créature enfantine! Tantôt elle entendait les puces marcher,

maintenant les pissenlits dorment! Mais, avec tout cela, tu me réveilles

à chaque instant, et je suis éreintée, éreintée. Allons, va dans ton lit

et dors.

Je n'y songeais pas, et quand ma pauvre mère s'assoupit à nouveau, je

sortis doucement dans l'impasse, où je me mis à jouer aux osselets sur

la pierre de la citerne.

Jours de famine et de détresse: roman · 第 16 / 55 题