MON PÈRE PROPOSE DE NOUS ABANDONNER

La propriétaire était venue nous insulter pour les deux semaines de

loyer que nous lui devions.

On s'était couché après cela, tout agités.

Sur les paillasses, à terre, les enfants s'endormirent vite. Moi, je ne

pouvais.

Les parents, dans l'alcôve, causèrent. Mon père proposa à ma mère

d'abandonner tous les enfants, disant que la Ville prendrait

certainement soin d'eux et qu'ils auraient moins souvent faim et froid

que maintenant; que lui était à bout de forces, qu'il n'avait que

trente-huit ans, qu'elle sans doute n'aurait plus d'enfants, et qu'ils

pourraient se refaire une vie à deux. Ma mère répondit:

--Non, non, abandonner les enfants, jamais!

J'entendais tout cela de mon lit. Je fus prise d'une folle terreur. Je

voulais éveiller mes frères et soeurs pour les prévenir, ou aller

supplier mes parents de ne pas nous quitter, mais je n'osais, de crainte

des coups. Je rampai sur le ventre jusqu'à la porte, et me couchai en

travers afin de les empêcher de partir.

Mes parents, ayant perçu quelque bruit, se turent. Ma mère dit:

--C'est Keetje; elle aura entendu: après des scènes comme ce soir, elle

ne dort jamais.

--Mais non, fit mon père, ce sont les rats.

Puis il appela:

--Keetje, Keetje!

Je ne bougeai pas.

--Ils dorment tous, reprit-il. Si tu veux, tu viendras me rejoindre

demain à midi à l'écurie, et nous partirons. Comme c'est jour de paie,

nous aurons un peu d'argent pour prendre le bateau et aller loin d'ici.

--Non, non, jamais je n'abandonnerai mes petits.

Ils se turent.

Je m'endormis vers le matin, étendue devant la porte. Quand ma mère se

leva pour préparer le café de mon père, elle me trouva là.

--Tu vois, j'en étais sûre, elle a entendu et voulait nous empêcher de

partir.

Mon père se leva d'un bond, s'habilla en quatre mouvements, et se sauva

sans attendre le café.

Vers midi, en «jouant école» avec les enfants, je les avais tous assis

sur le seuil; mais ma mère ne sortit pas.

Puis j'attendis anxieusement le soir. Quand mon père rentra enfin, je me

jetai avec un grand cri dans ses bras. Il me souleva silencieusement, me

garda pendant le souper sur ses genoux, puis en me caressant les

cheveux, et la voix rauque, il parla:

--Keetje, je suis souvent si fatigué, et, quand on vient alors nous

injurier comme hier, je ne sais plus ce que je fais.

--Père, dis-je, laisse-moi dormir cette nuit entre mère et toi;

j'aimerais tant, puis-je?

--Oui, ma Keetje, oui, ma «Poeske», et avec ta poupée, n'est-ce pas?

--Non, père, murmurai-je, avec vous deux seuls.

J'étais indéfinissablement heureuse.

Jours de famine et de détresse: roman · 第 18 / 55 题