Je suivais depuis deux ans le catéchisme de première communion et étais
chaque fois renvoyée à l'année suivante, parce que je ne savais jamais
ma leçon. Le tapage continuel de huit enfants dans notre unique chambre,
me rendait toute étude impossible. Je voulais en finir: non pas que je
croyais, la religion n'avait jamais eu aucune prise sur moi, mais je
m'apercevais que je commençais à passer pour une bête et, cela, je ne le
voulais pas. Puis, pour une fois au moins dans ma vie, je serais
habillée de neuf des pieds à la tête.
Je m'étais donc juré de faire ma première communion cette année. Je
choisis, pour étudier ma leçon, un perron sur un canal: j'en nettoyai
une marche avec mon jupon et me mis à apprendre par coeur les questions
et les réponses. Cela allait tout seul: moi qui me croyais incapable
d'apprendre, je retenais, en les répétant deux ou trois fois, des
réponses de six ou sept lignes; j'étais sauvée.
La première fois que je me représentai au catéchisme, le vieux curé
interrogea toutes les petites filles, excepté moi. Je finis par lever
timidement le doigt, en disant:
--Vous m'oubliez, Monsieur le Curé.
--Non, mais tu ne sais jamais.
--Aujourd'hui je sais, Monsieur le Curé.
--Eh bien! viens ici.
Je débitai ma leçon d'un trait. Quand j'eus fini, il me leva la tête
sous le menton.
--Tu sais même très bien ta leçon, fit-il; comment as-tu fait?
--Je ne pouvais jamais l'apprendre chez nous à cause du bruit, et parce
qu'on ne me laissait pas tranquille. Maintenant je vais sur un perron:
là, je suis seule et à l'aise.
--Sur un perron? tu apprends ta leçon sur un perron! et quand il pleut?
--Il n'a pas encore plu.
Il hocha la tête.
Quand la pluie vint, et même la neige, je me réfugiais aux latrines qui
se trouvaient sous beaucoup des ponts d'Amsterdam.
Je devins bientôt une des premières du catéchisme et, quand le vieux
curé voulait en avoir plus vite fini, il me choisissait souvent pour
l'aider à interroger. Un jour, il me chargea de faire répéter quatre
fillettes. Parmi elles était une métis indienne du grand monde (les
jours de pluie, elle arrivait en équipage). Elle me regarda avec une
telle aversion que j'en restai tout interloquée. «Comment! parlait son
regard, cette pouilleuse va m'interroger, moi!» Mais il fallait bien
qu'elle obéît: le curé l'avait ordonné. Elle me répondait à voix si
basse que je la comprenais à peine. Cependant, pour me faire bien venir
d'elle, je lui dis:
--C'est parfait, jeune Demoiselle, je dirai à Monsieur le Curé que vous
savez très bien votre leçon.
Elle retroussa ses lèvres de négresse et fit: «Pheu...», d'un air si
dédaigneux que j'en bafouillai pour de bon.
Cet hiver-là, nous fûmes expulsés de notre impasse, et j'aurais dû
suivre le catéchisme à l'église de notre nouvelle paroisse. Mais je
voulais avoir l'image de Saint qu'on recevait au dixième bon point: j'en
avais déjà sept et le vieux curé m'avait promis que mon image serait
belle, parce qu'il voyait bien maintenant que j'étais une brave petite
fille. Je continuai donc à me rendre à mon ancienne église.
Or, voilà que le jour du dixième point, ce fut le vicaire qui fit le
catéchisme et, pour comble de malchance, je tirai la langue à l'Indienne
à un moment où le vicaire se retournait. Il se fâcha et dit que c'était
manquer de respect à Dieu d'oser tirer la langue dans sa maison. Pour me
punir, il me fit m'agenouiller devant le maître-autel, les bras levés
au-dessus de la tête et un tabouret dans chaque main. Quand tous furent
partis, je déposai un tabouret,--car deux, c'était trop lourd,--et des
deux mains, je soutins l'autre aussi haut que je pouvais. Mais vaincue
par le chagrin d'avoir perdu mon dixième point, je finis par déposer
aussi celui-là, et, pleurant à chaudes larmes et sacrant comme mon père,
je me couchai tout du long devant le maître-autel, sans m'inquiéter de
Dieu.
Ainsi me trouva une des servantes du curé, qui s'enquit pourquoi je
pleurais. Je le lui racontai, en ajoutant que mes dix points étaient
irrémédiablement perdus, puisque, pour faire ma première communion, je
devais aller à ma nouvelle paroisse. Elle partit sans m'encourager;
mais, quelques instants après, le vicaire vint, cachant derrière sa
soutane un rouleau de papier blanc. Il me demanda si je regrettais
d'avoir manqué de respect à Dieu, et comme je répondais: «Oui», il me
donna l'image: un Saint Pierre avec les clés du ciel. J'aurais préféré
une Ascension de la Vierge, pour les guirlandes de fleurs qui
l'entouraient, mais enfin ceci était un prix que j'avais gagné.
A l'école, je n'en avais jamais eu, parce que j'étais très sale,
toujours déchirée, et peu assidue. Nous devions continuellement
déménager sous menace d'expulsion, à cause du loyer qu'on ne pouvait
payer, et ma mère, négligente, attendait parfois six mois avant de faire
la transcription d'une école à l'autre. Aussi étais-je toujours la
dernière, comme du reste tous mes frères et soeurs. J'étais cependant
capable d'apprendre ce qu'on aurait voulu, et j'avais des dons. Ma voix
était si jolie qu'un des instituteurs ne manquait jamais de se mettre de
mon côté, la tête penchée vers moi, quand on chantait en choeur. A la
gymnastique, on faisait grimper aux échelles filles et garçons; mais
moi, qui étais souple comme un chat, je devais descendre dès le
troisième échelon: l'instituteur de garde, voyant mes dessous en
guenilles, n'osait pas me laisser monter; que n'aurais-je donné
cependant pour grimper là-haut!
Et ainsi pour tout!
La première communion approchait. Le curé de notre nouvelle paroisse
venait d'être nommé: il était plein de zèle et de délicate bonté, et
s'occupait beaucoup de donner un grand éclat à cette cérémonie.
Au lieu de distribuer aux pauvres des uniformes qui les désignaient, il
s'arrangea avec les dames patronnesses pour remettre aux mères l'argent
des toilettes.
Depuis longtemps, ma mère et moi, nous parlions de cette robe qui allait
me stigmatiser; mais elle reçut dix florins, et nous pûmes acheter tout
à notre goût. J'eus un chapeau blanc entouré de gaze, une robe grise à
ruches effilées, raide comme une planche, qui m'encaissait au lieu de
m'habiller, de hautes bottines à lacets de soie blanche avec deux
petites floches sur le pied, et des gants de coton blanc.
Une dame me donna du linge de sa fille, si bien lavé et repassé que
c'était plus beau que du neuf.
Mes cheveux bouclaient naturellement, mais l'avant-veille de la première
communion, on me mit trois étages de papillotes, et, le matin même, on
tourna chaque boucle sur un bâton, en la mouillant de café sucré pour la
tenir raide: cela me faisait une chevelure toute brune, à moi qui étais
blond épi.
Je m'habillai de grand matin et, frissonnante d'être aussi belle, je me
rendis à la cure avec ma mère. Je la précédais de deux pas, tenant de la
main gauche un petit mouchoir de mousseline déplié devant moi, et de la
main droite mon livre de prières.
Toutes les fillettes étaient un peu pâles d'être à jeun; moi, cela ne me
faisait rien, j'étais entraînée. Nous nous montrâmes toutes, riches et
pauvres, nos robes, nos souliers, jusqu'aux jupons: pour ma part, tout
mon orgueil allait aux petites floches de mes bottines, et je relevais
continuellement ma robe sur le devant pour qu'on les remarquât.
Le curé était parvenu à m'effrayer très fort. Il avait dit que celles
qui n'étaient pas sincères auraient certainement une maladie le jour de
la communion, ou tomberaient mortes en s'approchant de la Sainte Table;
puis qu'il fallait laisser fondre l'hostie, car si on la mordait, le
sang nous sortirait de la bouche.
Je ne pouvais prendre aucun goût à la religion. Comme contes de fées, je
préférais Cendrillon et le Petit Poucet à ceux des Saints et des
Saintes. J'avais néanmoins très peur. J'étais convaincue, comme malgré
mes efforts, je me souciais peu de Dieu, qu'il m'aurait foudroyée, et,
en m'approchant de l'autel, je le suppliais de me donner la foi et la
sincérité.
--Dieu! faites que je sois sincère quand je dis que je vous aime!
Donnez-moi la croyance, je vous en supplie!
Il m'était resté une dent de lait, et derrière celle-ci avait poussé une
autre dent, très pointue, avec laquelle je me mordais souvent
cruellement la langue. Or, au moment de la communion, je claquais
tellement des dents qu'en fermant la bouche, j'incrustai l'hostie dans
ma dent pointue: je me mis à chanceler et à zigzaguer, comme ivre.
Je m'attendais à voir le sang jaillir de ma bouche, éclabousser toutes
les toilettes des autres, et me gâter ma robe.
Et quel scandale! je sentis littéralement le curé me chasser de
l'église, et vis tous les assistants me livrer passage comme à une
pestiférée.
Puis, si mon père nous quittait encore, on ne nous aiderait plus. On
dirait:
--C'est une des leurs qui a mordu le Bon Dieu: qu'ils meurent de faim!
J'eus toute la peine du monde à suivre les autres et à regagner ma
place. A la sacristie, on nous offrit des petits pains et du café; une
dame me prit dans ses bras, en disant:
--Ah! la pauvre petite! elle va s'évanouir de faim.
Mais non! c'étaient les affres terribles par lesquelles je venais de
passer.
Et voilà que rien n'était arrivé!