Ma mère avait reçu quatre cartes pour quatre portions de soupe aux pois.
Il fallait aller la chercher. Nous nettoyâmes le mieux possible notre
unique petit seau en bois, qui servait à tous usages. Et, avec un plat
blanc comme couvercle, cela nous semblait convenable.
Nous n'étions jamais allés chercher de soupe. Ma mère était fort gênée
de ce seau, qui indiquait clairement où nous nous rendions. Les gamins
criaient après nous: «Snert emmer, Snert emmer!»[2] Aussi, pour éviter
une grande artère très fréquentée, fit-elle un long détour par les
ruelles à bouges pour matelots.
[2] _Snert_: Soupe aux pois.--_Emmer_: Seau.
En arrivant à l'orphelinat luthérien, où on distribuait la soupe, nous
dûmes faire queue. Ma mère n'osait pas: elle me passa le seau et alla
m'attendre aux environs.
Je revins, le seau rempli de bonne soupe bien chaude. Il y avait du
verglas; j'avais de grands sabots de ma mère aux pieds; je me tenais, de
ma main libre, aux chaînes du perron de l'orphelinat. Le verglas me fit
glisser sous les chaînes, et je tombai sur le dos en répandant la moitié
de la soupe.
Je pleurais. Un homme vint à mon secours: il me ramassa et bougonna que
ce n'était pas une charge pour une petite fille. Il se disposait à
porter mon seau, quand je lui dis que ma mère était au milieu de la rue.
--Ta mère! Eh bien, alors?
En effet, ma mère nous regardait sans approcher, mortifiée et rougissant
de honte et de colère de ce que j'avais signalé sa présence. Quand
l'homme me conduisit vers elle et lui manifesta son étonnement, elle ne
trouva à répondre que:
--Il n'y a rien à faire avec cette créature enfantine!
J'avais onze ans.
Elle saisit le seau, me jeta un regard furibond, et, en dandinant son
corps appesanti par la grossesse et, faisant de ses sandales, «Klots,
Klots» dans la boue, elle prit le même détour par les ruelles à
prostituées. Je la suivis à distance, et nous rentrâmes chez nous
piteusement.
Pour comble de misère, la soupe avait pris le goût du seau qui servait à
tous usages.