A L'ÉCOLE CATHOLIQUE

Comme les deux bras de mon père ne pouvaient suffire à nourrir dix

bouches, et que ma mère, à cause de ses huit enfants, avait dû

abandonner son métier de dentellière, la misère était continue chez

nous. Aussi, de temps à autre, ma mère écrivait-elle à quelques dames

charitables pour obtenir des secours; parfois, on nous en donnait.

Peu de gens savent être bons sans se mêler de vos affaires. Une de ces

dames avait décidé que je ne pouvais continuer à fréquenter l'école

communale et que je devais aller à une école catholique. Elle avait, en

payant cinq florins pour l'admission, le droit de placer une enfant dans

cette école.

La première fois que je m'y rendis, je portais une petite robe en

indienne lilas, un tablier blanc propre, et un ruban bleu dans les

cheveux. Une soeur novice me conduisit jusqu'à la classe que je devais

suivre, et dit à la soeur qui la dirigeait: «C'est la fillette de

Madame...», en nommant la dame qui avait versé les cinq florins. Je fus

saisie et regardai rapidement les petites filles pour voir si elles

avaient entendu. Il y en avait une qui, tout de suite, me dévisagea avec

dédain. Les autres me reçurent très bien. Celle qui se trouvait derrière

moi me demanda mon nom. Je lui répondis:

--Keetje Oldema.

Elle se mit à me caresser les cheveux et le cou: cela me parcourait des

pieds à la tête exquisement, et puis la nouveauté de la chose me

charmait. Ici, on n'allait donc pas me traiter en paria. Je devais

bientôt déchanter. La petite qui me caressait, avait dû apercevoir mes

croûtes et mes poux, sous mes beaux cheveux blonds ondulés. Je

l'entendis chuchoter avec sa voisine et dire: «Pouah!» Celle qui avait

surpris le nom de la dame l'avait répété aux autres et, à la sortie de

l'école, on me traitait déjà avec mépris. Au bout de quelques jours,

j'étais, comme partout, la bête noire de tous. Si je m'approchais, on se

taisait; si je disais quelque chose, on me tournait en ridicule ou on

s'éloignait.

La fille d'un cireur de bottes, mais que sa mère tenait propre, avait

inventé que mon père, à moi, était l'aveugle bien connu du béguinage,

qui vendait des allumettes, et on ne m'appelait plus que: «Des Rouges

Claires, Monsieur», mots dont il se servait pour offrir ses allumettes

aux passants. Ma révolte et mon humiliation ne connurent plus de bornes.

Ça, mon père! quand mon père était un admirable Frison, haut de six

pieds, beau comme une statue, aux yeux bleus limpides et aux cheveux

bouclés. Ce vieillard caduque, ignoble, mon père! quand mon père était

jeune et souple, et sautait, de la croupe à la tête, par dessus un

cheval. J'en hurlais de rage; je trépignais, je leur expliquais, mais ma

frénésie augmentait encore leur joie. Elles finirent par me tirer les

cheveux: mes croûtes s'ouvrirent et le sang me dégoulina dans le cou.

Mais que devins-je l'hiver? Comme, à cause du froid, on ne laissait pas

retourner les enfants chez eux, ils apportaient leur déjeûner. Nous

traversions justement une période de famine noire: mon père n'avait pas

de travail. Le premier jour, je prétextai que j'avais oublié mon

déjeûner, et la soeur me laissa partir. Mais la seconde fois, voyant que

je n'avais rien apporté, elle m'appela et je dus avouer notre misère.

Cette pieuse fille, mais peu psychologue, s'adressa aux enfants, en

disant qu'une de leurs petites camarades n'avait rien à manger, que

celles qui avaient trop de tartines devaient lui en donner.

Je me trouvais à côté de la soeur, tremblante de honte et de

mortification. Je préférais la faim. La faim, ça me connaissait: la faim

est silencieuse et, si vous savez vous taire également, elle vous

détruit en douceur. Mais ces petits anges, à qui on faisait appel, me

terrifiaient. Je déclarai à la soeur que je n'avais besoin de rien, que

ma mère était sortie quand j'avais dû partir pour l'école, et que je

mangerais le soir.

Je lui avais confié tout bas notre détresse, mais ceci, je le disais

haut pour être entendue des autres.

La soeur ne le prit point ainsi: elle me traita d'orgueilleuse et de

menteuse, ajoutant:

--Il n'y a aucune honte à avouer sa pauvreté, et vos petites camarades

vont montrer qu'elles sont meilleures que vous.

Il y en eut qui m'apportèrent une croûte rongée. D'autres me donnèrent

des morceaux mordus. Je ne voulus de rien, décidée à ne plus venir à

l'école plutôt que de subir pareilles humiliations.

A la sortie, toutes m'attendaient et commencèrent à me houspiller. Je me

défendis des pieds et des mains, et en mordis cruellement une qui me

griffait la figure. Mais elles m'acculèrent à un mur, et ensemble me

cognaient, me tiraient par mes boucles et me crachaient au visage, quand

un homme, à grands coups de pied dans le tas, vint me délivrer. A la

maison, je suppliai ma mère de ne plus m'envoyer en classe, puisque

partout on me maltraitait à cause de mes poux et de notre pauvreté.

Elle répondit que je devrais forcément rester à la maison pour garder

les enfants: qu'elle allait être obligée de courir les établissements de

charité afin d'obtenir des secours, car père, n'ayant pas de travail,

était parti en chercher dans une autre ville.

Tous nos pauvres petits ont été traités de la sorte à l'école. Kees et

Naatje rentraient ordinairement, la figure tuméfiée, et en pleurs. Kees

était si innocent qu'il disait à ceux qui voulaient maltraiter sa soeur:

--Prends garde, si tu oses frapper mon petit frère!

Et il pleurait de grosses larmes, en la protégeant.

Jours de famine et de détresse: roman · 第 13 / 55 题