Preymont passa rapidement entre les vieux arbres de formes singulières
qu’il avait toujours aimés, traversa presque en courant les allées
bordées de grand buis où il l’avait si souvent regardée passer, et, sans
vouloir se donner le temps de réfléchir, il retourna précipitamment chez
lui en disant:
«Je vais quitter ce pays à l’instant! qu’importe où j’irai!»
En se revoyant, ni lui ni sa mère n’entrèrent dans des explications; il
lui dit seulement:
--Je pars!... sans savoir encore où j’irai, mais je vous l’écrirai de
Paris. Je ne veux pas rester même une nuit si près d’elle et au milieu
de tous ces objets dont la vue m’est devenue intolérable. Quand
reviendrai-je? je n’en sais rien.
Sous l’empire d’une pensée qui la torturait, Mme de Preymont s’écria:
--Ah! tu ne peux pas partir seul, Marc! Je vais avec toi; laisse-moi
t’accompagner.
--Je veux être seul, répondit-il d’un air sombre, votre présence
elle-même me ferait du mal.
Mais, comprenant à son regard plein d’effroi quelle était sa pensée, il
reprit:
--Rassurez-vous... je vous donne ma parole d’honneur que je vivrai.
Il écrivit rapidement quelques mots à M. Jeuffroy, et s’asseyant ensuite
près de Mme de Preymont, il lui dit:
--Je ne reviendrai ici que lorsque je serai sûr de ne pas rencontrer
Suzanne. Je vous la confie, ma pauvre mère; je redoute pour elle la
colère de M. Jeuffroy: elle aura besoin de vous.
--C’est trop me demander, répondit Mme de Preymont avec amertume, je ne
veux ni la revoir, ni m’occuper d’elle.
Il ne dit rien tout d’abord; ce ne fut qu’après un silence prolongé
pendant lequel, en pensée, il se penchait encore avec irritation, amour,
colère et tendresse sur une femme en pleurs, qu’il répondit d’une voix
basse et émue:
--C’est que vous ne l’avez pas vue pleurer!...
Au moment de monter en voiture, il revint à ses recommandations.
--Protégez-la; écoutez plutôt votre jugement que votre cœur froissé,
mais, quand vous m’écrirez, ne me parlez jamais d’elle... excepté quand
tout sera fini, je veux savoir...
Sans terminer sa phrase, il ouvrit la portière et, un instant après, il
partait enveloppé d’une nuit tellement épaisse qu’il avait perdu jusqu’à
la faculté de voir en lui-même.
Restée seule, Suzanne, au désespoir du mal qu’elle avait fait, ne
parvenait pas à se calmer. Ne songeant ni à elle, ni à la nécessité
d’apprendre à son père une rupture qui devait amener une scène dont
l’attente l’eût terrifiée dans un autre moment, toutes ses pensées
étaient au malheureux qu’elle avait trompé, et tout son courage
s’évanouissait devant le remords. Elle regardait avec angoisse autour
d’elle, car, se sentant brisée, elle eût voulu que des bras affectueux
l’entourassent comme un enfant malade et sans force.
«Je n’aurai plus jamais ni paix ni joie; comment a-t-il eu le courage de
me dire que je serai heureuse de ma délivrance!...»
Ces mots, prononcés tout haut, la frappèrent singulièrement. Jusque-là
elle n’avait pas songé à la liberté reconquise, mais une impression, qui
ressemblait à de la honte, empourpra subitement son visage, car elle
était obligée de convenir que M. de Preymont avait eu raison et que, en
dépit de son profond chagrin, ce mot de délivrance allégeait sa pensée
d’un grand poids.
Cette découverte ne fit qu’augmenter ses remords et sa surexcitation.
Mlle Constance la trouva marchant avec une agitation fébrile et la
fièvre dans les yeux.
--Ce que vous désiriez est arrivé, ma tante, lui dit-elle d’une voix
brève, mon mariage est rompu.
--Comment!... qu’est-ce que tu veux dire? Pourquoi as-tu cet air
singulier?
--Je n’épouserai pas Marc de Preymont, répéta Suzanne en criant un peu,
c’est fini, il ne reviendra pas. J’ai agi, ma tante, comme une femme
sans cœur et sans foi.
Mais Mlle Constance, transportée de joie, se souciant fort peu de la
parole jurée, serra sa nièce dans ses bras en s’écriant:
--Oh! mon enfant, est-ce possible? que je suis heureuse!... je n’osais
plus croire à un pareil bonheur...
Dans un mouvement répulsif, Suzanne s’éloigna d’elle en disant:
--Si vous l’aviez vu, si vous l’aviez entendu, vous ne parleriez pas de
bonheur dans ce moment-ci. Ne me répétez pas que vous êtes heureuse,
dit-elle en pleurant, vous me faites un mal affreux. Comment ne
comprenez-vous pas tout ce que je souffre d’avoir tant fait souffrir!
Partagée entre une joie qu’elle ne pouvait dissimuler et l’inquiétude
que lui causait la grande agitation de sa nièce, Mlle Constance répondit
en hésitant:
--Il se consolera, ma chère enfant, tous les hommes se consolent.
--Emmenez-moi loin d’ici, ma tante, s’écria Suzanne, partons ensemble;
emmenez-moi n’importe où, loin de ce pays où j’ai été si malheureuse!
--Si malheureuse! répéta Mlle Constance désolée. Ma chère enfant, si je
pouvais te donner tout ce que tu désires... Partons dès demain, si tu
veux, nous irons où tu voudras, je...
Mais un pas dans le vestibule l’empêcha de continuer sa phrase.
--C’est ton père, dit-elle agitée; sait-il?...
--Rien! répondit Suzanne, mais qu’importe, tout m’est égal!
Néanmoins elles attendirent, le cœur battant d’anxiété, l’arrivée de M.
Jeuffroy.
Il entra le chapeau sur la tête et l’air de bonne humeur. Depuis qu’il
avait découvert l’esprit pratique de sa fille, il l’avait en grande
considération et lui manifestait plus d’affection.
--Eh bien, Suzanne, dit-il gaiement, et cette querelle d’amoureux, où en
êtes-vous?
--Comment... vous savez? dit Mlle Jeuffroy hésitante.
--J’ai rencontré Preymont qui avait la plus drôle de figure et qui
voulait être seul avec toi, d’où j’ai conclu que vous alliez vous
quereller... pour n’en être que mieux ensemble un instant après.
Mlle Constance regarda sa nièce avec inquiétude, mais Suzanne, que son
ébranlement moral poussait à ne reculer devant rien, répondit:
--Ce n’est pas une querelle, mon père, mais une séparation.
--Oui, connu!... séparation de quelques heures.
Il chercha tranquillement son journal et s’installa à sa place favorite;
puis, étonné du silence qui l’accueillait, il leva les yeux, et
remarquant alors l’agitation de sa fille qu’il avait à peine regardée en
entrant, il dit brusquement:
--Ah çà... ce n’est pas sérieux, j’imagine?
--Rien n’est plus sérieux, mon père, c’est une rupture, une séparation
définitive.
Mais M. Jeuffroy, s’obstinant à ne pas la croire, répondit:
--Je n’aime pas qu’on plaisante avec moi... Si c’était vrai, tu ne
parlerais pas aussi tranquillement, à moins d’être archifolle. A quel
propos auriez-vous...
Il fut interrompu par l’arrivée d’une servante qui lui remit le billet
de Preymont.
«Monsieur, écrivait Marc, j’ai rendu aujourd’hui à Suzanne la parole
qu’elle m’avait donnée, ayant acquis la conviction que notre mariage
n’était plus possible. Votre fille vous donnera les explications que
vous jugerez nécessaire de demander.»
Obligé de croire au témoignage de ses yeux, M. Jeuffroy suffoquait; il
se tourna vers sa sœur et bégaya:
--C’est toi... toi... évidemment, c’est toi qui as fait le coup.
--Ma tante n’y est pour rien, répondit Suzanne brièvement.
L’explication... la voilà! Je me trompais en croyant aimer Marc; il l’a
su, et nous avons rompu de bon accord.
M. Jeuffroy leva les bras au ciel et, dans sa fureur, se mit à marcher
en frappant sur les meubles et en balbutiant des paroles décousues. Puis
reprenant haleine, il s’écria:
--Et cette sotte fille qui me dit bêtement: Je ne l’aimais pas! Est-ce
qu’il s’agissait de l’aimer? Était-il ruiné pour le laisser là?
Suzanne n’avait jamais répondu un mot vif aux propos cyniques ou brutaux
de son père, mais les émotions violentes de la journée l’avaient jetée
dans une si grande surexcitation qu’elle répliqua avec vivacité:
--Ah! n’allez pas plus loin, mon père, je vous en prie. J’ai supporté
assez de choses pénibles dans cette triste et affreuse maison pour qu’on
me les épargne aujourd’hui.