XI

Preymont passa rapidement entre les vieux arbres de formes singulières

qu’il avait toujours aimés, traversa presque en courant les allées

bordées de grand buis où il l’avait si souvent regardée passer, et, sans

vouloir se donner le temps de réfléchir, il retourna précipitamment chez

lui en disant:

«Je vais quitter ce pays à l’instant! qu’importe où j’irai!»

En se revoyant, ni lui ni sa mère n’entrèrent dans des explications; il

lui dit seulement:

--Je pars!... sans savoir encore où j’irai, mais je vous l’écrirai de

Paris. Je ne veux pas rester même une nuit si près d’elle et au milieu

de tous ces objets dont la vue m’est devenue intolérable. Quand

reviendrai-je? je n’en sais rien.

Sous l’empire d’une pensée qui la torturait, Mme de Preymont s’écria:

--Ah! tu ne peux pas partir seul, Marc! Je vais avec toi; laisse-moi

t’accompagner.

--Je veux être seul, répondit-il d’un air sombre, votre présence

elle-même me ferait du mal.

Mais, comprenant à son regard plein d’effroi quelle était sa pensée, il

reprit:

--Rassurez-vous... je vous donne ma parole d’honneur que je vivrai.

Il écrivit rapidement quelques mots à M. Jeuffroy, et s’asseyant ensuite

près de Mme de Preymont, il lui dit:

--Je ne reviendrai ici que lorsque je serai sûr de ne pas rencontrer

Suzanne. Je vous la confie, ma pauvre mère; je redoute pour elle la

colère de M. Jeuffroy: elle aura besoin de vous.

--C’est trop me demander, répondit Mme de Preymont avec amertume, je ne

veux ni la revoir, ni m’occuper d’elle.

Il ne dit rien tout d’abord; ce ne fut qu’après un silence prolongé

pendant lequel, en pensée, il se penchait encore avec irritation, amour,

colère et tendresse sur une femme en pleurs, qu’il répondit d’une voix

basse et émue:

--C’est que vous ne l’avez pas vue pleurer!...

Au moment de monter en voiture, il revint à ses recommandations.

--Protégez-la; écoutez plutôt votre jugement que votre cœur froissé,

mais, quand vous m’écrirez, ne me parlez jamais d’elle... excepté quand

tout sera fini, je veux savoir...

Sans terminer sa phrase, il ouvrit la portière et, un instant après, il

partait enveloppé d’une nuit tellement épaisse qu’il avait perdu jusqu’à

la faculté de voir en lui-même.

Restée seule, Suzanne, au désespoir du mal qu’elle avait fait, ne

parvenait pas à se calmer. Ne songeant ni à elle, ni à la nécessité

d’apprendre à son père une rupture qui devait amener une scène dont

l’attente l’eût terrifiée dans un autre moment, toutes ses pensées

étaient au malheureux qu’elle avait trompé, et tout son courage

s’évanouissait devant le remords. Elle regardait avec angoisse autour

d’elle, car, se sentant brisée, elle eût voulu que des bras affectueux

l’entourassent comme un enfant malade et sans force.

«Je n’aurai plus jamais ni paix ni joie; comment a-t-il eu le courage de

me dire que je serai heureuse de ma délivrance!...»

Ces mots, prononcés tout haut, la frappèrent singulièrement. Jusque-là

elle n’avait pas songé à la liberté reconquise, mais une impression, qui

ressemblait à de la honte, empourpra subitement son visage, car elle

était obligée de convenir que M. de Preymont avait eu raison et que, en

dépit de son profond chagrin, ce mot de délivrance allégeait sa pensée

d’un grand poids.

Cette découverte ne fit qu’augmenter ses remords et sa surexcitation.

Mlle Constance la trouva marchant avec une agitation fébrile et la

fièvre dans les yeux.

--Ce que vous désiriez est arrivé, ma tante, lui dit-elle d’une voix

brève, mon mariage est rompu.

--Comment!... qu’est-ce que tu veux dire? Pourquoi as-tu cet air

singulier?

--Je n’épouserai pas Marc de Preymont, répéta Suzanne en criant un peu,

c’est fini, il ne reviendra pas. J’ai agi, ma tante, comme une femme

sans cœur et sans foi.

Mais Mlle Constance, transportée de joie, se souciant fort peu de la

parole jurée, serra sa nièce dans ses bras en s’écriant:

--Oh! mon enfant, est-ce possible? que je suis heureuse!... je n’osais

plus croire à un pareil bonheur...

Dans un mouvement répulsif, Suzanne s’éloigna d’elle en disant:

--Si vous l’aviez vu, si vous l’aviez entendu, vous ne parleriez pas de

bonheur dans ce moment-ci. Ne me répétez pas que vous êtes heureuse,

dit-elle en pleurant, vous me faites un mal affreux. Comment ne

comprenez-vous pas tout ce que je souffre d’avoir tant fait souffrir!

Partagée entre une joie qu’elle ne pouvait dissimuler et l’inquiétude

que lui causait la grande agitation de sa nièce, Mlle Constance répondit

en hésitant:

--Il se consolera, ma chère enfant, tous les hommes se consolent.

--Emmenez-moi loin d’ici, ma tante, s’écria Suzanne, partons ensemble;

emmenez-moi n’importe où, loin de ce pays où j’ai été si malheureuse!

--Si malheureuse! répéta Mlle Constance désolée. Ma chère enfant, si je

pouvais te donner tout ce que tu désires... Partons dès demain, si tu

veux, nous irons où tu voudras, je...

Mais un pas dans le vestibule l’empêcha de continuer sa phrase.

--C’est ton père, dit-elle agitée; sait-il?...

--Rien! répondit Suzanne, mais qu’importe, tout m’est égal!

Néanmoins elles attendirent, le cœur battant d’anxiété, l’arrivée de M.

Jeuffroy.

Il entra le chapeau sur la tête et l’air de bonne humeur. Depuis qu’il

avait découvert l’esprit pratique de sa fille, il l’avait en grande

considération et lui manifestait plus d’affection.

--Eh bien, Suzanne, dit-il gaiement, et cette querelle d’amoureux, où en

êtes-vous?

--Comment... vous savez? dit Mlle Jeuffroy hésitante.

--J’ai rencontré Preymont qui avait la plus drôle de figure et qui

voulait être seul avec toi, d’où j’ai conclu que vous alliez vous

quereller... pour n’en être que mieux ensemble un instant après.

Mlle Constance regarda sa nièce avec inquiétude, mais Suzanne, que son

ébranlement moral poussait à ne reculer devant rien, répondit:

--Ce n’est pas une querelle, mon père, mais une séparation.

--Oui, connu!... séparation de quelques heures.

Il chercha tranquillement son journal et s’installa à sa place favorite;

puis, étonné du silence qui l’accueillait, il leva les yeux, et

remarquant alors l’agitation de sa fille qu’il avait à peine regardée en

entrant, il dit brusquement:

--Ah çà... ce n’est pas sérieux, j’imagine?

--Rien n’est plus sérieux, mon père, c’est une rupture, une séparation

définitive.

Mais M. Jeuffroy, s’obstinant à ne pas la croire, répondit:

--Je n’aime pas qu’on plaisante avec moi... Si c’était vrai, tu ne

parlerais pas aussi tranquillement, à moins d’être archifolle. A quel

propos auriez-vous...

Il fut interrompu par l’arrivée d’une servante qui lui remit le billet

de Preymont.

«Monsieur, écrivait Marc, j’ai rendu aujourd’hui à Suzanne la parole

qu’elle m’avait donnée, ayant acquis la conviction que notre mariage

n’était plus possible. Votre fille vous donnera les explications que

vous jugerez nécessaire de demander.»

Obligé de croire au témoignage de ses yeux, M. Jeuffroy suffoquait; il

se tourna vers sa sœur et bégaya:

--C’est toi... toi... évidemment, c’est toi qui as fait le coup.

--Ma tante n’y est pour rien, répondit Suzanne brièvement.

L’explication... la voilà! Je me trompais en croyant aimer Marc; il l’a

su, et nous avons rompu de bon accord.

M. Jeuffroy leva les bras au ciel et, dans sa fureur, se mit à marcher

en frappant sur les meubles et en balbutiant des paroles décousues. Puis

reprenant haleine, il s’écria:

--Et cette sotte fille qui me dit bêtement: Je ne l’aimais pas! Est-ce

qu’il s’agissait de l’aimer? Était-il ruiné pour le laisser là?

Suzanne n’avait jamais répondu un mot vif aux propos cyniques ou brutaux

de son père, mais les émotions violentes de la journée l’avaient jetée

dans une si grande surexcitation qu’elle répliqua avec vivacité:

--Ah! n’allez pas plus loin, mon père, je vous en prie. J’ai supporté

assez de choses pénibles dans cette triste et affreuse maison pour qu’on

me les épargne aujourd’hui.

Un vaincu · 第 14 / 18 题