M. Jeuffroy s’arrêta brusquement devant elle:

--Ma maison affreuse et triste!... ayez donc des enfants! on fait tout

pour eux, et ils vous remercient par de l’ingratitude. Et moi, qu’est-ce

que je dois dire de ma fille qui ne fait que sottises sur sottises!

--Si j’avais trouvé ici un peu plus de tendresse, répondit Suzanne d’une

voix défaillante, si vous m’aviez aimée, mon père, croyez-vous...

--Va-t’en! interrompit M. Jeuffroy en frappant du pied. Va habiter avec

ta tante si tu veux. Je vous chasse toutes les deux; vous vous êtes

entendues pour me couvrir de ridicule.

Suzanne sortit sans un mot; prise d’un tremblement nerveux, elle se

laissa emmener passivement par Mlle Constance et entourer des petits

soins auxquels pour elle-même la vieille fille n’avait jamais songé.

Quand sa nièce fut un peu calmée, elle courut dans la cuisine chercher

Fanchette.

--Seigneur! qu’est-ce qu’il y a? Vous n’avez plus votre figure

d’enterrement, mademoiselle!

--Ce que j’ai!... le mariage est rompu, répondit Mlle Constance qui se

laissait aller enfin à toute son allégresse. Jamais, non, jamais je n’ai

été plus heureuse. Je te pardonne tout, Fanchette.

Fanchette jeta sur la table les oignons qu’elle épluchait et, les poings

sur les hanches, prit sa pose favorite quand elle était impressionnée:

--Est-ce possible? Comment, mademoiselle, le bon Dieu vous a écoutée? Eh

bien, je n’en aurais pas fait autant!

--Ne commence pas à dire des bêtises, Fanchette. Viens avec moi faire un

lit pour ma nièce, car mon frère s’est mis en si grande colère qu’il

nous a chassées toutes les deux, et Suzanne est ici presque malade.

--Je n’y comprends rien, répondit Fanchette en s’empressant d’obéir.

Expliquez-moi pourquoi ils ne s’épousent pas, mademoiselle.

--Je t’ai toujours dit que c’était impossible, répondit Mlle Constance

en apportant ses draps les plus fins. Je n’ai pas de détails, mais ma

nièce est trop agitée pour qu’on lui pose des questions.

La jeune fille éprouvait une sorte de bien-être à s’abandonner comme un

enfant aux soins matériels d’une affection qui, malgré des froissements

quotidiens, l’avait tant de fois touchée.

Servante et maîtresse restèrent debout une partie de la nuit et

charmèrent la longueur de la veille en se querellant sur l’événement.

--Ce pauvre M. de Preymont! je suis désolée pour lui, mademoiselle, car

enfin il aimait Mlle Suzanne de tout son cœur.

--Bah! bah! il se consolera, répondit la vieille fille. Mais M. Saverne

doit être derrière tout ça!

--Eh bien, si c’est vrai, qu’est-ce que vous ferez, mademoiselle, vous

qui prétendiez que...

--J’ai changé d’avis, interrompit vivement Mlle Constance, et surtout je

ne veux pas que ma nièce soit contrariée. Si elle aime M. Saverne, elle

l’aura.

--M’est avis, d’ailleurs, suggéra Fanchette, qu’il se convertira

facilement, car il m’écoutait toujours bien gentiment, mademoiselle!

Le matin, les incertitudes furent dissipées par un billet de Mme de

Preymont.

«Mademoiselle, je vous envoie la lettre que la supérieure a cru devoir

m’écrire pour nous éclairer sur les sentiments de Suzanne. Elle vous

dira ce que vous ne savez peut-être pas encore d’une façon positive et

ce que je considère comme un devoir de vous apprendre. Je suis

certaine que vous agirez ensuite d’après l’impulsion de l’affection

dévouée que vous portez à votre nièce. Vous avez trop de cœur pour ne

pas comprendre mes sentiments devant la douleur qui accable mon fils,

et vous admettrez facilement que je perde momentanément le courage de

continuer les relations de nos deux familles.

«J. DE PREYMONT.»

«Pauvre femme! je le crois bien, pensa Mlle Constance. Maintenant il

faut que j’aille trouver mon frère.»

M. Jeuffroy, n’ayant pas fermé l’œil de la nuit, avait médité les

innombrables désagréments que l’événement allait lui attirer. Néanmoins,

il regrettait son emportement sur lequel il redoutait les jugements de

son entourage; ensuite les reproches et l’air désolé de sa fille avaient

remué une fibre qui n’était pas entièrement détruite. Il accueillit sa

sœur sans colère, mais après avoir lu les deux lettres qu’elle lui

apportait, il s’emporta de nouveau, et les salutaires impressions de la

nuit s’évanouirent.

--Trompée sur elle-même... mobile généreux. On ne comprend rien au

galimatias de la supérieure, s’écria-t-il. Un autre! comment, il y a un

autre homme derrière toutes ces extravagances?

--C’est M. Saverne... Comment ne l’as-tu pas deviné, mon frère?

--Décidément elle est folle... absolument folle! répondit M. Jeuffroy

furieux. Mais elle peut l’aimer tant qu’elle voudra! Ce n’est pas moi

qui donnerai jamais mon consentement à son mariage avec un va-nu-pieds

qui m’a traité il y a quatre jours de...

Mais il jugea inutile de répéter le mot de Saverne.

--Mon frère, répondit Mlle Constance qui ne manquait ni de jugement ni

d’initiative quand son cœur la guidait, nous ne pouvons plus rien en

face des circonstances. Tout se sait... et la rupture du mariage ayant

eu lieu après la dernière visite de M. Saverne, tu vois ce qu’on dira.

Comment feras-tu pour marier Suzanne si on croit qu’elle a au fond du

cœur un amour contrarié?

Le raisonnement frappa M. Jeuffroy, mais dans un sens particulier.

--C’est vraiment une chose épouvantable que d’avoir une fille!

s’écria-t-il. Tout cela va me retomber sur le dos. Je suis le plus

malheureux des hommes. Qu’elle aille au diable! j’ai d’elle par-dessus

la tête. Mais si elle s’obstine à épouser ce drôle qui n’a pas le sou et

m’a dit que... Enfin non seulement je ne donnerai pas mon consentement,

mais je refuserai de la doter.

--Nous n’en sommes pas là, répondit prudemment Mlle Constance. En

attendant, je pars avec elle, car il faut absolument la distraire; elle

est dans un état affreux, mon frère; je l’ai entendue pleurer toute la

nuit.

--Si elle a tant de chagrin, il ne fallait pas rompre...

M’expliquera-t-on pourquoi elle a voulu épouser son cousin? Je suis

fâché malgré tout de l’avoir mise à la porte; qu’elle revienne dans ma

maison si elle veut, mais elle se consolera ici, car je ne payerai pas

de voyage.

--Je m’en charge, répondit Mlle Constance avec empressement, et tu me

laisseras libre de l’emmener.

Après quelque hésitation, il répondit:

--Fais ce que tu voudras!... pourvu que dans ce moment-ci je sois

débarrassé de vous, je serai content!

Mlle Constance ne perdit pas une minute et, en quelques jours, à la

grande surprise de Fanchette, elle avait pris ses renseignements et

retenu un logement à Cannes.

--Nous y passerons l’hiver, Fanchette, quand je devrais entamer mon

capital. Mais comme j’ai déplacé presque toutes mes économies, je pense

que ce sera suffisant.

--Pardié, mademoiselle, vous n’allez pas dépenser en une fois des

économies de vingt ans, je suppose! Et partir comme ça à votre âge... ça

fait pitié!

--Je me porte comme un charme, et je dépenserai tout ce qu’il faudra

pour distraire Suzanne, la pauvre enfant!... Et puis, arrivée là-bas,

j’écrirai à M. Saverne, car mon frère finira bien un jour par consentir.

Quand elle le verra, Suzanne ne me dira plus que si on lui parle de lui

seulement une fois, elle ira s’enfermer dans son couvent... car c’est ce

qu’elle m’a dit hier, Fanchette, quand j’ai eu le malheur de prononcer

le nom de M. Saverne.

--Ma foi, mademoiselle, elle ne doit avoir l’idée à rien! Moi aussi,

hier, j’ai causé avec elle, et je lui ai bien dit que tout ça, c’est la

preuve qu’il ne faut pas s’occuper des hommes et qu’il faut donner son

cœur au bon Dieu, au moins on est toujours sûre de son affaire.

Suzanne, dans une affreuse tristesse, laissait agir sa tante et

n’aspirait qu’au moment de partir; mais elle ne put se résoudre à

s’éloigner sans avoir eu des nouvelles de Marc.

En la voyant entrer chez elle, Mme de Preymont fut effrayée de son

amaigrissement et de sa pâleur; cette impression et surtout le souvenir

du dernier mot de son fils l’empêchèrent d’exprimer les sentiments amers

qui la dominaient.

Elle la fit asseoir sans lui tendre la main.

--Me pardonnerez-vous jamais? murmura la jeune fille sans oser la

regarder.

--Nous avons tous erré, Suzanne, répondit Mme de Preymont d’un ton

froid, moi la première, hélas!... Maintenant il faut penser à toi...

c’est son dernier mot en partant.

--Parti... si seul! reprit Suzanne avec anxiété.

--Tu as la même pensée que moi-même... Mais il m’a donné sa parole

d’honneur qu’il vivrait, et on peut avoir confiance en sa parole,

Suzanne.

--Oui, répondit Mlle Jeuffroy amèrement, plus de confiance que dans la

mienne.

L’âme débordante d’émotions que l’une et l’autre voulaient contenir, les

deux femmes restèrent silencieuses jusqu’au moment où Mme de Preymont

dit avec un peu d’irritation:

--Tu aurais dû m’éviter cette épreuve, Suzanne, elle était inutile.

--Ah! s’écria la jeune fille en fondant en larmes, pouvais-je m’éloigner

sans vous exprimer mes remords et mon chagrin, sans entendre un mot sur

lui!

--Le fait est accompli, reprit Mme de Preymont plus doucement. Si nous

pleurons sur la destruction d’un bonheur qu’il avait cru certain, ce

n’est pas une raison, mon enfant, pour que ta vie soit brisée.

Elle ajouta d’un ton qui rappelait l’ironie de son fils:

--M. Saverne t’aime... et toi, tu connais maintenant tes sentiments.

--Ah! madame, s’écria Suzanne, vous ne pouviez trouver un mot plus cruel

et qui me fût plus pénible. Vous me mettez donc bien bas si vous croyez

que je suis capable de penser à moi quand je vous sais accablés tous les

deux!... Oh! que ne suis-je déjà loin de ce pays où je n’ai trouvé que

des douleurs et des blessures de toutes sortes!

Son beau visage était altéré par une angoisse si vive que la vieille

tendresse de Mme de Preymont se réveilla.

--Calme-toi, lui dit-elle doucement, je n’ai pas voulu te blesser. Les

convenances et ta délicatesse ne permettent pas évidemment que tu songes

à un projet formel, mais cette crise aiguë passera, ma pauvre enfant,

c’est ce que lui et moi avons déjà prévu.

Et au regard suppliant de Suzanne, elle répondit:

--Pars avec la conviction que nous trouvons les circonstances plus

coupables que toi.

Mais de longs mois devaient s’écouler avant que Suzanne voulût accepter

l’idée de recevoir Saverne, qui, prévenu par Mlle Constance, était

accouru dans le Midi et avait dû s’éloigner pour ne pas perdre sa cause.

Néanmoins la vieille fille, convaincue que les résolutions de sa nièce

fléchiraient plus tard, sapait, dans toutes ses lettres, l’obstination

de M. Jeuffroy. Après une très longue résistance, il lui écrivit que

n’étant pas un père dénaturé, il consentirait au mariage si sa fille le

voulait absolument, mais qu’il ne donnerait que trente mille francs de

dot, n’ayant pas envie que sa fortune fût jetée aux quatre vents du ciel

par un dissipateur, «ce qui est d’un père prudent et prévoyant,

ajoutait-il; Suzanne le verra peut-être plus tard».

«Mon frère agit mal, pensa Mlle Constance; mais quand on a fait soi-même

sa fortune, il est naturel d’y tenir beaucoup. Je comblerai la

différence avec mes capitaux.»

L’hiver, le printemps et une partie de l’été étaient passés. Preymont

avait longtemps erré de pays en pays, éprouvant une sorte d’étonnement

stupide en observant l’air affairé des foules.

«Pourquoi s’agitent-ils? se disait-il. Ne savent-ils pas que cette

agitation est vaine? qu’une circonstance peut-être insignifiante fera

échouer les efforts de leur volonté et détruira leur bonheur!...»

Tombé dans un morne désespoir, son esprit se fût affaissé dans la sombre

nuit qui l’environnait, si le ressort puissant de son énergie ne l’eût

sauvé d’une chute complète. Mais en se reconquérant peu à peu lui-même,

il reprit l’activité de pensée qui lui était propre, et, tournée dans

ses solitudes vers la contemplation du profond mystère de la vie, cette

activité, sous les impressions funestes de la douleur et du

découragement, fit sombrer un spiritualisme déjà chancelant dans un

scepticisme désespéré. Ses idées générales, de forme un peu vague, se

précisèrent et devinrent une croyance déterminée en une force aveugle

dont les lois sont les mêmes pour les êtres pensants ou inconscients.

Aux pays qui fuyaient et lui disaient: «Quel est donc cet homme

malheureux qui passe?» une voix désolée s’élevait de lui-même pour

répondre: «Rien! ce n’est rien qu’un de ces atomes qui se perdent, puis

se renouvellent dans la marche incessante du temps et l’oubli du

passé...»

L’excès même de son découragement calma son irritation, et sa pitié pour

l’homme, passée aux creusets de ses pensées, de ses impressions

désespérées, grandit encore et s’étendit comme l’arbre vivace dont les

branches s’enracinent elles-mêmes dans la terre.

Longtemps il avait pensé à Suzanne avec des transports de colère et

d’amertume, puis ces sentiments s’étaient perdus dans l’immensité de sa

douleur et de ses regrets. Jamais, dans les lettres brèves qu’il

écrivait à sa mère, il n’avait prononcé le nom de Suzanne, et Mme de

Preymont, respectant scrupuleusement sa défense, évitait toute allusion

à la jeune fille. Il se décida enfin à poser une question directe, et il

apprit que Mlle Jeuffroy, après avoir refusé péremptoirement de recevoir

Saverne, s’était laissé fléchir, mais que, toujours enfouie dans sa

tristesse et son remords, elle repoussait l’idée de se marier.

«Peut-être qu’un mot de toi, Marc, ajoutait Mme de Preymont, mettrait

fin à une situation qu’il est regrettable pour elle de voir se

prolonger. Mais je ne conseille rien, car moi-même je ne puis

surmonter l’amertume que le temps n’a pas encore adoucie. Cependant

j’ai cru devoir te dire qu’elle redoute pour toi un redoublement de

tristesse et qu’elle voudrait un mot de pardon avant de consentir au

dernier pas.»

En lisant ces lignes, Preymont eut un sourire dédaigneux, bien qu’il

sentît les battements de son cœur s’accélérer.

«De l’amertume!... se dit-il, mon âme en déborde peut-être, mais ce

n’est pas contre elle.»

D’abord il ne voulait envoyer qu’un mot, mais se laissant entraîner, il

lui dit une partie des pensées au milieu desquelles il vivait et qu’il

considérait comme une victoire remportée sur lui-même alors qu’elles

étaient le signe de sa défaite.

«Est-ce à moi, Suzanne, à vous consoler? Est-ce donc moi qui dois

donner la liberté à ce bonheur que, par délicatesse, vous tenez

éloigné de vous? Soyez heureuse sans arrière-pensée: vous avez été la

circonstance fortuite et non le malheur qui veut mon isolement. Un

jour vous consentirez, c’est nécessaire, et il serait puéril de ma

part de retarder la joie qui vous attend. La vie, cette vie

incompréhensible que l’on dit être un bienfait, vous fait signe

d’approcher plus près d’elle et de boire ses séductions: écoutez-la

dès maintenant, car elle est cruelle et trompeuse comme le Dieu qui

l’a imaginée et que vous adorez. En tenant trop longtemps la coupe

entre vos doigts, craignez, enfant, qu’elle ne se brise avant que vous

ayez pu la porter à vos lèvres. Ne vous attristez plus à mon sujet, la

plus vive angoisse est surmontée.

«Au milieu des lois qui constituent l’harmonie de la nature, vous et

moi ne tenons pas plus de place que la plante qui meurt et se

renouvelle. Pourquoi vous ferais-je souffrir? Il est des sages,

Suzanne, qui, songeant souvent à tous les êtres qui ont passé et

passeront, perdent dans cette contemplation l’idée de leur propre

importance, dominent, appuyés sur cette grande pensée, les plus fortes

passions et apprennent sous son empire à sourire avec bonté et

compassion au douloureux tumulte humain. Si je n’arrive jamais à un

certain degré de leur sagesse, je puise cependant dans ma pitié pour

les agitations stupides et la misérable impuissance de l’homme, le

courage de vouloir votre bonheur. Voyez! une dernière fois je vous

initie tranquillement à mes pensées; vous les dire me paraît bon, et

sachez qu’elles me font du bien. Peut-être vous en étonnerez-vous:

elles ne sont pas celles de vos croyances, mais, en élargissant mon

jugement, elles me donnent la force de vous demander d’être

heureuse... vous qui avez été un instant ma joie et ma vie!... J’ai

pardonné, ma chérie, ne vous tourmentez plus. L’homme, l’ami qui vous

a tenue enfant dans ses bras est celui qui vous envoie ces derniers

mots.

«PREYMONT.»

Dans cette lettre, Suzanne vit le commencement d’un apaisement qui la

remplit de joie. Il lui sembla que la tournure philosophique de l’esprit

de Preymont, tout en la froissant dans ses propres idées, était le gage

d’une reprise à la vie qu’elle désirait avec ardeur. Avec un mot plein

d’émotion elle envoya la lettre à Mme de Preymont. Mais ce que

l’inexpérience de la jeune fille n’avait pas vu, l’amour de la mère

devait en sonder toute la profondeur et pleurer sur l’anéantissement

moral d’un homme pour lequel il n’y avait plus rien.

Deux mois après, quand elle fut obligée de lui apprendre que Suzanne

était définitivement partie, elle lui écrivit:

«Ce matin, mon cher Marc, lorsque je suis revenue de l’église, des

femmes et des ouvriers m’ont entourée pour me demander s’ils te

reverraient bientôt. Il y avait dans leur ton un intérêt dont j’aurais

voulu t’envoyer l’écho, car il m’a fait du bien. Tout le monde te

réclame, et des enfants se sont approchés de moi pour me dire

timidement qu’ils voudraient te revoir. Ils savent tous que la

faiblesse t’attire, et ils t’aiment...

«Tu vas sourire des faiblesses de ta vieille mère, mais ces questions

m’ont donné la croyance presque superstitieuse que tu allais arriver

subitement; car maintenant, Marc, tu peux revenir. Alors je suis

montée dans ta chambre pour voir si elle était comme tu l’aimes. J’ai

regardé un peu partout avec une ancienne et nouvelle tristesse, puis

je me suis assise à ta fenêtre où j’ai réfléchi longuement. Tu sais où

allait ma pensée? Elle te suivait dans tes solitudes, et mon cœur

attristé écoutait le tien murmurer: tout vit, tout respire excepté

moi. Je comprenais l’affreux découragement que recouvrent les pensées

de ta philosophie, car j’ai lu la lettre que tu as écrite à Suzanne.

Je te voyais, creusant cette idée désespérante que l’homme n’est

qu’une ombre n’ayant pas plus d’importance que la plante qui se

dissout. Mais la plante, elle, n’a ni larmes ni chagrin, et rien n’est

plus grand, mon fils, que ta douleur. Elle élève dans une sphère

spéciale, elle empêche de sombrer entièrement dans la bassesse de la

vie, elle est cette haute dignité qui ne permet pas de croire que nous

sommes semblables à la feuille qui disparaît. Les pensées tournent

dans les mêmes cercles décourageants, des générations entières

s’inclinent devant des idées, des mœurs qui s’effondrent avec elles,

mais la douleur reste et, dans tous les temps, relève l’homme

au-dessus du niveau où ses découragements, en face de sa petitesse,

tendent à le ravaler. Je crois, vois-tu, je crois fermement que tous

nos sanglots sont comptés et que cette mystérieuse souffrance est le

portique d’une autre existence. Un jour, j’en ai l’espoir, tu croiras

que ta pitié pour l’humanité n’est pas seulement le résultat pratique

d’une haute spéculation, mais une goutte égarée de la source divine

que tu refuses de reconnaître.

«Peut-être vas-tu sourire en lisant la philosophie d’une vieille femme

qui la puiserait dans son instinct si elle n’était celle de sa foi,

mais j’avais besoin de t’envoyer ces pensées; il y a si longtemps que

je n’ai vu ton cher visage et que je n’ai épié les signes du désespoir

auquel je voudrais ouvrir une espérance.

«Adieu, mon fils; que peut pour toi ma tendresse? hélas! simplement te

comprendre et t’aimer.»

Preymont laissa tomber la lettre de sa mère, s’étonnant du souffle doux

qui avait glissé un instant sur l’aridité de ses pensées. Un doute léger

combattait pour la première fois depuis longtemps les certitudes

désolées auxquelles son intelligence s’était arrêtée, et le mot

peut-être! passait devant son regard fatigué comme une lumière vague et

tremblante derrière un épais brouillard.

Un vaincu · 第 15 / 18 题