Il suivit le lendemain matin un étroit sentier qui le conduisit à cet
endroit frais, parfumé et ombragé où Suzanne, une première fois, avait
pressenti son amour. C’était l’heure à laquelle la jeune fille
descendait souvent dans cette solitude; il l’aperçut debout, les bras
allongés et les mains croisées dans une attitude méditative. Son
ombrelle ouverte avait roulé dans l’herbe; elle avait jeté son chapeau
sur le banc, et un rayon de soleil faisait étinceler ses cheveux légers.
Preymont, qui marchait rapidement, s’arrêta tout à coup, saisi d’une
hésitation troublante. Il contemplait le charme exquis de la beauté, et,
en proie à cette défiance de lui-même que le terrible cauchemar de sa
vie avait déposée comme un ver rongeant dans toutes ses pensées, il
était complètement paralysé. Un doute mordant se dressait devant lui,
ressuscitait ses premières impressions en leur donnant une telle
vivacité qu’il songea à se retirer.
Mais Suzanne, ayant tourné la tête, l’aperçut; son charmant visage
s’éclaira, et un sourire fit disparaître toutes les hésitations de
Preymont. Il s’approcha d’elle, prit la main qu’elle lui tendait, essaya
de parler et ne put prononcer un mot.
Mais les phrases les plus passionnées n’eussent pas impressionné Suzanne
comme la vue de cet homme énergique, toujours maître de lui, qui,
parfois, dans des crises ouvrières, avait sauvé une situation dangereuse
par sa parole éloquente et virile, mais qu’en cet instant une émotion,
trop puissante pour qu’il pût la dominer, tenait sans voix sous le
regard de la jeune fille.
--Eh bien, Marc, dit-elle avec émotion, est-ce là tout ce que vous avez
à me dire?
--Suzanne... c’est donc vrai?
--Vous doutez encore de moi, répondit-elle à demi-voix, vous ne croyez
pas au dévouement, à l’affection que je veux vous donner entièrement?
Marc, ayez confiance, je serai pour vous la femme aimante que vous
rêvez. Me croyez-vous?
--Oui... je crois! dit-il en l’attirant sur le banc et en s’asseyant
près d’elle.
Délivré des entraves qui le paralysaient, il baisa avec une sorte de
violence la main de Suzanne, et tout à coup, avec une éloquence
fougueuse, il lui dit son amour fidèle, ardent, ses doutes, ses
jalousies et ses angoisses. Pour la première fois de sa vie peut-être il
dépouillait son écorce orgueilleuse et, avec toutes ses fiertés, se
mettait aux pieds de celle qu’il aimait.
--Pour bien comprendre mon ivresse, sachez ce qu’était ma vie, lui
disait-il.
Suzanne écoutait, vaguement étonnée de rester presque froide aux accents
mâles et passionnés d’un amour que, depuis six semaines, son imagination
enveloppait d’un prestige idéal.
Les baisers de Preymont lui déplurent; elle retira sa main, puis chercha
en vain des mots pour dire ce qu’un instant avant de le voir elle eût
voulu lui exprimer.
Mais lorsqu’en termes brefs, énergiques, il parla des douleurs d’un
isolement sans espoir, elle s’émut, et, replacée au milieu des
sentiments qui, depuis quelque temps, étaient sa vie et son mobile, elle
s’écria avec vivacité:
--Vous ne souffrirez plus jamais, mon cher Marc, je vous le jure! Ne
songez pas au passé, regardez devant vous. Si vous saviez combien je
suis heureuse de vous donner le bonheur!
Inquiet, il la regarda attentivement et répliqua:
--Ce n’est pas assez, Suzanne... il faut que vous aussi vous soyez
heureuse... heureuse d’un autre bonheur que celui puisé dans la pensée
de consoler.
--Ceci, dit-elle en souriant, regardera mon mari.
Preymont, le cœur gonflé d’émotions, regardait devant lui l’eau
rutilante, les grands peupliers déjà jaunissants dont quelques feuilles
au moindre frémissement tombaient avec un bruit furtif, et, songeant à
cette matinée de printemps où, obligé de parler pour un autre, il avait
failli se trahir, il lui demanda:
--Qui vous a appris mon secret, Suzanne?
--Vous-même plus d’une fois... Ici même votre émotion, en me disant ce
que vous entendiez par aimer, a été un premier éveil. La brave Fanchette
a brisé les vitres.
Elle se leva, et, acceptant son bras, ils remontèrent au manoir,
s’arrêtant souvent pour échanger un mot en apparence banal, mais qu’une
émotion secrète rendait expressif. Trompée sur elle-même par la joie de
le sentir si profondément heureux, elle lui parlait avec une tendresse
qui achevait de convaincre un homme follement épris et ne demandant plus
qu’à s’aveugler.
Lorsque Mlle Constance les vit arriver, elle n’eut pas le courage
d’adresser un mot aimable à Preymont, et, quand ils s’éloignèrent, elle
les montra à Fanchette en disant:
--Trouves-tu qu’ils soient assortis? Je ne puis pas me débarrasser de
toi, puisque tu ne veux pas partir; mais je ne te pardonnerai jamais!
--Ce n’est pourtant pas moi qui ai créé l’amour, mademoiselle, répondit
Fanchette paisiblement. C’est le bon Dieu qui a voulu que les choses
soient comme ça, aussi bien pour ses créatures un peu détériorées que
pour les autres. Si vous croyez que Mlle Suzanne le regarde seulement,
son cousin!... elle est bien habituée à lui, pardié!
--Tu n’es qu’une sotte! répondit Mlle Constance mettant son chapeau et
attachant les brides d’une main fébrile. Je n’ai encore jamais mis de
cierge à l’église, mais j’y vais à l’instant, et j’en ferai brûler un
maintenant tous les jours pour que le mariage manque.
--A la place du bon Dieu, je ne vous écouterais pas, mademoiselle,
répondit Fanchette avec indignation, vous qui vous occupez si peu de
Lui!... Vous feriez mieux toujours de demander la conversion de M. de
Preymont: son âme doit vous intéresser, puisqu’il va devenir votre
neveu.
--Son âme! je me moque bien de son âme! répondit Mlle Constance en
haussant les épaules.
M. Jeuffroy avait médité la façon dont il recevrait le nouveau fiancé de
sa fille. Preymont lui imposait, et, seul avec lui, il essaya par une
familiarité exagérée de surmonter un embarras qu’il trouvait fort
humiliant pour un beau-père.
--Peste! mon cher, dit-il en lui frappant sur l’épaule, vous n’êtes pas
un homme malheureux! Ma fille n’est pas la première venue, savez-vous?
--Je crois l’avoir découvert avant vous, répliqua Preymont avec un
regard et d’un ton qui, remettant M. Jeuffroy à sa place, détruisirent
toutes ses velléités de familiarité.
--Hum!... Je suis heureux, très heureux de l’événement, reprit-il. C’est
un honneur pour moi certainement... mais je suis votre parent, vous
savez?
--Je sais, répondit Preymont négligemment, et je vous en félicite.
Les petits yeux de M. Jeuffroy clignotèrent; il eut bien envie de se
fâcher, mais il savait qu’on n’avait pas facilement le dernier mot avec
Preymont; ensuite il voulait profiter de la situation exceptionnelle
pour diminuer la dot de sa fille et obtenir plus tard une donation par
contrat.
--Vous savez, dit-il brusquement, Suzanne n’a plus que cinquante mille
francs de dot. Les temps sont durs: les revenus diminuent tous les
jours.
--Il importe peu, répondit Preymont dédaigneusement, et vous rédigerez
le contrat à votre guise.
--Voilà qui est parlé! s’écria M. Jeuffroy. En effet, pour vous,
qu’est-ce que cela fait? Le contrat? je n’y ai même pas songé, vous
comprenez... cependant, puisque vous m’en parlez le premier, je vous
dirai, mon cher Preymont, que vous ferez bien de ne pas vous
désintéresser de la question. Il faut tout prévoir, n’est-ce pas?
Supposez que Suzanne reste veuve, sans enfants, ce ne sont pas les
revenus de sa dot qui la feraient vivre. Je serais obligé de l’avoir
chez moi au cas où vous n’auriez pas pris vos précautions.
--Tranquillisez-vous, répondit Preymont du ton sec et hautain qui
exaspérait M. Jeuffroy, je saurai éviter à la pauvre enfant la
catastrophe de revenir ici.
Suzanne, le soir même, écrivit à sa confidente habituelle une lettre
débordante de ses sentiments exaltés. L’impression singulière de la
matinée s’était évanouie; seule, en face de son dévouement enthousiaste,
elle n’en voyait plus que les côtés qui séduisaient sa générosité.
«C’est ce matin, Madame, que nous nous sommes fiancés. De nous deux,
c’est peut-être moi la plus heureuse; il est si bon de donner tant de
bonheur! N’ayez plus aucune inquiétude. Si vous saviez comme j’ai le
cœur plein de joie en voyant que, avec un mot, j’ai sauvé un homme de
cette valeur du malheur qui l’accablait! Ne craignez rien: je suis
heureuse, bien heureuse, croyez-le, et, de même que sa vie est
transformée, la mienne va se dilater dans sa tendresse et celle que je
veux lui donner.»
Preymont était en effet délivré du poids étouffant qui l’avait oppressé
toute sa vie. La paix, une paix qu’il n’avait jamais connue, remplaçait
la sourde irritation qui l’avait si longtemps rongé, et il oubliait,
dans l’ivresse présente, les amertumes du passé. La joie du cœur, ce
baume de vie, décuplait son activité, ses énergies, toutes les nobles
facultés d’une nature comprimée qui s’épanouissait tout d’un coup à une
lumière éclatante.
La force, la lucidité de son intelligence paraissaient doublées, et,
dans cette phase de sa vie, en discutant des questions spéculatives ou
pratiques, il étonna par ses aperçus nets, originaux et profonds les
quelques hommes supérieurs avec lesquels il était soit en relations
directes, soit en correspondance.
A Suzanne, il soumettait de larges projets humanitaires, associant à la
moindre de ses idées l’esprit ouvert et généreux de la jeune fille. Il
l’entraînait dans une sphère intelligente qu’elle aimait; il la
conduisait dans les hautes terres de la pensée et du cœur afin qu’elle
oubliât jusqu’à l’ombre des vulgarités qui l’entouraient; il la mettait
sans cesse devant une vie nouvelle qui devait s’harmoniser avec sa
nature et ses goûts distingués. Enfin, pour lui exprimer les sentiments
dont son cœur débordait, il avait un langage plein d’infinies
délicatesses qui touchait Suzanne, mais qui, après l’avoir maintenue
pendant quelque temps dans ses illusions, la fit pleurer dans le secret
de sa solitude.
Car, à mesure que les jours passaient, une tristesse indéfinissable
l’enveloppait comme un fin réseau dont les mailles, lorsqu’elle les
brisait, se reformaient aussitôt.
A l’amour ardent de Preymont, elle eût voulu répondre par le don de tout
son cœur, mais un étrange malaise pesait sur ses sentiments qu’elle ne
savait plus définir. Quand il lui parlait comme autrefois, sans qu’un
mot rappelât leurs rapports nouveaux, elle était calme; mais lorsque,
dans un élan de passion, il la plaçait en face de l’amant et du fiancé,
elle se troublait, puis tombait dans une pénible obscurité.
Ce trouble fut d’abord semblable à la sensation fugitive causée par le
froid d’une goutte d’eau. Mais la goutte d’eau, par sa chute répétée,
traçait, creusait un sillon; elle détruisait l’exaltation un peu
romanesque qui avait inspiré la décision de la jeune fille, elle
altérait sa pitié pour Preymont, elle corrompait enfin jusqu’à cette
affection d’enfance qui devait, croyait-elle, grandir et se développer.
Un fait contribuait à augmenter son trouble: c’est que, depuis ses
fiançailles, des comparaisons involontaires se formaient dans son
esprit, et le souvenir de Saverne traversait plus souvent sa vie intime.
Elle l’écartait comme une pensée détestable, étudiant avec un vague
effroi les mouvements qui l’emportaient dans des courants contraires.
Peu à peu, dans sa correspondance, elle évita les allusions au bonheur
et parla des douceurs austères d’un devoir bien rempli. Parfois elle
exprimait son étonnement qu’il fût si difficile de se bien connaître
soi-même et déplorait que les intentions les plus droites se heurtassent
à tant de contradictions.
Au milieu de son bonheur, Preymont ne voyait rien; mais si, dans sa
quiétude, son don d’observation s’émoussait, Mme de Preymont
s’inquiétait. Elle adorait trop son fils pour que, après un premier
moment d’aveuglement, sa clairvoyance ne fût pas éveillée par la
physionomie pensive et parfois triste de Mlle Jeuffroy.
«Il n’est pas aimé! pensait-elle. Suzanne n’a pas le visage heureux de
la femme qui aime.»
Néanmoins, tout en sentant que le terrain sonnait creux, elle essayait
d’écarter ses appréhensions grandissantes.
Preymont avait écrit à Saverne pour lui annoncer son mariage, mais le
billet, envoyé à l’étranger, ne devait jamais parvenir au destinataire.
Didier, après avoir écrit qu’il séjournerait quelque temps à Édimbourg
où la lettre lui avait été expédiée, était parti brusquement en
négligeant de laisser derrière lui sa nouvelle adresse.
--Tu devrais écrire de nouveau à Didier, dit Mme de Preymont à son fils.
S’il avait reçu ta lettre, il t’aurait répondu.
--Je suis obligé d’aller passer quelques jours à Paris, répondit-il. Il
est possible que je l’y rencontre; dans le cas contraire, ses amis
pourront sans doute me donner son adresse exacte.
Preymont partit après avoir fixé avec M. Jeuffroy la date du mariage.
Malgré le trouble extrême avec lequel Suzanne envisageait maintenant le
dénouement nécessaire, elle avait dû céder aux instances de Marc et
accepter une date rapprochée.
Le lendemain du départ de son fils, Mme de Preymont, qui décachetait le
courrier, trouva une lettre de Saverne. Son premier mouvement fut de
l’envoyer à Marc; mais, remarquant qu’elle était timbrée de Paris, elle
se ravisa et l’ouvrit.
«Mon cher Marc, disait Saverne, si tu n’as jamais connu le supplice
d’être enchaîné, tu ne pourras imaginer ce que sont pour moi les
délices de l’heure actuelle. Je suis libre, mon cher! et tu ignores
certainement ce que ce simple mot contient d’allégresse. Depuis
l’année dernière, mes sentiments n’ont pas varié une minute, une
seconde; or, si ta cousine était mariée, tu me l’aurais évidemment
appris. J’arrive donc comme la foudre pour l’enlever, quelque
résistance que voudra m’opposer son affreux bonhomme de père.
Qu’a-t-elle pensé de ma fuite et de mon silence? Elle m’aura mal jugé
évidemment, et le diable m’emporte si cent fois je n’ai pas été sur le
point de lui écrire!... J’ai heureusement confiance dans sa sympathie,
et si, comme je le crois, elle m’eût écouté favorablement, je saurai
bien me disculper et faire revivre ses bonnes impressions. J’espère
qu’elle n’a pas oublié mon émotion d’enfant en lui disant adieu; pour
moi, je sens bien qu’en la revoyant je suis capable de toutes les
sottises. Je suivrai de très près ce griffonnage, mon vieux, et je
t’embrasse d’un cœur tout ravi.
«SAVERNE.»
--Il ne sait rien et il arrive! pensa Mme de Preymont. Comme il a l’air
sûr de lui! Par-dessus tout, il ne faut pas qu’il voie Suzanne avant de
m’avoir parlé. Mais il est bien capable d’aller directement chez elle.
Ce soir même et le lendemain, elle envoya sa voiture attendre Saverne à
l’heure des trains, mais il n’était pas dans la tournure d’esprit du
jeune homme de choisir la voie normale, et, pendant que le valet de
chambre de Preymont guettait le voyageur à la gare, Didier arrivait
pédestrement au manoir, très décidé à ne pas attendre une seconde pour
voir Suzanne. Mais il était résolu également à se contenter de la saluer
et à marcher dans une voie très correcte en priant Mme de Preymont de
faire la demande en mariage.
Suzanne était assise sur la terrasse. Triste et perplexe, elle regardait
vaguement le grand perron du manoir, songeant à ceux qui, depuis des
siècles, avaient descendu les vieux degrés pour venir rêver à l’endroit
où elle-même s’abandonnait à de pénibles réflexions.
«Ont-ils été aussi inconséquents que moi-même? se disait-elle. Ont-ils
vu clair en eux et autour d’eux? Ont-ils su se diriger sans erreur dans
les tournants compliqués de leurs sentiments?...»
Puis elle les plaignait parce qu’elle se plaignait elle-même, ce qui est
rationnel. Elle eût voulu savoir si une des femmes qui avaient habité
jadis ce vieux logis pittoresque s’était trouvée dans une position
identique à la sienne, suivant les mêmes pensées à la place qu’elle
occupait, désirant le bonheur d’un homme malheureux qui l’adorait,
voulant se dévouer et puisant dans cette idée le courage d’agir en dépit
de doutes douloureux.
Le bruit d’un pas ferme, qui résonnait sur le sol caillouteux du chemin,
la tira de sa rêverie. En reconnaissant Saverne, une émotion
extraordinaire lui inspira l’idée folle de s’enfuir pour ne pas le
recevoir. Elle se leva précipitamment et courut vers les charmilles,
craignant de n’avoir pas le temps d’arriver jusqu’à la maison, mais elle
s’arrêta tout à coup pour penser:
«Est-ce que je deviens complètement absurde! Eh bien, c’est M. Saverne,
voilà tout!... et c’est la fiancée de M. de Preymont qui va le
recevoir.»
Néanmoins elle se réfugia sous les charmes, mais elle avait repris en
apparence sa tranquillité quand Didier qui, du chemin, l’avait aperçue
dans les jardins, s’approcha d’elle.
--Je ne vous savais pas ici? dit-elle en l’accueillant d’un air calme.
--J’arrive! dit-il tout haletant, la dévorant des yeux et oubliant le
plus complètement du monde toutes ses résolutions d’homme correct.
--C’est vraiment aimable à vous d’être entré ici en passant, répondit
Suzanne que le regard de Didier troublait jusqu’au fond de l’âme. Venez
voir mon père.
--Pour Dieu, que voulez-vous que j’en fasse? s’écria Saverne.
Il jeta son chapeau loin de lui, prit la main de la jeune fille et dit
avec cette maladresse émue qui a près d’une femme une éloquence plus
persuasive que des mots expressifs:
--Je suis si content, si content!... Je désirais tant... mais je ne sais
pas comment m’exprimer! L’atroce année que j’ai passée là!... et
impossible de vous dire que je vous aimais comme un fou!...
Suzanne avait inutilement cherché à retirer sa main, mais, aux derniers
mots, elle l’arracha vivement:
--Taisez-vous!... je suis fiancée.
--Fiancée!...
Le mot l’étourdit au point qu’il n’en comprit pas tout le sens.
--Fiancée! répéta-t-il d’un air stupéfait. A qui, à quoi? Fiancée par
votre père, à quelque gredin de mollusque qui vous rendra malheureuse et
vous enfouira dans un trou abominable!... Allons donc! c’est
impossible!...
Suzanne, les yeux dilatés par une secrète angoisse, répondit posément:
--Rien ne vous donne le droit de me parler ainsi, monsieur. Je suis
fiancée à votre ami, M. de Preymont.
--Ah! c’est Preymont!... ah! sacrédié!!...
L’étourdissement du premier moment avait disparu, et il voyait devant
lui un malheur auquel il n’avait même pas pensé.
Sa grande taille légèrement inclinée, les traits altérés par une
souffrance réelle, il contemplait silencieusement la jeune fille à
laquelle il n’avait jamais paru plus séduisant. Elle vit ses yeux
s’emplir de larmes et ses lèvres trembler comme celles d’un enfant qui
retient ses sanglots.
Elle détourna son regard et, pour calmer sa propre émotion, voulut
songer à la déloyauté dont il lui avait donné la preuve, mais elle ne
put ressusciter sa colère.
--Vous n’aviez donc pas vu que je vous aimais? dit-il d’une voix
entrecoupée et sans penser à la fatuité naïve de sa question. En vous
quittant, je croyais cependant vous avoir prouvé ce que je ne pouvais
encore avouer ouvertement.
--Je sais, répondit Suzanne froidement, que vous m’avez fait une cour
déloyale, c’est le seul souvenir que j’aie gardé de nos relations.
--Vous savez?... comment, vous savez! Ah! on vous a instruite de
certaine particularité... Écoutez, continua Saverne de ce ton de
franchise qui lui attirait toujours la sympathie, ne me jugez pas, je
vous en conjure! J’ai eu des torts, sans doute; je ne suis pas un saint,
oh! Dieu, non! mais, mademoiselle, laissez-moi vous le dire: vous
connaissez si peu la vie et les hommes que votre jugement risque de
s’égarer, car il passe toujours à travers votre adorable nature.
Suzanne n’avait pas besoin pour pardonner de sollicitations bien
pressantes; mais, au milieu de l’étrange désolation qui s’emparait
d’elle, le souci de sa dignité et de celle de Preymont dominait tous ses
sentiments.
Elle répondit avec un peu de hauteur:
--Vos actions, monsieur, ne me regardent pas; je me reproche déjà
d’avoir écouté votre déclaration quand les circonstances vous
interdisaient de parler. Veuillez vous retirer.
--Ah! pourquoi suis-je arrivé trop tard! s’écria Saverne.
--Trop tard! releva Suzanne, tremblant qu’il n’emportât un doute sur ses
sentiments. Le mot est au moins impertinent.
--Impertinent, insolent, tout ce que vous voudrez! répliqua Didier. Mais
je sais bien qu’un homme qui n’est ni caduc, ni imbécile, ni méchant,
pouvait vous plaire. Sans cette diable de fatalité qui... Et vous
l’aimez, lui? dit-il avec un sourire incrédule.
--La question est offensante, monsieur, répondit-elle les yeux brillants
de colère.
Elle voulut s’éloigner, mais Saverne, pris d’un accès de désespoir et de
passion, sans se soucier de la froisser, sans s’occuper de sa fierté
ombrageuse, lui saisit les mains et reprit d’un ton passionné:
--Traitez-moi comme vous le voudrez, dites que je joue un rôle
misérable, mais il ne sera pas dit que je ne vous aurai pas exprimé,
comme je veux le faire, l’amour que j’ai pour vous. La première fois que
je vous ai vue, je vous ai aimée, et, depuis cet instant, vous n’êtes
pas sortie de mon cœur. Si vous saviez ce que vous êtes! vous êtes la
beauté qui ravit les yeux, la femme qui est la joie, l’honneur d’un
foyer. Vous êtes... celle que j’aime enfin!
Après avoir vainement essayé de l’interrompre et de fuir, elle parvint à
se dégager, pâle de ressentiment et d’une émotion que, malheureusement
pour sa tranquillité, elle devait analyser plus tard.
--Avec qui vous croyez-vous donc? s’écria-t-elle. Je vous défends,
entendez-vous? je vous défends de remettre jamais les pieds ici.
Didier, tout confus de son entraînement, fixait cependant sur elle son
regard hardi rempli d’admiration.
--Je vous demande pardon, je ne suis qu’un fou... Je pars... soyez
tranquille. Je savais bien qu’en vous voyant j’étais capable de toutes
les sottises. Mais vous êtes si... Ah! morbleu! que je suis malheureux!
Il s’éloigna à grands pas et faillit renverser M. Jeuffroy qui entrait
sous la charmille.
--Tiens! vous ici!
--Oui! cria Saverne, j’étais venu pour enlever votre fille malgré vous,
ne sachant pas qu’elle était fiancée.
--Pourquoi criez-vous si fort? Je ne suis pas sourd. Enlever ma fille!
répondit M. Jeuffroy offensé et gagné par l’agitation de Didier;
l’enlever malgré moi!... pour qui nous prenez-vous?
--Elle, pour une femme adorable! tonna Saverne en secouant la main du
bonhomme de façon à le faire crier, et vous, pour un imbécile sans cœur!
Il disparut, pendant que M. Jeuffroy, abasourdi, disait:
--Eh bien, il est gentil!
Il chercha sa fille des yeux, mais Suzanne s’était enfuie et enfermée à
double tour dans sa chambre.
Il rentra chez lui en grondant et trouva sa sœur dans le vestibule.
--As-tu vu Suzanne? demanda-t-il.
--Pas encore; qu’est-ce qu’il y a? Elle n’est pas malade?
--Non, mais elle était dans le jardin en tête à tête avec Saverne, que
je ne savais pas arrivé dans le pays. Il avait l’air d’un fou, je ne
sais pas ce qui s’est passé entre eux, tâche de le savoir.
Tous les sentiments de Suzanne étaient dominés par une sensation de
terreur désolée, car une lumière trop soudaine avait dissipé l’obscurité
dans laquelle les replis de son âme se dérobaient. Elle regardait avec
consternation l’engagement pris sous l’influence d’un sentiment
romanesque, puis se reprochait comme une faute grave, elle si fière, si
droite, si entière dans ses jugements, de n’éprouver aucune colère
contre Didier. Il avait agi de façon à froisser sa droiture, blesser sa
délicatesse, et elle était obligée de s’avouer que sa colère se perdait
dans une joie inconnue et que, libre, elle lui eût donné sa vie avec
élan.
«De quel droit maintenant, pensait-elle, oserais-je blâmer les
inconséquences des autres? Il a raison: je ne dois pas le juger
sévèrement quand je vois par moi-même combien il est facile de faire des
faux pas.»
Elle marchait avec agitation en se répétant:
«Il m’aime! et je ne suis plus libre!»
Un coup frappé à la porte la fit trembler, mais, en reconnaissant la
voix de Mlle Constance, elle alla ouvrir.
--Tu pleures!... ma chérie, qu’as-tu? Tu viens de voir M. Saverne;
qu’est-ce qu’il t’a dit?
--Il revenait pour demander ma main, répondit Suzanne en essayant de
parler tranquillement.
--Et tu le regrettes pour mari... Alors tu vas rompre avec M. de
Preymont? s’écria Mlle Constance qui, dans son aversion pour le projet
arrêté, eût prêté les deux mains au mariage de sa nièce avec Saverne.
--Rompre!... répéta Suzanne d’une voix indistincte.
Un instant, ce mot fit battre son cœur d’une joie extraordinaire.
--Oui, rompre! répéta Mlle Constance avec énergie. Veux-tu que j’aille
trouver tout de suite Mme de Preymont? Ton cousin se consolera et en
épousera une autre, et toi, ma chère nièce, ma chérie, je te verrai
faire un mariage qui, sans me plaire complètement, aura du moins...
Mais elle fut interrompue par une exclamation indignée de Suzanne que
les paroles de Mlle Constance avaient replacée en face de la réalité:
--Y pensez-vous? et ma parole, et la foi jurée, ma tante?
--Ta, ta, ta, la foi jurée!... c’est un mot, ma chère enfant, surtout
quand il s’agit de ton avenir. Laisse-moi faire, continua-t-elle, je
vais arranger les choses. Ce sera facile avec M. de Preymont; avec ton
père nous aurons plus de mal, mais nous arriverons.
Suzanne, maintenant de sang-froid, l’écoutait avec indignation.
--Pourquoi me donnez-vous un pareil conseil? s’écria-t-elle. Je ferais
là une action lâche et déloyale! Abandonner Marc, quand c’est
moi-même... Tenez, à mes yeux, ce serait déshonorant!... J’ai été
émotionnée, il est vrai, trop émotionnée par la scène que M. Saverne m’a
faite, mais c’est tout.
--Cependant tu pleurais, mon enfant? dit Mlle Constance déconcertée.
--Vous m’avez surprise au milieu d’impressions vives, mais passagères,
répondit Suzanne. Il est toujours pénible d’être la cause d’un chagrin,
et j’ai vu que M. Saverne en avait beaucoup. Quant à Marc, il a ma
parole, et pas un instant je n’ai eu la pensée de rompre avec lui...
Pendant ce temps, Didier avait couru chez Mme de Preymont, qui comprit
immédiatement à son air bouleversé que ses craintes étaient réalisées et
qu’il avait vu Suzanne.
--Pourquoi, s’écria-t-il, pourquoi ne m’avoir pas prévenu?
--Mais on vous a écrit, répondit-elle, et Marc comptait vous écrire de
nouveau s’il ne vous rencontrait pas à Paris.
--Je ne serais pas venu alors, et surtout...
--Surtout quoi? demanda-t-elle avec inquiétude.
--Je n’aurais pas parlé! répondit-il, marchant à grands pas dans le
salon. Que ce Marc est heureux!... Elle est si séduisante! Quand je
pense que depuis un an j’attendais ce moment comme on...
Il se jeta sur une chaise, cacha sa tête dans ses bras et pleura comme
un enfant.
Mme de Preymont, émue, s’approcha de lui et posa la main sur son épaule.
--Voyons, Didier!
--C’est fini! dit-il en se redressant vivement. Et à présent je n’ai
plus qu’à m’en aller.
Mme de Preymont, trop absorbée dans ses propres inquiétudes pour
s’arrêter longtemps sur le chagrin de Saverne, dit en hésitant:
--Vous dites que vous avez parlé... mais Suzanne? Vous l’aurez troublée
bien inutilement.
--Troublée... je ne sais pas si elle l’était, répondit Saverne; tout ce
que je sais, c’est qu’elle s’est mise en colère, qu’elle m’a flanqué à
la porte et que jamais je ne l’ai tant aimée...
--Et que jamais aussi vous n’avez si mal agi: la fiancée de votre ami!
--Oh! ça, c’est vrai, répondit Saverne, j’ai agi comme un butor.
Maintenant, vous dire que je le regrette absolument, ce serait mentir.
Mais je crois qu’il est urgent que je parte.
--Absolument urgent, répliqua Mme de Preymont d’un ton grave, et, au cas
où vous hésiteriez, j’exigerais votre départ par égard pour moi et au
nom d’une amitié qui ne peut pas être entièrement effacée par cette
rivalité.
--Oh! Dieu, je n’en veux pas à Marc, répondit Saverne. Il a gagné la
partie, tant mieux pour lui!
Le soir même il reprenait le chemin de Paris sans avoir rien dit qui pût
confirmer ou détruire les doutes de Mme de Preymont.
X
Trois jours plus tard, Preymont, impatient de revenir en Anjou, quitta
Paris par un train de nuit et descendit le matin à Saumur, où il devait
régler quelques affaires. Puis, séduit par la matinée ravissante, il
prit à pied la route de Saint-C...
Il marchait joyeusement, le cœur léger et l’esprit dispos, savourant les
impressions fortes que le charme puissant et pénétrant de la nature
donnait à sa pensée libre.
La campagne, très estompée dans ses lointains, était voilée dans les
plans les plus rapprochés d’une vapeur aussi légère qu’un tulle de soie
tissé par un génie merveilleux. Sur les herbes, les buissons, un peu
partout, des toiles d’araignée étaient tendues et des gouttes
scintillantes de rosée reposaient sur leur fin tissu. Des fils de la
Vierge volaient lentement dans l’air si calme que des trembles, près
desquels passait Preymont, ne chuchotaient même pas leur hymne habituel.
Il suivit un sentier, tout au bord de l’eau, passant entre des saules
trapus et creux dont la vieille écorce laissait encore échapper des jets
vivaces. De grandes fleurs mauves, aux tons doux et pâlis de
l’arrière-saison, envoyaient, avant de s’effeuiller, un dernier sourire
à la lumière, et, en foulant les mousses fraîches remplies de tant de
vies imperceptibles, il songeait:
«Vous ne m’attristez plus, vous tous qui vivez libres et heureux dans
votre inconscience. Vieux amis, témoins discrets auxquels l’homme a
confié si souvent ses rêves et ses tristesses... Bientôt je viendrai
avec elle vous dire que je prends part avec vous au grand banquet
divin.»
En arrivant chez lui, il demanda à un domestique si Mme de Preymont
était sortie.
--Non, monsieur; madame est dans le salon, où j’ai porté le courrier il
y a une demi-heure.
Preymont fit le tour de la maison et s’arrêta pour admirer des asters
variés qui s’étaient épanouis pendant son absence.
«Aujourd’hui, se dit-il, je lui enverrai un buisson de ces petites
étoiles qu’elle aime.»
Une des portes-fenêtres du salon, largement ouverte sur le perron dont
les rampes étaient recouvertes de capucines grimpantes, laissait
pénétrer dans l’appartement l’air encore très chaud de l’automne. Des
mouches bourdonnaient comme au printemps, tout avait l’aspect séduisant
de la beauté souriante et de la vie heureuse.
«Pourquoi n’entre-t-elle pas aujourd’hui dans sa nouvelle demeure?
pensa-t-il. Les choses elles-mêmes lui feraient un accueil féerique.»
Il monta tranquillement les degrés du perron et, à sa profonde surprise,
aperçut sa mère qui pleurait, le visage caché dans ses mains.
«Suzanne! il lui est arrivé un accident...»
Il entra vivement; en l’apercevant, Mme de Preymont eut un air effrayé
qui acheva de confondre son fils. Instinctivement, elle fit un mouvement
rapide pour cacher des lettres qui, ayant glissé de ses genoux sur le
tapis, avaient frappé les yeux de Marc quand il était entré. Mais, avant
qu’elle ait pu l’en empêcher, il s’était baissé machinalement et les
avait ramassées.
--Ne lis pas! c’est pour moi! s’écria-t-elle.
Mais il était trop tard, car Preymont avait reconnu l’écriture de
Suzanne. Il écarta doucement sa mère:
--Laissez, dit-il, je dois savoir tout ce qui la concerne.
Les premières pages qui tombèrent sous ses yeux furent une lettre de la
supérieure qui écrivait à Mme de Preymont.
«Madame, disait la religieuse, j’ai longtemps hésité à vous écrire, et
pourtant je suivais pas à pas la marche des sentiments d’une enfant
dont le bonheur m’est trop cher pour que j’hésite plus longtemps.
J’avais d’abord songé à vous expliquer moi-même la situation, sans
vous imposer la douleur de lire les lettres de ma pauvre Suzanne, mais
j’ai pensé que vous croiriez difficilement à ma clairvoyance, et j’ai
le courage, que vous allez trouver bien cruel, de vous envoyer toutes
les confidences de Mlle Jeuffroy. Dans sa naïve inexpérience, dirigée
par un mobile généreux, elle s’est trompée sur elle-même; je laisse à
votre jugement, Madame, le soin de décider si une rupture ne sera pas
moins douloureuse pour monsieur votre fils que le malheur d’épouser
une femme qui ne l’aime pas et qui, je le crains, a donné
inconsciemment toute sa sympathie à un autre. Votre tendresse saura du
moins amortir le choc que les circonstances, malheureusement, ne me
permettent pas d’adoucir pour vous.»
La dernière lettre de Suzanne, écrite sans ordre, à la hâte, était
l’explosion de son âme bouleversée:
«Madame et amie, depuis ce matin je suis tellement troublée, désolée,
que je ne sais si je pourrai vous dire tout ce que je pense, tout ce
que je sens. M. Saverne, dont je vous ai parlé l’année dernière sans
vous rien dissimuler de mes sentiments, est venu me voir. Si
j’ignorais complètement son arrivée, j’ignorais encore plus pourquoi
il venait. Il m’aime, il me l’a dit! comment dire ce que j’ai
éprouvé?... Un sentiment désolé dominait mes autres sentiments, et une
lumière subite dissipait l’obscurité dans laquelle je me débats depuis
quelque temps. Ces mots d’amour, ces mots charmants... malgré moi ils
me ravissaient prononcés par lui, tandis qu’ils m’attristent et
m’effrayent prononcés par un autre. Pourquoi, lorsque je compare, me
semble-t-il presque ridicule d’écouter Marc me dire des paroles de
tendresse passionnée? Pourquoi, pourquoi ne puis-je aimer celui qui
m’aime tant?... Son intelligence est remarquable, son cœur si bon que
le mien est navré quand je pense que jamais plus, il me semble, je ne
pourrai croire à la sincérité de ma propre affection. Que faire? que
devenir? Pour rien au monde je ne voudrais le tromper, et, en même
temps, je n’ai ni le droit ni le désir de détruire le bonheur que j’ai
promis. Mon espoir, c’est que, une fois encore, je me trompe sur mes
nouveaux sentiments, car, au début de nos fiançailles, je n’étais pas
la même. Et moi, Madame, qui croyais si facile d’agir toujours dans la
vie d’après la règle inflexible de ma droiture, voilà où j’en suis!
Dites un mot qui me rassure sur moi-même. Mon imagination de jeune
fille m’a tant de fois égarée... tant de fois je me suis trompée que
je me remets entre vos mains. Ici personne ne peut ni me comprendre ni
me diriger. Et cependant ne croyez pas que j’aie l’idée de revenir sur
un engagement que je considère comme définitif: ma parole est donnée
et bien donnée. Hélas! que de contradictions! Dites-moi que le trouble
actuel n’est rien; dites, je vous en conjure, qu’il est impossible que
je prenne en aversion un homme qui m’aime si ardemment. C’est
impossible, n’est-ce pas? S’il n’était encore que mon ami, comme cette
sorte d’antipathie, que j’aperçois depuis quelque temps avec effroi,
disparaîtrait promptement! Démêlez le vrai et le faux, Madame, tendez
la main à l’enfant que vous avez toujours tant affectionnée.
«SUZANNE.»
Un morne, un pesant silence régnait dans le salon. Une guêpe le rompit
un instant par son bourdonnement aigu, puis s’échappa après un vol
capricieux que les yeux de Preymont suivirent machinalement.
Mme de Preymont, terrifiée, regardait son fils. De grosses gouttes de
sueur roulaient sur son visage, et sa main tremblante avait laissé
échapper la dernière lettre. Il semblait terrassé, et son cœur écrasé ne
trouvait même pas un cri.
Elle lui parla, mais il ne l’entendit pas. Alors, s’approchant de lui,
elle l’entoura de ses bras en murmurant:
--Marc, dis un mot, je t’en supplie!
Cette caresse brisa son impassibilité, et il répondit d’une voix faible:
--Qui parle? que dit-on?... qu’elle m’aimait peut-être!...
Et, au son de sa voix, revenant complètement à lui, il pressa son front
de ses deux mains en s’écriant:
--Oh! que je hais la vie!...
Le même profond silence succéda à ce cri qui, dans une douleur suprême,
était le résumé de toutes les douleurs cachées d’une existence.
Mme de Preymont, sans force pour parler, était, avec son visage
angoissé, la personnification de la souffrance. Pour la première fois,
peut-être, un sentiment de révolte altérait sa foi robuste. Mais ce fut
une ride sur une eau profonde et calme, et, devant sa profonde
impuissance, une prière ardente s’échappa secrètement de son cœur pour
le fils frappé.
Devina-t-il une pensée qui, malgré lui, avait souvent avivé son
irritation? Mais, tout à coup, il laissa déborder la fougue de son
amertume.
--Oh! cette affreuse fatalité de la vie! s’écria-t-il. Où est donc la
bonté qui en régit les lois? Quand, enfant, on vous dit que Dieu est
bon, vous croyez cela... mais vous croyez parce que vous êtes heureux!
Amère dérision des mots et des choses!...
Il avait retrouvé soudain toute l’amertume de son adolescence et de sa
jeunesse. Elle n’était qu’à l’état latent dans une âme que le travail et
l’énergie avaient maintenue dans l’ordre, du moins extérieurement. Des
phrases emportées se pressaient rapides sur ses lèvres; jamais il
n’avait laissé parler aussi ouvertement les sentiments secrets qui
l’avaient souvent étouffé, et il éprouvait un âpre soulagement à briser
dans ses transports les digues que sa volonté avait construites.
Mme de Preymont, sentant que cette violence était un bien, n’essayait
pas d’arrêter les paroles révoltées de son fils; mais, abîmée dans sa
douleur, elle pleurait autant sur le passé dont elle sondait les misères
devinées ou entrevues que sur le malheur qui balayait brutalement tant
d’espérances.
Cédant à un nouveau mouvement, il s’approcha d’elle et dit en lui
prenant la main:
--Pauvre mère... pardonne, mais je suis si malheureux!
Il prononça ces mots d’une voix brisée et très bas, humilié de son aveu
ou craignant de ne plus se dominer. C’est ce qui arriva, et des sanglots
déchirèrent sa poitrine. D’un bras caressant, elle le retint près
d’elle, comme autrefois quand, dans son enfance, alors que l’expérience
et l’énergie ne lui avaient pas encore appris à maîtriser son premier
mouvement, il venait lui raconter, en pleurant d’angoisse et de colère,
les humiliations qu’il avait subies.
Mais ce moment d’abandon fut court, et il recouvra une sorte de
sang-froid pour relever la lettre de Suzanne et dire d’un ton saccadé:
--Elle est sur le point de me prendre en horreur!... si le mot n’est pas
écrit, il est pensé... A quoi sert de se donner tout entier! L’homme le
plus misérable connaît la douceur d’être aimé... moi, ce n’est même pas
de la pitié que j’inspire, c’est de l’aversion...
--Donne-moi cette lettre, dit Mme de Preymont en cherchant à la lui
prendre.
--Croyez-vous donc, répondit-il avec emportement, qu’elle n’est pas pour
toujours gravée dans ma mémoire? Laissez-la-moi... j’en aurai peut-être
besoin.
Il alla s’asseoir à l’extrémité du salon et, pendant des heures, ne
desserra pas les lèvres. De temps en temps il se levait pour marcher
fébrilement, puis, revenant se jeter sur sa chaise, il regardait
vaguement devant lui. Inquiète de son mutisme, sa mère essaya de le
faire parler, mais il agita la main avec impatience et ne répondit pas.
Ses sourcils contractés, l’altération de ses traits, disaient dans
quelle lutte il se débattait. Mme de Preymont, qui avait repris assez
possession d’elle-même pour voir nettement la marche à suivre, attendait
avec anxiété qu’il abordât le terrain brûlant.
--Je vais aller la trouver! dit-il enfin d’une voix brève.
Inquiète, elle répondit vivement:
--C’est moi qui dois faire la démarche; c’est moi qui dois lui dire
qu’elle est libre.
Mais elle s’était trompée sur les sentiments qui agitaient son fils,
car, au mot de libre, il s’écria avec colère:
--Libre! de quelle liberté parlez-vous? Elle est à moi! Elle-même le
dit: elle ne reviendra pas sur la parole donnée, et moi, je ne la lui
rendrai jamais, jamais!
--La passion t’égare, répondit Mme de Preymont doucement, mais avec la
fermeté qu’elle avait toujours en face d’un devoir nécessaire. Tu dois
lui rendre sa parole.
--Et donner Suzanne à Saverne! s’écria-t-il violemment. Quoi! ma mère,
vous qui avez tout fait pour que mon amour se développe, vous qui avez
encouragé mes espérances, vous enfin qui savez que cette passion est ma
vie, vous venez me dire qu’il faut renoncer au bonheur sur un caprice
d’imagination!... car ce n’est qu’un caprice, qu’une imagination de
jeune fille un peu romanesque. Les brouillards qui obscurcissent son
esprit et son cœur se dissiperont au premier pas qu’elle fera dans la
vie réelle...
Mais sa voix devenait hésitante, car il parlait contre une conviction
secrète qui lui répétait que, de part et d’autre, le roman avait été
dans l’étrange croyance qu’il pouvait être aimé, et il lisait sur le
visage de Mme de Preymont que les mêmes pensées l’agitaient.
Elle se disait en effet que son amour pour son fils avait altéré son
jugement, et qu’elle avait cherché dans les exceptions un encouragement
à ses désirs.
Elle posa la main sur les bras de Preymont et lui dit:
--Je t’en prie, Marc, laisse-moi agir... ce sera mieux pour toi et pour
elle.
--Elle!... répliqua-t-il en frappant du pied. Qu’importe, elle! Il est
bon qu’elle souffre de la douleur d’un homme que son caprice réduit au
désespoir.
--Du moins, attends à demain... tu ne te possèdes pas.
--L’attente m’exaspère! répondit-il brièvement.
Il partit brusquement et marcha comme un fou jusqu’au manoir. Mais, au
lieu d’entrer immédiatement, il descendit au bord du fleuve, comprenant
la nécessité de recouvrer un calme relatif.
Où était le moment béni où, d’une voix tendre, elle lui avait promis sa
foi? Où était l’homme enivré qu’il avait un instant connu? Repoussé
violemment en arrière, les semaines heureuses n’étaient plus pour lui
qu’un mirage. Joie, paix, bonheur, tout était fini, et il était rejeté
brutalement dans le pays solitaire d’où il s’était enfui. Pourquoi
avait-il cru? Pourquoi n’avait-il pas cédé à la raison qui lui avait
fait entrevoir la vérité? Questions et pensées tourbillonnaient sans
qu’il pût s’arrêter sur un point principal. Ses efforts tendaient à
chercher la façon dont il allait aborder Suzanne. Il préparait des
phrases, mais les abandonnait aussitôt pour se laisser envahir par une
torpeur qu’il ne pouvait secouer. Au milieu du vide de sa pensée, il se
surprit à songer à des faits insignifiants ou à examiner avec un intérêt
puéril les mouvements lents d’un bateau dont la voile refusait de se
gonfler sous la brise trop faible.
Mais tout à coup il remonta en courant au manoir, et à la porte du parc
il rencontra M. Jeuffroy.
--Quelle singulière figure, Preymont! Est-ce que vous êtes malade?
--Ce n’est rien... Où est Suzanne? J’ai besoin de lui parler, de la voir
seule.
--En partant, je l’ai aperçue assise à la fenêtre du salon...
Qu’avez-vous, mon cher? Vous avez l’air... Mais j’y pense, s’écria-t-il
avec effroi, vous étiez à Paris pour affaires, est-ce que vous êtes
ruiné?
--Pis que cela! répondit Preymont qui passa rapidement devant lui et
s’élança dans les jardins.
--Pis que cela! répéta M. Jeuffroy. Il est bon!... Pourquoi tient-il
tant à être seul avec ma fille? Parbleu! quelque querelle d’amoureux!
son air et sa grande phrase le prouvent.
Les quelques mots échangés avec M. Jeuffroy avaient fait du bien à
Preymont en rompant le charme qui, paralysant sa pensée, le tenait en
quelque sorte éloigné du moment présent.
La lettre de Suzanne à la main, il entra avec calme dans le salon où la
jeune fille était assise d’un air abattu. L’attention de Preymont étant
maintenant éveillée, il vit combien elle avait maigri depuis le jour où
ils s’étaient fiancés, et que son visage portait les signes d’une
extrême lassitude morale. Mais cette remarque et la tristesse de Suzanne
ne firent que l’exaspérer.
Il s’avança vers elle, la regarda un instant sans parler et,
brusquement, lui mit la lettre dans la main.
Elle se leva lentement en le regardant d’un air éperdu.
--Comment!... balbutia-t-elle.
--Envoyée à ma mère, répondit-il laconiquement.
Suzanne crut pendant un moment qu’elle allait s’évanouir. Tous les
objets tournaient autour d’elle, et, pour ne pas tomber, elle s’appuya
lourdement au dossier d’une chaise.
--Quel affreux abus de confiance! murmura-t-elle avec consternation.
--Abus de confiance! répéta-t-il d’un ton acerbe. A quoi pensez-vous?
Cette femme ne veut pas que vous soyez malheureuse en épousant l’homme à
qui vous avez promis tant d’affection... Elle est logique.
L’expression de Preymont épouvanta Suzanne, qui, remise de son
étourdissement, mais n’osant parler, attendit avec une angoisse
indicible ce qu’il allait dire.
Il était debout, en face d’elle, respirant difficilement et cherchant
des mots pour s’exprimer.
--Cette lettre... cette lettre odieuse, commença-t-il. Non, ce n’est pas
ce que je veux dire... Enfin que s’est-il passé? que vous a-t-il dit? je
veux le savoir de vous-même.
--Qu’il m’aimait, répondit-elle avec effort et très bas. Mais il ne
savait pas d’abord que j’étais fiancée.
--Le bel obstacle pour lui! s’écria Preymont. Suis-je un enfant pour
croire que c’est tout? Après vous avoir ravie par ces paroles qui vous
ont semblé si douces à entendre, il vous aura dit, sans doute, que vous
couriez au-devant du malheur, qu’on n’aimait pas un homme comme moi, que
ce mariage vous couvrait de ridicule et que votre pitié vous égarait?
--Pour qui me prenez-vous? répondit Mlle Jeuffroy en faisant un pas vers
lui. Marc, vous vous méprenez et sur lui et sur moi.
--Il ne me manque plus, s’écria Preymont en fureur, que de vous entendre
le défendre!
Suzanne, effrayée, se tut devant cet homme hors de lui dont la colère
était avivée par le moindre mot. Et, bouleversée elle-même, c’était bien
inutilement qu’elle essayait de reprendre du sang-froid. Mais elle avait
toujours l’attitude pleine de grâce, de dignité qui lui était
habituelle, et Preymont la contemplait avec désespoir.
--Qui sait? dit-il ironiquement, vous avez peut-être écrit cette lettre
avec l’espoir de ce qui arrive maintenant! Peut-être avez-vous cru que
j’allais être assez imbécile pour vous jeter dans les bras d’un autre?
A ces mots, Mlle Jeuffroy, dans un transport d’indignation, s’écria:
--Prenez garde à ce que vous dites, Marc, et sachez bien que ni la
colère ni la douleur n’excusent à mes yeux une lâche insulte.
--Ah! s’écria Preymont en lui saisissant le poignet, il vous sied bien
de prendre un air offensé!... relisez votre lettre.
Suzanne se dégagea doucement. Elle savait bien qu’il avait le droit de
l’accabler, qu’elle ne pouvait se défendre, et, cachant son visage dans
une de ses mains, elle pleura.
Ses larmes et son attitude humiliée troublèrent Preymont. Longtemps il
resta silencieux, puis il dit d’une voix si changée qu’elle leva les
yeux pour voir si c’était bien lui qui parlait:
--C’est vous qui êtes venue à moi. C’est vous qui m’avez promis ce que
je n’osais même pas désirer... Qu’est-ce que j’osais? Rien! Je vous
aimais seulement... je vous aimais, je vous admirais tant, Suzanne! Et
quand j’ai été assez insensé pour croire à vos paroles, j’ai mis à vos
pieds toutes les pensées d’un esprit qui ne vivait que pour vous, un
cœur passionné, dévoué jusqu’à la mort s’il le fallait, et vous n’avez
pas compris, pas aimé... Qu’a été cet homme dans votre vie! un
passant!... et vous l’aimez.
--De grâce, Marc, s’écria Suzanne d’un ton suppliant, ne croyez pas que
je vous aie trompé. Je vous jure que je ne m’en doutais pas.
--Ah! vous l’avouez donc! dit-il en faisant violemment un pas vers elle.
Mais il s’arrêta et reprit avec accablement:
--Non... ne parlez pas... que me diriez-vous? Il était un passant
peut-être! mais ce passant était le charme, la jeunesse, la beauté, ce
que vous êtes vous-même: la séduction... Qu’étais-je pour lutter? Une
intelligence vivante et un cœur qui bat fortement dans une enveloppe
misérable... O douleur, douleur inexprimable!
Brisée par l’expression de cette angoisse virile, Suzanne s’approcha de
lui et, d’une voix entrecoupée par l’émotion, mais avec fermeté, elle
lui dit:
--Je vous en conjure, Marc, oubliez cette lettre que vous n’auriez
jamais dû lire; oubliez un moment d’égarement. Regardez-moi et voyez si
mon expression n’atteste pas la sincérité de mes paroles. Prenez ma
main, mon ami, je serai votre femme si vous le voulez.
Il secoua la tête d’un air découragé.
--Aujourd’hui, Suzanne, dans ce moment d’émotion... mais demain! Ce
n’est plus possible! dit-il d’une voix brisée.
Il la regarda quelque temps en silence, puis reprit avec irritation:
--Ne sais-je pas que ce mot: Ce n’est plus possible! vous ravit au fond
de vous-même, qu’il vous délivre d’un poids trop lourd pour vos forces?
Oh! ne protestez pas! N’ai-je pas lu toutes vos lettres... La dernière
n’est pas un moment d’égarement, elle est l’affirmation de la vérité; et
je sais, je sens si bien, voyez-vous, ce que vous éprouvez... c’est le
sentiment inconscient encore peut-être, mais certain d’une immense
délivrance!... Et puis, dit-il en changeant de ton et en détournant la
tête, vous êtes à un autre!...
Ces derniers mots furent prononcés avec l’expression d’une douleur
contenue si déchirante que Suzanne en trembla d’émotion. Emportée par
une pensée généreuse, elle répondit d’un ton résolu:
--Écoutez-moi, Marc! si, comme vous le dites, notre mariage est
désormais impossible, voulez-vous du moins que je ne sois jamais à un
autre? Je vous dois une réparation, et je saurai tenir ma promesse, je
vous le jure!...
Elle s’était reculée de quelques pas; sa taille souple très droite et
son visage pâli tout animé d’une résolution enthousiaste, elle n’avait
jamais été ni plus belle ni plus séduisante.
--Pauvre, pauvre enfant romanesque! répondit Preymont d’une voix
altérée. Vous ne savez ce que vous proposez, et, lors même que cette
promesse pût être sérieuse, je ne vous aime pas de cet amour cruel qui
voudrait vous vouer au malheur... Dieu veuille que je ne le revoie
jamais, lui! continua-t-il avec colère, mais je ne serais qu’un
misérable si j’abusais de votre naïveté pour approuver, même à titre
d’épreuve passagère, cette absurde et généreuse idée de jeune fille...
Cette réponse fut suivie d’un long silence.
Suzanne s’était assise, et, les coudes sur une table, la tête dans ses
mains, elle pleurait amèrement. Lui regardait comme dans un rêve les
vieux jardins où, quelques jours auparavant, il lui disait encore sa
folle tendresse.
Il reprit d’un ton bref et légèrement ironique:
--Vous êtes libre, enfant... et un avenir heureux est devant vous.
--Oh! Marc, pardonnez-moi! s’écria Suzanne en tendant les mains vers
lui. J’étais sincère dans mes désirs, je voulais vous rendre heureux, je
vous aimais depuis mon enfance de la plus tendre affection... J’avais
cru que c’était bien, que c’était possible... Je vous ai fait tant de
mal! Comment voulez-vous que je sois heureuse avec un tel remords dans
ma vie!...
Elle pencha la tête et se remit à sangloter.
Preymont s’approcha, effleura de ses lèvres les cheveux de la jeune
fille en disant d’une voix faible comme un souffle, car il ne se sentait
plus maître de lui:
--Ma bien-aimée... vous avez vingt ans! adieu.
Quand Suzanne leva les yeux, elle était seule et délivrée de tout
engagement.