Mais quel que fût le désir de Mlle Jeuffroy de se convaincre qu’un
entraînement très passager l’avait attirée vers Saverne, que sa dignité
devait à tout prix écarter son souvenir, il lui fallut plusieurs mois
d’efforts incessants pour dissiper la fatigue morale et le découragement
qui lui donnaient du dégoût pour tout.
Quand elle se crut guérie, il lui resta une défiance insurmontable
contre les hommes, particulièrement contre ceux qui l’entouraient et
recherchaient sa main.
Dans le monde où, par vanité et avec l’espoir de l’établir, son père la
conduisit, elle étonna par sa froideur ou ses ironies qui déroutaient
ses plus fervents admirateurs. Nullement coquette, car elle prétendait
que la coquetterie est un compromis avec le respect qu’on se doit à
soi-même, elle s’amusait des succès que sa beauté lui attirait, mais ne
cherchait pas à plaire.
M. Jeuffroy, en lui reprochant de ne rien tenter pour trouver un mari,
la rendait plus froide, plus silencieuse, et, d’un mot, détruisait son
plaisir. Il se mettait en grande colère quand elle répondait:
--Je n’ai nulle envie de me marier... Je ne sais même si je me marierai
jamais.
Mlle Constance la raisonnait; mais si son affection était un appui pour
la jeune fille, il y avait entre elles une trop grande différence de
nature, elle la faisait trop souvent souffrir par ses idées étroites et
ses sentiments bornés pour avoir sur son esprit une véritable influence.
A ses raisonnements terre à terre, Suzanne répondait avec fermeté:
--Quand je trouverai sur mon chemin un homme dont je ne puisse mettre en
doute ni l’amour ni la loyauté, alors nous verrons! mais c’est
l’impossible!
--Impossible! répétait Mlle Constance avec consternation. Mais, mon
enfant, regarde-toi dans la glace! comment veux-tu qu’on ne t’aime pas?
--Vous savez bien qu’on aime encore mieux mon argent, disait Suzanne
avec amertume.
--Mais ta dot n’est pas énorme, ma chérie.
--Alors ils escomptent l’avenir.
Preymont, après l’avoir inquiétée, l’étonna par son attitude pleine de
réserve. Elle l’attribua d’abord à la cause réelle, ce qui lui fit
plaindre, aimer de plus en plus son cousin. Mais mise en défiance contre
sa propre clairvoyance, disposée à mal interpréter les sentiments
qu’elle pouvait inspirer, son impression se modifia, et la nouvelle
attitude de Preymont la blessa.
«Il me convient bien de croire qu’il m’aime, moi qui passe ma vie à me
tromper! se disait-elle. Marc est comme les autres peut-être! rien n’est
profond, rien n’est sincère autour de moi, pas plus l’amitié que
l’amour.»
Elle ne savait pas que Preymont lisait dans sa pensée, et que si,
affectant d’être plus absorbé dans ses travaux, il venait rarement au
manoir, c’était uniquement dans la crainte de se trahir inutilement. Au
printemps, il reçut un mot bref et assez mélancolique de Saverne, qui
n’annonçait aucun changement dans sa vie, mais parlait de voyager. Le
champ était entièrement libre pour Preymont; mais bien qu’il se dévorât,
il repoussait tous les conseils de sa mère qui le pressait de tenter une
démarche.
--Saverne, j’en suis certain, lui dit-il, a fait une profonde impression
sur elle.
--Cette impression est appelée à s’effacer, répondit Mme de Preymont.
Elle l’est déjà en partie, car, avec son caractère, elle a dû écarter un
souvenir qu’elle considère certainement comme une atteinte à sa dignité.
Pendant quelque temps sa tristesse m’a inquiétée, mais voici plusieurs
mois déjà que je la trouve bien. Des intérêts nouveaux achèveraient
l’œuvre commencée.
--Oui... je sais. Mais je vous l’ai déjà dit: si je parlais, je ne
ferais que rompre notre amitié. Je veux conserver le droit de la voir et
aussi de la soutenir, car, bien qu’elle ne se plaigne pas, elle est
absolument malheureuse chez son père.
La vie, en effet, devenait de plus en plus désagréable pour Suzanne. M.
Jeuffroy, qui trouvait fort humiliant de ne pas établir sa fille très
jeune, ne lui pardonnait pas de n’être pas encore mariée. Il ne lui
pardonnait pas plus ses silences significatifs devant des idées
mesquines et une existence sordide qu’il sentait lui être odieuse.
--Mademoiselle ma fille est une princesse égarée, disait-il quelquefois;
il est facile de voir à sa figure qu’elle n’est contente de rien.
--Je ne me plains pas, mon père, répondait-elle tristement.
--Je voudrais bien voir cela!... te plaindre? à quel propos? De quoi
manques-tu? D’un mari? mais à qui la faute?
Cependant il n’osait plus l’attaquer de cette façon brutale devant sa
sœur. L’affection passionnée que la vieille fille avait pour lui
l’aveuglait lorsqu’il s’agissait d’elle-même, mais ses yeux s’ouvraient
et son indignation s’éveillait quand il était question de Suzanne. Elle
s’était fâchée un jour de telle sorte que M. Jeuffroy avait eu peur, car
quand il était dans son intérêt de ne pas se brouiller avec les gens, il
suffisait souvent de lui parler avec raideur pour qu’il modifiât
aussitôt son attitude. Il était, du reste, tombé des nues quand Mlle
Constance, au milieu de sa colère, lui avait reproché de n’être pas
assez bon père.
--Mauvais père, moi! s’écria-t-il. De quoi ma fille manque-t-elle?
Est-ce que je ne suis pas toujours préoccupé de son avenir? Si je suis
ferme souvent, c’est pour réagir contre des idées fausses qui feront son
malheur. Elle ne pense jamais comme moi, c’est agaçant! J’agis dans son
intérêt en l’habituant à une vie pratique et en combattant son caractère
entêté.
Un après-midi, Suzanne était assise dans le jardin de sa tante, quand
Preymont, qui l’avait vainement cherchée au manoir, s’approcha d’elle.
--Je viens vous dire adieu, chère Suzanne; je pars pour quelques
semaines.
--Ah! vous ne m’aviez pas dit cela, Marc! Mais on vous voit si rarement
maintenant!... puis, sans vous faire de reproches, vous devenez d’une
taciturnité désolante. Et où allez-vous?
--En Autriche, je pense... J’ai grand besoin de changer d’air et de
milieu.
Suzanne regarda le visage énergique de son cousin, en s’affligeant
intérieurement de le trouver si vieilli et si fatigué. Mais elle ne fit
aucune remarque, car, par une sorte d’accord tacite, ils évitaient
depuis quelque temps les effusions très amicales. Néanmoins elle lui dit
presque involontairement:
--L’année dernière, Marc, il me semble que nous étions meilleurs amis.
Vous ai-je contrarié sans le vouloir?
--Allons donc! dit-il en souriant, vous ne le pensez pas.
Ces mots furent suivis du silence embarrassé qui, sans motif apparent,
rompait souvent maintenant leurs entretiens. Suzanne songeait aux
impressions la portant à croire que Preymont l’aimait, et aux raisons
qui mettaient en doute sa perspicacité.
--Au revoir, dit-il en lui tendant la main; je reviendrai dans le milieu
d’octobre, à moins que des affaires imprévues ne me rappellent chez moi.
Elle le regarda s’éloigner avec tristesse, en déplorant, s’il l’aimait,
d’être cause pour lui d’une souffrance qu’elle ne pouvait guérir, car la
pensée de l’épouser ne se présentait pas encore à son esprit.
Fanchette, qui les avait observés de loin et que M. de Preymont avait
rencontrée en s’éloignant, s’approcha de Suzanne.
--Eh bien, mademoiselle, commença-t-elle de son ton brusque, il ne se
décidera donc jamais à parler, votre cousin?
--A parler? dit Suzanne étonnée.
--Pardié! à vous dire qu’il raffole de vous voilà déjà un bon bout de
temps. Mais je sais qu’il n’osera jamais vous le dire, parce qu’il n’est
pas bâti comme un autre.
--Qui t’a appris cela? comment le sais-tu? Pourquoi n’en as-tu pas parlé
plus tôt? demanda Suzanne.
--Je sais que vous ne me trouvez pas plus fine qu’une autre,
mademoiselle, répondit Fanchette; mais on a ses deux yeux tout de même
et ses oreilles aussi... Seulement ma maîtresse m’avait défendu de vous
en parler.
--Pauvre, pauvre Marc! murmura Suzanne avec pitié.
--Ma foi, mademoiselle, il ne tient qu’à vous qu’il ne soit plus pauvre;
on peut tout aussi bien faire son salut avec un mari mal fichu qu’avec
un autre!
Cette remarque échappa à la jeune fille, qui reprit avec anxiété:
--Raconte-moi tout ce que tu sais, Fanchette.
--C’est pas malin, allez! répondit Fanchette en se posant carrément
devant elle, les poings sur les hanches. D’abord faut vous dire que je
l’avais vu plus d’une fois de moi-même. Mais, il y a quelque temps, je
causais avec la vieille Marion; et voilà qu’elle me dit: «Ma bonne sœur
Fanchette, j’ai un secret à vous confier, parce que c’est tout de même
triste de voir mon maître se dévorer comme ça pour Mlle Suzanne, car,
voyez-vous, il l’aime à en perdre la tête, ni plus ni moins.--Comment le
savez-vous, mamselle Marion? que je lui dis.--On a des yeux, ma bonne
sœur Fanchette, et puis les murs ont des oreilles. J’ai entendu monsieur
dire à madame qu’il avait beau aimer Mlle Suzanne comme un fou, il
n’oserait jamais lui avouer ses sentiments.--Il a tort, que je dis; on
peut bien n’être pas droit comme un I et se faire aimer tout de même, à
preuve que j’ai eu un galant et que je lui ai cassé mon sabot sur la
figure, car c’était trop effronté de mettre le pied dans le champ du bon
Dieu; mais ce n’est pas la même chose pour votre monsieur.--Eh bien,
vous pourriez en parler à votre maîtresse, sœur Fanchette, nous ferions
peut-être une bonne action, quoique nous ne soyons pas autre chose que
des servantes.--Pardié, mamselle Marion, que j’ai répondu, un vermisseau
a tout aussi bien le droit de parler qu’un bœuf.» Mais j’ai cru que
votre tante allait m’avaler.
--Et pourtant tu m’en parles aujourd’hui?
--J’ai bien hésité parce qu’il faut obéir à ses maîtres, mademoiselle
Suzanne. Mais si ça doit être une bonne action, j’ai réfléchi que
c’était peut-être la volonté du bon Dieu que je mette la main là dedans;
et quand j’ai vu tout à l’heure ce pauvre homme s’en aller avec une mine
de chien battu, lui qui a toujours l’air si froid et si fier, ma foi, je
n’y ai plus tenu, voilà!
--Merci, répondit Suzanne; moi aussi, je réfléchirai.
Son premier mouvement fut de croire qu’un mariage entre elle et son
cousin était impossible; mais, après quelques jours de réflexions, elle
mit en doute la question en songeant aux qualités éminentes de M. de
Preymont, à sa supériorité incontestable sur tous les hommes qu’elle
voyait ou avait connus, à l’accord mutuel de leurs sentiments et de
leurs idées. Mais surtout elle médita cet attachement profond, sans
espoir, qu’elle compara à l’amour éphémère de ceux qui l’avaient
trompée, ou s’étaient joués d’elle, au point qu’à ce souvenir elle
pâlissait encore de honte et de colère. Du moins, quand, par hasard,
elle permettait à sa pensée de s’arrêter sur Saverne, elle attribuait à
l’indignation et au mépris le sentiment pénible qui l’envahissait. Peu à
peu, à mesure que les semaines passèrent, elle s’exalta à l’idée de
métamorphoser la vie de Preymont. Depuis que la souffrance avait
développé chez elle la faculté de comprendre et de deviner, elle avait
pénétré plus profondément dans la nature de son cousin, et mieux saisi
les douleurs cachées d’une existence anormale. Elle se passionna à la
pensée d’être pour lui la consolation, le désir réalisé, le bonheur
enfin qu’il croyait insaisissable. Bientôt, elle ne le vit qu’à travers
le mirage de la plus tendre pitié et d’un amour qui la remuait.
«Quelle meilleure destinée pourrais-je désirer? écrivit-elle à la
supérieure qui avait répondu à ses confidences par une lettre alarmée
et pleine de sens. Vous me dites, Madame, que la tristesse de ma vie
agit inconsciemment sur mon désir et me pousse vers un changement
d’existence: peut-être! mais je ne crois pas me tromper en affirmant
que je serai heureuse avec lui. N’est-ce pas grande pitié qu’un homme
aussi remarquable ne puisse trouver sur sa route une femme pour
l’aimer et le comprendre! La pensée d’être cette femme m’élève à mes
propres yeux. J’ai toujours eu pitié de lui, même avant de savoir ce
que je sais aujourd’hui. Vous connaissez notre vieille, notre tendre
amitié et la confiance que son caractère, depuis que j’ai l’âge de
comprendre, m’a inspirée. Eh bien, mon affection se modifiera, elle
deviendra de plus en plus vive à mesure que je me sentirai si aimée et
que tant d’intérêts uniront nos deux existences.»
Le soir du jour où elle envoyait cette lettre, elle était assise dans le
salon près d’une fenêtre ouverte. C’était une chaude soirée du mois
d’août; le ciel pur, lumineux, attirait ses regards, et, bien qu’elle ne
fût pas une contemplative, son esprit montait vers de nobles aspirations
qui couvraient d’un voile idéal ses sentiments pour Preymont. Au fond de
l’appartement son père lisait un journal et sa tante tricotait, éclairés
tous les deux par une seule bougie de dernière qualité qui, dans
l’immense pièce, ressemblait au plus misérable des lumignons.
Tout à coup Suzanne, sans aucune préparation, éleva la voix:
--Mon père, que diriez-vous si Marc me demandant en mariage, je
consentais à l’épouser?
Pris à l’improviste, M. Jeuffroy répondit:
--Pourquoi cette question? est-ce qu’il t’a parlé? Qu’est-ce que cela
veut dire?
Mais Mlle Constance se leva dans la plus vive agitation et s’écria d’un
ton tragique:
--Épouser un bossu, toi!
--Épouser un homme remarquable et qui m’aime, lui! répondit la jeune
fille d’un ton dans lequel il eût été facile de découvrir une nuance
d’amertume.
--Est-ce Fanchette, demanda Mlle Constance hors d’elle-même, qui a été
te conter ses sottes histoires?
--Voyons, voyons, dit M. Jeuffroy, qu’on s’explique. Est-ce que Preymont
ou sa mère auraient fait une démarche auprès de toi, ma sœur, sans que
j’en aie été prévenu?
--Non, répondit Suzanne, et ils n’en feront pas. Mais je sais que Marc
m’aime depuis longtemps et que, sans sa difformité, il vous demanderait
ma main. Jamais, pour aucun homme, je ne pourrai avoir une plus profonde
estime, et, si vous y consentez, je serai sa femme.
Mlle Constance, dans sa consternation, ne put que balbutier:
--Sa femme! belle, charmante comme tu es!... c’est impossible,
impossible!
--Voyons, tais-toi un peu, interrompit M. Jeuffroy, et toi, Suzanne,
laisse-moi causer avec ta tante.
A peine la porte fut-elle refermée qu’il commença à peser tous les côtés
de la question.
--Grande situation, belle fortune! mais je ne croyais pas que Preymont
eût l’idée de se marier. Hum! le seul ennui, c’est qu’on dira que
Suzanne, à cause de son mariage manqué, ne peut pas trouver mieux que
son cousin; on jasera, on s’en prendra peut-être à moi.
--C’est un mariage impossible, impossible! Il faut refuser ton
consentement, mon frère, tu ne dois pas sacrifier ta fille.
--Est-ce que je lui demande de se sacrifier, moi! c’est elle qui vient
me jeter cette histoire à la tête... Ma foi! ce n’est déjà pas si bête,
cette idée! elle me prouve que mademoiselle ma fille a l’esprit plus
pratique que je ne le supposais. Preymont a dans le pays une situation
exceptionnelle; je ne m’étonne pas que la fortune et une grande position
plaisent à une jeune fille.
--Ah! s’écria Mlle Constance, je ferai tout pour empêcher une pareille
chose!
--Tu me feras le plaisir de te taire, répondit M. Jeuffroy. La question
est importante et demande de la réflexion. Si Suzanne nous en a parlé,
c’est qu’elle est décidée, et elle a une tête, ma fille! mais cent fois
meilleure que je ne croyais. Peste! elle aura une existence un peu plus
luxueuse qu’avec Varedde... et puis elle s’appellera Mme de Preymont.
Oh! quant à cela, continua-t-il en se reprenant vivement, Preymont est
de petite noblesse; peuh!... il ne faut pas qu’il croie être plus que
moi. D’ailleurs, j’avais épousé sa cousine.
--Sais-tu, mon frère, s’écria la vieille fille à qui son cœur donnait
des illuminations soudaines, sais-tu pourquoi Suzanne veut faire ce
mariage? C’est parce qu’elle est malheureuse ici et qu’elle a eu deux
déceptions coup sur coup, car je crois que M. Saverne lui plaisait.
--Laisse-moi tranquille! répondit M. Jeuffroy. La vérité, c’est que ma
fille est ma fille, et que j’ai réussi à lui faire comprendre la vie
d’une façon pratique et raisonnable.
Mlle Constance, en colère, empoigna son chapeau, qu’elle ne se donna
même pas la peine de mettre sur sa tête, et, courant d’un trait chez
elle, tomba sur Fanchette, qui, à la lueur d’une chandelle, lisait
paisiblement dans ses petits journaux quelque histoire de diable ou
quelques réflexions judicieuses sur les hommes épouvantables du siècle
et le malheureux siècle lui-même.
Mlle Constance lui fit une scène affreuse à laquelle Fanchette répondit
tranquillement:
--Il en sera ce que le bon Dieu voudra, mademoiselle: ce n’est pas la
peine de vous mettre dans des états pareils.
--Pas la peine!... je t’avais défendu de parler de ces bêtises-là à ma
nièce qui se monte la tête maintenant. Si le mariage a lieu, je te
mettrai à la porte.
--Pardié, mademoiselle, si cela vous fait plaisir, mettez-moi à la porte
tant que vous voudrez, mais vous pouvez bien être sûre que je ne m’en
irai pas. C’est le mauvais esprit qui vous inspire cette idée-là, car le
bon Dieu ne peut pas vouloir que je vous laisse à votre âge après vous
avoir servie trente-cinq ans.
--Le bon Dieu ne s’occupe pas de tout ça, répondit Mlle Constance, et on
n’a pas besoin de lui pour savoir qu’une beauté comme ma nièce n’est pas
faite pour un homme bâti comme quatre sous.
Elle passa une nuit agitée par les rêves les plus tristes et, le
lendemain matin, ne fit aucune apparition chez son frère, refusa de
parler à Fanchette et, allant s’asseoir au bas de son perron,
s’abandonna à toute sa désolation. C’est à cette place préférée que
Suzanne la trouva quand, après avoir causé avec son père, elle vint lui
apprendre que sa résolution d’agir était arrêtée.
--Ma bonne, ma chère tante, dit-elle en lui prenant la main avec
affection, comment pouvez-vous envisager ce mariage d’une façon si
défavorable! Tous les jours vous me pressez de me marier.
--Pas avec lui! gémit-elle. Je veux que tu aies un mari assorti à toi.
La beauté est une des conditions de bonheur, ma nièce.
--Je m’en aperçois, répondit Suzanne avec ironie. Marc n’a que des
qualités, mais vous avez vu ce qu’étaient M. Varedde et M. Saverne,
ajouta-t-elle avec hésitation.
--Qui m’aurait dit, s’écria la vieille fille, qu’avec ta beauté tu
aboutirais à cela! Tu ne l’aimeras pas, et tu seras malheureuse.
--Vous devriez me connaître assez, ma tante, dit Suzanne avec un accent
indigné, pour savoir que si je croyais ne pas pouvoir l’aimer, je ne
l’épouserais pas. Songez combien il a été malheureux, continua-t-elle
avec chaleur, et quelle joie ce sera pour moi de le consoler.
Mlle Constance haussa les épaules et ne répondit rien. Suzanne, la
croyant ébranlée, lui dit:
--Voulez-vous, ma tante, vous charger de faire auprès de Mme de Preymont
la démarche nécessaire?
--Jamais! répondit la vieille fille avec énergie, jamais, jamais!
--Alors j’y vais moi-même, dit Suzanne résolument.
Mme de Preymont lisait une lettre de son fils quand on lui annonça la
jeune fille.
--Te voilà, mignonne, lui dit-elle avec le sourire aimable qui atténuait
la tristesse de son regard. Quel air animé, et comme tu es en beauté!
c’est un plaisir de te regarder.
Suzanne poussa un tabouret et, d’après une vieille habitude d’enfance,
s’assit tout près de Mme de Preymont.
--C’est une lettre de Marc que vous avez reçue?
--Oui, mignonne, il est en Suisse.
--Que vous dit-il? parle-t-il de moi?
--Non, répondit-elle étonnée de la question et la regardant
attentivement, il ne m’en parle jamais.
Suzanne sourit, prit la main de sa cousine qu’elle baisa tendrement, et
lui dit à voix basse:
--Alors c’est qu’il y pense toujours...
Mme de Preymont se pencha vers elle et s’écria anxieuse:
--Tu sais tout, Suzanne?
--Oui... tout! répondit-elle d’une voix émue. Écrivez-lui que je connais
son amour, qu’il a tort de se désespérer, que je l’apprécie assez pour
être fière et heureuse de devenir sa femme.
Mme de Preymont l’attira plus près d’elle; aussi jeune par sa passion
maternelle que Suzanne l’était par son inexpérience, elle trouvait
absolument naturel que son fils pût être aimé, et, quand l’émotion lui
permit de parler, elle dit simplement:
--Mon enfant chérie! si tu savais de quelle joie tu remplis le cœur
d’une vieille femme, tu serais encore plus heureuse. Tu lui donneras le
bonheur que j’ai tant demandé pour lui, mais tu sauras ce que c’est que
d’être aimée par un homme aussi supérieur par son cœur que par son
intelligence.
M. de Preymont était à Andermatt quand il reçut la lettre de sa mère.
Mais à un sentiment rapide, fugitif de joie délirante succédèrent
immédiatement le doute et l’inquiétude. Livré au plus douloureux combat,
il erra longtemps au bord des eaux bouillonnantes de la Reuss, essayant
de dominer l’entraînement de la passion pour laisser parler la raison et
le bon sens.
Maître de ses premières impressions, il rentra à son hôtel pour envoyer
un refus à Suzanne dans une lettre qui n’était que le plaidoyer ému de
son amour.
«Si je pouvais vous aimer plus, chère Suzanne, si mon cœur plein de
vous pouvait contenir des sentiments plus passionnés, votre pensée
généreuse eût accompli cette œuvre. Mais rien, depuis longtemps, ne
peut faire que je vous aime plus ardemment. Il n’y a pas une de mes
pensées, pas un des battements de mon cœur qui ne soient à vous. Je
suis venu ici pour essayer par la vue d’objets nouveaux de calmer une
angoisse que mon énergie voudrait dominer, mais c’est vous que je vois
dans les beautés naturelles qui passent devant mes yeux; je ne les
aperçois que voilées par votre image tant aimée. Elle peuple les
chemins d’un monde d’impressions et de sentiments dont vous êtes le
centre et qui, après m’avoir emporté dans un rêve ineffable, me
laissent retomber dans la douleur. Je vous aime trop, Suzanne, pour
supporter l’idée de vous devoir à la pitié. En voulant m’épouser, vous
cédez à un mouvement généreux, à ce besoin de dévouement qui est l’âme
d’une femme comme vous. Puis aussi, pauvre enfant, vous souffrez et
cherchez un chemin moins aride. Que ne puis-je, ma bien-aimée, vous
donner le bonheur! Il y a des êtres condamnés au plus amer isolement,
et celui qui vous aime comme vous ne serez jamais aimée, est au nombre
de ces déshérités.
«PREYMONT.»
Suzanne pleura en lisant cette lettre et envoya à la hâte sa réponse:
«Revenez, il faut que je vous voie. Je ne sais, Marc, si nous
comprenons le mot aimer de la même façon; mais si l’estime, la
confiance et une tendre affection vous suffisent, je suis à vous.»
Ce billet parvint à Preymont au moment où, revenant sur sa première
décision, cédant non plus à la raison, mais à la passion, il songeait
avec désespoir à la lettre qu’il avait écrite. En lisant les quelques
mots de Suzanne, il vit que l’âme de la vie, qui lui avait été
jusqu’alors refusée, était entrée dans son existence pour la
transformer, et, partant hâtivement, il arriva un soir chez lui sans
s’être annoncé.
Au milieu des sentiments qui le bouleversaient, il lui paraissait que
les objets si familiers à son regard n’étaient plus les mêmes, ou du
moins qu’ils avaient repris une physionomie adorée autrefois quand
l’espoir et l’illusion le tenaient par la main. Il lui semblait que,
revenu au seuil de l’existence, il écoutait de nouveau la voix
ravissante d’espérances fortes, douces et enthousiastes. Il s’était cru
vieux par le chagrin, par la pensée; mais voilà que, le cœur rempli
d’une émotion juvénile, dans ce soir, dont il avait toujours aimé les
phases de silence et de bruit, il retrouvait tous les échos du matin de
la vie. Des phalènes tremblaient comme autrefois sur les roseaux, la
même lumière transparente l’entourait, partout un grand silence au
milieu de la sève universelle, et, du fond de lui-même, la jeunesse
s’élançait fraîche comme une fleur, sa lèvre toujours pure murmurait au
vieil homme des rythmes oubliés.
Quand il entra chez Mme de Preymont, elle fut frappée de son expression,
mélange d’inquiétude et d’un bonheur qui n’osait croire encore à sa
propre existence.
--Comme je désirais ton retour! s’écria-t-elle. Marc, tu as changé
d’avis, n’est-ce pas? Enfin je vais donc te voir heureux!
--N’allons pas si vite, dit-il en hésitant. Êtes-vous sûre que nous ne
nous trompions pas?
--Pourquoi nous tromperions-nous? répondit-elle avec tendresse. Comment
veux-tu qu’une femme, et une femme comme elle, soit insensible à un
amour comme le tien? Comment veux-tu qu’elle ne t’aime pas?
--Ah! si c’était!... murmura Preymont, oppressé par des sentiments dont
la violence l’étouffait.
--Tu doutes, tu hésites encore, mais... tu la verras demain, elle
t’attend avec impatience, répondit Mme de Preymont avec un sourire dans
lequel il vit la confirmation de ses espérances.