IV

Après une nuit d’insomnie, Preymont, quand il ouvrit sa fenêtre, salua

le jour et respira l’air parfumé du matin avec l’enthousiasme d’un être

qui, par miracle, a reconquis le droit de vivre.

Il finissait de s’habiller quand Saverne entra dans sa chambre.

--Mon cher, lui dit-il, figure-toi que l’ex-fiancé est en bas et demande

à te parler immédiatement.

--Je m’y attendais, répondit Preymont avec ennui.

--Est-ce que tu consens à recevoir un pareil pied-plat?

--Il est évident que je ne puis pas m’en dispenser, et d’ailleurs ton

expression est bien exagérée.

--Ah bien, tu es indulgent! s’écria Saverne. J’aime à croire que tu ne

prêteras pas la main à un rapprochement? Elle serait malheureuse comme

les pierres avec ce butor! J’ai pensé toute la nuit à cette admirable

fille. Quelle femme, mon cher! Ah! il parlait de la planter là! eh bien,

elle l’a chassé comme un valet avec une présence d’esprit merveilleuse.

Je n’ai jamais rien vu de plus empoignant que cette jeune fille en

colère tenant tête à tout le monde, son beau visage renversé en arrière.

Comprend-on qu’elle est la fille de ce gros bonhomme, qui ressemble à

une omelette soufflée avec sa face rouge et bouffie!

--Voyons, laisse-moi descendre, répondit Preymont, en s’efforçant de

sourire et de dissimuler son inquiétude devant l’enthousiasme de

Saverne.

--Crois-tu qu’elle consente à renouer avec l’animal qui t’attend?

--Tout est possible dans ce domaine-là, répondit froidement Preymont.

Il écouta, avec sa mine impassible et un peu dédaigneuse, la longue

justification de M. Varedde, qui lui raconta ses impressions dans les

plus grands détails.

--Permettez-moi une question, monsieur, lui dit Preymont. Vous n’aviez

donc pas lu le contrat?

--Si, monsieur; mais, dans le projet que j’avais approuvé, il n’était

question que de la totalité des chiffres, et je m’étais fié à M.

Jeuffroy pour les détails. De là ma colère... bien légitime, vous

l’avouerez.

--Enfin vous n’aviez pas lu l’acte dans sa forme définitive? insista

Preymont.

--Non... et je déplore aujourd’hui ma négligence. Mais je n’ai pas perdu

l’espoir de renouer. Puis-je espérer, monsieur, que vous voudrez bien

être mon interprète auprès de Mlle Jeuffroy? Votre parenté, votre

intimité dans la maison, surtout la confiance que vous inspirez à Mlle

Suzanne, et que je lui ai souvent entendu exprimer, vous donnent auprès

d’elle une autorité unique. Dites-lui, je vous en prie, mes amers

regrets et mon ardent désir que sa décision ne soit pas irrévocable. Il

est impossible qu’elle reste froide devant une démarche qui lui prouve

mon attachement, en mettant à ses pieds mon orgueil et mon juste

ressentiment.

Preymont éprouvait une extrême répugnance à répondre affirmativement. Il

était si las des luttes passées, si anxieux de l’avenir, si révolté

secrètement du rôle mondain que les circonstances lui imposaient

vis-à-vis d’une femme qu’il adorait, qu’il eût voulu rejeter loin de

lui, comme une misérable défroque, les obligations de sa situation. Mais

il s’était toujours traité comme un coursier rétif dont la soumission

était pour lui une question d’amour-propre. A chaque pas, fait dans la

possession de lui-même, il avait éprouvé un âpre plaisir à sentir qu’il

devenait le maître dans sa maison. Aussi, quels que fussent ses dégoûts,

un effort de son énergie orgueilleuse le soumettait presque toujours aux

exigences du devoir qui se présentait à lui. De plus, dans la

circonstance présente, il craignait de se trahir, car ce philosophe

redoutait le ridicule.

--Je consens, monsieur, répondit-il froidement, à répéter textuellement

vos paroles à ma cousine.

--Mais ne les approuverez-vous pas d’un mot en ma faveur?

Preymont hésita, puis répondit nettement:

--Non... étant convaincu maintenant que ce mariage ne ferait plus son

bonheur.

--Enfin, monsieur, reprit Varedde avec impatience, puis-je espérer que

vous resterez neutre et n’influencerez pas contre moi Mlle Suzanne?

--Si j’accepte la mission que vous me faites l’honneur de me confier,

évidemment ce n’est pas avec l’intention de vous desservir, répondit

Preymont ironiquement. Je commencerai par exprimer bonnement à ma

cousine ce que vous-même m’avez dit, mais ensuite mon attitude dépendra

de sa réponse.

--Vos paroles ne manquent pas de sous-entendus, répondit Varedde irrité.

--Remarquez, monsieur, que vous me demandez un service, répliqua

Preymont d’un ton sec; je consens à vous le rendre, mais c’est tout.

M. Varedde fut sur le point de s’emporter, mais il savait qu’une

démarche de Preymont pourrait avoir la plus heureuse influence sur la

décision de Suzanne, et il reprit avec plus de calme:

--Je ne puis, monsieur, forcer plus avant votre bienveillance.

Tarderez-vous à faire cette démarche?

--J’y vais à l’instant, répondit Preymont avec résolution.

Ils sortirent ensemble et, à la porte de la cour, rencontrèrent Saverne,

qui voulait se donner la satisfaction de dévisager avec impertinence M.

Varedde; mais, une autre idée lui étant venue, il prit à part Preymont

pour lui dire:

--Est-ce que tu vas en ambassadeur chez Mlle Jeuffroy?

--Oui...

--Si j’allais avec toi?

--En vérité, répondit Preymont impatienté, ton enthousiasme te fait

perdre toute notion des convenances. Est-ce le jour et l’heure de lui

faire une visite?

Mais Saverne avait en tête de revoir la jeune fille le matin même, et,

après avoir déclaré que son idée n’avait pas le sens commun, il suivit

de loin son ami qui traversa rapidement la petite ville à l’extrémité de

laquelle était située la propriété de M. Jeuffroy.

Preymont espérait un peu trouver Suzanne sous les charmilles; mais, en

approchant du parc, il la vit sortir par la porte qui donnait accès sur

la route. Elle la traversa pour descendre au bord de la rivière, dans un

endroit ombragé qui appartenait à M. Jeuffroy.

Ce fut d’un air tranquille qu’elle accueillit Preymont, bien que son

visage fatigué portât des traces de larmes récentes.

--Comment m’avez-vous découverte ici? demanda-t-elle.

--Je vous ai vue sortir du parc au moment où moi-même j’arrivais. Je

suis content de vous trouver seule, chère Suzanne; M. Varedde sort de

chez moi...

Elle fit un geste d’indifférence.

--Il m’a prié d’être son ambassadeur auprès de vous et...

--Que réclame-t-il? interrompit Suzanne d’un ton ironique. Manque-t-il

quelque chose dans les cadeaux renvoyés? J’ai cependant surveillé

moi-même l’envoi. Je ne crois pas que nous l’ayons lésé d’une perle ou

d’un chiffon.

--Ne le mettez pas si bas, répondit Preymont doucement; il ne pense qu’à

vous, qu’à son amour perdu, et m’a prié instamment de vous exprimer ses

regrets et l’ardent espoir que vous consentirez à renouer avec lui.

Suzanne regarda M. de Preymont d’un air étonné et s’écria:

--Quoi, Marc! est-ce bien vous qui vous êtes chargé d’une pareille

mission, et croyez-vous à son amour?

--Il y a différentes façons d’aimer, répliqua Preymont évasivement.

--Eh bien, la sienne me déplaît, dit Suzanne d’un ton résolu. Ma

réponse... je la lui ai donnée hier, elle est la même ce matin. Il est

inutile d’insister plus longtemps.

M. de Preymont éprouvait une immense joie, car, quelles que fussent les

agitations douloureuses de la jeune fille, il songeait que, au point de

vue du cœur, la blessure serait légère. Il la regardait s’appuyer avec

un air de fatigue sur le haut dossier d’un banc rustique, et, dans son

attitude affaissée, elle lui semblait plus délicieuse que dans les

transports de sa fière révolte.

De grands peupliers répandaient autour d’elle une ombre que le soleil

perçait de place en place, marquant le sol de taches lumineuses, sur

lesquelles on voyait remuer la silhouette des feuilles, qui s’agitaient

avec un bruissement léger sous le souffle très doux du vent. Le flot de

la Vienne mourait sans bruit sur le bord un peu vaseux, des loriots

manifestaient bruyamment leur joie de vivre, et les effluves de tilleuls

en fleur imprégnaient l’air d’un parfum pénétrant. Mais Mlle Jeuffroy,

indifférente aux détails qui l’entouraient, regardait devant elle l’eau

miroitante avec la fixité d’un esprit captif de ses pensées.

--Vous vous rappelez, Marc, ce que vous me disiez il y a trois jours,

reprit-elle avec tristesse. Vous avez dû me trouver bien naïve quand je

vous ai déclaré que ma lampe était allumée. A peine l’a-t-elle été que

l’amour s’est enfui à tire-d’aile.

--Ce n’était pas de l’amour... Grâce au ciel, vous ne l’aimiez pas

réellement! répondit Preymont avec chaleur.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua Suzanne d’une voix

tremblante. N’est-ce pas aimer que de songer avec joie qu’on donnera sa

vie à un homme, qu’on s’appuiera avec confiance sur lui, que les

épreuves ne feront que cimenter une mutuelle affection, et que cette

affection aura pour soutien mon entier dévouement? Si ce n’est pas là

aimer, qu’est-ce donc? C’est ce que je pensais, ce que j’éprouvais, car

j’avais confiance; mais, la confiance envolée, tout a disparu.

Le cœur et les tempes de Preymont battaient avec force.

--L’amour pardonne, répondit-il d’un ton bas et bientôt passionné. Il

prend dans ses bras le coupable comme un blessé adoré et le couvre si

bien de son indulgence que la blessure disparaît. Mieux encore, il

refuse de croire à la culpabilité, il ne voit que lui-même dans le

coupable qu’il aime mille fois plus encore parce qu’il le croit

calomnié. L’amour intense entraîne irrésistiblement, et chasse devant

lui tous les obstacles qui entravent sa marche. Il ne les voit même pas;

il les franchit avec sa proie dans ses bras et son ivresse pour conduire

très haut son vol. Il veut se perdre, se confondre avec celle qu’il

aime, et n’admet pas qu’un seul soupçon vienne la lui disputer. Il

aime... il aime avec toutes ses forces, toute son énergie, au point de

tout oublier, de se donner si complètement, d’adorer avec une telle

puissance que l’univers entier disparaît pour lui...

Preymont, ayant perdu tout empire sur lui-même, parlait avec une passion

qui frappa d’étonnement la jeune fille et lui fit oublier momentanément

ses chagrins. Elle le regardait avec une extrême surprise et, pour la

première fois, perçait le masque froid qui cachait des sentiments

profonds. Jamais elle n’avait entendu une parole aussi ardente, et, bien

qu’elle ne soupçonnât pas encore la vérité, un trouble l’enveloppa, mais

si fugace qu’elle eut à peine le temps de le remarquer. Malheureusement,

au milieu de ses différentes impressions, trop rapides pour qu’elle pût,

dans le moment, les bien saisir, elle s’écria sans réflexion:

--Comme vous parlez, Marc, et comme vous auriez aimé si vous aviez pu...

si vous aviez voulu vous marier!

Brusquement elle avait changé sa phrase en rougissant de sa maladresse;

mais Preymont avait compris, et une douleur affreuse l’étreignait.

Après un silence de quelques secondes, il répondit d’un ton froid:

--Laissons cela... je ne suis pas venu ici pour parler de moi. Vous êtes

décidée, Suzanne, à ne pas revenir sur votre décision? Ne craignez-vous

pas que votre inexpérience vous fasse agir d’une façon trop absolue?

--Qu’appelez-vous mon inexpérience dans ce cas-là? s’écria-t-elle avec

un retour de colère. Suis-je ou non aimée? Vous qui prétendez me

connaître, ne me mettez-vous pas au-dessus d’un homme qui, quoi qu’il

puisse dire maintenant, me sacrifiait à son intérêt? Mon inexpérience,

dites-vous? Je me félicite de l’avoir pour guide, car elle me montre

clairement ce qu’une expérience mondaine cacherait sous ses compromis.

Je ne suis pas une enfant, Marc, croyez-le; telles circonstances

apprennent vite à penser, et je sens que ma droiture ne me trompe pas.

Mais... me blâmez-vous? ajouta-t-elle d’un ton tout à coup hésitant et

timide qui la rendait si séduisante que M. de Preymont fit quelques pas

en avant pour cacher son trouble.

--Vous blâmer! répondit-il avec un sourire affectueux, vous ne le pensez

pas. Je devais vous parler comme je l’ai fait, mais maintenant je puis

vous dire que ma mère et moi, nous vous approuvons complètement.

--Enfin voici un mot d’approbation! Ah! quelle nuit j’ai passée au

milieu de mes inquiétudes! Il y a quelque chose de plus affreux...

Effrayée de ce qu’elle allait dire, elle s’arrêta en détournant son

ravissant visage rouge de honte.

Mais Preymont, lui aussi, avait passé la nuit à réfléchir, et il avait

analysé les différents sentiments qui devaient être pour la nature de la

jeune fille une souffrance intolérable. Voyant que M. Varedde était

décidément au fond de la mer, il n’hésita pas, pour la rassurer, à l’y

enfouir encore plus profondément.

Afin de s’expliquer d’une façon plus délicate, il suivit d’abord un

chemin de traverse, et, prenant dans ses mains celles de sa cousine, il

lui dit d’un ton calme:

--J’ai peur, petite Suzanne, que vous ne vous exagériez l’épreuve. Ne

croyez pas tout perdu, car ce qu’emporte un flot en passant, la nature

le fait renaître promptement. Je crains que vous ne vous abandonniez à

des sentiments extrêmes comme tous les jeunes en face d’une première

déception. Ne prenez pas les hommes en horreur parce que l’un a trahi

votre confiance. Assurément Varedde a agi bien inconsidérément, car il

devait lire le contrat avant le jour de la signature et faire ses

observations à M. Jeuffroy, qui ne l’a pas pris en traître, puisqu’il ne

tenait qu’à lui de connaître la teneur du document et d’éviter ce

malentendu qui vous a tous entraînés si loin.

Depuis un instant, il voyait que Suzanne écoutait avec une attention si

vive qu’elle ne respirait plus; un long soupir s’échappa de sa poitrine,

car l’explication ambiguë de son cousin et surtout la persuasion qu’il

ne croyait pas à la culpabilité de M. Jeuffroy suffisaient pour la

rassurer. Preymont vit que le but était atteint, et qu’elle était

délivrée d’une obsession auprès de laquelle le reste lui semblerait un

joug léger.

--Vous riez lorsque j’affirme que je vous connais, reprit-il en

souriant, et pourtant je crois que vous serez courageuse, même lorsque

le sentiment un peu exalté de l’heure présente aura disparu.

--Courageuse! répondit-elle avec vivacité. Ah! je vous assure que je

n’ai plus besoin de courage en ce qui concerne M. Varedde: il est déjà

oublié.

Elle quitta sa pose abandonnée pour se redresser avec fermeté, et prit

avec M. de Preymont le sentier qui remontait à la route.

--Et votre tante? lui dit-il. Est-elle un peu remise?

--Je ne crois pas... et nous ne voyons pas l’événement de la même façon.

Mais, Marc, continua-t-elle avec un changement de ton si marqué qu’il en

fut tout étonné, il faut que mon père connaisse le plus tôt possible

votre démarche et ma réponse; voulez-vous lui parler maintenant? je vais

avec vous.

Preymont répondit affirmativement, en se retraçant à part lui la scène

qui avait dû se passer la veille entre le père et la fille.

En arrivant sur la route, ils trouvèrent M. Saverne qui flânait. La

veille, Suzanne l’avait examiné un instant avec attention et curiosité.

Elle se rappelait vaguement l’avoir vu autrefois; son nom, prononcé

souvent par Preymont, ne lui était pas inconnu, et M. Jeuffroy, ayant

appris que la plume et le crayon de Saverne lui rapportaient de bons

revenus, parlait avec emphase de son talent. Le physique du jeune homme

n’était pas fait pour diminuer son prestige, et Suzanne, lorsqu’elle

repassait les phases de la triste journée, se rappelait, avec une

satisfaction inconsciente bien féminine, des regards pleins d’une

admiration sincère.

Preymont le présenta de nouveau.

--Mademoiselle, lui dit Saverne avec sa spontanéité chaleureuse, c’est à

peine si je puis me flatter de n’être pas pour vous un inconnu; pourtant

permettez-moi de vous dire que les circonstances m’ont déjà mis au rang

de vos amis et de vos plus chauds admirateurs.

Par un instinct pudique et un peu hautain, plutôt que par expérience du

monde, Mlle Jeuffroy n’admettait pas qu’on lui témoignât trop

promptement de la bienveillance, et encore moins qu’on lui adressât des

compliments; mais elle était dans une de ces dispositions d’esprit qui

font fléchir les lignes habituelles du caractère. La brusque déclaration

de Saverne ne lui causa pas seulement un plaisir d’amour-propre, elle

lui fit du bien en mettant sur ses blessures le baume adoucissant d’une

approbation qu’elle sentait être enthousiaste.

En échangeant quelques mots avec lui, elle remarqua la mobilité de sa

physionomie, l’expression vive et gaie de ses yeux gris, qui se fixaient

sur les siens avec une hardiesse dont elle ne songea pas à s’offusquer.

Saverne avait conquis du premier coup sa sympathie, et Preymont,

observant l’harmonie de leur beauté élégante, s’aperçut que sa

résurrection à lui n’était qu’une chimère.

Pendant que Saverne se promenait dans les jardins, Suzanne et son cousin

se dirigèrent vers le cabinet de M. Jeuffroy. En face de son père, la

physionomie de la jeune fille changeait complètement; Preymont remarqua

que, saisie de contrainte, d’une sorte d’angoisse qu’elle voulait

dissimuler, elle n’était plus elle-même.

M. Jeuffroy, après réflexion, avait généreusement pardonné à sa sœur le

mariage manqué. Il causait avec elle de la possibilité de revenir sur le

fait accompli quand M. de Preymont, par sa démarche, vint raviver un

espoir qui dura le temps d’une pensée passagère.

Après l’avoir écouté avec attention, M. Jeuffroy, jetant un regard de

travers à sa fille, demanda:

--Est-ce que Suzanne était déjà au courant?

--Oui, répondit Preymont; j’ai rencontré ma cousine, et je me suis

permis de lui exposer le motif de ma visite.

--Ma réponse est naturellement celle que j’ai faite hier, dit Suzanne à

voix basse.

M. Jeuffroy se leva brusquement. Il arpenta son salon la mine

renfrognée, le verbe haut et sa robe de chambre ouverte ballottant au

gré de ses mouvements impatients.

--Oh! je sais que tu ne te soucies guère de me contrarier, d’agir en

dehors de toutes mes idées, sans même me consulter. C’est triste d’avoir

une fille comme toi, indépendante et orgueilleuse!

--C’est une tristesse que beaucoup de gens voudraient partager avec

vous, monsieur! répondit Preymont d’un ton qui imposait toujours au

bonhomme et l’exaspérait en même temps.

Mécontent de s’être laissé aller devant Preymont à sa méchante humeur,

il répondit d’un ton plaintif:

--Est-ce que je dis le contraire? mais un père a bien le droit de perdre

un peu la tête devant un événement si malheureux, devant un entêtement

extraor...

--Au reste, interrompit tranquillement Preymont qui ne voulait pas le

laisser s’enferrer, toute la ville, m’a-t-on dit, approuve la conduite

de Suzanne.

--Ah!... dit M. Jeuffroy en dressant l’oreille.

--Je regrette d’être cause d’une contrariété en m’étant d’abord adressé

à ma cousine, mais enfin le malheur est petit, car, évidemment, elle n’a

fait que devancer votre réponse. Comme on le dit dans le monde, d’après

certains échos qui sont arrivés jusqu’à moi dès hier soir, il est

certain que vous ne pouvez plus désirer pour gendre un homme qui vous a

insulté, quels que soient d’ailleurs les regrets et l’insistance de

celui-ci.

M. Jeuffroy, adossé à la cheminée, ouvrait et fermait alternativement sa

grande robe de chambre, clignait ses petits yeux, soupirait comme un

homme essoufflé, mais ne perdait pas une seule des paroles de Preymont.

Il répondit d’un ton rogue:

--On n’en a pas douté, j’espère!... Qui vous a dit cela?

--Mais... c’est l’opinion générale.

--Parbleu!... ça ne peut pas être autrement. Du diable si j’aurais

supposé à Varedde un caractère aussi intéressé! Dites-lui quels gens

nous sommes, et qu’il n’a plus rien à espérer. Après tout, c’est un

goujat, vous pouvez lui servir ce petit plat de ma part si vous voulez.

--Avant tout, Marc, prenez souci de notre dignité! s’écria Suzanne

impétueusement.

Preymont, la rassurant d’un regard, se leva pour partir. Il fut

reconduit par M. Jeuffroy et sa sœur, et, dans le parc, ils trouvèrent

Saverne, qui, très désappointé en ne revoyant pas la jeune fille,

s’occupa cependant immédiatement de faire la conquête de M. Jeuffroy.

Il fit une allusion aux événements de la veille, en vantant d’une façon

délicate la beauté et le caractère de Mlle Suzanne, puis, changeant de

sujet, s’extasia avec enthousiasme sur l’aspect suranné des jardins et

l’irrégularité du manoir.

--Vous avez là, monsieur, une propriété ravissante pour un artiste.

--Pas mal! répondit M. Jeuffroy négligemment. Et je l’ai eue pour un

morceau de pain.

--Oh! c’est le point capital, répliqua Saverne, mis en gaieté par la

réponse et l’accoutrement du propriétaire. Mais ce doit être un rêve de

vivre ici! Je vous demanderai peut-être la permission d’emporter un

croquis de votre vieille maison, monsieur!

M. Jeuffroy, flatté, et songeant aux provisions de son garde-manger,

l’invita à dîner pour le lendemain, pendant que Mlle Constance, de

retour chez elle, après avoir raconté en gémissant à Fanchette qu’il n’y

avait plus une ombre d’espoir du côté de M. Varedde, lui parla de

Saverne en termes admiratifs.

--Il est de taille superbe, avec une belle et bonne figure, lui

confia-t-elle. Et il parle absolument comme tout le monde, lui qui

écrit!

--Qu’est-ce qu’il écrit? demanda Fanchette de son ton brusque. Des

choses pour la perdition de la jeunesse, je suis sûre!... Si je le vois,

ce monsieur, je lui dirai son fait.

V

Pour se remettre de l’ébranlement moral dans lequel l’avait jetée la

rupture de son mariage, Suzanne obtint de son père la permission d’aller

passer un temps indéterminé dans le couvent où elle avait été élevée,

auprès de la supérieure qui l’aimait d’une forte et tendre affection.

Son absence dura quelques semaines, pendant lesquelles Saverne entra

sans difficulté dans l’intimité du manoir. Avec la soudaineté de

décision qui lui était propre, il avait pris la résolution de mettre en

œuvre tous ses moyens de séduction pour plaire à la jeune fille,

oubliant, avec son insouciance et sa légèreté de principes habituelles,

que l’honneur lui faisait une loi de reconquérir avant tout sa liberté.

Après avoir manifesté avec vivacité son enthousiasme pour Mlle Jeuffroy,

il n’en parla plus, jusqu’au moment où, venant s’asseoir auprès de Mme

de Preymont, il lui dit:

--Vous ne me parlez plus de mariage, vous qui sembliez si désireuse de

me découvrir une femme!

--Je vous attendais, répondit-elle; force-t-on la liberté d’un étourdi

comme vous?

--Ah! répliqua-t-il gaiement, je vis sur ma réputation. Le vieil homme

est au fond d’un puits, et le nouveau est disposé à se faire ermite...

avec une femme par exemple! et je l’ai découverte sans l’aide de

personne: c’est Mlle Suzanne.

--Elle n’est pas obtenue, répondit Mme de Preymont en pâlissant

légèrement. Son entourage attache à l’argent une importance extrême.

--Ah bah! l’argent!... j’en gagne suffisamment pour donner à ma femme

une grande aisance. Cette jeune fille n’est pas une poupée qui ne

songera qu’à s’habiller. C’est un caractère, en même temps qu’une beauté

exquise.

Preymont se promenait silencieusement, les mains derrière le dos.

--Qu’en pense le philosophe? cria Saverne. Serait-il content de m’avoir

pour cousin?

--Assurément, répondit Preymont d’un ton bref, mais défie-toi; il n’y a

pas une femme qui ne soit un peu poupée, de même qu’il n’y a pas d’homme

qui ne soit un peu polichinelle.

--Singulière profession de foi pour un philanthrope! répliqua Saverne en

riant, car c’est le nom que te donnent tes compatriotes, qui t’accusent

avec amertume d’encourager tous les vices par ta générosité socialiste,

c’est leur expression. Bien heureux si on ne t’accuse pas de les

posséder!

--C’est encore rendre hommage à la vilenie de la nature humaine,

répondit Preymont, que de protester par des actes contre l’étroitesse

d’idées et de sentiments.

Saverne, s’il était un observateur alerte des ridicules et des détails

extérieurs, n’était pas un psychologue. Quelque affection qu’il eût pour

Preymont, il n’avait jamais pénétré bien avant dans sa nature profonde

et tourmentée. Nullement habitué aux élans misanthropiques, d’ailleurs

très rares, de son ami, il le regardait d’un air étonné. Preymont, en

effet, avait appris de bonne heure à mesurer ses paroles, sachant bien

qu’il n’avait pas le droit de s’exprimer avec amertume sans exciter la

moquerie ou la pitié.

Sa tendance naturelle était du reste une grande indulgence, et, au

milieu des contradictions de son esprit ou plutôt de ses sentiments,

l’influence du cœur élevé qui vivait auprès de lui avait arrêté la

destruction complète de ce bon ferment. Par un chemin très opposé à

celui que suivait sa mère, il s’était rencontré avec elle dans une

pensée généreuse. Sa bienfaisance indépendante plongeait ses racines

dans l’idée de l’infinie petitesse et faiblesse de l’homme. Il tendait

la main à l’affligé, non parce qu’il l’aimait, mais parce qu’il le

plaignait d’être un rien perdu dans l’immensité, et il érigeait en

principe qu’il faut suivre l’exemple de la nature, qui donne sa lumière,

ses fleurs, ses beautés, sans se soucier des idées sociales ou

religieuses que le passant médite en profitant de sa libéralité.

--Je soutiens, reprit Saverne, que ta cousine n’est pas, ne sera jamais

une poupée, et je soutiens également qu’elle sera ma femme un jour ou

l’autre.

Il se leva vivement, en continuant avec entrain:

--Et, pendant son absence, Dieu sait que j’ai bien manœuvré, en

apprivoisant les gardiens farouches de la place! J’ai enlevé le cœur du

père, parce que sa vanité est flattée de recevoir un homme dont il peut

crier sur les toits la réputation; le cœur de la tante, parce qu’elle me

trouve beau, ni plus ni moins; celui de Fanchette, un peu pour la même

raison, mais surtout parce qu’elle espère me convertir; je crois même

que cette dernière conquête est la plus sérieuse.

Il se mit à rire joyeusement, et, tout en cherchant son chapeau, qu’il

avait jeté dans un coin, de façon à le retrouver difficilement, il

reprit:

--Quel type que ce père Jeuffroy!... Il serait à conserver sous globe,

s’il n’était bon à pendre. Sur ce, je vais dessiner sa maison pour lui

faire ma cour. Peut-être verrai-je aujourd’hui Mlle Suzanne, car on

parlait, lundi dernier, d’aller la chercher cette semaine. Qu’a-t-elle

pu faire dans son monastère? Elle n’est pourtant pas femme à pleurer

longtemps un cuistre comme ce Varedde...

Il partit en coup de vent, laissant derrière lui des semences funestes.

Mme de Preymont tirait machinalement son aiguille, en regardant à la

dérobée son fils, immobile dans la fenêtre, et l’air si sombre qu’elle

n’osait rompre le silence. Dans son cœur maternel très passionné, le

vieux rêve avait ressaisi tout son empire. Malgré la froideur et les

demi-dénégations de Preymont, elle ne doutait pas de son amour pour

Suzanne, et, bien qu’elle aimât la jeune fille, lorsque la déception

l’avait atteinte, sa première pensée avait volé vers son fils.

«En le comparant à celui qui l’a froissée, se disait-elle, elle

l’appréciera au point peut-être de penser un jour à lui donner son

affection. Il est tellement supérieur à ce qu’elle voit et connaît!...»

Elle cherchait autour d’elle, dans ses souvenirs et jusque dans

l’histoire, des exemples pouvant confirmer son espérance. Mais la

présence et la résolution de Saverne détruisaient presque son rêve;

néanmoins elle trouvait que son fils ne devait pas s’abandonner

lui-même.

Elle posa sa tapisserie sur une table et s’approcha de lui. Il regardait

son ami; arrêté dans la cour, Didier donnait avec animation au

jardinier, qui l’écoutait bouche ouverte, les idées les plus

extravagantes sur la culture des jardins.

--Faut-il te dire le fond de ma pensée, Marc? murmura-t-elle.

Preymont tourna son regard vers elle, regard chargé, malgré lui, d’une

tristesse si profonde, qu’elle baissa les yeux, sentant qu’ils se

voilaient de larmes. Il se contenta de répondre:

--Regardez-le et... regardez-moi.

Sans ajouter un mot, il sortit et se dirigea vers sa fabrique.

C’était l’heure où les ouvriers rentraient. Il rencontrait des groupes

animés qui le saluaient avec déférence, et parfois avec une expression

particulière, dans laquelle il démêlait de l’attachement. La prospérité

de sa filature était grande; résultat d’une persévérance infatigable, il

avait des raisons pour se féliciter lui-même et jouir de son travail,

infiniment plus que le public n’eût pu le supposer, car il avait eu à

lutter contre des découragements répétés avant de prendre un goût réel à

son œuvre, et voilà qu’elle lui paraissait inutile et lourde à porter.

Mme de Preymont avait eu un trait de génie en décidant que son bien-être

serait le but proposé à l’activité de son fils; mais maintenant que ce

bien-être était acquis, la vieille idée qu’il n’aurait jamais ni femme à

aimer, ni enfants à qui léguer le résultat de ses travaux, le hantait de

nouveau pour amollir son courage et asservir sa forte volonté.

Il se raidit contre ses impressions, et, après avoir travaillé, il s’en

alla dans les chemins frais et parfumés, écoutant, sans les repousser,

les conseils de l’illusion qui lui disait de lutter avec les armes

morales qu’il avait entre les mains. Il avait conscience de sa valeur,

sans que toutefois une parcelle d’orgueil vint se mêler à cette

connaissance de lui-même; son orgueil, qui était grand, s’était emparé

d’un autre côté de sa nature. Avec la sensation d’un naufragé qui aborde

à la rive, il se cramponna soudain à l’espoir de vaincre.

Presque à son insu, il s’était dirigé vers le manoir, et il entra en

familier dans les jardins. Suzanne venait d’arriver, et Saverne debout,

auprès d’elle, lui montrait le commencement de son esquisse, pendant que

Mlle Constance affairée, vêtue du plus singulier costume de voyage,

s’agitait autour d’eux, et que M. Jeuffroy, les mains dans ses poches,

donnait son avis d’un air entendu:

--C’est bien, très bien!... mais je ne m’explique pas comment, avec

trois coups de crayon, on peut arriver à représenter aussi exactement

une maison. C’est tout à fait ça la forme de la mienne, seulement

n’oubliez pas le lierre, on l’admire généralement, et mettez bien toutes

les feuilles, mais comment ferez-vous?

Preymont fut satisfait de la belle mine de sa cousine. Cependant, en

observateur expérimenté, il démêla dans son expression une nuance plus

grave que par le passé lorsque son franc sourire n’éclairait pas ses

beaux traits.

--Mademoiselle Jeuffroy me fait l’honneur de s’intéresser à ce petit

dessin, dit Saverne gaiement, et, pour l’en récompenser, si elle me le

permet, avant mon départ je crayonnerai son portrait à ma façon,

c’est-à-dire en caricature.

--Je serais curieuse de voir cela, répondit-elle en riant.

--Est-ce que vous partez déjà? demanda M. Jeuffroy.

--Le sais-je? répondit Saverne avec entrain, en glissant le dessin dans

un portefeuille. Demande-t-on au caprice quelle marche il doit suivre?

--Oh! avant de partir, mon cher monsieur, dessinez ma maison, s’écria

Mlle Constance; vous me feriez tant de plaisir!

--Le plaisir sera pour moi, répondit-il joyeusement. Demain matin je

commencerai.

Son regard, si elle l’avait vu, eût appris à Suzanne qu’il se souciait

bien peu, en ce moment, des manifestations de l’art; mais toute

l’attention de la jeune fille était concentrée sur Preymont.

Bien des fois, elle avait réfléchi à la conversation qu’elle avait eue

avec son cousin au bord de la Vienne. Cette exclamation: «Grâce au ciel,

vous ne l’aimiez pas!» était pour elle le sujet d’une méditation

inquiète.

«Pourquoi en était-il si heureux? Pourquoi tant d’ardeur dans ses

paroles? M’aimerait-il? Pauvre homme!»

Elle observait tous ses mouvements de physionomie, mais Preymont avait

son attitude froide de chaque jour, et lorsqu’elle se trouva seule un

instant avec lui, il lui manifesta le tendre intérêt de leur vieille

amitié sans qu’un mot, sans qu’une expression pût confirmer ses

soupçons.

Rassurée, elle respira plus librement et lui dit gaiement:

--Je m’inquiétais un peu de mon retour, et voilà que je trouve pour

m’accueillir la gaieté de votre ami et surtout votre bonne affection.

--Ah! cette dernière chose est à la vie, à la mort, répondit-il sur le

ton qu’elle avait pris. Il y a des plantes dont les racines sont si

profondes qu’on n’en peut jamais trouver l’extrémité, et je crois que

notre amitié est au nombre de ces plantes-là.

--Je le crois également, répondit-elle en lui tendant la main.

De bonne heure, le matin suivant, Saverne s’achemina vers le singulier

logis de Mlle Constance. Aux premiers rayons du soleil, les fleurs

entr’ouvraient leurs corolles, des lambeaux retardataires de brume

s’enfuyaient, et, bien qu’il ne fût pas poète, Saverne songeait que

cette fraîche matinée souhaitait la bienvenue à l’idylle dont il voulait

être le héros.

Il s’annonça avec fracas, et Fanchette accourut en grondant:

--Enfin, monsieur, si ma maîtresse dormait, voyez un peu comme vous la

réveilleriez... à son âge!

--Oui... mais dormait-elle?

--Ah bien, oui, dormir! Elle est déjà chez sa nièce.

--Alors ne grognons pas, Fanchette, et apportez-moi deux chaises pour

que je m’installe confortablement à dessiner un chef-d’œuvre.

En dépit de son animosité pour les écrivains profanes, Fanchette avait

une secrète sympathie pour Saverne, à qui elle adressait des semonces

avec la liberté dont elle ne se départait pour personne.

--Devinez, Fanchette, à quoi j’ai passé ma nuit!

--Plus souvent! répondit-elle d’un ton scandalisé. Est-ce qu’avec vous

il ne faut pas toujours se méfier?

--Vos chastes oreilles peuvent entendre mon récit, répliqua-t-il

gaiement. J’ai commencé à écrire une belle histoire, qui sera publiée

dans quelque temps.

--Ah! exclama Fanchette avec curiosité, qu’est-ce qu’elle dit, votre

histoire? Parle-t-elle du bon Dieu, au moins?

--Je crois bien!... d’une façon très directe, en vantant ses œuvres sous

la forme d’une belle jeune fille qu’un beau jeune homme enlève à la

barbe de son père.

Fanchette posa les poings sur ses fortes hanches et répondit

véhémentement:

--Eh bien, monsieur, à quoi ça sert-il d’écrire des choses pareilles? Si

votre histoire tombe entre les mains d’une jeunesse, elle peut lui

donner des idées qui reviendront un tantinet dans sa tête quand elle

ferait bien mieux de penser à autre chose. J’ai une nièce, moi aussi,

comme ma maîtresse... savez-vous ce que je ferais si je la voyais lire

vos histoires?

--Vous iriez mettre un cierge à l’église, Fanchette.

--Je lui donnerais des coups de trique, monsieur.

--Ma foi... c’est un moyen, répondit Saverne tranquillement.

--On devrait prendre toutes ces écritures-là, en faire un tas, et mettre

le feu dedans, reprit Fanchette avec énergie. Voyez-vous, c’est le

diable qui vous inspire.

--Le diable? pauvre diable! répondit Saverne avec commisération; on lui

en met tant sur le dos, Fanchette, que je me sens un peu de sympathie

pour lui.

Fanchette le regarda d’un air inquiet, se demandant s’il parlait ou non

sérieusement; mais Mlle Constance arrivant avec Suzanne, elle n’eut pas

le temps d’exprimer son indignation.

Saverne commença l’idylle qu’il rêvait avec la grâce et l’entrain qui le

rendaient très séduisant. Sa conversation, mobile et légère comme son

esprit, se posait sur un sujet pour y rester l’espace d’une minute, et

s’enfuir où le caprice le poussait. La nature qui l’avait gâté, en lui

donnant un caractère heureux et insouciant, lui avait appris à butiner

sans jamais approfondir. Il avait, aux yeux de Suzanne, le charme de

l’inconnu et de la jeunesse heureuse. Encore endolorie, sa tristesse

diminuait au contact d’une gaieté communicative, et d’une sympathie dont

le moindre mot de Saverne était parfois l’expression.

--Je sais que votre talent vous rapporte de bons revenus, dit M.

Jeuffroy, qui était venu regarder par-dessus l’épaule de Saverne la

marche du crayon.

--Assez bons! répondit-il d’un ton insouciant.

--Comme c’est heureux! dit Mlle Constance; au moins vous pouvez faire

des économies.

--Des économies! s’écria Saverne en bondissant. Pour qui me prend-on? A

quoi sert l’argent, si on ne le jette pas par toutes les fenêtres?

Mlle Constance regarda son frère d’un air consterné, et fit un mouvement

vers sa nièce, comme pour la protéger contre un danger qu’entrevoyait

son imagination. M. Jeuffroy, incapable de comprendre ce que les paroles

de Saverne renfermaient d’exagération voulue, se redressa de toute sa

hauteur et répondit avec pitié:

--On vous a donné de bien singuliers principes, monsieur!

--Parbleu, je les ai bien trouvés tout seul, et je mets en fait que ce

sont les meilleurs du monde. Ne regarder à rien, satisfaire ses

fantaisies, capricieuses comme ces jolies mouches bleues qui bourdonnent

autour de nous, donner sans compter, se réveiller gueux comme un rat et,

quand on a un banquier, courir remplir sa bourse pour la vider le plus

vite possible en recommençant cette bonne existence joyeuse et

insouciante, voilà le bonheur! Mais l’argent n’est qu’un abominable

tyran s’il faut le fourrer à la Caisse d’épargne. Mademoiselle Jeuffroy

n’est-elle pas de mon avis? ajouta-t-il d’un ton de respect et d’intérêt

voilé qui était une flatterie délicate à laquelle la jeune fille fut

sensible.

--Oui... jusqu’à un certain point, répondit-elle laconiquement en jetant

un regard inquiet sur son père, et en se disant que si Saverne, trompé

par les apparences, pouvait se douter de la parcimonie qui présidait à

leur vie intime, il n’eût pas parlé aussi librement.

M. Jeuffroy pensa qu’il avait introduit trop légèrement chez lui un

ennemi de ses idées, dont l’influence pourrait bien développer les

tendances pernicieuses de sa fille. Il se promit de ne plus encourager

les visites de Saverne, mais cette détermination tardive ne devait avoir

aucun résultat. Le jeune homme se considérait déjà comme un intime de la

maison, et ses dessins, auxquels il découvrait toujours quelque

imperfection, étaient un prétexte plausible à des visites répétées.

Sa conversation variée reposait Suzanne des platitudes qu’elle entendait

exprimer chez elle par des gens uniquement occupés de commérages, et des

détails matériels d’une existence étroite. Elle se trouvait sur un

terrain sympathique, éprouvant avec lui l’impression qu’elle ressentait

quand elle allait chez Mme de Preymont.

Elle vivait captive dans une atmosphère contraire à sa nature, et les

reproches que M. Jeuffroy lui adressait au sujet de son mariage manqué,

achevaient de lui rendre l’existence pénible; mais trop fière pour se

plaindre, et désireuse surtout de prouver que la blessure faite par M.

Varedde était cicatrisée, elle réagissait avec force contre ses

tristesses.

Preymont, avec ce don d’observation et d’intuition particulier à ceux

qui ont beaucoup souffert, devinait ce qu’elle n’avouait pas et, pour

adoucir les rigueurs de la prison morale dans laquelle végétait la jeune

fille, employait les nombreuses ressources d’un tact intelligent.

Fidèle à sa résolution, il avait rompu avec ses habitudes de retraite et

de silence pour laisser pénétrer dans les replis d’une intelligence

étendue et d’un cœur très chaud qui passait pour fort sec. Il recourait

à un esprit vif, incisif, connu surtout de ses intimes, pour battre en

brèche les idées toutes en surface de Saverne. Sa hardiesse de vues

plaisait à Suzanne, dont l’intelligence, ouverte et sérieuse, était

d’autant plus portée vers les audaces qu’elle était plus comprimée dans

son milieu.

Mais, si son amitié et sa confiance grandissaient, si son sentiment

vibrait souvent à l’unisson de celui qu’exprimait M. de Preymont, jamais

sa pensée ne condamnait Didier. Elle s’avouait volontiers que la raison,

la supériorité intellectuelle et même l’esprit étaient du côté de son

cousin, mais elle ne connaissait rien de séduisant comme les défauts de

Saverne, sa déraison, le peu de consistance de ses idées qui lui faisait

renoncer avec tant de bonne grâce à sa manière de voir.

--Ma foi, mon cher, dit-il en riant un jour à Preymont, il faut venir

ici pour apprendre à penser. Je veux bien être emporté par le diable

dont parle si souvent Fanchette, si je ne te trouve pas splendide! Mais

pourquoi es-tu resté sur un si petit théâtre? Il t’en fallait un autre.

Preymont haussa les épaules et répondit tranquillement:

--«Une araignée est fière pour avoir pris une mouche, tel homme pour

avoir pris un levraut, tel autre un ours, tel autre des Sarmates.»

--Pas tant de hauteur, Marc, dit Suzanne en souriant. M. Saverne a

raison, et j’ai pensé bien des fois que vous étiez fait pour une

existence plus brillante.

Preymont eut le fin sourire qui était sa seule réponse quand il ne

voulait pas répondre. Longtemps la corde, sur laquelle on venait de

poser un doigt indiscret, avait vibré douloureusement. Avec la

conscience de ses forces intellectuelles et de son énergie, il eût été

ambitieux si toutes ses aspirations vers un large champ d’action

n’avaient été écrasées par une invincible timidité et la crainte du

ridicule, qui pesait encore sur lui, en dépit de la situation acquise.

Il lui était arrivé souvent, comme aux esprits préoccupés de hautes

pensées ou de grands desseins, de contempler avec un amer découragement

les petits moyens d’action à sa portée. Mais avec son habitude de tout

subordonner à des lignes générales, de considérer sans cesse dans quel

orbe restreint l’homme s’agite, quelle que soit sa sphère d’activité, il

avait détruit un sentiment qui, maître de lui, l’eût conduit à la

stérilité.

Suzanne le défendait fréquemment contre les attaques de M. Jeuffroy,

qui, tout en se vantant de sa parenté et de son intimité avec l’homme le

plus considérable du pays, le détestait à cause de ses supériorités.

--Ce Preymont est exaspérant! s’écriait-il quelquefois. Il a beau ne pas

beaucoup parler, je suis sûr qu’il veut donner des leçons aux autres,

avec sa façon d’agir comme personne!

--C’est un original, et c’est bien la faute de sa mère, répondait Mlle

Constance, qui n’aimait guère Mme de Preymont. Elle l’a si

singulièrement élevé! et quand on lui adressait, par amitié, quelque

observation, elle vous répondait invariablement: «Avant tout, je veux

faire de mon fils un homme.» Un homme! continuait la vieille fille en

haussant les épaules, qu’est-ce que cela veut dire? Elle me faisait

rire! Comme si la seule chose importante quand on a des enfants n’est

pas de s’occuper de leur santé.

Suzanne essayait de protester, mais sans résultat, et, se résignant

difficilement au silence, elle songeait tout bas que la porte, refermée

sur elle par une déception, s’ouvrirait un jour pour lui laisser prendre

son vol. Plutôt femme d’action qu’esprit porté à la rêverie, les

circonstances, en l’obligeant à se replier sur elle-même, modifiaient sa

nature primitive. Solitaire, elle rêvait, et souvent alors l’image de

Saverne s’avançait vers elle pour l’emporter dans un monde nouveau et

une région aimable.

Un vaincu · 第 9 / 18 题