Après une nuit d’insomnie, Preymont, quand il ouvrit sa fenêtre, salua
le jour et respira l’air parfumé du matin avec l’enthousiasme d’un être
qui, par miracle, a reconquis le droit de vivre.
Il finissait de s’habiller quand Saverne entra dans sa chambre.
--Mon cher, lui dit-il, figure-toi que l’ex-fiancé est en bas et demande
à te parler immédiatement.
--Je m’y attendais, répondit Preymont avec ennui.
--Est-ce que tu consens à recevoir un pareil pied-plat?
--Il est évident que je ne puis pas m’en dispenser, et d’ailleurs ton
expression est bien exagérée.
--Ah bien, tu es indulgent! s’écria Saverne. J’aime à croire que tu ne
prêteras pas la main à un rapprochement? Elle serait malheureuse comme
les pierres avec ce butor! J’ai pensé toute la nuit à cette admirable
fille. Quelle femme, mon cher! Ah! il parlait de la planter là! eh bien,
elle l’a chassé comme un valet avec une présence d’esprit merveilleuse.
Je n’ai jamais rien vu de plus empoignant que cette jeune fille en
colère tenant tête à tout le monde, son beau visage renversé en arrière.
Comprend-on qu’elle est la fille de ce gros bonhomme, qui ressemble à
une omelette soufflée avec sa face rouge et bouffie!
--Voyons, laisse-moi descendre, répondit Preymont, en s’efforçant de
sourire et de dissimuler son inquiétude devant l’enthousiasme de
Saverne.
--Crois-tu qu’elle consente à renouer avec l’animal qui t’attend?
--Tout est possible dans ce domaine-là, répondit froidement Preymont.
Il écouta, avec sa mine impassible et un peu dédaigneuse, la longue
justification de M. Varedde, qui lui raconta ses impressions dans les
plus grands détails.
--Permettez-moi une question, monsieur, lui dit Preymont. Vous n’aviez
donc pas lu le contrat?
--Si, monsieur; mais, dans le projet que j’avais approuvé, il n’était
question que de la totalité des chiffres, et je m’étais fié à M.
Jeuffroy pour les détails. De là ma colère... bien légitime, vous
l’avouerez.
--Enfin vous n’aviez pas lu l’acte dans sa forme définitive? insista
Preymont.
--Non... et je déplore aujourd’hui ma négligence. Mais je n’ai pas perdu
l’espoir de renouer. Puis-je espérer, monsieur, que vous voudrez bien
être mon interprète auprès de Mlle Jeuffroy? Votre parenté, votre
intimité dans la maison, surtout la confiance que vous inspirez à Mlle
Suzanne, et que je lui ai souvent entendu exprimer, vous donnent auprès
d’elle une autorité unique. Dites-lui, je vous en prie, mes amers
regrets et mon ardent désir que sa décision ne soit pas irrévocable. Il
est impossible qu’elle reste froide devant une démarche qui lui prouve
mon attachement, en mettant à ses pieds mon orgueil et mon juste
ressentiment.
Preymont éprouvait une extrême répugnance à répondre affirmativement. Il
était si las des luttes passées, si anxieux de l’avenir, si révolté
secrètement du rôle mondain que les circonstances lui imposaient
vis-à-vis d’une femme qu’il adorait, qu’il eût voulu rejeter loin de
lui, comme une misérable défroque, les obligations de sa situation. Mais
il s’était toujours traité comme un coursier rétif dont la soumission
était pour lui une question d’amour-propre. A chaque pas, fait dans la
possession de lui-même, il avait éprouvé un âpre plaisir à sentir qu’il
devenait le maître dans sa maison. Aussi, quels que fussent ses dégoûts,
un effort de son énergie orgueilleuse le soumettait presque toujours aux
exigences du devoir qui se présentait à lui. De plus, dans la
circonstance présente, il craignait de se trahir, car ce philosophe
redoutait le ridicule.
--Je consens, monsieur, répondit-il froidement, à répéter textuellement
vos paroles à ma cousine.
--Mais ne les approuverez-vous pas d’un mot en ma faveur?
Preymont hésita, puis répondit nettement:
--Non... étant convaincu maintenant que ce mariage ne ferait plus son
bonheur.
--Enfin, monsieur, reprit Varedde avec impatience, puis-je espérer que
vous resterez neutre et n’influencerez pas contre moi Mlle Suzanne?
--Si j’accepte la mission que vous me faites l’honneur de me confier,
évidemment ce n’est pas avec l’intention de vous desservir, répondit
Preymont ironiquement. Je commencerai par exprimer bonnement à ma
cousine ce que vous-même m’avez dit, mais ensuite mon attitude dépendra
de sa réponse.
--Vos paroles ne manquent pas de sous-entendus, répondit Varedde irrité.
--Remarquez, monsieur, que vous me demandez un service, répliqua
Preymont d’un ton sec; je consens à vous le rendre, mais c’est tout.
M. Varedde fut sur le point de s’emporter, mais il savait qu’une
démarche de Preymont pourrait avoir la plus heureuse influence sur la
décision de Suzanne, et il reprit avec plus de calme:
--Je ne puis, monsieur, forcer plus avant votre bienveillance.
Tarderez-vous à faire cette démarche?
--J’y vais à l’instant, répondit Preymont avec résolution.
Ils sortirent ensemble et, à la porte de la cour, rencontrèrent Saverne,
qui voulait se donner la satisfaction de dévisager avec impertinence M.
Varedde; mais, une autre idée lui étant venue, il prit à part Preymont
pour lui dire:
--Est-ce que tu vas en ambassadeur chez Mlle Jeuffroy?
--Oui...
--Si j’allais avec toi?
--En vérité, répondit Preymont impatienté, ton enthousiasme te fait
perdre toute notion des convenances. Est-ce le jour et l’heure de lui
faire une visite?
Mais Saverne avait en tête de revoir la jeune fille le matin même, et,
après avoir déclaré que son idée n’avait pas le sens commun, il suivit
de loin son ami qui traversa rapidement la petite ville à l’extrémité de
laquelle était située la propriété de M. Jeuffroy.
Preymont espérait un peu trouver Suzanne sous les charmilles; mais, en
approchant du parc, il la vit sortir par la porte qui donnait accès sur
la route. Elle la traversa pour descendre au bord de la rivière, dans un
endroit ombragé qui appartenait à M. Jeuffroy.
Ce fut d’un air tranquille qu’elle accueillit Preymont, bien que son
visage fatigué portât des traces de larmes récentes.
--Comment m’avez-vous découverte ici? demanda-t-elle.
--Je vous ai vue sortir du parc au moment où moi-même j’arrivais. Je
suis content de vous trouver seule, chère Suzanne; M. Varedde sort de
chez moi...
Elle fit un geste d’indifférence.
--Il m’a prié d’être son ambassadeur auprès de vous et...
--Que réclame-t-il? interrompit Suzanne d’un ton ironique. Manque-t-il
quelque chose dans les cadeaux renvoyés? J’ai cependant surveillé
moi-même l’envoi. Je ne crois pas que nous l’ayons lésé d’une perle ou
d’un chiffon.
--Ne le mettez pas si bas, répondit Preymont doucement; il ne pense qu’à
vous, qu’à son amour perdu, et m’a prié instamment de vous exprimer ses
regrets et l’ardent espoir que vous consentirez à renouer avec lui.
Suzanne regarda M. de Preymont d’un air étonné et s’écria:
--Quoi, Marc! est-ce bien vous qui vous êtes chargé d’une pareille
mission, et croyez-vous à son amour?
--Il y a différentes façons d’aimer, répliqua Preymont évasivement.
--Eh bien, la sienne me déplaît, dit Suzanne d’un ton résolu. Ma
réponse... je la lui ai donnée hier, elle est la même ce matin. Il est
inutile d’insister plus longtemps.
M. de Preymont éprouvait une immense joie, car, quelles que fussent les
agitations douloureuses de la jeune fille, il songeait que, au point de
vue du cœur, la blessure serait légère. Il la regardait s’appuyer avec
un air de fatigue sur le haut dossier d’un banc rustique, et, dans son
attitude affaissée, elle lui semblait plus délicieuse que dans les
transports de sa fière révolte.
De grands peupliers répandaient autour d’elle une ombre que le soleil
perçait de place en place, marquant le sol de taches lumineuses, sur
lesquelles on voyait remuer la silhouette des feuilles, qui s’agitaient
avec un bruissement léger sous le souffle très doux du vent. Le flot de
la Vienne mourait sans bruit sur le bord un peu vaseux, des loriots
manifestaient bruyamment leur joie de vivre, et les effluves de tilleuls
en fleur imprégnaient l’air d’un parfum pénétrant. Mais Mlle Jeuffroy,
indifférente aux détails qui l’entouraient, regardait devant elle l’eau
miroitante avec la fixité d’un esprit captif de ses pensées.
--Vous vous rappelez, Marc, ce que vous me disiez il y a trois jours,
reprit-elle avec tristesse. Vous avez dû me trouver bien naïve quand je
vous ai déclaré que ma lampe était allumée. A peine l’a-t-elle été que
l’amour s’est enfui à tire-d’aile.
--Ce n’était pas de l’amour... Grâce au ciel, vous ne l’aimiez pas
réellement! répondit Preymont avec chaleur.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua Suzanne d’une voix
tremblante. N’est-ce pas aimer que de songer avec joie qu’on donnera sa
vie à un homme, qu’on s’appuiera avec confiance sur lui, que les
épreuves ne feront que cimenter une mutuelle affection, et que cette
affection aura pour soutien mon entier dévouement? Si ce n’est pas là
aimer, qu’est-ce donc? C’est ce que je pensais, ce que j’éprouvais, car
j’avais confiance; mais, la confiance envolée, tout a disparu.
Le cœur et les tempes de Preymont battaient avec force.
--L’amour pardonne, répondit-il d’un ton bas et bientôt passionné. Il
prend dans ses bras le coupable comme un blessé adoré et le couvre si
bien de son indulgence que la blessure disparaît. Mieux encore, il
refuse de croire à la culpabilité, il ne voit que lui-même dans le
coupable qu’il aime mille fois plus encore parce qu’il le croit
calomnié. L’amour intense entraîne irrésistiblement, et chasse devant
lui tous les obstacles qui entravent sa marche. Il ne les voit même pas;
il les franchit avec sa proie dans ses bras et son ivresse pour conduire
très haut son vol. Il veut se perdre, se confondre avec celle qu’il
aime, et n’admet pas qu’un seul soupçon vienne la lui disputer. Il
aime... il aime avec toutes ses forces, toute son énergie, au point de
tout oublier, de se donner si complètement, d’adorer avec une telle
puissance que l’univers entier disparaît pour lui...
Preymont, ayant perdu tout empire sur lui-même, parlait avec une passion
qui frappa d’étonnement la jeune fille et lui fit oublier momentanément
ses chagrins. Elle le regardait avec une extrême surprise et, pour la
première fois, perçait le masque froid qui cachait des sentiments
profonds. Jamais elle n’avait entendu une parole aussi ardente, et, bien
qu’elle ne soupçonnât pas encore la vérité, un trouble l’enveloppa, mais
si fugace qu’elle eut à peine le temps de le remarquer. Malheureusement,
au milieu de ses différentes impressions, trop rapides pour qu’elle pût,
dans le moment, les bien saisir, elle s’écria sans réflexion:
--Comme vous parlez, Marc, et comme vous auriez aimé si vous aviez pu...
si vous aviez voulu vous marier!
Brusquement elle avait changé sa phrase en rougissant de sa maladresse;
mais Preymont avait compris, et une douleur affreuse l’étreignait.
Après un silence de quelques secondes, il répondit d’un ton froid:
--Laissons cela... je ne suis pas venu ici pour parler de moi. Vous êtes
décidée, Suzanne, à ne pas revenir sur votre décision? Ne craignez-vous
pas que votre inexpérience vous fasse agir d’une façon trop absolue?
--Qu’appelez-vous mon inexpérience dans ce cas-là? s’écria-t-elle avec
un retour de colère. Suis-je ou non aimée? Vous qui prétendez me
connaître, ne me mettez-vous pas au-dessus d’un homme qui, quoi qu’il
puisse dire maintenant, me sacrifiait à son intérêt? Mon inexpérience,
dites-vous? Je me félicite de l’avoir pour guide, car elle me montre
clairement ce qu’une expérience mondaine cacherait sous ses compromis.
Je ne suis pas une enfant, Marc, croyez-le; telles circonstances
apprennent vite à penser, et je sens que ma droiture ne me trompe pas.
Mais... me blâmez-vous? ajouta-t-elle d’un ton tout à coup hésitant et
timide qui la rendait si séduisante que M. de Preymont fit quelques pas
en avant pour cacher son trouble.
--Vous blâmer! répondit-il avec un sourire affectueux, vous ne le pensez
pas. Je devais vous parler comme je l’ai fait, mais maintenant je puis
vous dire que ma mère et moi, nous vous approuvons complètement.
--Enfin voici un mot d’approbation! Ah! quelle nuit j’ai passée au
milieu de mes inquiétudes! Il y a quelque chose de plus affreux...
Effrayée de ce qu’elle allait dire, elle s’arrêta en détournant son
ravissant visage rouge de honte.
Mais Preymont, lui aussi, avait passé la nuit à réfléchir, et il avait
analysé les différents sentiments qui devaient être pour la nature de la
jeune fille une souffrance intolérable. Voyant que M. Varedde était
décidément au fond de la mer, il n’hésita pas, pour la rassurer, à l’y
enfouir encore plus profondément.
Afin de s’expliquer d’une façon plus délicate, il suivit d’abord un
chemin de traverse, et, prenant dans ses mains celles de sa cousine, il
lui dit d’un ton calme:
--J’ai peur, petite Suzanne, que vous ne vous exagériez l’épreuve. Ne
croyez pas tout perdu, car ce qu’emporte un flot en passant, la nature
le fait renaître promptement. Je crains que vous ne vous abandonniez à
des sentiments extrêmes comme tous les jeunes en face d’une première
déception. Ne prenez pas les hommes en horreur parce que l’un a trahi
votre confiance. Assurément Varedde a agi bien inconsidérément, car il
devait lire le contrat avant le jour de la signature et faire ses
observations à M. Jeuffroy, qui ne l’a pas pris en traître, puisqu’il ne
tenait qu’à lui de connaître la teneur du document et d’éviter ce
malentendu qui vous a tous entraînés si loin.
Depuis un instant, il voyait que Suzanne écoutait avec une attention si
vive qu’elle ne respirait plus; un long soupir s’échappa de sa poitrine,
car l’explication ambiguë de son cousin et surtout la persuasion qu’il
ne croyait pas à la culpabilité de M. Jeuffroy suffisaient pour la
rassurer. Preymont vit que le but était atteint, et qu’elle était
délivrée d’une obsession auprès de laquelle le reste lui semblerait un
joug léger.
--Vous riez lorsque j’affirme que je vous connais, reprit-il en
souriant, et pourtant je crois que vous serez courageuse, même lorsque
le sentiment un peu exalté de l’heure présente aura disparu.
--Courageuse! répondit-elle avec vivacité. Ah! je vous assure que je
n’ai plus besoin de courage en ce qui concerne M. Varedde: il est déjà
oublié.
Elle quitta sa pose abandonnée pour se redresser avec fermeté, et prit
avec M. de Preymont le sentier qui remontait à la route.
--Et votre tante? lui dit-il. Est-elle un peu remise?
--Je ne crois pas... et nous ne voyons pas l’événement de la même façon.
Mais, Marc, continua-t-elle avec un changement de ton si marqué qu’il en
fut tout étonné, il faut que mon père connaisse le plus tôt possible
votre démarche et ma réponse; voulez-vous lui parler maintenant? je vais
avec vous.
Preymont répondit affirmativement, en se retraçant à part lui la scène
qui avait dû se passer la veille entre le père et la fille.
En arrivant sur la route, ils trouvèrent M. Saverne qui flânait. La
veille, Suzanne l’avait examiné un instant avec attention et curiosité.
Elle se rappelait vaguement l’avoir vu autrefois; son nom, prononcé
souvent par Preymont, ne lui était pas inconnu, et M. Jeuffroy, ayant
appris que la plume et le crayon de Saverne lui rapportaient de bons
revenus, parlait avec emphase de son talent. Le physique du jeune homme
n’était pas fait pour diminuer son prestige, et Suzanne, lorsqu’elle
repassait les phases de la triste journée, se rappelait, avec une
satisfaction inconsciente bien féminine, des regards pleins d’une
admiration sincère.
Preymont le présenta de nouveau.
--Mademoiselle, lui dit Saverne avec sa spontanéité chaleureuse, c’est à
peine si je puis me flatter de n’être pas pour vous un inconnu; pourtant
permettez-moi de vous dire que les circonstances m’ont déjà mis au rang
de vos amis et de vos plus chauds admirateurs.
Par un instinct pudique et un peu hautain, plutôt que par expérience du
monde, Mlle Jeuffroy n’admettait pas qu’on lui témoignât trop
promptement de la bienveillance, et encore moins qu’on lui adressât des
compliments; mais elle était dans une de ces dispositions d’esprit qui
font fléchir les lignes habituelles du caractère. La brusque déclaration
de Saverne ne lui causa pas seulement un plaisir d’amour-propre, elle
lui fit du bien en mettant sur ses blessures le baume adoucissant d’une
approbation qu’elle sentait être enthousiaste.
En échangeant quelques mots avec lui, elle remarqua la mobilité de sa
physionomie, l’expression vive et gaie de ses yeux gris, qui se fixaient
sur les siens avec une hardiesse dont elle ne songea pas à s’offusquer.
Saverne avait conquis du premier coup sa sympathie, et Preymont,
observant l’harmonie de leur beauté élégante, s’aperçut que sa
résurrection à lui n’était qu’une chimère.
Pendant que Saverne se promenait dans les jardins, Suzanne et son cousin
se dirigèrent vers le cabinet de M. Jeuffroy. En face de son père, la
physionomie de la jeune fille changeait complètement; Preymont remarqua
que, saisie de contrainte, d’une sorte d’angoisse qu’elle voulait
dissimuler, elle n’était plus elle-même.
M. Jeuffroy, après réflexion, avait généreusement pardonné à sa sœur le
mariage manqué. Il causait avec elle de la possibilité de revenir sur le
fait accompli quand M. de Preymont, par sa démarche, vint raviver un
espoir qui dura le temps d’une pensée passagère.
Après l’avoir écouté avec attention, M. Jeuffroy, jetant un regard de
travers à sa fille, demanda:
--Est-ce que Suzanne était déjà au courant?
--Oui, répondit Preymont; j’ai rencontré ma cousine, et je me suis
permis de lui exposer le motif de ma visite.
--Ma réponse est naturellement celle que j’ai faite hier, dit Suzanne à
voix basse.
M. Jeuffroy se leva brusquement. Il arpenta son salon la mine
renfrognée, le verbe haut et sa robe de chambre ouverte ballottant au
gré de ses mouvements impatients.
--Oh! je sais que tu ne te soucies guère de me contrarier, d’agir en
dehors de toutes mes idées, sans même me consulter. C’est triste d’avoir
une fille comme toi, indépendante et orgueilleuse!
--C’est une tristesse que beaucoup de gens voudraient partager avec
vous, monsieur! répondit Preymont d’un ton qui imposait toujours au
bonhomme et l’exaspérait en même temps.
Mécontent de s’être laissé aller devant Preymont à sa méchante humeur,
il répondit d’un ton plaintif:
--Est-ce que je dis le contraire? mais un père a bien le droit de perdre
un peu la tête devant un événement si malheureux, devant un entêtement
extraor...
--Au reste, interrompit tranquillement Preymont qui ne voulait pas le
laisser s’enferrer, toute la ville, m’a-t-on dit, approuve la conduite
de Suzanne.
--Ah!... dit M. Jeuffroy en dressant l’oreille.
--Je regrette d’être cause d’une contrariété en m’étant d’abord adressé
à ma cousine, mais enfin le malheur est petit, car, évidemment, elle n’a
fait que devancer votre réponse. Comme on le dit dans le monde, d’après
certains échos qui sont arrivés jusqu’à moi dès hier soir, il est
certain que vous ne pouvez plus désirer pour gendre un homme qui vous a
insulté, quels que soient d’ailleurs les regrets et l’insistance de
celui-ci.
M. Jeuffroy, adossé à la cheminée, ouvrait et fermait alternativement sa
grande robe de chambre, clignait ses petits yeux, soupirait comme un
homme essoufflé, mais ne perdait pas une seule des paroles de Preymont.
Il répondit d’un ton rogue:
--On n’en a pas douté, j’espère!... Qui vous a dit cela?
--Mais... c’est l’opinion générale.
--Parbleu!... ça ne peut pas être autrement. Du diable si j’aurais
supposé à Varedde un caractère aussi intéressé! Dites-lui quels gens
nous sommes, et qu’il n’a plus rien à espérer. Après tout, c’est un
goujat, vous pouvez lui servir ce petit plat de ma part si vous voulez.
--Avant tout, Marc, prenez souci de notre dignité! s’écria Suzanne
impétueusement.
Preymont, la rassurant d’un regard, se leva pour partir. Il fut
reconduit par M. Jeuffroy et sa sœur, et, dans le parc, ils trouvèrent
Saverne, qui, très désappointé en ne revoyant pas la jeune fille,
s’occupa cependant immédiatement de faire la conquête de M. Jeuffroy.
Il fit une allusion aux événements de la veille, en vantant d’une façon
délicate la beauté et le caractère de Mlle Suzanne, puis, changeant de
sujet, s’extasia avec enthousiasme sur l’aspect suranné des jardins et
l’irrégularité du manoir.
--Vous avez là, monsieur, une propriété ravissante pour un artiste.
--Pas mal! répondit M. Jeuffroy négligemment. Et je l’ai eue pour un
morceau de pain.
--Oh! c’est le point capital, répliqua Saverne, mis en gaieté par la
réponse et l’accoutrement du propriétaire. Mais ce doit être un rêve de
vivre ici! Je vous demanderai peut-être la permission d’emporter un
croquis de votre vieille maison, monsieur!
M. Jeuffroy, flatté, et songeant aux provisions de son garde-manger,
l’invita à dîner pour le lendemain, pendant que Mlle Constance, de
retour chez elle, après avoir raconté en gémissant à Fanchette qu’il n’y
avait plus une ombre d’espoir du côté de M. Varedde, lui parla de
Saverne en termes admiratifs.
--Il est de taille superbe, avec une belle et bonne figure, lui
confia-t-elle. Et il parle absolument comme tout le monde, lui qui
écrit!
--Qu’est-ce qu’il écrit? demanda Fanchette de son ton brusque. Des
choses pour la perdition de la jeunesse, je suis sûre!... Si je le vois,
ce monsieur, je lui dirai son fait.
V
Pour se remettre de l’ébranlement moral dans lequel l’avait jetée la
rupture de son mariage, Suzanne obtint de son père la permission d’aller
passer un temps indéterminé dans le couvent où elle avait été élevée,
auprès de la supérieure qui l’aimait d’une forte et tendre affection.
Son absence dura quelques semaines, pendant lesquelles Saverne entra
sans difficulté dans l’intimité du manoir. Avec la soudaineté de
décision qui lui était propre, il avait pris la résolution de mettre en
œuvre tous ses moyens de séduction pour plaire à la jeune fille,
oubliant, avec son insouciance et sa légèreté de principes habituelles,
que l’honneur lui faisait une loi de reconquérir avant tout sa liberté.
Après avoir manifesté avec vivacité son enthousiasme pour Mlle Jeuffroy,
il n’en parla plus, jusqu’au moment où, venant s’asseoir auprès de Mme
de Preymont, il lui dit:
--Vous ne me parlez plus de mariage, vous qui sembliez si désireuse de
me découvrir une femme!
--Je vous attendais, répondit-elle; force-t-on la liberté d’un étourdi
comme vous?
--Ah! répliqua-t-il gaiement, je vis sur ma réputation. Le vieil homme
est au fond d’un puits, et le nouveau est disposé à se faire ermite...
avec une femme par exemple! et je l’ai découverte sans l’aide de
personne: c’est Mlle Suzanne.
--Elle n’est pas obtenue, répondit Mme de Preymont en pâlissant
légèrement. Son entourage attache à l’argent une importance extrême.
--Ah bah! l’argent!... j’en gagne suffisamment pour donner à ma femme
une grande aisance. Cette jeune fille n’est pas une poupée qui ne
songera qu’à s’habiller. C’est un caractère, en même temps qu’une beauté
exquise.
Preymont se promenait silencieusement, les mains derrière le dos.
--Qu’en pense le philosophe? cria Saverne. Serait-il content de m’avoir
pour cousin?
--Assurément, répondit Preymont d’un ton bref, mais défie-toi; il n’y a
pas une femme qui ne soit un peu poupée, de même qu’il n’y a pas d’homme
qui ne soit un peu polichinelle.
--Singulière profession de foi pour un philanthrope! répliqua Saverne en
riant, car c’est le nom que te donnent tes compatriotes, qui t’accusent
avec amertume d’encourager tous les vices par ta générosité socialiste,
c’est leur expression. Bien heureux si on ne t’accuse pas de les
posséder!
--C’est encore rendre hommage à la vilenie de la nature humaine,
répondit Preymont, que de protester par des actes contre l’étroitesse
d’idées et de sentiments.
Saverne, s’il était un observateur alerte des ridicules et des détails
extérieurs, n’était pas un psychologue. Quelque affection qu’il eût pour
Preymont, il n’avait jamais pénétré bien avant dans sa nature profonde
et tourmentée. Nullement habitué aux élans misanthropiques, d’ailleurs
très rares, de son ami, il le regardait d’un air étonné. Preymont, en
effet, avait appris de bonne heure à mesurer ses paroles, sachant bien
qu’il n’avait pas le droit de s’exprimer avec amertume sans exciter la
moquerie ou la pitié.
Sa tendance naturelle était du reste une grande indulgence, et, au
milieu des contradictions de son esprit ou plutôt de ses sentiments,
l’influence du cœur élevé qui vivait auprès de lui avait arrêté la
destruction complète de ce bon ferment. Par un chemin très opposé à
celui que suivait sa mère, il s’était rencontré avec elle dans une
pensée généreuse. Sa bienfaisance indépendante plongeait ses racines
dans l’idée de l’infinie petitesse et faiblesse de l’homme. Il tendait
la main à l’affligé, non parce qu’il l’aimait, mais parce qu’il le
plaignait d’être un rien perdu dans l’immensité, et il érigeait en
principe qu’il faut suivre l’exemple de la nature, qui donne sa lumière,
ses fleurs, ses beautés, sans se soucier des idées sociales ou
religieuses que le passant médite en profitant de sa libéralité.
--Je soutiens, reprit Saverne, que ta cousine n’est pas, ne sera jamais
une poupée, et je soutiens également qu’elle sera ma femme un jour ou
l’autre.
Il se leva vivement, en continuant avec entrain:
--Et, pendant son absence, Dieu sait que j’ai bien manœuvré, en
apprivoisant les gardiens farouches de la place! J’ai enlevé le cœur du
père, parce que sa vanité est flattée de recevoir un homme dont il peut
crier sur les toits la réputation; le cœur de la tante, parce qu’elle me
trouve beau, ni plus ni moins; celui de Fanchette, un peu pour la même
raison, mais surtout parce qu’elle espère me convertir; je crois même
que cette dernière conquête est la plus sérieuse.
Il se mit à rire joyeusement, et, tout en cherchant son chapeau, qu’il
avait jeté dans un coin, de façon à le retrouver difficilement, il
reprit:
--Quel type que ce père Jeuffroy!... Il serait à conserver sous globe,
s’il n’était bon à pendre. Sur ce, je vais dessiner sa maison pour lui
faire ma cour. Peut-être verrai-je aujourd’hui Mlle Suzanne, car on
parlait, lundi dernier, d’aller la chercher cette semaine. Qu’a-t-elle
pu faire dans son monastère? Elle n’est pourtant pas femme à pleurer
longtemps un cuistre comme ce Varedde...
Il partit en coup de vent, laissant derrière lui des semences funestes.
Mme de Preymont tirait machinalement son aiguille, en regardant à la
dérobée son fils, immobile dans la fenêtre, et l’air si sombre qu’elle
n’osait rompre le silence. Dans son cœur maternel très passionné, le
vieux rêve avait ressaisi tout son empire. Malgré la froideur et les
demi-dénégations de Preymont, elle ne doutait pas de son amour pour
Suzanne, et, bien qu’elle aimât la jeune fille, lorsque la déception
l’avait atteinte, sa première pensée avait volé vers son fils.
«En le comparant à celui qui l’a froissée, se disait-elle, elle
l’appréciera au point peut-être de penser un jour à lui donner son
affection. Il est tellement supérieur à ce qu’elle voit et connaît!...»
Elle cherchait autour d’elle, dans ses souvenirs et jusque dans
l’histoire, des exemples pouvant confirmer son espérance. Mais la
présence et la résolution de Saverne détruisaient presque son rêve;
néanmoins elle trouvait que son fils ne devait pas s’abandonner
lui-même.
Elle posa sa tapisserie sur une table et s’approcha de lui. Il regardait
son ami; arrêté dans la cour, Didier donnait avec animation au
jardinier, qui l’écoutait bouche ouverte, les idées les plus
extravagantes sur la culture des jardins.
--Faut-il te dire le fond de ma pensée, Marc? murmura-t-elle.
Preymont tourna son regard vers elle, regard chargé, malgré lui, d’une
tristesse si profonde, qu’elle baissa les yeux, sentant qu’ils se
voilaient de larmes. Il se contenta de répondre:
--Regardez-le et... regardez-moi.
Sans ajouter un mot, il sortit et se dirigea vers sa fabrique.
C’était l’heure où les ouvriers rentraient. Il rencontrait des groupes
animés qui le saluaient avec déférence, et parfois avec une expression
particulière, dans laquelle il démêlait de l’attachement. La prospérité
de sa filature était grande; résultat d’une persévérance infatigable, il
avait des raisons pour se féliciter lui-même et jouir de son travail,
infiniment plus que le public n’eût pu le supposer, car il avait eu à
lutter contre des découragements répétés avant de prendre un goût réel à
son œuvre, et voilà qu’elle lui paraissait inutile et lourde à porter.
Mme de Preymont avait eu un trait de génie en décidant que son bien-être
serait le but proposé à l’activité de son fils; mais maintenant que ce
bien-être était acquis, la vieille idée qu’il n’aurait jamais ni femme à
aimer, ni enfants à qui léguer le résultat de ses travaux, le hantait de
nouveau pour amollir son courage et asservir sa forte volonté.
Il se raidit contre ses impressions, et, après avoir travaillé, il s’en
alla dans les chemins frais et parfumés, écoutant, sans les repousser,
les conseils de l’illusion qui lui disait de lutter avec les armes
morales qu’il avait entre les mains. Il avait conscience de sa valeur,
sans que toutefois une parcelle d’orgueil vint se mêler à cette
connaissance de lui-même; son orgueil, qui était grand, s’était emparé
d’un autre côté de sa nature. Avec la sensation d’un naufragé qui aborde
à la rive, il se cramponna soudain à l’espoir de vaincre.
Presque à son insu, il s’était dirigé vers le manoir, et il entra en
familier dans les jardins. Suzanne venait d’arriver, et Saverne debout,
auprès d’elle, lui montrait le commencement de son esquisse, pendant que
Mlle Constance affairée, vêtue du plus singulier costume de voyage,
s’agitait autour d’eux, et que M. Jeuffroy, les mains dans ses poches,
donnait son avis d’un air entendu:
--C’est bien, très bien!... mais je ne m’explique pas comment, avec
trois coups de crayon, on peut arriver à représenter aussi exactement
une maison. C’est tout à fait ça la forme de la mienne, seulement
n’oubliez pas le lierre, on l’admire généralement, et mettez bien toutes
les feuilles, mais comment ferez-vous?
Preymont fut satisfait de la belle mine de sa cousine. Cependant, en
observateur expérimenté, il démêla dans son expression une nuance plus
grave que par le passé lorsque son franc sourire n’éclairait pas ses
beaux traits.
--Mademoiselle Jeuffroy me fait l’honneur de s’intéresser à ce petit
dessin, dit Saverne gaiement, et, pour l’en récompenser, si elle me le
permet, avant mon départ je crayonnerai son portrait à ma façon,
c’est-à-dire en caricature.
--Je serais curieuse de voir cela, répondit-elle en riant.
--Est-ce que vous partez déjà? demanda M. Jeuffroy.
--Le sais-je? répondit Saverne avec entrain, en glissant le dessin dans
un portefeuille. Demande-t-on au caprice quelle marche il doit suivre?
--Oh! avant de partir, mon cher monsieur, dessinez ma maison, s’écria
Mlle Constance; vous me feriez tant de plaisir!
--Le plaisir sera pour moi, répondit-il joyeusement. Demain matin je
commencerai.
Son regard, si elle l’avait vu, eût appris à Suzanne qu’il se souciait
bien peu, en ce moment, des manifestations de l’art; mais toute
l’attention de la jeune fille était concentrée sur Preymont.
Bien des fois, elle avait réfléchi à la conversation qu’elle avait eue
avec son cousin au bord de la Vienne. Cette exclamation: «Grâce au ciel,
vous ne l’aimiez pas!» était pour elle le sujet d’une méditation
inquiète.
«Pourquoi en était-il si heureux? Pourquoi tant d’ardeur dans ses
paroles? M’aimerait-il? Pauvre homme!»
Elle observait tous ses mouvements de physionomie, mais Preymont avait
son attitude froide de chaque jour, et lorsqu’elle se trouva seule un
instant avec lui, il lui manifesta le tendre intérêt de leur vieille
amitié sans qu’un mot, sans qu’une expression pût confirmer ses
soupçons.
Rassurée, elle respira plus librement et lui dit gaiement:
--Je m’inquiétais un peu de mon retour, et voilà que je trouve pour
m’accueillir la gaieté de votre ami et surtout votre bonne affection.
--Ah! cette dernière chose est à la vie, à la mort, répondit-il sur le
ton qu’elle avait pris. Il y a des plantes dont les racines sont si
profondes qu’on n’en peut jamais trouver l’extrémité, et je crois que
notre amitié est au nombre de ces plantes-là.
--Je le crois également, répondit-elle en lui tendant la main.
De bonne heure, le matin suivant, Saverne s’achemina vers le singulier
logis de Mlle Constance. Aux premiers rayons du soleil, les fleurs
entr’ouvraient leurs corolles, des lambeaux retardataires de brume
s’enfuyaient, et, bien qu’il ne fût pas poète, Saverne songeait que
cette fraîche matinée souhaitait la bienvenue à l’idylle dont il voulait
être le héros.
Il s’annonça avec fracas, et Fanchette accourut en grondant:
--Enfin, monsieur, si ma maîtresse dormait, voyez un peu comme vous la
réveilleriez... à son âge!
--Oui... mais dormait-elle?
--Ah bien, oui, dormir! Elle est déjà chez sa nièce.
--Alors ne grognons pas, Fanchette, et apportez-moi deux chaises pour
que je m’installe confortablement à dessiner un chef-d’œuvre.
En dépit de son animosité pour les écrivains profanes, Fanchette avait
une secrète sympathie pour Saverne, à qui elle adressait des semonces
avec la liberté dont elle ne se départait pour personne.
--Devinez, Fanchette, à quoi j’ai passé ma nuit!
--Plus souvent! répondit-elle d’un ton scandalisé. Est-ce qu’avec vous
il ne faut pas toujours se méfier?
--Vos chastes oreilles peuvent entendre mon récit, répliqua-t-il
gaiement. J’ai commencé à écrire une belle histoire, qui sera publiée
dans quelque temps.
--Ah! exclama Fanchette avec curiosité, qu’est-ce qu’elle dit, votre
histoire? Parle-t-elle du bon Dieu, au moins?
--Je crois bien!... d’une façon très directe, en vantant ses œuvres sous
la forme d’une belle jeune fille qu’un beau jeune homme enlève à la
barbe de son père.
Fanchette posa les poings sur ses fortes hanches et répondit
véhémentement:
--Eh bien, monsieur, à quoi ça sert-il d’écrire des choses pareilles? Si
votre histoire tombe entre les mains d’une jeunesse, elle peut lui
donner des idées qui reviendront un tantinet dans sa tête quand elle
ferait bien mieux de penser à autre chose. J’ai une nièce, moi aussi,
comme ma maîtresse... savez-vous ce que je ferais si je la voyais lire
vos histoires?
--Vous iriez mettre un cierge à l’église, Fanchette.
--Je lui donnerais des coups de trique, monsieur.
--Ma foi... c’est un moyen, répondit Saverne tranquillement.
--On devrait prendre toutes ces écritures-là, en faire un tas, et mettre
le feu dedans, reprit Fanchette avec énergie. Voyez-vous, c’est le
diable qui vous inspire.
--Le diable? pauvre diable! répondit Saverne avec commisération; on lui
en met tant sur le dos, Fanchette, que je me sens un peu de sympathie
pour lui.
Fanchette le regarda d’un air inquiet, se demandant s’il parlait ou non
sérieusement; mais Mlle Constance arrivant avec Suzanne, elle n’eut pas
le temps d’exprimer son indignation.
Saverne commença l’idylle qu’il rêvait avec la grâce et l’entrain qui le
rendaient très séduisant. Sa conversation, mobile et légère comme son
esprit, se posait sur un sujet pour y rester l’espace d’une minute, et
s’enfuir où le caprice le poussait. La nature qui l’avait gâté, en lui
donnant un caractère heureux et insouciant, lui avait appris à butiner
sans jamais approfondir. Il avait, aux yeux de Suzanne, le charme de
l’inconnu et de la jeunesse heureuse. Encore endolorie, sa tristesse
diminuait au contact d’une gaieté communicative, et d’une sympathie dont
le moindre mot de Saverne était parfois l’expression.
--Je sais que votre talent vous rapporte de bons revenus, dit M.
Jeuffroy, qui était venu regarder par-dessus l’épaule de Saverne la
marche du crayon.
--Assez bons! répondit-il d’un ton insouciant.
--Comme c’est heureux! dit Mlle Constance; au moins vous pouvez faire
des économies.
--Des économies! s’écria Saverne en bondissant. Pour qui me prend-on? A
quoi sert l’argent, si on ne le jette pas par toutes les fenêtres?
Mlle Constance regarda son frère d’un air consterné, et fit un mouvement
vers sa nièce, comme pour la protéger contre un danger qu’entrevoyait
son imagination. M. Jeuffroy, incapable de comprendre ce que les paroles
de Saverne renfermaient d’exagération voulue, se redressa de toute sa
hauteur et répondit avec pitié:
--On vous a donné de bien singuliers principes, monsieur!
--Parbleu, je les ai bien trouvés tout seul, et je mets en fait que ce
sont les meilleurs du monde. Ne regarder à rien, satisfaire ses
fantaisies, capricieuses comme ces jolies mouches bleues qui bourdonnent
autour de nous, donner sans compter, se réveiller gueux comme un rat et,
quand on a un banquier, courir remplir sa bourse pour la vider le plus
vite possible en recommençant cette bonne existence joyeuse et
insouciante, voilà le bonheur! Mais l’argent n’est qu’un abominable
tyran s’il faut le fourrer à la Caisse d’épargne. Mademoiselle Jeuffroy
n’est-elle pas de mon avis? ajouta-t-il d’un ton de respect et d’intérêt
voilé qui était une flatterie délicate à laquelle la jeune fille fut
sensible.
--Oui... jusqu’à un certain point, répondit-elle laconiquement en jetant
un regard inquiet sur son père, et en se disant que si Saverne, trompé
par les apparences, pouvait se douter de la parcimonie qui présidait à
leur vie intime, il n’eût pas parlé aussi librement.
M. Jeuffroy pensa qu’il avait introduit trop légèrement chez lui un
ennemi de ses idées, dont l’influence pourrait bien développer les
tendances pernicieuses de sa fille. Il se promit de ne plus encourager
les visites de Saverne, mais cette détermination tardive ne devait avoir
aucun résultat. Le jeune homme se considérait déjà comme un intime de la
maison, et ses dessins, auxquels il découvrait toujours quelque
imperfection, étaient un prétexte plausible à des visites répétées.
Sa conversation variée reposait Suzanne des platitudes qu’elle entendait
exprimer chez elle par des gens uniquement occupés de commérages, et des
détails matériels d’une existence étroite. Elle se trouvait sur un
terrain sympathique, éprouvant avec lui l’impression qu’elle ressentait
quand elle allait chez Mme de Preymont.
Elle vivait captive dans une atmosphère contraire à sa nature, et les
reproches que M. Jeuffroy lui adressait au sujet de son mariage manqué,
achevaient de lui rendre l’existence pénible; mais trop fière pour se
plaindre, et désireuse surtout de prouver que la blessure faite par M.
Varedde était cicatrisée, elle réagissait avec force contre ses
tristesses.
Preymont, avec ce don d’observation et d’intuition particulier à ceux
qui ont beaucoup souffert, devinait ce qu’elle n’avouait pas et, pour
adoucir les rigueurs de la prison morale dans laquelle végétait la jeune
fille, employait les nombreuses ressources d’un tact intelligent.
Fidèle à sa résolution, il avait rompu avec ses habitudes de retraite et
de silence pour laisser pénétrer dans les replis d’une intelligence
étendue et d’un cœur très chaud qui passait pour fort sec. Il recourait
à un esprit vif, incisif, connu surtout de ses intimes, pour battre en
brèche les idées toutes en surface de Saverne. Sa hardiesse de vues
plaisait à Suzanne, dont l’intelligence, ouverte et sérieuse, était
d’autant plus portée vers les audaces qu’elle était plus comprimée dans
son milieu.
Mais, si son amitié et sa confiance grandissaient, si son sentiment
vibrait souvent à l’unisson de celui qu’exprimait M. de Preymont, jamais
sa pensée ne condamnait Didier. Elle s’avouait volontiers que la raison,
la supériorité intellectuelle et même l’esprit étaient du côté de son
cousin, mais elle ne connaissait rien de séduisant comme les défauts de
Saverne, sa déraison, le peu de consistance de ses idées qui lui faisait
renoncer avec tant de bonne grâce à sa manière de voir.
--Ma foi, mon cher, dit-il en riant un jour à Preymont, il faut venir
ici pour apprendre à penser. Je veux bien être emporté par le diable
dont parle si souvent Fanchette, si je ne te trouve pas splendide! Mais
pourquoi es-tu resté sur un si petit théâtre? Il t’en fallait un autre.
Preymont haussa les épaules et répondit tranquillement:
--«Une araignée est fière pour avoir pris une mouche, tel homme pour
avoir pris un levraut, tel autre un ours, tel autre des Sarmates.»
--Pas tant de hauteur, Marc, dit Suzanne en souriant. M. Saverne a
raison, et j’ai pensé bien des fois que vous étiez fait pour une
existence plus brillante.
Preymont eut le fin sourire qui était sa seule réponse quand il ne
voulait pas répondre. Longtemps la corde, sur laquelle on venait de
poser un doigt indiscret, avait vibré douloureusement. Avec la
conscience de ses forces intellectuelles et de son énergie, il eût été
ambitieux si toutes ses aspirations vers un large champ d’action
n’avaient été écrasées par une invincible timidité et la crainte du
ridicule, qui pesait encore sur lui, en dépit de la situation acquise.
Il lui était arrivé souvent, comme aux esprits préoccupés de hautes
pensées ou de grands desseins, de contempler avec un amer découragement
les petits moyens d’action à sa portée. Mais avec son habitude de tout
subordonner à des lignes générales, de considérer sans cesse dans quel
orbe restreint l’homme s’agite, quelle que soit sa sphère d’activité, il
avait détruit un sentiment qui, maître de lui, l’eût conduit à la
stérilité.
Suzanne le défendait fréquemment contre les attaques de M. Jeuffroy,
qui, tout en se vantant de sa parenté et de son intimité avec l’homme le
plus considérable du pays, le détestait à cause de ses supériorités.
--Ce Preymont est exaspérant! s’écriait-il quelquefois. Il a beau ne pas
beaucoup parler, je suis sûr qu’il veut donner des leçons aux autres,
avec sa façon d’agir comme personne!
--C’est un original, et c’est bien la faute de sa mère, répondait Mlle
Constance, qui n’aimait guère Mme de Preymont. Elle l’a si
singulièrement élevé! et quand on lui adressait, par amitié, quelque
observation, elle vous répondait invariablement: «Avant tout, je veux
faire de mon fils un homme.» Un homme! continuait la vieille fille en
haussant les épaules, qu’est-ce que cela veut dire? Elle me faisait
rire! Comme si la seule chose importante quand on a des enfants n’est
pas de s’occuper de leur santé.
Suzanne essayait de protester, mais sans résultat, et, se résignant
difficilement au silence, elle songeait tout bas que la porte, refermée
sur elle par une déception, s’ouvrirait un jour pour lui laisser prendre
son vol. Plutôt femme d’action qu’esprit porté à la rêverie, les
circonstances, en l’obligeant à se replier sur elle-même, modifiaient sa
nature primitive. Solitaire, elle rêvait, et souvent alors l’image de
Saverne s’avançait vers elle pour l’emporter dans un monde nouveau et
une région aimable.