M. Varedde la regardait sans pouvoir prononcer un mot.

--Monsieur, lui dit Suzanne, qui, par un énergique effort de volonté,

parlait avec calme, je n’épouserai jamais un homme qui m’a marchandée.

Voici la bague de fiançailles, on vous renverra le reste aujourd’hui

même.

--De quel droit te permets-tu..., commença M. Jeuffroy.

Mais M. Varedde l’interrompit d’un geste et, tout tremblant de colère,

s’écria:

--Comment! pour une simple discussion d’argent, vous renoncez à

m’épouser?... Pourtant, mademoiselle, si vous êtes loyale, il me semble

que vous devez avoir un peu d’affection pour l’homme à qui vous donniez

votre main!

--Osez, s’écria Suzanne avec impétuosité, osez affirmer que, si ma tante

n’avait pas eu la générosité de se dépouiller pour compléter ma dot,

vous n’auriez pas rompu!... Vous vous permettez de mettre en doute ma

loyauté monsieur, continua-t-elle les yeux étincelants; mais votre amour

si souvent affirmé, où est-il? Dans l’offense faite à votre fiancée, ou

dans l’insulte jetée à mon père?

--Je sais que je vous ai donné prise sur moi, répondit M. Varedde, et il

est difficile de raisonner avec une femme en colère; mais si vous

m’aimiez réellement, vous pardonneriez facilement quelques mots trop

vifs.

--Il y a autre chose que des mots trop vifs, répliqua Suzanne d’une voix

tremblante, et la sympathie ne résiste pas à certaines épreuves; j’avais

donné la mienne à quelqu’un qui n’était pas vous.

Elle lui tourna le dos et quitta le salon.

Son départ fut suivi d’un moment de stupeur. Saverne, transporté

d’enthousiasme, eût voulu précipiter par la fenêtre le père et le

fiancé, puis s’élancer sur les pas de la jeune fille, lui exprimer son

ardente admiration, s’en faire aimer en deux temps et l’emmener très

loin dans les régions de l’amour chevaleresque.

Bouleversé et pâle comme un mort, Preymont se pencha vers sa mère et lui

dit:

--Vous seule pouvez trouver le mot qui lui fera du bien. Suivez-la, je

vous en prie, et, si c’est possible, que Mlle Constance ne l’accable pas

de ses consolations.

Ensuite il s’efforça d’empêcher que les esprits surexcités n’allassent

trop loin.

Après quelques paroles vives échangées avec M. Jeuffroy, Varedde se

retira, suivi immédiatement de Preymont et des quelques personnes

présentes.

L’événement avait été si rapide que M. Jeuffroy, resté seul, se

demandait s’il était bien éveillé. Sa rage, son dépit et son chagrin se

résumaient dans cette pensée:

«La triple sotte! où a-t-elle pris un pareil caractère? Nous verrons si

je ne le fais pas plier... Elle me payera ce scandale!»

Il s’était dit, en cédant au désir de diminuer la dot promise, qu’un

homme amoureux écouterait d’une oreille distraite l’énumération

ennuyeuse des valeurs sur lesquelles il pouvait bien, du reste, avoir

des aperçus très superficiels, mais que, dans le cas contraire, il

céderait facilement. Il voyait maintenant que Varedde était de la race

des intéressés, et, malgré sa colère, il le jugeait favorablement.

Mais il ne trouvait aucune circonstance atténuante à la conduite de sa

fille, dont il avait complètement oublié de faire entrer la dignité et

la fierté blessées dans les éventualités prévues. Enfin il enveloppait

Mlle Constance dans son ressentiment:

«Une autre sotte!... puisqu’elle voulait bien faire un cadeau à sa

nièce, elle aurait pu le dire plus tôt. Et encore ça parle de

sacrifice!... Nous voilà dans de beaux draps, grâce à elle!»

Sa première pensée avait été de céder à la colère et de monter

immédiatement chez sa fille; mais la nécessité de prendre certaines

mesures l’obligea à sortir, et il ne rentra que pour le dîner.

Pendant ce temps, Suzanne, très surexcitée, n’éprouvait aucune

défaillance et s’efforçait de consoler Mlle Constance désespérée.

--Comment pouvez-vous pleurer! disait-elle avec animation. Vaut-il un

regret? N’avez-vous pas entendu qu’il parlait de se retirer? Mettez-moi

un peu plus haut, ma chère vieille tante; vous qui êtes si généreuse,

vous devriez le mépriser.

--Mon Dieu, mon Dieu! répétait la pauvre fille, il est si naturel de

penser à ses intérêts, ma Suzanne! mais tu es une enfant, tu ne sais

rien de la vie; on a besoin d’argent. Un si bon parti!

--Vous l’appelez encore un bon mariage quand vous venez de voir ce

qu’était l’homme! s’écria la jeune fille.

Elle n’essaya plus de discuter, et pendant que Mlle Constance allait

quitter ses vieux atours et narrer à Fanchette son désespoir, elle

s’abandonna à ses pensées sans chercher à calmer leur surexcitation.

Cependant, elle se disait avec inquiétude:

«Que pense mon père? pourquoi ne l’ai-je pas encore vu?»

Ce ne fut pas sans quelque appréhension que, décidée à réagir

immédiatement contre elle-même, elle descendit pour le dîner, songeant

qu’elle délivrerait M. Jeuffroy de son plus grave souci en lui prouvant,

par son air calme, que la blessure se cicatriserait aisément.

Il entrait dans la salle à manger lorsque Suzanne arrivait. Elle fit

précipitamment quelques pas vers lui, espérant un peu que, pour la

consoler, il allait la prendre dans ses bras comme un père aimant; mais

elle s’arrêta court devant la mine rogue de M. Jeuffroy qui s’assit à

table sans parler. Il ne rompit le silence que pour se plaindre

amèrement des dépenses inutiles qu’un dîner manqué de quinze couverts

lui avait imposées. Il fit comparaître la cuisinière, et lui donna des

ordres minutieux pour conserver le plus longtemps possible une partie

des mets dont la vue l’horripilait.

--Nous pouvons vivre là-dessus au moins huit jours, lui dit-il. Je

n’entends pas vous donner un sou avant la fin de la semaine prochaine.

La surexcitation de Suzanne s’abattait plus rapidement qu’un vent vif

sous une pluie fine. Elle luttait contre un accès de désolation.

Jusque-là sa colère contre M. Varedde l’avait soutenue et ne lui avait

pas permis de réfléchir à la conduite de son père; mais soudain un

doute, qu’elle se reprochait comme une faute énorme, lui serrait le

cœur.

Après le dîner, il lui ordonna d’un ton brusque de passer avec lui dans

le salon.

--Je ne vous ai pas encore dit ma pensée sur votre conduite,

mademoiselle; je voudrais bien savoir dans quels romans vous avez pu

trouver l’idée qu’une jeune fille avait le droit de mettre à la porte un

fiancé honorable choisi par son père.

--Honorable! s’écria Suzanne. Mon père, vous trouvez honorable qu’il

songeât à m’abandonner pour une question d’argent?

--Voilà déjà de grands mots. T’abandonner! est-ce qu’il en était

seulement question? Les affaires te regardent-elles? Est-ce qu’à chaque

instant il n’y a pas quelque discussion sur la forme d’un contrat? Ta

conduite a été ridicule, inepte, inqualifiable!

Suzanne avait une de ces intelligences nettes et un de ces caractères

bien trempés qui ne se laissent pas démonter par des reproches injustes

ou des idées froissant leur droiture.

--Si c’était à refaire, mon père, et bien que désolée de vous causer

quelque peine, je n’agirais pas autrement, répondit-elle avec fermeté.

--Quelque peine! voyez-vous cela, quelque peine! C’est parler légèrement

de la situation dans laquelle je me trouve, grâce à toi... Toute la

ville glose déjà. On est capable de me jeter la pierre, quoique j’aie

agi selon mon droit.

--Puisque vous avez agi selon votre droit, mon père, comment pouvez-vous

me reprocher d’avoir rompu avec un homme qui vous accusait d’une chose

déshonorante?

M. Jeuffroy, devant un raisonnement qui défiait la contradiction,

employa, pour avoir raison, un moyen connu et apprécié de bien des gens:

--Tais-toi... tu n’ouvres la bouche que pour dire des sottises. Je suis

vraiment bien malheureux. J’arrange pour toi un mariage excellent avec

un charmant garçon, je me réjouissais de penser que ma fille allait être

heureuse, et, par caprice, elle détruit mon ouvrage. Elle me met à dos

la meute des malveillants, elle m’attire une scène désagréable, elle

nous donne tous en risée à un tas de gens dépités de te voir faire un

excellent mariage...

Excité par ses paroles, il se tourna vers Mlle Constance qui essayait de

le calmer et de défendre Suzanne:

--Quant à toi, tu as agi comme une imbécile. Puisque tu voulais faire un

cadeau, il fallait le dire tout de suite; nous aurions ainsi évité le

scandale de mademoiselle ma fille.

Suzanne s’avança vers sa tante et l’embrassa, en disant d’une voix

entrecoupée:

--Je vous serai éternellement reconnaissante de ce que vous avez fait,

ma tante. Vous avez agi d’une façon admirable, je ne l’oublierai jamais;

mon affection pour vous est, si c’est possible, encore plus vive qu’elle

ne l’était auparavant.

--Ma chère enfant, j’aurais tout donné pour que ce malheur ne fût pas

arrivé. Il ne faut pas en vouloir à ton père, lui dit-elle tout bas, il

a tant de chagrin qu’il est tout hors de lui. Mais, continua-t-elle plus

haut avec une lueur d’espoir, M. Varedde reviendra peut-être, et vous

vous raccommoderez.

Suzanne, découragée, s’éloigna de quelques pas et répondit:

--Une pareille démarche serait loin de lui rendre mon estime.

--C’est un entêtement inouï! s’écria M. Jeuffroy exaspéré, et un

monstrueux égoïsme quand je viens de te montrer tous les désagréments

que ta conduite va m’attirer. Si, après ta scène ridicule, Varedde te

faisait l’honneur de revenir à toi, tu devrais t’estimer bien heureuse.

La jeune fille se mit à pleurer à chaudes larmes. Elle éprouvait

l’impression désolée d’un voyageur exténué, qui a passé brusquement d’un

pays charmant dans une contrée aride dont il ne voit pas la fin. Elle

était prise de vertige devant l’abîme qui la séparait de son père, et,

dans sa double déception, celle que lui causait M. Jeuffroy était

peut-être la plus cuisante. Quels que soient les liens du sang, il est

contre nature d’aimer ardemment ceux qui ne répondent ni à votre

affection ni à votre intérêt, et la tendresse de Mlle Jeuffroy s’était

refroidie en face de l’indifférence ou de l’attitude désagréable de son

père. Mais du moins, quels que fussent ses étonnements et sa peine

devant certains propos, malgré son aversion secrète pour une existence

parcimonieuse et les idées qu’elle entendait émettre, jamais le plus

léger soupçon n’avait altéré sa confiance dans l’honorabilité de M.

Jeuffroy.

Emportée par son angoisse, elle s’approcha de lui et dit d’un ton

suppliant:

--Mon père, dites-moi que M. Varedde vous a... je vous en prie, dites

que...

Mais retenue par sa pudeur filiale, épouvantée d’une pensée qui la

troublait déjà comme un remords, elle s’interrompit et s’enfuit.

--Qu’est-ce qu’il lui prend? s’écria M. Jeuffroy au comble de

l’étonnement. Que veut-elle dire, ma sœur?

--Je n’en sais rien; mais ce que je sais, mon frère, répondit la vieille

fille avec énergie, c’est que tu as été dur pour elle, que tu l’as fait

pleurer, et que je ne veux pas de ça!

Et, sans attendre la réponse de M. Jeuffroy, elle partit, le laissant

chercher seul la solution du problème. Mais il pouvait d’autant moins la

découvrir que, devant la colère de sa fille contre M. Varedde, il était

resté fort convaincu qu’elle ne soupçonnait pas ses agissements

paternels.

Un vaincu · 第 8 / 18 题