VI

Mme de Preymont épiait le cœur de son fils, tremblant avec lui d’anxiété

ou d’espoir; mais l’anxiété dominait et l’espoir s’effaçait

graduellement, comme de belles lignes à la nuit tombante.

Elle eut la pensée de révéler à Saverne l’amour de Marc, mais elle

recula au moment de parler, voyant tout à coup la folie maternelle qui

l’entraînait vers la croyance à une abnégation que, sur le terrain de la

passion, les hommes ne connaissent pas. Elle savait bien, du reste, que,

lorsqu’il s’agissait d’une femme, Saverne se jouait des obstacles.

Les semaines passaient, et Preymont attendait avec impatience le départ

de son ami ou un dénouement dont la pensée l’exaspérait. Didier lui

était devenu absolument antipathique; il s’exagérait ses défauts,

traitant de légèreté incurable des qualités superficielles, mais

charmantes. Une jalousie intense rendait injuste ce stoïcien si sûr de

lui, et de plus il n’admettait pas que, ayant en quelque sorte les mains

liées, Saverne allât si loin vis-à-vis de Mlle Jeuffroy. Très excité

contre lui, il avait risqué des reproches indirects; mais,

insaisissable, Didier s’était dérobé par une plaisanterie. Il avait à

peu près oublié la chaîne qu’il lui fallait briser, ou, si ce souvenir

venait le troubler, il l’écartait aussitôt, avec cette facilité des

esprits légers qui ne veulent ni voir ni s’attrister. Mais, nonobstant

son insouciance, Saverne était capable d’un attachement sérieux. Il

commençait à s’inquiéter de sa situation, lorsqu’un matin, en regardant

les teintes d’automne qui étendaient sur la campagne leur parure

séduisante, il songea que, depuis trois mois, il usait sans discrétion

d’une large hospitalité.

«Il est temps de prendre un parti, se dit-il. Je puis me flatter, je

crois, d’avoir contribué à dissiper sa peine; ensuite elle me connaît

assez maintenant pour savoir si, oui ou non, elle veut m’épouser.

D’ailleurs, je crois que je commence à ennuyer ici; Marc est plus sombre

que le crime.»

Sans plus de réflexion, il courut à la recherche de Preymont.

Déjà à sa filature, occupé, dans son cabinet, à écouter le rapport d’un

contremaître, M. de Preymont ne put réprimer un geste de mécontentement

quand Saverne entra, car il avait établi pour règle immuable que, à

moins de cas exceptionnels, nul ne viendrait le déranger dans son

travail du matin.

--J’ai bravé la consigne, lui dit Saverne avec son air de bonne humeur

habituel: ne te fâche que contre moi, car j’ai failli assommer le

concierge qui ne voulait pas me laisser pénétrer. Ne te dérange pas, je

vais bayer à mes pensées en attendant que tu aies terminé.

Preymont, qui entrait ordinairement sans hésiter dans le vif d’une

question désagréable, prolongea sa conversation avec le contremaître,

afin de reculer l’entrevue dont il devinait le motif.

Seul enfin avec Didier, il se tourna vers lui avec effort:

--Je t’écoute, lui dit-il.

Saverne lança sur le bureau un livre qu’il tenait la tête en bas et

répondit:

--Ah! ce ne sera pas long! En deux mots, je viens te prier de demander

pour moi la main de ta cousine.

--Tu ne l’auras pas! répondit Preymont en se levant pour dissimuler son

trouble.

--Pourquoi?

--Parce que le père Jeuffroy ne donnera jamais sa fille à un homme qui

n’a pour gagne-pain que l’habileté de sa plume et de son crayon.

--Il y aura quelques tiraillements peut-être, répondit Saverne; mais,

d’une part, son histoire avec Varedde n’est pas sans lui avoir fait du

tort, car, de quelque façon que le public l’interprète, le bonhomme est

toujours fortement égratigné. Ensuite, il faut compter beaucoup avec

l’opinion de Mlle Suzanne.

--Tu es aimé? demanda Preymont en regardant fixement devant lui.

--Je ne dis pas cela, répondit Saverne en hésitant, mais je crois que je

puis l’être. Voyons, Marc, toi aussi, tu penses que je ne lui déplais

pas?

Dans l’impossibilité de parler, Preymont fit un léger signe de tête et,

le visage contracté, arpenta son cabinet.

--Mais pour vouloir déjà faire ta demande, tu as donc rompu

définitivement avec ta liaison? demanda-t-il en s’arrêtant brusquement.

--Pas tout à fait, répondit Saverne embarrassé, mais ce ne sera pas

long, quand je saurai à quoi m’en tenir du côté des Jeuffroy.

Preymont éclata:

--Et tu as cru que je me prêterais à une pareille combinaison!

--Quelle mouche te pique! dit Saverne étonné. Tu sais que, depuis

longtemps, je désire être libre, me marier, et que j’aime sincèrement ta

cousine. Tu ne me supposes pas capable d’une infamie, j’imagine?

--Je ne suppose rien, mais je constate les faits, répondit Preymont qui

ne se possédait plus. Depuis des semaines, je trouve incroyable que tu

te permettes d’aller si loin avant d’avoir balayé le chemin. Infamie est

un gros mot que je ne prononce pas, mais assurément c’est une conduite

déloyale.

--Si tu n’étais pas toi, répliqua Saverne en colère, tu ne serais pas

allé jusqu’au bout de ta phrase.

--Eh! que m’importent tes menaces! répondit Preymont en haussant les

épaules. Je refuse de te servir en cette circonstance.

Certains doutes, que Saverne avait toujours écartés parce qu’ils le

gênaient, prirent corps tout à coup, et la vérité le frappa ouvertement.

Il s’écria:

--Ah! mordieu!...

Les deux hommes se dévisagèrent sans parler. Preymont luttait pour

reconquérir son sang-froid et nier l’évidence, tandis que le bon naturel

de Saverne l’emportant sur son ressentiment, il saisit la main de Marc

en disant d’un ton qui remuait de vieux, bien vieux souvenirs en

ressuscitant le temps où, avec de chaudes paroles, il consolait un

enfant désespéré:

--Ah! mon pauvre vieux, est-ce possible! toi aussi, tu l’aimes!

Jeté brusquement par cet accent en face d’un passé dont l’amertume,

adoucie par une amitié dont il venait d’entendre la voix lointaine,

avait été telle qu’il n’y pouvait songer sans une sorte d’effroi, M. de

Preymont, calmé par une émotion nouvelle, se reprit un peu lui-même.

--Tu es fou! répliqua-t-il d’une voix dont il ne pouvait encore

dissimuler l’altération. Suis-je fait pour être aimé? Il y a longtemps

que j’ai renoncé à cette chimère. Mais mon amitié pour elle est si vive

que je t’en veux, je l’avoue, d’agir avec une pareille insouciance,

quand il s’agit d’une femme qui a droit à tous les respects.

Saverne, qui se promenait d’un air préoccupé, s’arrêta pour s’écrier:

--Du respect! mais, Marc, je la respecte autant que je l’adore. Voyons,

mets-toi à ma place. A première vue, je tombe amoureux de cette jeune

fille, qui est la femme la plus délicieuse que j’aie jamais rencontrée.

Restant ici quelques mois, j’avance mes affaires en lui faisant la cour

avec l’espoir de la consoler d’une déception; quoi de plus naturel? Mais

répète-moi, j’en ai besoin, que je ne marche pas sur tes brisées?

--Ai-je l’habitude d’affirmer ce qui n’est pas? répondit Preymont d’un

ton glacé.

Saverne, quelle que fût sa conviction secrète, ne demandait qu’à se

rassurer; la surface lui suffisait, et, sans insister sur un sujet

pénible, il reprit:

--Alors n’en parlons plus... Quant à moi, je pars pour Paris, je liquide

la situation et je reviens quatre à quatre faire ma demande. Vous avez

les Jeuffroy à déjeuner, je crois?

--Oui...

--Très bien!... je leur annoncerai mon départ pour demain.

Preymont, resté seul, se mit à travailler avec rage. S’écartant lui-même

de sa pensée, voyant dans quel abîme il allait rouler s’il ne se

courbait pas de force sur sa tâche, il apporta plus de minutie que

jamais à son travail. Il alla inspecter du haut en bas la filature, et,

pris d’une grande pitié pour tous les êtres livrés sans défense à une

souffrance quelconque, il pardonna, malgré sa fermeté habituelle, la

faute assez grave d’un ouvrier que, dans un autre moment, il eût puni

sans hésitation.

«Sévère, se disait-il, pour des gens qui souffrent et sont comme de

misérables cirons que les événements puis la mort écraseront un jour...

Quelle absurdité!»

Il quitta l’usine en se répétant qu’il avait assez sacrifié au rêve, que

d’insensé il lui fallait redevenir stoïque, réduire à la servitude un

cœur qui s’était lamentablement égaré. Il avait le calme, le sang-froid

que donne la certitude, même en face du malheur, et dans son orgueil,

dans sa domination de lui-même se sentait sûr de lui devant les

événements.

Pendant le déjeuner, il écouta en souriant les propos de M. Jeuffroy,

qui s’apitoyait sur son sort au sujet d’un incident dont la ville

entière de Saint-C... était scandalisée. Il s’agissait d’un homme que M.

de Preymont avait secouru jusqu’à ses derniers moments, et qui s’était

fait enterrer civilement.

--J’ai répété partout, mon parent, que vous étiez certainement désolé de

ce qui est arrivé. On pensait déjà, du reste, que vous deviez être

horriblement contrarié d’avoir si mal placé votre argent. A votre place,

je m’en voudrais à moi-même toute ma vie. Un homme qui s’est fait

enterrer civilement... quel scandale!

--Mon Dieu, répondit Preymont tranquillement, on me plaint à tort; je me

permets de trouver que mon argent était en bonne voie.

--Comment! si vous aviez su cela, vous auriez agi de la même façon?

--Assurément!... Je ne secours pas les idées, mais le malheureux. Je ne

connais rien de révoltant comme de vouloir imposer sa manière de voir

avant de donner le morceau de pain, sans respect de la liberté des

autres et, par conséquent, sans souci de la dignité d’autrui. N’ai-je

pas raison, Suzanne? dit-il en se tournant vers elle.

Mais Mlle Jeuffroy, à qui Saverne venait d’apprendre son prochain

départ, n’avait pas écouté. Elle essayait de s’expliquer, surtout de

dominer l’impression pénible qui lui serrait le cœur. Malgré sa volonté,

une ombre, dont Preymont devina la cause, assombrissait légèrement son

visage expressif.

Elle répondit:

--Je n’ai pas bien suivi la discussion, Marc.

--Bien légère discussion! répliqua-t-il. Votre père et moi n’étions pas

du même avis sur l’incident qui révolutionne notre bonne ville et dont

vous n’êtes pas sans avoir entendu parler. Si on ne donnait pas à de la

canaille, à qui donnerait-on? Les hommes ne sont qu’un ramassis de

pantins agités par les mêmes ficelles de la vanité et de l’intérêt. Ce

qui n’est pas basé sur l’orgueil, l’égoïsme, la vanité surtout, est

entaché à leurs yeux de ridicule et de sottise. Ils ont trois fois

raison: le vrai dans la vie, c’est de penser à soi, et de marcher sur

les autres par tous les moyens à sa portée.

Mme de Preymont, qui se levait, lui jeta un regard rempli d’inquiétude,

car elle savait qu’une pareille infraction à ses habitudes réservées

était le commencement d’un orage.

Suzanne prit le bras de Preymont, et l’obligea à faire quelques pas avec

elle, pendant qu’on apportait le café devant l’habitation.

--Vous méritez être grondé, cousin. J’espère que vous ne pensez pas un

mot de cette belle tirade. Qu’avez-vous depuis quelque temps?

--Ah! s’écria-t-il amèrement, il est plaisant de poser pareille question

à un homme qui...

Il s’arrêta en se mordant les lèvres.

--Qu’alliez-vous dire, mon cher Marc? reprit-elle avec un accent amical

et une insistance dont l’imprudence lui échappait, confiance pour

confiance, je vous prie. Vous exigez quelquefois des confidences, mais

pourquoi ne me parlez-vous jamais de vous-même? Vous êtes malheureux

depuis quelque temps, n’est-ce pas?

Il ne répondit pas, mais, dans son regard, elle crut voir un reproche,

et une impression bizarre la fit revivre un instant au bord d’une eau

brillante, dans un endroit chargé de senteurs pénétrantes pendant qu’une

voix passionnée disait: «L’amour oublie tout et ne voit que lui-même...»

La pensée qu’elle était aimée la frappant de nouveau, mais avec plus de

netteté, elle éprouvait subitement un embarras qui ne pouvait échapper

aux yeux clairvoyants de Preymont. Il s’en irrita, et répondit d’un ton

plein d’une amère ironie:

--Il est ennuyeux de trop s’avancer, n’est-ce pas, Suzanne?

Tranquillisez-vous, je n’ennuie jamais les autres avec de sottes

confidences sur moi-même. Pourquoi serais-je malheureux? quelles

singulières idées ont parfois les jeunes filles! Tout m’a réussi, ne le

savez-vous pas?

Suzanne, mécontente, s’écria avec vivacité:

--Vous avez un ton insupportable, Marc! lorsqu’on vous manifeste de

l’intérêt et de l’affection, vous pourriez être un peu plus aimable; et

vous abusez de votre intimité pour...

--Pour me permettre d’avoir des nerfs, répondit Preymont ironiquement.

Pourquoi ne voulez-vous pas que je sois comme tout le monde?

La jeune fille, déconcertée, fut délivrée d’un entretien désagréable par

Saverne qui, impatienté de ce tête-à-tête, vint se jeter dans la

conversation avec sa désinvolture habituelle.

--Conspirez-vous? dit-il gaiement. Quelles singulières figures! Vous

ressemblez à deux têtes de Méduse qui se seraient pétrifiées

mutuellement.

--Nous nous querellions, répondit Suzanne avec dépit. Il y a des jours

où Marc est d’une humeur singulière.

--Vraiment, tant mieux! répliqua Saverne légèrement. Si les philosophes

sont nerveux, c’est une consolation pour les gens qui ne planent pas. Je

propose, pour employer la journée, d’aller jusqu’à ta filature, Marc,

mademoiselle Jeuffroy me disait l’autre jour qu’elle ne l’avait jamais

visitée.

--Allons! répondit Preymont d’une voix lassée qui attrista sa cousine et

lui fit oublier son mécontentement.

La présence de Didier auprès de Suzanne n’exaspérait pas seulement M. de

Preymont, elle le livrait à un découragement contre lequel il n’essayait

plus de lutter. Des fermes résolutions prises dans la matinée, il ne

restait même pas un souvenir, et c’était la mort dans l’âme qu’il

observait la cour de Saverne.

Didier, qui voulait profiter de cette dernière journée, n’avait jamais

mis plus de verve séduisante dans ses paroles et plus d’entrain au

service de ses secrètes intentions. Sa gaieté et ses boutades faisaient

sourire les ouvriers, qui se lançaient des regards d’intelligence en le

voyant passer avec la jeune fille dont le visage, malgré la réserve dont

elle était toujours enveloppée, avait le rayonnement inconscient d’une

joie intime. Rien n’échappait à Preymont, pas plus les impressions de

Suzanne que la sensation joyeuse produite sur ses travailleurs par la

vue de la jeunesse et de la beauté qui passaient.

Cependant Mlle Jeuffroy suivait avec inquiétude tous les mouvements de

Saverne, car il circulait au milieu des machines avec la nonchalance

d’un promeneur qui visite un parc. A un moment donné, il l’effraya

tellement que, machinalement, elle posa la main sur son bras et le tira

vivement en arrière. Preymont vit Didier, l’air radieux, pencher un peu

sa haute taille pour contempler de plus près l’effroi et l’expression de

muette supplication de la jeune fille.

--Je meurs de peur ici, balbutia-t-elle en retirant précipitamment sa

main. Sortons, voulez-vous?

--Prenez mon bras, mademoiselle, répondit Saverne auquel le mouvement

spontané de Suzanne avait fait monter le sang à la tête. Je vais vous

faire passer sans aucun danger au milieu de ces monstres qui vous

effrayent.

Preymont était resté immobile, la rage dans le cœur et le désespoir dans

les yeux. Il se tourna brusquement vers une machine nouvellement

installée dont il affecta, pour cacher son émotion, d’observer les

mouvements. Il songeait avec une sorte de joie et de vertige qu’il lui

suffirait de faire quelques pas et un seul geste pour être emporté dans

un accident qui le délivrerait d’une vie détestée.

Mme de Preymont, restée auprès de lui, suivit son regard désespéré et

devina sa pensée. Il tressaillit vivement quand, lui saisissant le bras,

elle dit d’une voix angoissée:

--Fais-moi sortir... c’est odieux ici!

La mère et le fils se regardèrent en silence, se comprenant

mutuellement, et si profondément troublés qu’aucun mot n’eût pu traduire

leurs impressions.

--Ma pauvre mère, murmura-t-il à son oreille en l’entraînant au grand

air, ce n’était qu’une pensée mauvaise qui ne reviendra plus, je vous

l’affirme.

Dans la cour de l’établissement, la terrible angoisse de Mme de Preymont

se dissipa, mais Suzanne remarqua avec étonnement sa pâleur et son

agitation.

--Comme vous paraissez souffrante! lui dit-elle en s’approchant

vivement.

--Le bruit et la chaleur m’ont fait mal..., répondit-elle. Je rentre

chez moi avec Marc, veuillez m’excuser.

--J’ai eu la plus malheureuse des idées en proposant de venir ici!

s’écria Saverne dont l’expression satisfaite démentait les paroles.

Mademoiselle, demain matin, avant de partir, j’espère avoir le temps

d’aller vous saluer une dernière fois.

Suzanne s’inclina légèrement et s’éloigna avec son père. Malgré la cour

que Didier lui avait faite, la journée lui laissait une impression

absolument pénible. Elle marchait morne et abattue auprès de M. Jeuffroy

qui commentait les paroles et les agissements de Preymont.

--Quel faiseur d’embarras que ce Preymont! Tu n’as pas bien entendu ce

qu’il disait pendant le déjeuner, Suzanne? Ce qu’il a fait est tout

simplement scandaleux. Où allons-nous? S’il croit qu’on ne voit pas le

bout de l’oreille de ses charités, il se trompe. Bonnes manœuvres

électorales! On est là à prôner son intelligence; moi, je ne le trouve

pas si intelligent que cela! Il y avait longtemps que je n’étais entré

dans sa filature, et j’ai vu des choses qui m’ont déplu. Comme il l’a

agrandie! Et tous ces modèles nouveaux de machines qui lui coûtent les

yeux de la tête! C’est par vanité, j’en suis sûr, qu’il donne tant

d’extension à son usine.

Bien des fois Mlle Jeuffroy avait senti passer sur ses sentiments le

souffle vulgaire et desséchant qui glissait sur elle sans entamer sa

croyance au bien. En d’autres circonstances, elle eût défendu

énergiquement son cousin, car, avec sa façon de juger les questions

morales au compas de sa jeune droiture, elle traitait de lâches tous

ceux qui ne s’élèvent pas contre l’injustice. Mais elle était très

troublée, et si les sentiments de Preymont à son égard l’inquiétaient de

nouveau, le départ de Saverne la déroutait complètement.

Son père la laissa à la porte du parc qu’elle traversa lentement pour

aller chez sa tante. Des buissons et des taillis qui commençaient à

jaunir, il lui semblait que de tristes, de mélancoliques pensées

s’élançaient pour l’entourer et l’abattre. Mais elle leur disait avec

résolution:

--Attendez, vous n’êtes pas encore maîtresses de mes espérances.

En l’apercevant, sa tante s’avança vers elle avec autant de

précipitation et d’intérêt que si sa nièce revenait d’une contrée

lointaine.

--T’es-tu amusée, Suzanne? Comme tu es pâle! Est-ce que tu n’as pas bien

déjeuné? Que vous a-t-on donné à manger? Qu’est-ce qu’on a dit?

Suzanne alla s’asseoir au bas du perron sur le banc où Fanchette et sa

maîtresse devisaient souvent ensemble.

--Ma tante, dit-elle, je voudrais vous parler... à vous seule.

Fanchette, qui était accourue avec curiosité, les lunettes sur le nez,

un écheveau de laine à moitié dévidé à la main, s’écria d’un air

offensé:

--Eh bien, je m’en vas... ne vous dérangez pas. Mais je sais tenir ma

langue quand il le faut, mademoiselle!

Mlle Constance, que son rôle de confidente transportait de joie, se

rapprocha de sa nièce avec une physionomie ravie.

--Croyez-vous, ma tante, dit Suzanne en allant droit au but, que mon

père me fasse part de toutes les demandes en mariage qui lui sont

adressées pour moi?

--Je ne sais pas, ma chérie, mais il m’en parle toujours à moi, et je

promets de ne te rien cacher si tu le désires.

--Et... dernièrement, il n’y a rien eu?

--Non... je l’aurais su. Ces jeunes filles! comme c’est sournois!... Tu

connais donc quelqu’un qui t’aime?

--Oh! je ne dis pas cela! s’écria Suzanne en rougissant. Mais j’aurais

cru que M. Saverne...

--Lui! interrompit Mlle Constance avec effroi. A quoi penses-tu? Il

t’aurait demandée que tu ne pourrais pas l’épouser. Mais ces hommes qui

écrivent, ma nièce, sont tous des mauvais sujets! Ils ne se marient pas,

mais ils font la cour aux femmes pour s’amuser. Et puis, pas le sou.

--Cette question-là est bien secondaire, car je ne vois pas en quoi

l’argent donne le bonheur, répliqua Suzanne en regardant tristement dans

la direction du manoir.

--Mon Dieu, mon Dieu, s’écria Mlle Constance en prenant les mains de sa

nièce, tu ne l’aimes pas, ma mignonne? Car alors la question serait

changée, et s’il te demandait en mariage, je te soutiendrais; je ne veux

pas que tu sois malheureuse. D’ailleurs, ce serait la preuve que je me

trompe sur lui. Cependant je voudrais bien que tu fusses riche! mais je

comprends qu’on épouse un homme sans fortune si on l’aime.

--Aimer un homme qui ne pense pas à moi, est-ce possible? répondit

Suzanne en rejetant sa jolie tête en arrière par un mouvement hautain.

Je prenais des renseignements, et c’est tout.

--Et pourtant je te trouve triste depuis quelque temps. Tu ne regrettes

plus M. Varedde? Non? Ne te fâche pas, j’ai eu tort de te poser cette

question-là. D’ailleurs, il se marie déjà..., par dépit, je suis sûre!

Et qu’on ne vienne pas me faire l’éloge de sa femme, c’est un affreux

laideron comparé à toi... Tu t’ennuies peut-être? Si tu as envie de

quelque chose, dis-le-moi. Une vieille fille n’a besoin de rien, mais

une jeune, c’est différent. Et cela te prouverait qu’il ne faut pas

dédaigner l’argent. Tiens! c’est lui qui pourrait te donner cette belle

étoffe que tu admirais hier à Saumur et dont tu avais envie, j’en suis

sûre?

Suzanne, d’un air distrait, secoua négativement la tête, mais Mlle

Constance reprit:

--Si, si, je vois bien ce que tu penses... Est-ce que je ne connais pas

les jeunes filles? Quand j’étais jeune, ma nièce, et que je voyais

passer des amies jolies, bien habillées, je t’assure que j’enviais leur

sort. C’est si triste d’être laide! eh bien, malgré ma laideur, j’aurais

beaucoup aimé à me parer; qu’est-ce que c’est donc quand on est jolie

comme toi? Mais je suis bien plus vieille que ton père, tu sais; dans ce

temps-là il était pauvre lui aussi, et il était bien heureux de trouver

mes petites économies. Tu comprends... c’est très dur pour un jeune

homme de n’avoir pas un peu d’argent dans sa poche pour s’amuser. Pauvre

garçon! si tu savais comme j’étais contente quand je le voyais partir

avec sa bourse bien rebondie! Alors je me remettais à économiser, et

quand il revenait, le petit rusé, je crois qu’il se doutait bien que le

sac n’était plus vide. Pourtant il ne me demandait jamais rien, le cher

enfant! et j’étais quelquefois obligée de me fâcher pour le faire

accepter. Le vent a tourné, et intelligent comme il l’était, il devait

faire son chemin. Il s’entend si bien aux affaires! Et puis tant

d’ordre! Mais il ne comprend peut-être pas aussi bien que moi les jeunes

filles; les hommes n’ont pas le temps, comme nous, de réfléchir à

certaines choses. Tu as ta vieille tante à qui il faut tout demander.

Suzanne passa un bras autour du cou de Mlle Constance et l’embrassa avec

force, au grand étonnement de la vieille fille dont le vieux visage

ridicule rayonnait de plaisir, car, dans sa tendresse passionnée,

sensible à la moindre attention, aussi peu exigeante que possible,

l’affection de sa nièce la touchait comme un don gratuit.

Suzanne s’éloigna en courant et alla cacher ses émotions au fond des

charmilles. Par les ouvertures en forme de fenêtres cintrées ménagées

dans le feuillage, elle voyait fuir des nuées qui entre deux éclaircies

laissaient tomber de grosses gouttes d’eau qu’un rayon de soleil rendait

soudain brillantes. Au bord de la route, de longues rangées

d’hirondelles, toutes prêtes à émigrer, étaient posées sur les fils

télégraphiques. La mélancolie des approches de l’hiver attrista encore

la jeune fille, qui pencha la tête d’un air fatigué et ouvrit la porte

aux pensers découragés.

Un vaincu · 第 10 / 18 题