III

Le lendemain, il écrivit à M. Jeuffroy pour lui demander s’il pouvait,

sans indiscrétion, lui présenter Saverne au contrat, car il savait que

M. Varedde, en grand deuil de ses parents, désirait que le mariage se

fît dans la plus complète intimité, à la très vive satisfaction de son

beau-père, dont les dépenses se trouvaient ainsi forcément limitées.

--Saverne, Saverne! répéta M. Jeuffroy en lisant le billet devant sa

sœur. Je connais ce nom-là... Il y a longtemps qu’il n’est venu ici,

mais je me rappelle l’avoir vu une fois. Parbleu, j’y suis! c’est un

dessinateur et un écrivain. Je ne sais pas ce qu’il écrit, mais il est

connu.

Mlle Constance n’ouvrait jamais un livre, et considérait qu’un auteur

est un phénomène que les simples particuliers, heureusement pour eux, ne

sont pas appelés à rencontrer dans leur chemin.

--Un homme qui écrit! s’écria-t-elle; et Mme de Preymont l’a chez

elle!... Pauvre femme! que va-t-elle lui donner à manger?

--Hum! je n’aime guère ces gens-là! reprit M. Jeuffroy, dont la large

face exprimait cependant une certaine satisfaction. Des viveurs, des

paniers percés!

--Que vas-tu faire, mon frère?

--Parbleu! je vais dire à Preymont de l’amener; Varedde ne pourra pas en

être contrarié. D’ailleurs, c’est flatteur d’avoir à sa table un homme

dont le nom est souvent dans le journal.

Ce fut avec un visage impassible que Preymont, habitué à cacher ses

impressions, partit avec sa mère et Saverne pour aller remplir son rôle

de témoin.

Lorsqu’ils entrèrent dans le salon, Suzanne, dont la beauté était mise

en relief par une toilette élégante donnée par Mlle Constance, causait

avec son fiancé, un grand garçon bien planté, mais que Saverne,

stupéfait de la rare beauté de Mlle Jeuffroy, jugea absolument indigne

de baiser même le bout des doigts de la jeune fille.

Assise bien droite dans un fauteuil, ses papillotes un peu jaunes

arrangées avec ordre sous un bonnet de dentelle, vêtue d’une robe de

soie noire qu’elle avait eue pour le mariage de son frère et que

quelques ornements de sa façon essayaient de rajeunir, Mlle Constance,

un sourire de béatitude sur les lèvres, ressemblait à une apparition

étrange et surannée. Si parfois elle avait rêvé qu’en des temps

différents la beauté de sa nièce l’eût fait aimer d’un prince, elle

songeait que les mœurs actuelles ne sont point à dédaigner, et qu’il est

bien doux de conserver le droit de manifester son amour à ceux qu’on

aime.

Quand le notaire commença la lecture du contrat, Suzanne, étouffant un

soupir d’ennui, se tourna vers le jardin et s’abandonna à ses pensées

heureuses.

La chaleur, cette année-là très tardive, était apparue subitement,

plongeant dans un délire joyeux tous les êtres qui tiennent d’elle ou la

vie ou la joie. Comme des fous ravis, ils s’agitaient en masse avec un

bruit assourdissant, s’acheminant affairés vers on ne sait quel but

mystérieux. Les feuilles tremblaient d’ivresse sous la caresse d’un

souffle parfumé; un fin duvet, échappé de grands peupliers, suivait tous

les caprices de la brise pour venir tomber en si grande quantité dans

les allées que le sol, par endroits, semblait enfoui sous une neige

blonde. Ce duvet léger s’aventurait dans les rayons de vive lumière qui

pénétrait dans les appartements ouverts; il s’y précipitait avec elle,

effleurant en passant le visage de la jeune fille sans réussir à la

distraire de sa rêverie.

A quelques pas d’elle, Preymont contemplait, avec des pensées bien

différentes, la joyeuse folie de la vie qui parait de sa jeunesse

jusqu’aux vieux et sombres ifs, dressant dans le jardin les formes

laides et bizarres qu’on leur avait données. Il sentait sourdre dans son

âme une vieille, une ardente colère contre tout ce qui est vie et joie.

Il savait que, dans d’autres circonstances, il eût pu se faire aimer de

cette femme ravissante et mettre à ses pieds les trésors d’un cœur

affamé qu’il avait cru mort aux rêves de bonheur.

Les visages et les objets qui l’entouraient lui étaient odieux; il se

demandait avec irritation quel était son rôle au milieu des rouages

éternels de la nature, lui auquel les joies et les devoirs les plus

légitimes étaient refusés. Ancienne et dévorante pensée qui, lorsque la

passion n’en était pas comme aujourd’hui l’inspiratrice, avait cependant

étendu son ombre épaisse sur ses efforts et ses travaux dans les moments

les plus brillants de leur réussite.

Il tressaillit, comme un homme réveillé brusquement, quand Saverne,

absorbé jusque-là dans la contemplation de Suzanne, se pencha à son

oreille pour lui dire:

--Quelle ravissante créature!... mais comprend-on pourquoi elle épouse

un grand gaillard aussi banal! je le trouve vulgaire.

--Elle le voit sous un autre jour, répondit Preymont d’un ton bref, et

la réputation de M. Varedde est celle d’un très brave garçon.

--Je pense bien qu’on ne la donne pas à un repris de justice! répliqua

Saverne. Un brave garçon! bel argument, ma foi, pour marier une femme

qui, si elle le voulait, bouleverserait la cervelle de tous les hommes.

Une interruption dans la lecture du contrat l’obligea au silence.

Suzanne, n’entendant plus la voix forte et monotone du lecteur, tourna

la tête et vit que M. Varedde discutait à voix basse avec le notaire.

--Je crois, monsieur, qu’il y a là une erreur.

--Aucune erreur!... M. Jeuffroy m’a donné écrite l’énumération des

titres qui devaient être portés sur le contrat, et je n’ai eu qu’à

copier exactement.

--Eh bien, reprit Varedde, M. Jeuffroy a eu une distraction; ce sera

facile de rectifier.

Le notaire toussa d’une façon significative, et lui dit tout bas

précipitamment:

--Prenez garde! ce n’est pas l’habitude de mon client de se tromper sur

des chiffres.

--Raison de plus pour m’expliquer, répondit-il.

Il se tourna vers M. Jeuffroy, qui attendait d’un air tranquille la fin

du colloque.

--Je disais à monsieur qu’il y a une erreur, reprit-il. Voulez-vous bien

examiner avec moi?

--Une erreur!... quelle erreur? répondit M. Jeuffroy en se levant.

--Voulez-vous que nous passions dans votre cabinet pour nous expliquer,

monsieur? Nous serons plus libres, et nous n’ennuierons personne de ces

détails.

Suzanne, surprise en les voyant s’éloigner, interrogea Preymont, qui

répondit d’un ton insouciant:

--Un malentendu, je crois, que ces messieurs vont éclaircir en quelques

mots.

--C’est la faute du notaire, dit Mlle Constance, vaguement inquiète. Il

aura mal compris les idées de mon frère.

Mais l’explication se prolongeait et dégénérait en altercation. M.

Varedde ayant élevé la voix, on l’entendit s’écrier avec colère:

--Ce n’est qu’une duperie, monsieur! et si vous avez cru que je n’étais

pas assez expérimenté en affaires pour m’en apercevoir, vous vous étiez

trompé. J’ai toujours entendu épouser une femme qui m’apportât 100,000

francs de dot parfaitement liquides; mais vous vous êtes arrangé de

façon que la dot promise se trouve réduite à 60 ou 70,000 francs au

plus... Je refuse de signer le contrat si vous ne le rectifiez pas.

Suzanne n’entendit pas la réponse de son père; elle s’était levée pâle

d’émotion et les yeux indignés.

Sa tante entra précipitamment dans le cabinet de M. Jeuffroy.

--Qu’y a-t-il? pourquoi vous fâchez-vous? demanda-t-elle d’une voix

étranglée par l’inquiétude.

--Mademoiselle, répondit M. Varedde qui paraissait très excité, monsieur

votre frère a bien promis une dot de 100,000 francs, mais il en a

représenté un bon tiers en valeurs à peu près fictives, car il sait

aussi bien que moi qu’elles n’auront plus cours dans un temps très

rapproché, et que le taux en est du reste absolument illusoire.

Peut-être avait-on espéré que la fraude passerait inaperçue, ou que, si

près du mariage, je n’oserais pas protester.

--Vous pourriez ménager vos expressions! s’écria M. Jeuffroy furieux. Un

père est bien libre de constituer la dot de sa fille comme il lui

convient, sans pour cela commettre de fraude.

--Certainement, monsieur, vous êtes très libre, mais je le suis

également de me retirer si vous me poussez à bout.

Le notaire se tenait coi, voyant que la bourrasque était trop forte pour

qu’il pût intervenir. Il en observait les différentes phases avec la

mine placide d’un homme dont l’expérience est grande.

Mlle Constance, épouvantée, prit son frère à part et lui dit:

--Il faut céder, mon frère. Un mariage manqué fait un tort considérable

à une jeune fille. Et puis, il faut penser avant tout à Suzanne, au

chagrin qu’elle aurait... Change vite les valeurs.

--Je ne changerai rien, répondit M. Jeuffroy en frappant du pied. Je ne

vois pas pourquoi ma fille et mon gendre n’auraient pas aussi bien que

moi quelques valeurs médiocres. Varedde aime Suzanne ou ne l’aime pas.

Quelques sous de plus ou de moins ne font rien à l’affaire.

--Mais il peut bien l’aimer et tenir à la dot, répondit Mlle Constance

au désespoir. Mon frère, pense à Suzanne et fais un sacrifice.

--Sacrifice, sacrifice!... propos de femme! répondit M. Jeuffroy dont

les petits yeux, sous l’empire de la colère, avaient découvert le moyen

de devenir expressifs. Vais-je me mettre sur la paille sous prétexte que

Suzanne est ma fille? Je ne changerai rien, rien aux dispositions

prises.

Son avarice, dans le moment, dominait sa vanité et toutes les

considérations qui le pressaient de marier sa fille. L’entêtement d’un

esprit borné s’en mêlait, mais, au milieu de ces différents sentiments,

il n’oubliait pas que, en méditant de duper M. Varedde, il avait songé à

la générosité de sa sœur si un conflit se produisait. Le parti de la

vieille fille fut en effet pris immédiatement. La somme en discussion

représentait à peu près la moitié du petit capital que, chaque année,

elle augmentait avec délices par ses économies, mais elle n’hésita pas à

s’en dépouiller.

--J’en aurai toujours assez, dit-elle à son frère; il nous faut si peu

de chose pour vivre, à Fanchette et à moi!

--Ma foi, répondit M. Jeuffroy d’un ton maussade, si tu veux faire un

cadeau à ta nièce, tu es bien libre. Pour moi, je ne puis rien de plus.

Mlle Constance courut à M. Varedde et lui dit:

--Tout est arrangé, mon cher monsieur, je prends pour moi les valeurs

qui ne vous plaisent pas, et je les remplace par une partie des miennes.

Elles sont, au reste, à Suzanne, puisque toute ma fortune doit lui

revenir un jour.

Varedde respira; il craignait d’être allé trop loin et d’avoir amené une

rupture. Il aimait réellement Suzanne, mais il était de ceux qui, après

avoir pesé tous les avantages d’un mariage, n’entendent pas qu’une

parcelle leur en soit enlevée. Cependant ce fut en hésitant qu’il

répondit à Mlle Constance:

--Mais, mademoiselle, c’est une affaire entre moi et M. Jeuffroy. Je ne

vous demande rien, et je ne sais si je dois accepter.

--Pourquoi n’accepteriez-vous pas, monsieur, si moi j’accepte?

Varedde se retourna vivement et se trouva en face de Suzanne, dont les

grands yeux bleus brillaient de colère. Il resta tout interdit, se

demandant avec une terrible inquiétude si elle avait entendu les propos

exaspérés que, dans son emportement, il n’avait pu retenir. Il crut

habile de traiter légèrement l’incident:

--Ma chère enfant, lui dit-il en souriant, les questions d’argent ne

vous regardent pas; que venez-vous faire ici?

--Ce que je crois devoir faire, monsieur, répondit-elle d’un ton

dédaigneux.

--C’est me répondre d’un ton un peu désobligeant, chère Suzanne. Je vous

en prie, rentrez dans le salon, l’affaire sera réglée dans une minute,

et nous vous rejoignons.

--L’affaire, comme vous l’appelez, est toute réglée, répliqua Suzanne.

Ma chère, ma bonne tante, j’accepte votre aumône.

--Mademoiselle! s’écria Varedde en rougissant de colère.

--Quoi?... le mot vous déplaît?... mettez don si vous voulez, et qu’on

termine au plus vite.

La jeune fille, très pâle, était si belle que le notaire, malgré ses

cheveux gris, faillit tomber amoureux d’elle. Elle parlait d’un ton

décidé qui frappait de surprise M. Jeuffroy et produisait sur Varedde

une impression extrêmement pénible, car il avait été convaincu jusque-là

qu’une jeune fille de dix-neuf ans est une enfant sans initiative et

maniable comme de la cire molle.

--Suzanne, ma chère Suzanne, lui dit-il en l’attirant malgré elle dans

l’embrasure de la fenêtre, cette scène est déplorable, je la regrette

amèrement. Pourquoi cet air en colère? Que supposez-vous? N’allez pas

imaginer que je ne vous aime pas parce que je refuse d’être dupe.

--Est-ce que mon père est capable de duper qui que ce soit, monsieur?

répondit Suzanne avec véhémence.

Furieux contre lui-même, Varedde répliqua:

--Je suis trop ému en vous voyant cet air mécontent, Suzanne, pour peser

mes mots. Si je vous ai blessée par certaines expressions, j’en suis

sincèrement désolé. Faites la part de la surexcitation du moment. C’est

fini, n’est-ce pas?

--Mais le malentendu n’existe plus, monsieur, répondit Suzanne à haute

voix. Ma tante a levé toutes les difficultés; vous vouliez cent mille

francs, vous les aurez!... et, comme vous le disiez, n’en parlons plus.

Puis elle ajouta plus bas, d’un ton ironique:

--Quant à votre amour, je n’ai évidemment aucune raison d’en douter. J’y

crois, oh! très fermement.

Le malheureux Varedde, interdit, sentait qu’il jouait un rôle pitoyable,

qu’elle le tenait sous ses pieds et que, devant cette colère de femme

offensée, le plus sage parti était de ne rien dire.

Mlle Constance, qui avait fait rectifier le contrat, s’approcha d’eux et

enleva la position.

--Tout est en règle maintenant, mes chers enfants: terminons vite. Que

doivent penser les Preymont et les témoins?

--Ma tante a raison, monsieur, reprit Suzanne, ce malheureux incident

n’a que trop duré. Par égard pour moi, veuillez ne plus discuter.

Lorsque, malgré un mouvement de Preymont pour l’arrêter, Suzanne était

entrée dans le cabinet de son père, elle en avait refermé la porte, et

les invités, réduits aux conjectures, échangeaient leurs suppositions.

--Ah! s’écria Saverne avec indignation, je crois, en vérité, qu’il

marchande... c’est dégoûtant!

--L’expression est un peu vive, monsieur, releva un des témoins de M.

Varedde. En quoi est-ce dégoûtant de penser à ses intérêts et de ne pas

vouloir être attrapé?

--Attrapé!... ah! le mot est joli! répliqua Saverne avec chaleur.

Attrapé! quand il devrait mendier à genoux la main de Mlle Suzanne, et

ne penser qu’à son infériorité devant tant de grâce et tant de beauté...

La belle affaire que trente mille francs! A la place de Mlle Jeuffroy,

je flanquerais votre ami à la porte!

--Mais taisez-vous donc! lui dit tout bas Mme de Preymont en posant la

main sur son bras pour calmer son exaltation. De quoi vous mêlez-vous?

Devenez-vous fou?

Preymont écoutait silencieusement. Pour lui qui aimait passionnément

Suzanne dont il connaissait le caractère fier et entier, il se

demandait, avec angoisse, ce que deviendrait une vie commencée par une

blessure qui devait révolter la jeune fille.

Il l’examina avec attention quand elle rentra dans le salon. Sans rien

dire, elle alla reprendre la place qu’elle occupait précédemment.

«Que pense-t-elle?» se demandait Preymont en remarquant qu’elle

pâlissait et rougissait alternativement sous l’excitation de ses

sentiments intimes.

--Un léger malentendu, expliqua le notaire, tout est réglé maintenant.

Je crois que nous pouvons procéder aux signatures... Mademoiselle

Suzanne, voulez-vous venir signer?

Mais il répéta deux fois la question sans qu’elle entendît sa voix.

--Ma chère Suzanne, dit Marc en lui prenant la main, on demande votre

signature.

Elle se leva aussitôt et s’approcha de la table en disant:

--M. Varedde a-t-il signé?

--C’est vous, mademoiselle, qui devez commencer, lui dit le notaire;

c’est un usage courtois.

--Non... je ne signerai qu’après lui. Monsieur, signez, je vous prie.

Devant le ton impérieux de la jeune fille, M. Varedde eut quelque peine

à retenir un geste de colère; mais il se contint, et, après avoir signé

d’une main nerveuse, il lui passa la plume. Elle la jeta devant elle,

prit vivement le contrat et le déchira.

A cet acte imprévu, Mlle Constance, stupéfaite, poussa un cri; M.

Jeuffroy, furieux, s’avança vers sa fille et lui saisit le poignet en

disant:

--Sotte!... deviens-tu folle?

Un vaincu · 第 7 / 18 题