LES FLAMANDS.

Les Flamands, gent mutine et têtue.

_Mémoires d'Olivier de la Marche_.

La bataille durait depuis none, quand ceux de Bruges lâchèrent le pied

et tournèrent le dos. Il y eut alors, d'une part si épais désarroi, et

de l'autre si rude poursuite, qu'au passage du pont bon nombre de

révoltés croûlèrent pêle-mêle, hommes, étendards, chariots, dans la

rivière.

Le comte entra le lendemain dans Bruges avec une merveilleuse cohue de

chevaliers. Le précédaient ses hérauts d'armes qui sonnaient

horriblement de la trompette. Quelques pillards, la dague au poing,

couraient çà et là, et devant eux fuyaient des pourceaux épouvantés.

C'est vers l'hôtel de ville que se dirigeait la cavalcade hennissante.

Là s'agenouillèrent le bourguemestre et les échevins, criant merci,

mantels et chaperons par terre. Mais le comte avait juré, les deux

doigts sur la Bible, d'exterminer le sanglier rouge dans sa bauge.

«Monseigneur!

--Ville brûlée!

--Monseigneur!

--Bourgeois pendus!»

On ne bouta le feu qu'à un faubourg de la ville, on ne pendit aux gibets

que les capitaines de la milice, et le sanglier rouge fut effacé des

bannières. Bruges s'était racheté pour cent mille écus d'or.

IV

LA CHASSE.

(1412)

Allons! courre un petit le cerf, ce lui dit-il.

_Poésies inédites_.

Et la chasse allait, allait, claire étant la journée, par les monts et

les vaux, par les champs et les bois; les varlets courant, les trompes

fanfarant, les chiens aboyant, les faucons volant, et les deux cousins

côte à côte chevauchant, et perçant de leurs épieux cerfs et sangliers

dans la ramée, de leurs arbalètes hérons et cigognes dans les airs.

«Cousin, dit Hubert à Regnault, il me semble que, pour avoir scellé

notre paix ce matin, vous n'êtes point en gaîté de coeur?

--Oui-dà!» lui répondit-on.

Regnault avait l'oeil rouge d'un fou ou d'un damné; Hubert était

soucieux; et la chasse toujours allait, toujours allait, claire étant la

journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.

Mais voilà que soudain une troupe de gens de pied, embusqués dans la

baume des fées, se rua, la lance bas, sur la chasse joyeuse. Regnault

dégaîna son épée, et ce fut,--signez-vous d'horreur!--pour en bailler

plusieurs coups au travers du corps de son cousin qui vida les étriers.

«Tue, tue!» criait le Ganelon.

Notre-Dame! quelle pitié!--Et la chasse n'allait plus, claire étant la

journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.

Devant Dieu soit l'âme d'Hubert sire de Maugiron, piteusement meurtri le

troisième jour de juillet, l'an quatorze cent douze; et les diables

aient l'âme de Regnault sire de l'Aubépine, son cousin et son meurtrier!

Amen.

V

LES REÎTRES.

Or, un jour Hilarion fut tenté

par un démon femelle qui lui présenta

une coupe de vin et des fleurs.

_Vies des Pères du désert._

Trois reîtres noirs, troussés chacun d'une bohémienne, essayaient, vers

minuit, de s'introduire au moustier avec la clef de quelque ruse.

«Holà! holà!»

C'était un d'eux qui se haussait debout sur l'étrier.

«Holà! un gîte contre l'orage! Quelle méfiance avez-vous? regardez au

pertuis. Ces mignonnes qui nous lient en croupe, ces barillets que nous

guindons en bandoulière, ne sont-ce point filles de quinze ans et vin à

boire?

Le moustier semblait dormir.

«Holà! holà!»

C'était une d'elles grelottant de froid.

«Holà! un gîte, au nom de la benoîte mère du Sauveur! Nous sommes des

pèlerins fourvoyés. La vitre de nos reliquaires, le bord de nos

chaperons, les plis de nos manteaux ruissellent de pluie, et nos

destriers, qui trébuchent de fatigue, ont perdu leurs fers par les

chemins.»

Une clarté rayonna au mitan fendu de la porte.

«Arrière, démons de la nuit!»

C'étaient le prieur et ses moines processionnellement armés de cierges.

«Arrière, filles du mensonge! Dieu nous garde, si vous êtes chair et os,

et si vous n'êtes pas fantômes, d'héberger en notre pourpris des

païennes ou tout au moins des schismatiques!

--Sus! sus!--crièrent les ténébreux cavaliers,--sus! sus!» Et leur galop

fut balayé au loin dans le tourbillon du vent, de la rivière et des

bois.

«Rebouter ainsi des pécheresses de quinze ans que nous aurions induites

en pénitence! grommelait un jeune moine blond et bouffi comme un

chérubin.

--Frère! lui murmura l'abbé dans le cornet de l'oreille, vous oubliez

que Madame Aliénor et sa nièce nous attendent là-haut pour les

confesser.

VI

LES GRANDES COMPAGNIES.

Urbem ingredientur, per muros

current, domos conscendent, per

fenestras intrabunt quasi fur.

_Le prophète_ JOEL, chap. II, v. 9

I

Quelques maraudeurs, égarés dans les bois, se chauffaient à un feu de

veille, autour duquel s'épaississaient la ramée, les ténèbres et les

fantômes.

«Oyez la nouvelle! dit un arbalétrier. Le roi Charles cinquième nous

dépêche messire Bertrand du Guesclin avec des paroles d'appointement;

mais on n'englue pas le diable comme un merle à la pipée.»

Ce ne fut qu'un rire dans la bande, et cette gaîté sauvage redoubla

encore, lorsqu'une cornemuse qui se désenflait pleurnicha comme un

marmot à qui perce une dent.

«Qu'est ceci? répliqua enfin un archer, n'êtes-vous pas las de cette vie

oisive? Avez-vous pillé assez de châteaux, de monastères? Moi je ne suis

ni saoûl, ni repu. Foin de Jacques d'Arquiel, notre capitaine!--Le loup

n'est plus qu'un lévrier.--Et vive messire Bertrand du Guesclin, s'il me

soudoie à ma taille et me rue par les guerres!

Ici la flamme des tisons rougeoya et bleuit, et les faces des routiers

bleuirent et rougeoyèrent. Un coq chanta dans une ferme.

«Le coq a chanté et saint Pierre a renié Notre-Seigneur!» murmura

l'arbalétrier en se signant.

II

«Noël! Noël! Par ma gaîne, il pleut des carolus!

--Je vous en bâillerai à chacun une boisselée.

--Point de gab?

--Foi de chevalerie!

--Et qui vous bâillera, à vous, si grosse chevance?

--La guerre.

--Où?

--En Espagnes. Mécréants y remuent l'or à la pelle, y ferrent d'or leurs

hacquenées. Le voyage vous duit-il? Nous rançonnerons au pourchas les

Maures qui sont des Philistins!

--C'est loin, messire, les Espagnes!

--Vous avez des semelles à vos souliers.

--Cela ne suffit pas.

--Les argentiers du roi vous compteront cent mille florins pour vous

bouter le coeur au ventre.

--Tope! nous rangeons autour des fleurs de lys de votre bannière la

branche d'épine de nos bourguignotes. Que ramage la ballade?

Oh! du routier

Le gai métier!

--Eh bien! vos tentes sont-elles abattues? vos basternes sont-elles

chargés? Décampons.--Oui, mes soudrilles, plantez ici à votre départ un

gland, il sera, à votre retour, un chêne!»

Et l'on entendait aboyer les meutes de Jacques d'Arquiel qui courait le

cerf à mi-côte.

III

Les routiers étaient en marche, s'éloignant par troupes, l'haquebutte

sur l'épaule. Un archer se querellait à l'arrière-garde avec un juif.

L'archer leva trois doigts.

Le juif en leva deux.

L'archer lui cracha au visage.

Le juif essuya sa barbe.

L'archer leva trois doigts.

Le juif en leva deux.

L'archer lui détacha un soufflet.

Le juif leva trois doigts.

«Deux carolus ce pourpoint, larron! s'écria l'archer.

--Miséricorde! en voici trois, s'écria le juif.»

C'était un magnifique pourpoint de velours broché d'un corps de chasse

d'argent sur les manches. Il était troué et sanglant.

_A M. P.-J. David, statuaire._

VII

LES LÉPREUX.

N'approche mie de ces lieux

Cy est le chenil du lépreux.

_Le Lai du lépreux._

Chaque matin, dès que les ramées avaient bu l'aiguail, roulait sur ses

gonds la porte de la Maladrerie, et les lépreux, semblables aux antiques

anachorètes, s'enfonçaient tout le jour parmi le désert, vallées

adamites, édens primitifs dont les perspectives lointaines, tranquilles,

vertes et boisées, ne se peuplaient que de biches broutant l'herbe

fleurie, et que de hérons pêchant dans de clairs marécages.

Quelques-uns avaient défriché des courtils: une rose leur était plus

odorante, une figue plus savoureuse, cultivées de leurs mains. Quelques

autres courbaient des nasses d'osier, ou taillaient des hanaps de buis,

dans des grottes de rocaille ensablées d'une source vive et tapissée

d'un liseron sauvage. C'est ainsi qu'ils cherchaient à tromper les

heures si rapides pour la joie, si lentes pour la souffrance!

Mais il y en avait qui ne s'asseyaient même plus au seuil de la

Maladrerie. Ceux-là, exténués, élanguis, dolents, qu'avait marqués d'une

croix la science des mires, promenaient leur ombre entre les quatre

murailles d'un cloître, hautes et blanches, l'oeil sur le cadran solaire

dont l'aiguille hâtait la fuite de leur vie et l'approche de leur

éternité.

Et lorsque, adossés contre les lourds piliers, ils se plongeaient en

eux-mêmes, rien n'interrompait le silence de ce cloître, sinon les cris

d'un triangle de cigognes qui labouraient la nue, le sautillement du

rosaire d'un moine qui s'esquivait par un corridor, et le râle de la

crécelle des veilleurs qui, le soir, acheminaient d'une galerie ces

mornes reclus à leurs cellules.

VIII

A UN BIBLIOPHILE.

Mes enfants, il n'y a plus de

chevaliers que dans les livres.

_Conte d'une grand'mère à ses

petits enfants._

Pourquoi restaurer les histoires vermoulues et poudreuses du moyen-âge,

lorsque la chevalerie s'en est allée pour toujours, accompagnée des

concerts de ses ménestrels, des enchantements de ses fées et de la

gloire de ses preux?

Qu'importent à ce siècle incrédule nos merveilleuses légendes: saint

Georges rompant une lance contre Charles VII au tournoi de Luçon, le

Paraclet descendant à la vue de tous sur le concile de Trente assemblé,

et le Juif errant abordant près de la cité de Langres l'évêque de

Gotzelin, pour lui raconter la passion de Notre-Seigneur.

Les trois sciences du chevalier sont aujourd'hui méprisées. Nul n'est

plus curieux d'apprendre quel âge a le gerfaut qu'on chaperonne, de

quelles pièces le bâtard écartèle son écu, et à quelle heure de la nuit

Mars entre en conjonction avec Vénus.

Toute tradition de guerre et d'amour s'oublie, et mes fabels n'auraient

pas même le sort de la complainte de Geneviève de Brabant, dont le

colporteur d'images ne sait plus le commencement et n'a jamais su la

fin.

Ici finit le quatrième

Livre des Fantaisies

De Gaspard

De la

Nuit

* * * * *

Ici commence le cinquième

Livre des Fantaisies

De Gaspard

De la

Nuit

ESPAGNE ET ITALIE

I

LA CELLULE.

L'Espagne, pays classique des

imbroglios, des coups de stylet, des

sérénades et des auto-da-fés.

_Extrait d'une Revue littéraire._

. . . . . . . . . . Et je n'entendrai plus

Les verrous se fermer sur l'éternel reclus.

ALFRED DE VIGNY.--_La Prison_.

Les moines tondus se promènent là-bas, silencieux et méditatifs, un

rosaire à la main, et mesurent lentement de piliers en piliers, de

tombes en tombes, le pavé du cloître, qu'habite un faible écho.

Toi, sont-ce là tes loisirs, jeune reclus qui, seul dans ta cellule,

t'amuses à tracer des figures diaboliques sur les pages blanches de ton

livre d'oraisons, et à farder d'une ocre impie les joues osseuses de

cette tête de mort?

Il n'a pas oublié, le jeune reclus, que sa mère est une gitana, que son

père est un chef de voleurs; et il aimerait mieux entendre, au point du

jour, la trompette sonner le boute-selle pour monter à cheval, que la

cloche tinter matines pour courir à l'église!

Il n'a pas oublié qu'il a dansé le boléro sous les rochers de la sierre

de Grenade avec une brune aux boucles d'oreilles d'argent, aux

castagnettes d'ivoire; et il aimerait mieux faire l'amour dans le camp

des bohémiens que prier Dieu dans le couvent.

Une échelle a été tressée en secret de la paille du grabat; deux

barreaux ont été sciés sans bruit par la lime sourde; et du couvent à la

sierra de Grenade, il y a moins loin que de l'enfer au paradis.

Aussitôt que la nuit aura clos tous les yeux, endormi tous les soupçons,

le jeune reclus rallumera sa lampe et s'échappera de sa cellule à pas

furtifs, un tromblon sous sa robe.

II

LES MULETIERS.

Celui-ci n'interrompait sa

longue romance que pour encourager ses

mules en leur donnant le nom de belles

et valeureuses, ou pour les gourmander,

en les appelant paresseuses et

obstinées.

CHATEAUBRIAND.--_Le dernier

Abencerage_.

Elles égrainent le rosaire ou nattent leurs cheveux, les brunes

Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules; quelques-uns des

arrières chantent le cantique des pèlerins de Saint-Jacques répété par

les cent cavernes de la sierra, les autres tirent des coups de carabine

contre le soleil.

«Voici la place, dit un des guides, où nous avons enterré la semaine

dernière José Matéos, tué d'une balle à la nuque dans une attaque de

brigands. La fosse a été fouillée, et le corps a disparu.

--Le corps n'est pas loin, dit un muletier, je l'aperçois qui flotte au

fond de la ravine, gonflé d'eau comme une outre.

--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses

nonchalamment bercées au pas de leurs mules.

--Quelle est cette hutte à la pointe d'une roche? demanda un hidalgo par

la portière de sa chaise. Est-ce la cabane des bûcherons qui ont

précipité dans le gouffre écumeux du torrent ces gigantesques troncs

d'arbres, ou celle des bergers qui paissent leurs chèvres exténuées sur

ces pentes stériles?

--C'est, répondit un muletier, la cellule d'un vieil ermite qui a été

trouvé mort, cet automne, en son lit de feuilles. Une corde lui serrait

le cou, et sa langue lui pendait hors de la bouche.

--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses

nonchalamment bercées au pas de leurs mules.

--Ces trois cavaliers cachés dans leurs manteaux, qui, passant près de

nous, nous ont si bien observés, ne sont pas des nôtres. Qui sont-ils?

demanda un moine à la barbe et à la robe toutes poudreuses.

--Si ce ne sont, répondit un muletier, des alguazils du village de

Cienfugos en tournée, ce sont des voleurs qu'aura envoyés à la

découverte l'infernal Gil Pueblo, leur capitaine.

--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses

nonchalamment bercées au pas de leurs mules.

--Avez-vous entendu ce coup d'espingole qu'on a lâché là-haut parmi les

broussailles? demanda un marchand d'encre, si pauvre qu'il cheminait

pieds nus. Voyez! la fumée s'évapore dans l'air!

--Ce sont, répondit un muletier, nos gens qui battent les buissons à la

ronde, et brûlent des amorces pour amuser les brigands. Senors et

senorines, courage, et piquez des deux.

--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses

nonchalamment bercées au pas de leurs mules.

Et tous les voyageurs prirent le galop au milieu d'un nuage de poussière

qu'enflammait le soleil; les mules défilaient entre d'énormes blocs de

granit, le torrent mugissait dans de bouillonnants entonnoirs, les

forêts pliaient avec d'immenses craquements; et de ces profondes

solitudes que remuait le vent sortaient des voix confusément menaçantes,

qui tantôt s'approchaient, tantôt s'éloignaient, comme si une troupe de

voleurs rôdait aux environs.

III

LE MARQUIS D'AROCA.

Mets-toi voleur de grand

chemin, tu gagneras ta vie.

CALDERON.

Qui n'aime, aux jours de la canicule dans les bois, lorsque les geais

criards se disputent la ramée et l'ombre, un lit de mousse et la feuille

à l'envers du chêne?

* * * * *

Les deux larrons bâillèrent, demandant l'heure au bohémien qui les

poussait du pied comme des pourceaux.

«Debout! répondit celui-ci, debout! Il est l'heure de décamper. Le

marquis d'Aroca flaire notre piste avec six alguazils.

--Qui? le marquis d'Aroca, dont j'ai escamoté la montre à la procession

des révérends pères dominicains de Santillane! dit l'un.

--Le marquis d'Aroca, dont j'ai enfourché la mule à la foire de

Salamanque! dit l'autre.

--Lui-même, répliqua le gitano; hâtons-nous de gagner le couvent des

trappistes pour nous y cacher une neuvaine sous le froc!

--Halte-là! un moment! rendez-moi d'abord ma montre et ma mule!

C'était le marquis d'Aroca, à la tête de ses six alguazils, lequel

écartait d'une main le feuillage blanc des noisetiers, et de l'autre

signait au front les brigands de la pointe de son épée.

IV

HENRIQUEZ.

Je le vois bien, il est dans ma

destinée d'être pendu ou marié.

LOPE DE VEGA.

«Il y a un an que je vous commande, leur dit le capitaine, qu'un autre

me succède. J'épouse une riche veuve de Cordoue, et je renonce au stylet

du brigand pour la baguette du corrégidor.»

Il ouvrit le coffre: c'était le trésor à partager, pêle-mêle des vases

sacrés, des bijoux, des quadruples, une pluie de perles et une rivière

de diamants.

«A toi Henriquez, les boucles d'oreilles et la bague du marquis d'Aroca!

à toi qui l'a tué d'un coup de carabine dans sa chaise de poste!»

Henriquez coula à son doigt la topaze ensanglantée, et pendit à ses

oreilles les améthystes taillées en forme de gouttes de sang.

Tel fut le sort de ces boucles d'oreilles dont s'était parée la duchesse

de Médina-Coeli, et qu'Henriquez, un mois plus tard, donna en échange

d'un baiser à la fille de geôlier de la prison!

Tel fut le sort de cette bague qu'un hidalgo avait achetée d'un émir au

prix d'une blanche cavale, et dont Henriquez paya un verre d'eau-de-vie,

quelques minutes avant d'être pendu!

V

L'ALERTE.

Ne se séparant jamais plus de

sa carabine que Dona Inès de la bague

du bien aimé!

_Chanson espagnole_.

La Posada[1], un paon sur son toit, allumait ses vitres à l'incendie

lointain du soleil couchant, et le sentier serpentait lumineux dans la

montagne.

* * * * *

«Chut! n'avez-vous rien entendu, vous autres? demanda un des guérillas,

collant son oreille à la fente du volet.

--Ma mule, répondit un arriéro, a fait un pet dans l'écurie.

--Gavache! s'écria le brigand, est-ce pour un pet de ta mule que j'arme

cette carabine? Alerte! alerte! Une trompette! voici les dragons

jaunes.»

Et soudain, au chocs des pots, aux grincements de la guitare, au rire

des servantes, au brouhaha de la foule, succéda un silence à travers

lequel eût bourdonné le vol d'une mouche.

Mais ce n'était que la corne d'un vacher. Les arriéros, avant de brider

leurs mules pour gagner le large, achevèrent leur outre à moitié bue; et

les bandits, qu'agaçaient en vain les grasses maritornes de la noire

hôtellerie, grimpèrent aux soupentes, en bâillant d'ennui, de fatigue et

de sommeil.

VI

PADRE PUGNACCIO.

Rome est une ville où il y a

plus de sbires que de citadins, plus de

moines que de sbires.

_Voyage en Italie._

Rira bien qui rira le dernier.

_Proverbe populaire._

Padre Pugnaccio, le crâne hors du capuce, montait les escaliers du dôme

Saint-Pierre, entre deux dévotes enveloppées de mantilles, et l'on

entendait les cloches et les anges se quereller dans la nuit.

L'une des dévotes,--c'était la tante,--récitait un _ave_ sur chaque

grain de son rosaire; et l'autre,--c'était la nièce,--lorgnait du coin

de l'oeil un joli officier des gardes du pape.

Le moine marmottait à la vieille femme: «Dotez mon couvent.» Et

l'officier glissait à la jeune fille un billet doux musqué.

La pécheresse essuyait quelques larmes; l'ingénue rougissait de plaisir;

le moine calculait mille piastres à douze pour cent d'intérêt, et

l'officier retroussait le poil de sa moustache dans un miroir de poche.

Et le diable, tapi dans la grande manche de Padre Pugnaccio, ricana

comme Polichinelle!

VII

LA CHANSON DU MASQUE.

Venise au visage de masque.

LORD BYRON.

Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de

basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce pèlerinage à la

mort!

Notre troupe bruyante est accourue sur la place Saint-Marc, de

l'hôtellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous conviés à un

régal de macarons à l'huile et de polenta à l'ail.

Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de

papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège

de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos

épées de bois.

Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de

l'Inquisiteur, à la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse

comme le jour.

Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces

mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et

pleurent en voyant pleurer les étoiles.

Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et tandis que,

derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos

patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses!

Ici finit le cinquième

Livre des Fantaisies

De Gaspard

De la

Nuit

NOTE:

[1] Petite hôtellerie espagnole.

* * * * *

Ici commence le sixième

Livre des Fantaisies

De Gaspard

De la

Nuit

SILVES

I

MA CHAUMIERE.

En automne, les grives

viendraient s'y reposer, attirées par

les baies au rouge vif du sorbier des

oiseleurs.

_Le baron_ R. MONTHERMÉ.

Levant ensuite les yeux, la

bonne vieille vit comme la bise

tourmentait les arbres et dissipait les

traces des corneilles qui sautaient sur

la neige autour de la grange.

_Le poète allemand_ VOSS.

--_Idylle_ XIII.

Ma chaumière aurait, l'été, la feuillée des bois pour parasol, et

l'automne, pour jardin, au bord de la fenêtre, quelque mousse qui

enchâsse les perles de la pluie, et quelques giroflée qui fleure

l'amande.

Mais l'hiver, quel plaisir! quand le matin aurait secoué ses bouquets de

givre sur mes vitres gelées, d'apercevoir bien loin, à la lisière de la

forêt, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant, lui et sa monture,

dans la neige et la brume.

Quel plaisir! le soir, de feuilleter sous le manteau de la cheminée

flambante et parfumée d'une bourrée de genièvre, les preux et les moines

des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils semblent, les uns

joûter, les autres prier encore.

Et quel plaisir! la nuit, à l'heure douteuse et pâle qui précède le

point du jour, d'entendre mon coq s'égosiller dans le gelinier et le coq

d'une ferme lui répondre faiblement, sentinelle juchée aux avant-postes

du village endormi.

Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre,--ô ma muse inabritée contre

les orages de la vie,--le seigneur suzerain de tant de fiefs qu'ils

ignore le nombre de ses châteaux, ne nous marchanderait pas une

chaumine!

II

JEAN DES TILLES.

C'est le tronc du vieux saule

et ses rameaux penchants.

H. DE LATOUCHE.--_Le Roi

des Aulnes_.

«Ma bague, ma bague!» Et le cri de la lavandière effraya dans la souche

d'un saule, un rat qui filait sa quenouille.

Encore un tour de Jean des Tilles, l'ondin malicieux et espiègle qui

ruisselle, se plaint et rit sous les coups redoublés du battoir!

Comme s'il ne lui suffisait pas de cueillir, aux épais massifs de la

rive, les nèfles mûres qu'il noie dans le courant.

«Jean le voleur! Jean qui pêche et qui sera pêché! Petit Jean, friture

que j'ensevelirai blanc d'un linceul de farine dans l'huile enflammée de

la poêle!»

Mais alors des corbeaux, qui se balançaient à la verte flèche des

peupliers, croassèrent dans le ciel moite et pluvieux.

Et les lavandières, troussées comme des piqueurs d'ablettes, enjambèrent

le gué jonché de cailloux, d'écume, d'herbes et de glaïeuls.

_A M. le Baron R._

III

OCTOBRE.

Adieu, derniers beaux jours!

ALPH. DE LAMARTINE.--_L'Automne_.

Les petits Savoyards sont de retour, et déjà leur cri interroge l'écho

sonore du quartier; comme les hirondelles précèdent le printemps, il

précèdent l'hiver.

Octobre, le courrier de l'hiver, heurte à la porte de nos demeures. Une

pluie intermittente inonde la vitre offusquée, et le vent jonche des

feuilles mortes du platane le perron solitaire.

Voici venir ces veillées de famille, si délicieuses quand tout au dehors

est neige, verglas et brouillards, et que les jacinthes fleurissent sur

la cheminée à la tiède atmosphère du salon.

Voici venir la Saint-Martin et ses brandons, Noël et ses bougies, le

jour de l'an et ses joujoux, les Rois et leur fève, le Carnaval et sa

marotte.

Et Pâques enfin, Pâques aux hymnes matinales et joyeuses, Pâques dont

les jeunes filles reçoivent la blanche hostie et les oeufs rouges!

Alors un peu de cendre aura effacé de nos fronts l'ennui de six mois

d'hiver, et les petits Savoyards salueront du haut la colline et le

hameau natal.

IV

CHEVREMORTE[1].

Et moi aussi j'ai été déchiré

par les épines de ce désert, et j'y

laisse chaque jour quelque partie de ma

dépouille.

_Les Martyrs, livre_ X.

Gaspard de la nuit: Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot · 第 3 / 4 段