l'escopette sur l'épaule, et la tour du Louvre, d'où, par une fenêtre,
le roi et la reine voyaient tout sans être vus.
V
LE RAFFINÉ
Un fendant, un raffiné.
_Poésies de Scarron._
«Mes crocs aiguisés en pointe ressemblent à la queue de la tarasque, mon
linge est aussi blanc qu'une nappe de cabaret, et mon pourpoint n'est
pas plus vieux que les tapisseries de la couronne.
«S'imaginerait-on jamais, à voir ma pimpante dégaîne, que la faim, logée
dans mon ventre, y tire--la bourelle!--une corde qui m'étrangle comme un
pendu!
«Ah! si de cette fenêtre, où grésille une lumière, était seulement
tombée dans la corne de mon feutre une mauviette rôtie au lieu de cette
fleur fanée!
«La place Royale est ce soir, aux falots, claire comme une
chapelle!--Gare la litière!--Fraîche limonade!--Macarons de Naples!--Or
ça, petit, que je goûte avec le doigt ta truite à la sauce! Drôle! il
manque des épices dans ton poisson d'avril.
«N'est-ce pas la Marion Delorme au bras du duc de Longueville? Trois
bichons la suivent en jappant. Elle a de beaux diamants dans les yeux,
la jeune courtisane!--Il a de beaux rubis sur le nez, le vieux
courtisan!»
* * * * *
Et le raffiné se panadait le poing sur sa hanche, coudoyant les
promeneurs et souriant aux promeneuses. Il n'avait pas de quoi dîner; il
acheta un bouquet de violettes.
VI
L'OFFICE DU SOIR.
Quand, vers Pâques ou Noël, l'église, aux nuits tombantes
S'emplit de pas confus et de cires flambantes.
VICTOR HUGO.--_Les chants du Crépuscule_.
Dixit Dominus Domino meo: sede a dextris meis.
_Office des vêpres_.
Trente moines, épluchant feuillet par feuillet des psautiers aussi
crasseux que leurs barbes, louaient Dieu et chantaient pouilles au
diable.
* * * * *
--«Madame, vos épaules sont une touffe de lys et de roses. Et comme le
cavalier se penchait, il éborgna son valet du bout de son épée.
--«Moqueur, minauda-t-elle, vous jouez-vous à me distraire?--Est-ce
l'_Imitation de Jésus_ que vous lisez, Madame?--Non, c'est le _Brelan
d'Amour et de Galanterie_.»
Mais l'office était psalmodié. Elle ferma son livre et se leva de la
chaise.--«Allons-nous-en, dit-elle; assez prié pour aujourd'hui!»
* * * * *
Et moi, pèlerin agenouillé à l'écart sous les orgues, il me semblait
ouïr les anges descendre du ciel mélodieusement.
Je recueillais de loin quelques parfums de l'encensoir, et Dieu
permettait que je glanasse l'épi du pauvre derrière sa riche moisson.
VII
LA SÉRÉNADE.
La nuit, tous les chats sont gris.
_Proverbe populaire._
Un luth, une guitaronne et un hautbois. Symphonie discordante et
ridicule. Madame Laure à son balcon, derrière une jalousie. Point de
lanternes dans la rue, point de lumières aux fenêtres. La lune encornée.
* * * * *
--«Est-ce vous, d'Espignac?--Hélas! non.--C'est donc toi, mon petit
Fleur d'Amande?--Ni l'un ni l'autre.--Comment! encore vous, Monsieur de
la Tournelle? Bonsoir! cherchez minuit à quatorze heures!»
LES MUSICIENS DANS LEUR CAPE.--«Monsieur le conseiller en sera pour un
rhume. Mais le galant n'a donc pas frayeur du mari?--Eh! le mari est aux
Iles.»
Cependant que chuchotait-on ensemble? «Cent louis par mois.
--Charmant!--Un carrosse avec deux heiduques. Superbe!--Un hôtel dans le
quartier des princes!--Magnifique!--Et mon coeur fourré d'amour!--Oh! la
jolie pantoufle à mon pied!»
LES MUSICIENS TOUJOURS DANS LEUR CAPE.--«J'entends rire Madame
Laure.--La cruelle s'humanise.--Oui-dà! l'art d'Orphoeus attendrissait
les tigres dans les temps fabuleux!»
MADAME LAURE.--«Approchez, mon mignon, que je vous glisse ma clef au
noeud d'un ruban!» Et la perruque de Monsieur le conseiller se mouilla
d'une rosée que ne distillaient pas les étoiles. «Ohé! Gueudespin, cria
la maligne femelle en fermant le balcon, empoignez-moi un fouet, et
courez vite essuyer Monsieur!»
VIII
MESSIRE JEAN.
Grave personnage dont la chaîne
d'or et la baguette blanche annonçaient
l'autorité.
WALTER-SCOTT.--_L'Abbé_, Chap. IV.
--«Messire Jean, lui dit la reine, allez voir dans la cour du palais
pourquoi ces deux lévriers se livrent bataille!» Et il y alla.
Et quand il y fut, le sénéchal tança d'une verte manière les deux
lévriers qui se disputaient un os de jambon.
Mais ceux-ci, tiraillant ses grègues noires et mordant ses bas rouges,
le culbutèrent comme un goutteux sur ses crosses.
--«Holà! Holà! à mon aide!» Et les pertuisaniers de la porte
accoururent, que le museau des deux efflanqués avait fouillé déjà la
friande escarcelle du bonhomme.
Cependant la reine se pâmait de rire à une fenêtre, dans sa haute guimpe
de Malines aussi raide et plissée qu'un éventail.
--«Et pourquoi se battaient-ils, messire?--Ils se battaient, Madame,
l'un maintenant contre l'autre que vous êtes le plus belle, la plus sage
et la plus grande princesse de l'univers.»
_A M. Sainte-Beuve._
IX
LA MESSE DE MINUIT.
Christus natus est nobis; venite, adoremus.
_La Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ._
Nous n'avons ni feu ni lieu.
Donnez-nous la part à Dieu.
_Vieille chanson._
La bonne dame et le noble sire de Chateauvieux rompaient le pain du
soir, Monsieur l'aumônier bénissant la table, quand se fit entendre un
bruit de sabots à la porte. C'étaient de petits enfants qui chantèrent
un noël.
--«Bonne dame de Chateauvieux, hâtez-vous, la foule s'achemine à
l'église; hâtez-vous, de peur que le cierge qui brûle sur votre
prie-Dieu, dans la chapelle des Anges, ne s'éteigne en étoilant de ses
gouttes de cire les heures de vélin et le carreau de velours!--voici la
première volée des cloches pour la messe de minuit!
--Noble sire de Chateauvieux, hâtez-vous, de peur que le sire de Grugel,
qui passe là-bas avec sa lanterne de papier, n'aille s'emparer en votre
absence de la place d'honneur au banc des confrères de Saint-Antoine!
voici la seconde volée des cloches pour la messe de minuit!
--Monsieur l'aumônier, hâtez-vous! les orgues grondent, les chanoines
psalmodient, hâtez-vous, les fidèles sont assemblés et vous êtes encore
à table!--voici la troisième volée des cloches pour la messe de minuit!»
Les petits enfants soufflaient dans leurs doigts, mais ils ne se
morfondirent pas longtemps à attendre, et sur le seuil gothique, blanc
de neige, Monsieur l'aumônier les régala, au nom des maîtres du logis,
chacun d'une gaufre et d'une maille.
* * * * *
Cependant aucune cloche ne tintait plus. La bonne dame plongea dans un
manchon ses mains jusqu'aux coudes, le noble sire couvrit ses oreilles
d'un mortier, et l'humble prêtre, encapuchonné d'une aumusse, marcha
derrière, son missel sous le bras.
X
LE BIBLIOPHILE.
Un Elzevir lui causait de
douces émotions; mais ce qui le
plongeait dans un ravissement
extatique, c'était un Henri Etienne.
_Biographie de Martin
Spickler._
Ce n'était pas quelque tableau de l'école flamande, un David Téniers, un
Breughel d'Enfer, enfumé à n'y pas voir le diable.
C'était un manuscrit rongé des rats par les bords, d'une écriture toute
enchevêtrée et d'une encre bleue et rouge.
--«Je soupçonne l'auteur, dit le bibliophile, d'avoir vécu vers la fin
du règne de Louis XII, ce roi de paternelle et plantureuse mémoire.
«Oui, continua-t-il d'un air grave et méditatif, oui, il aura été clerc
dans la maison des sires de Chateauvieux.»
Ici il feuilleta un énorme in-folio ayant pour titre: _Le Nobiliaire de
France_, dans lequel il ne trouva mentionnés que les sires de
Chateauneuf.
--«N'importe, dit-il un peu confus, Chateauneuf et Chateauvieux ne sont
qu'un même château. Aussi bien il est temps de débaptiser le Pont-Neuf.»
Ici finit le deuxième
Livre des Fantaisies
De Gaspard
De la
Nuit
* * * * *
Ici commence le troisième
Livre des Fantaisies
De Gaspard
De la
Nuit
* * * * *
LA NUIT ET SES PRESTIGES
I
LA CHAMBRE GOTHIQUE.
Nox et solitudo plenae sunt diabolo.
_Les Pères de l'Église._
La nuit, ma chambre est pleine de
diables.
«Oh! la terre,--murmurai-je à la nuit, est un calice embaumé dont le
pistil et les étamines sont la lune et les étoiles!»
Et, les yeux lourds de sommeil, je fermai la fenêtre qu'incrusta la
croix du calvaire, noire dans la jaune auréole des vitraux.
* * * * *
Encore,--si ce n'était à minuit,--l'heure blasonnée de dragons et de
diables!--que le gnome qui se soûle de l'huile de ma lampe!
Si ce n'était que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la
cuirasse de mon père, un petit enfant mort-né!
Si ce n'était que le squelette du lansquenet emprisonné dans la
boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou!
Si ce n'était que mon aïeul qui descend en pied de son cadre vermoulu,
et trempe son gantelet dans l'eau bénite du bénitier!
Mais c'est Scarbo qui me mord au cou, et qui, pour cautériser ma
blessure sanglante, y plonge son doigt de fer rougi à la fournaise!
II
SCARBO.
Mon Dieu, accordez-moi, à
l'heure de ma mort, les prières d'un
prêtre, un linceul de toile, une bière
de sapin et un lieu sec.
_Les patenôtres de Monsieur le
Maréchal._
«Que tu meures absous ou damné, marmottait Scarbo cette nuit à mon
oreille, tu auras pour linceul une toile d'araignée, et j'ensevelirai
l'araignée avec toi!
--Oh! que du moins j'aie pour linceul, lui répondais-je, les yeux rouges
d'avoir tant pleuré,--une feuille du tremble dans laquelle me bercera
l'haleine du lac.
--Non!--ricanait le nain railleur,--tu serais la pâture de l'escarbot
qui chasse, le soir, aux moucherons aveuglés par le soleil couchant!
--Aimes-tu donc mieux, lui répliquais-je, larmoyant toujours,--aimes-tu
donc mieux que je sois sucé d'une tarentule à trompe d'éléphant?
--Eh bien,--ajouta-t-il,--console-toi, tu auras pour linceul les
bandelettes tachetées d'or d'une peau de serpent, dont je
t'emmailloterai comme une momie.
«Et de la crypte ténébreuse de St-Bénigne, où je te coucherai debout
contre la muraille, tu entendras à loisir les petits enfants pleurer
dans les limbes.»
III
LE FOU.
Un carolus, ou bien encor,
Si l'aimez mieux, un agneau d'or.
_Manuscrits de la Bibliothèque
du roi._
La lune peignait ses cheveux avec un démêloir d'ébène qui argentait
d'une pluie de vers luisants les collines, les prés et les bois.
* * * * *
Scarbo, gnome dont les trésors foisonnent, vannait sur mon toit, au cri
de la girouette, ducats et florins qui sautaient en cadence, les pièces
fausses jonchant la rue.
Comme ricana le fou qui vague, chaque nuit, par la cité déserte, un oeil
à la lune et l'autre--crevé!
--«Foin de la lune! grommela-t-il, ramassant les jetons du diable,
j'achèterai le pilori pour m'y chauffer au soleil!»
* * * * *
Mais c'était toujours la lune, la lune qui se couchait,--et Scarbo
monnayait sourdement dans ma cave ducats et florins à coups de
balancier.
Tandis que, les deux cornes en avant, un limaçon qu'avait égaré la nuit
cherchait sa route sur mes vitraux lumineux.
IV
LE NAIN.
--Toi, à cheval!
--Eh! pourquoi pas! j'ai si souvent
galopé sur un lévrier du laird de
Linlithgow!
_Ballade écossaise_.
J'avais capturé de mon séant, dans l'ombre de mes courtines, ce furtif
papillon, éclos d'un rais de la lune ou d'une goutte de rosée.
Phalène palpitante qui, pour dégager ses ailes captives entre mes
doigts, me payait une rançon de parfums!
Soudain la vagabonde bestiole s'envolait, abandonnant dans mon giron,--ô
horreur!--une larve monstrueuse et difforme à tête humaine!
* * * * *
--Où est ton âme, que je chevauche!--Mon âme, haquenée boiteuse des
fatigues du jour, repose maintenant sur la litière dorée des songes.»
Et elle s'échappait d'effroi, mon âme, à travers la livide toile
d'araignée du crépuscule, par-dessus de noirs horizons dentelés de noirs
clochers gothiques.
Mais le nain, pendu à sa fuite hennissante, se roulait comme un fuseau
dans les quenouillées de sa blanche crinière.
V
LE CLAIR DE LUNE.
Réveillez-vous, gens qui dormez,
Et priez pour les trépassés.
_Le cri du crieur de nuit._
Oh! qu'il est doux, quand l'heure tremble au clocher, la nuit, de
regarder la lune qui a le nez fait comme un carolus d'or!
* * * * *
Deux ladres se lamentaient sous ma fenêtre, un chien hurlait dans le
carrefour, et le grillon de mon foyer vaticinait tout bas.
Mais bientôt mon oreille n'interrogea plus qu'un silence profond. Les
lépreux étaient rentrés dans leur chenils, aux coups de Jacquemart qui
battait sa femme.
Le chien avait enfilé une venelle, devant les pertuisanes du guet
enrouillé par la pluie et morfondu par la bise.
Et le grillon s'était endormi, dès que la dernière bluette avait éteint
sa dernière lueur dans la cendre de la cheminée.
Et moi, il me semblait,--tant la fièvre est incohérente,--que la lune,
grimant sa face, me tirait la langue comme un pendu!
_A M. Louis Boulanger, Peintre._
VI
LA RONDE SOUS LA CLOCHE.
C'était un bâtiment lourd,
presque carré, entouré de ruines, et
dont la tour principale, qui possédait
encore son horloge, dominait tout le
quartier.
FENIMORE COOPER.
Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean.
Ils évoquèrent l'orage l'un après l'autre, et du fond de mon lit je
comptai avec épouvante douze voix qui traversèrent processionnellement
les ténèbres.
Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées, et une pluie mêlée
d'éclairs et de tourbillons fouetta ma fenêtre, tandis que les
girouettes criaient comme des grues en sentinelle sur qui crève l'averse
dans les bois.
La chanterelle de mon luth, appendu à la cloison, éclata; mon
chardonneret battit de l'aile dans sa cage; quelque esprit curieux
tourna un feuillet du Roman de la Rose qui dormait sur mon pupitre.
Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs
s'évanouirent frappés à mort, et je vis de loin leurs livres de magie
brûler comme une torche dans le noir clocher.
Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de
l'enfer les murailles de la gothique église, et prolongeait sur les
maisons voisines l'ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean.
Les girouettes se rouillèrent; la lune fondit les nuées gris de perles;
la pluie ne tomba plus que goutte à goutte des bords du toit, et la
brise, ouvrant ma fenêtre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de
mon jasmin secoué par l'orage.
VII
UN REVE.
J'ai rêvé tant et plus, mais je
n'y entends note.
_Pantagruel_, livre III.
Il était nuit. Ce furent d'abord,--ainsi j'ai vu, ainsi je raconte,--une
abbaye aux murailles lézardées par la lune,--une forêt percée de
sentiers tortueux,--et le Morimont[1] grouillant de capes et de
chapeaux.
Ce furent ensuite,--ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte,--le glas
funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une
cellule,--des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait
chaque feuille le long d'une ramée,--et les prières bourdonnantes des
pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.
Ce furent enfin,--ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte,--un moine
qui expirait couché dans la cendre des agonisants,--une jeune fille qui
se débattait pendue aux branches d'un chêne,--et moi que le bourreau
liait échevelé sur les rayons de la roue.
Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les
honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tuée,
sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de
cire.
Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un
verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des
torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés
et rapides,--et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.
VIII
MON BISAÏEUL.
Tout dans cette chambre était
encore dans le même état, si ce n'est
que les tapisseries y étaient en
lambeaux, et que les araignées y
tissaient leurs toiles dans la
poussière.
WALTER-SCOTT.--_Woodstock_.
Les vénérables personnages de la tapisserie gothique, remuée par le
vent, se saluèrent l'un l'autre, et mon bisaïeul entra dans la
chambre,--mon bisaïeul mort il y aura bientôt quatre-vingts ans!
Là,--c'est devant ce prie-Dieu qu'il s'agenouilla, mon bisaïeul le
conseiller, baisant de sa barbe ce jaune missel étalé à l'endroit de ce
ruban.
Il marmotta des oraisons tant que dura la nuit, sans décroiser un moment
ses bras de son camail de soie violette, sans obliquer un regard vers
moi, sa postérité, qui étais couché dans son lit, son poudreux lit à
baldaquin!
Et je remarquai avec effroi que ses yeux étaient vides, bien qu'il parût
lire,--que ses lèvres étaient immobiles, bien que je l'entendisse
prier,--que ses doigts étaient décharnés, bien qu'il scintillassent de
pierreries!
Et je me demandais si je veillais ou si je dormais,--si c'étaient les
pâleurs de la lune ou de Lucifer,--si c'était minuit ou le point du
jour!
IX
ONDINE.
. . . . . . . . . . . Je croyais entendre
Une vague harmonie enchanter mon sommeil,
Et près de moi s'épandre un murmure pareil
Aux chants entrecoupés d'une voix triste
et tendre.
CH. BRUGNOT.--_Les deux Génies_.
--«Écoute!--Écoute!--C'est moi, c'est Ondine qui frôle de ces gouttes
d'eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons
de la lune; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple
à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.
«Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est
un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide,
au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l'air.
«Écoute!--Écoute!--Mon père bat l'eau coassante d'une branche d'aulne
verte, et mes soeurs caressent de leurs bras d'écume les fraîches îles
d'herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et
barbu qui pêche à la ligne.»
* * * * *
Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt,
pour être l'époux d'une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour
être le roi des lacs.
Et comme je lui répondais que j'aimais une mortelle, boudeuse et
dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et
s'évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux
bleus.
X
LA SALAMANDRE.
Il jeta dans le foyer quelques
frondes de houx bénit, qui brûlèrent en
craquetant.
Ch. NODIER.--_Trilby_.
--«Grillon, mon ami, es-tu mort, que tu demeures sourd au bruit de mon
sifflet, et aveugle à la lueur de l'incendie?»
Et le grillon, quelques affectueuses que fussent les paroles de la
salamandre, ne répondait point, soit qu'il dormît d'un magique sommeil,
ou bien soit qu'il eût fantaisie de bouder.
«Oh! chante-moi ta chanson de chaque soir dans ta logette de cendre et
de suie, derrière la plaque de fer écussonnée de trois fleurs de lys
héraldiques!»
Mais le grillon ne répondait point encore, et la salamandre éplorée
tantôt écoutait si ce n'était point sa voix, tantôt bourdonnait avec la
flamme aux changeantes couleurs rose, bleue, rouge, jaune, blanche et
violette.
«Il est mort, il est mort, le grillon mon ami!» Et j'entendais comme des
soupirs et des sanglots, tandis que la flamme, livide maintenant,
décroissait dans le foyer attristé.
«Il est mort! Et puisqu'il est mort, je veux mourir!» Les branches de
sarment étaient consumées, la flamme se traîna sur la braise en jetant
son adieu à la crémaillère, et la salamandre mourut d'inanition.
XI
L'HEURE DU SABBAT.
Qui passe donc si tard à travers la vallée?
H. DE LATOUCHE.--_Le Roi des Aulnes_.
C'est ici! et déjà, dans l'épaisseur des halliers, qu'éclaire à peine
l'oeil phosphorique du chat sauvage tapi sous les ramées;
Aux flancs des rocs qui trempent dans la nuit des précipices leur
chevelure de broussailles, ruisselante de rosée et de vers luisants;
Sur le bord du torrent qui jaillit en blanche écume au front des pins,
et qui bruine en grise vapeur au front des châteaux;
Une foule se rassemble innombrable, que le vieux bûcheron attardé par
les sentiers, sa charge de bois sur le dos, entend et ne voit pas.
Et de chêne en chêne, de butte en butte, se répondent mille cris confus,
lugubres, effrayants: «Hum! hum!--Schup! schup!--Coucou! coucou!»
C'est ici le gibet!--Et voilà paraître dans la brume un juif qui cherche
quelque chose parmi l'herbe mouillée, à l'éclat doré d'une main de
gloire.
Ici finit le troisième
Livre des Fantaisies
De Gaspard
De la
Nuit
NOTES:
[1] C'est à Dijon, de temps immémorial, la place aux exécutions.
* * * * *
Ici commence le quatrième
Livre des Fantaisies
De Gaspard
De la
Nuit
LES CHRONIQUES
I
MAITRE OGIER.
(1407)
Le dit roy Charles sixiesme du
nom fust très débonnaire et moult aimé;
et le populaire n'avait en grand'haine
que les ducs d'Orléans et de Bourgogne
qui imposaient des tailles excessives
par tout le royaume.
_Les Annales et Chroniques de
France, depuis la guerre de Troyes
jusques au roy Loys unzième du nom, par
maître Nicolle Gilles._
--«Sire, demanda maître Ogier au roi qui regardait par la petite fenêtre
de son oratoire le vieux Paris égayé d'un rayon de soleil, oyez-vous
point s'ébattre, dans la cour de votre Louvre, ces passereaux gourmands
emmi cette vigne rameuse et feuillue?
--Oui-dà! répondit le roi, c'est un ramage bien divertissant.
--Cette vigne est en votre courtil; cependant point n'aurez-vous le
profit de la cueillette, répliqua maître Ogier avec un bénin sourire;
passereaux sont d'effrontés larrons, et tant leur plaît la picorée
qu'ils seront toujours picoreurs. Ils vendangeront pour vous votre
vigne.
--Oh! nenni, mon compère! je les chasserai, s'écria le roi!»
Il approcha de ses lèvres le sifflet d'ivoire qui pendait à un anneau de
sa chaîne d'or, et en tira des sons si aigus et si perçants que les
passereaux s'envolèrent dans les combles du palais.
--«Sire, dit alors maître Ogier, permettez que je déduise de ceci une
affabulation. Ces passereaux sont vos nobles, cette vigne est le peuple.
Les uns banquètent aux dépens de l'autre. Sire, qui gruge le vilain
gruge le seigneur. Assez de déprédations! Un coup de sifflet, et
vendangez vous-même votre vigne.»
Maître Ogier roulait sur ses doigts d'un air embarrassé la corne de son
bonnet. Charles VI hocha tristement la tête; et serrant la main au
bourgeois de Paris:--«Vous êtes un preud'homme!» soupira-t-il.
II
LA POTERNE DU LOUVRE.
Ce nain était paresseux,
fantasque, méchant; mais il était
fidèle, et ses services étaient
agréables à son maître.
WALTER-SCOTT.--_Le lai du
ménestrel._
Cette petite lumière avait traversé la Seine gelée, sous la tour de
Nesle, et maintenant elle n'était plus éloignée que d'une centaine de
pas, dansant parmi le brouillard, ô prodige infernal! avec un
grésillement semblable à un rire moqueur.
«Qui est-ce là?» cria le suisse de garde au guichet de la poterne du
Louvre.
La petite lumière se hâtait d'approcher et ne se hâtait pas de répondre.
Mais bientôt apparut une figure de nabot habillée d'une tunique à
paillettes d'or et coiffée d'un bonnet à grelot d'argent, dont la main
balançait un rouge lumignon dans les losanges vitrées d'une lanterne.
«Qui est-ce là?» répéta le suisse d'une voix tremblante, son arquebuse
couchée en joue.
Le nain moucha la bougie de sa lanterne, et l'arquebusier distingua des
traits ridés et amaigris, des yeux brillants de malice et une barbe
blanche de givre.
«Ohé! ohé! l'ami, gardez-vous bien de bouter le feu à votre escopette.
Là, là! sang de Dieu! Vous ne respirez que morts et carnage! s'écria le
nain d'une voix non moins émue que celle du montagnard.
--L'ami vous-même! Ouf! Mais qui donc êtes-vous?» demanda le suisse un
peu rassuré. Et il replaçait à son chapeau de fer la mèche de son
arquebuse.
--«Mon père est le roi Nacbuc et ma mère la reine Nacbuca. Ioup! ioup!
iou!» répondit le nain, tirant la langue d'un empan et pirouettant deux
tours sur un pied.
Cette fois le soudard claqua des dents. Heureusement il se ressouvint
qu'il avait un chapelet pendu à son ceinturon de buffle.
--«Si votre père est le roi Nacbuc, _pater noster_, et votre mère la
reine Nacbuca, _qui es in coelis_, vous êtes donc le diable,
_sanctificetur nomen tuum_? balbutia-t-il demi-mort de frayeur.
--Eh non! dit le porte-falot, je suis le nain de Monseigneur le roi qui
arrive cette nuit de Compiègne, et qui me dépêche devant pour faire
ouvrir la poterne du Louvre. Le mot de passe est: Dame Anne de Bretagne
et saint Aubin du Cormier.»
III