Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chênes et les bourgeons

du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent

d'amour ensemble.

Aucun baume, le matin après la pluie, le soir aux heures de la rosée; et

rien pour charmer l'oreille que le cri du petit oiseau en quête d'un

brin d'herbe.

Désert qui n'entend plus la voix de Jean-Baptiste! Désert que n'habitent

plus ni les hermites ni les colombes!

Ainsi mon âme est une solitude où, sur le bord de l'abîme, une main à la

vie et l'autre à la mort, je pousse un sanglot désolé.

Le poète est comme la giroflée qui s'attache, frêle et odorante, au

granit, et demande moins de terre que de soleil.

Mais hélas! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont fermés les yeux

si charmants qui réchauffaient mon génie!

22 Juin 1832.

NOTE:

[1] A une demi-lieue de Dijon.

V

ENCORE UN PRINTEMPS.

Toutes les pensées, toutes les

passions qui agitent le coeur mortel

sont les esclaves de l'amour.

COLERIDGE.

Encore un printemps,--encore une goutte de rosée qui se bercera un

moment dans mon calice amer, et qui s'en échappera comme une larme.

O ma jeunesse! tes joies ont été glacées par les baisers du temps, mais

tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur leur sein.

Et vous qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femmes! s'il y a eu dans

mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi, quelqu'un de

trompé, ce n'est pas vous!

O printemps! petit oiseau de passage, notre hôte d'une saison qui chante

mélancoliquement dans le coeur du poète et dans la ramée du chêne!

Encore un printemps,--encore un rayon du soleil de mai au front du jeune

poète, parmi le monde, au front du vieux chêne, parmi les bois!

Paris, 11 Mai 1836.

_A M. A. de Latour._

VI

LE DEUXIEME HOMME.

Et nunc, Domine, tolle quaeso,

animam meam a me, quia melior est mihi

mors quam vita.

JONAS, _cap_. IV, _v_. 3.

J'en jure par la mort, dans un monde pareil.

Non, je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil.

ALPH. DE LAMARTINE.--_Méditations_.

Enfer!--Enfer et paradis!--cris de désespoir! cris de joie!--blasphèmes

des réprouvés! concerts des élus!--âmes des morts, semblables aux chênes

de la montagne déracinés par les démons! âmes des morts, semblables aux

fleurs de la vallée cueillies par les anges.

* * * * *

Soleil, firmament, terre et homme, tout avait commencé, tout avait fini.

Une voix secoua le néant.--«Soleil? appela cette voix, du seuil de la

radieuse Jérusalem.--Soleil? répétèrent les échos de l'inconsolable

Josaphat.»--Et le soleil ouvrit ses cils d'or sur le chaos des mondes.

Mais le firmament pendait comme un lambeau d'étendard.--«Firmament?

appela cette voix, du seuil de la radieuse Jérusalem.--Firmament?

répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat.» Et le firmament

déroula aux vents ses plis de pourpre et d'azur.

Mais la terre voguait à la dérive, comme un navire foudroyé qui ne porte

dans ses flancs que des cendres et des ossements.--«Terre? appela cette

voix, du seuil de la radieuse Jérusalem.--Terre? répétèrent les échos de

l'inconsolable Josaphat.»--Et la terre ayant jeté l'ancre, la nature

s'assit, couronnée de fleurs, sous le porche des montagnes aux cent

mille colonnes.

Mais l'homme manquait à la création, et tristes étaient la terre et la

nature, l'une de l'absence de son roi, l'autre de l'absence de son

époux.--«Homme? appela cette voix, du seuil de la radieuse

Jérusalem.--Homme? répétèrent les échos de l'inconsolable Josaphat.» Et

l'hymne de délivrance et de grâces ne brisa point le sceau dont la mort

avait plombé les lèvres de l'homme endormi pour l'éternité dans le lit

du sépulcre.

«Ainsi soit-il! dit cette voix, et le seuil de la radieuse Jérusalem se

voila de deux sombres ailes.--Ainsi soit-il! répétèrent les échos, et

l'inconsolable Josaphat se remit à pleurer.»--Et la trompette de

l'archange sonna d'abîme en abîme, tandis que tout croulait avec un

fracas et une ruine immense: le firmament, la terre et le soleil, faute

de l'homme, cette pierre angulaire de la création!

Ici finit le sixième et dernier

Livre des Fantaisies

De Gaspard

De la

Nuit

* * * * *

A M. SAINTE-BEUVE.

Je prierai les lecteurs de ce

mien labeur qu'ils veuillent prendre en

bonne part tout ce que j'y ai écrit.

_Mémoires du_ SIRE DE

JOINVILLE.

L'homme est un balancier qui frappe une monnaie à son coin. Le quadruple

porte l'empreinte de l'empereur, la médaille, du pape, le jeton, du fou.

Je marque mon jeton à ce jeu de la vie où nous perdons coup sur coup et

où le diable, pour en finir, râfle joueurs, dés et tapis vert.

L'empereur dicte ses ordres à ses capitaines, le pape adresse des bulles

à la chrétienté, et le fou écrit un livre.

Mon livre, le voilà tel que je l'ai fait et tel qu'on doit le lire,

avant que les commentateurs ne l'obscurcissent de leurs

éclaircissements.

Mais ce ne sont point ces pages souffreteuses, humble labeur ignoré des

jours présents, qui ajouteront quelque lustre à le renommée poétique des

jours passés.

Et l'églantine du ménestrel sera fanée, que fleurira toujours la

giroflée, chaque printemps, aux gothiques fenêtres des châteaux et des

monastères.

Paris, 20 septembre 1836.

* * * * *

PIECES DÉTACHÉES

EXTRAITES DU PORTEFEUILLE DE L'AUTEUR

LE BEL ALCADE.

Il me disait, le bel Alcade:

«Tant que pendra sur la cascade

Le saule aux rameaux chevelus,

Tu seras, vierge qui console,

Et mon étoile et ma boussole.»

Pourquoi pend donc encor le saule,

Et pourquoi ne m'aime-t-il plus?

_Romance espagnole_.

C'est pour te suivre, ô bel Alcade, que je me suis exilée de la terre

des parfums, où gémissent de mon absence mes compagnes dans la prairie,

mes colombes dans le feuillage des palmiers.

Ma mère, ô bel Alcade, tendit de sa couche de douleurs la main vers moi;

cette main retomba glacée, et je ne m'arrêtai pas au seuil pour pleurer

ma mère qui n'était plus.

Je n'ai point pleuré, ô bel Alcade, lorsque le soir, seule avec toi et

notre barque errant loin du bord, les brises embaumées de ma patrie

traversaient les flots pour venir me trouver.

J'étais, disais-tu alors dans tes ravissements, ô bel Alcade, j'étais

plus charmante que la lune, sultane de sérail aux mille lampes d'argent.

Tu m'aimais, ô bel Alcade, et j'étais fière et heureuse: depuis que tu

me repousses je ne suis plus qu'un humble pécheresse qui confesse en

pleurant la faute qu'elle a commise.

Quand donc, ô bel Alcade, sera-t-elle écoulée, ma source de larmes

amères? Quand l'eau de la fontaine du roi Alphonse ne sera plus vomie

par la gueule des lions.

L'ANGE ET LA FÉE.

Une fée est cachée en tout ce que tu vois.

VICTOR HUGO.

Une fée parfume la nuit mon sommeil fantastique des plus fraîches, des

plus tendres haleines de juillet,--cette même bonne fée qui replante en

son chemin le bâton du vieil aveugle égaré, et qui essuie les larmes,

guérit la douleur de la petite glaneuse dont une épine a blessé le pied

nu.

La voici, me berçant comme un héritier de l'épée ou de la harpe, et

écartant de ma couche avec une plume de paon les esprits qui me

dérobaient mon âme pour la noyer dans un rayon de la lune ou dans une

goutte de rosée.

La voici, me racontant quelqu'une de ses histoires des vallées et des

montagnes, soit les amours mélancoliques des fleurs du cimetière, soit

les joyeux pèlerinages des oiseaux à Notre-Dame-des-Cornouillers.

* * * * *

Mais tandis qu'elle me veillait endormi, un ange, qui descendait les

ailes frémissantes, du temps étoilé, posa un pied sur la rampe du

gothique balcon, et heurta de sa palme d'argent aux vitraux peints de la

haute fenêtre.

Un séraphin, une fée, qui s'étaient enamourés naguère l'un de l'autre au

chevet d'une jeune mourante, qu'elle avait douée à sa naissance de

toutes les grâces des vierges, et qu'il porta expirée dans les délices

du Paradis!

La main qui berçait mes rêves s'était retirée avec mes rêves eux-mêmes.

J'ouvris les yeux. Ma chambre aussi profonde que déserte s'éclairait

silencieusement des nébulosités de la lune; et le matin, il ne me reste

plus des affections de la bonne fée que cette quenouille: encore ne

suis-je pas sûr qu'elle ne soit pas de mon aïeule.

LA PLUIE.

Pauvre oiseau que le ciel bénit!

Il écoute les vents bruire,

Chante, et voit des gouttes d'eau luire

Comme des perles dans son nid!

VICTOR HUGO.

Et cependant que ruisselle la pluie, les petits charbonniers de la

Forêt-Noire entendent, de leur lit de fougère parfumée, hurler au dehors

la bise comme un loup.

Ils plaignent la biche fugitive que relancent les fanfares de l'orage,

et l'écureuil tapi au creux d'un chêne, qui s'épouvante de l'éclair

comme de la lampe du chasseur des mines.

Ils plaignent la famille des oiseaux, la bergeronnette qui n'a que son

aile pour abriter sa couvée, et le rouge-gorge dont la rose, ses amours,

s'effeuille au vent.

Ils plaignent jusqu'au vers luisant qu'une goutte de pluie précipite

dans des océans d'un rameau de mousse.

Ils plaignent le pèlerin attardé qui rencontre le roi Pialus et la reine

Wilberta, car c'est l'heure où le roi mène boire son palefroi de vapeurs

au Rhin.

Mais ils plaignent surtout les enfants fourvoyés qui se seraient engagés

dans l'étroit sentier frayé par une troupe de voleurs, ou qui se

dirigeraient vers la lumière lointaine de l'ogresse.

Et le lendemain, au point du jours, les petits charbonniers trouvèrent

leur cabane de ramée, d'où ils pipaient les grives, couchée sur le gazon

et leurs gluaux noyés dans la fontaine.

LES DEUX ANGES.

Ces deux êtres qu'ici, la nuit, un saint mystère....

VICTOR HUGO.

«Planons, lui disais-je, sur les bois que parfument les roses;

jouons-nous dans la lumière et l'azur des cieux, oiseaux de l'air, et

accompagnons le printemps voyageur.»

La mort me la ravit échevelée et livrée au sommeil d'un évanouissement,

tandis que, retombé dans la vie, je tendais en vain les bras à l'ange

qui s'envolait.

Oh! si la mort eût tinté sur notre couche les noces du cercueil, cette

soeur des anges m'eût fait monter aux cieux avec elle, ou je l'eusse

entraînée avec moi aux enfers!

Délirantes joies du départ pour l'ineffable bonheur de deux âmes qui,

heureuses et s'oubliant partout où elles ne sont plus ensemble, ne

songent plus au retour.

Mystérieux voyage de deux anges qu'on eût vus, au point du jour,

traverser les espaces et recevoir sur leurs blanches ailes la fraîche

rosée du matin!

Et dans le vallon, triste de notre absence, notre couche fût demeurée

vide au mois des fleurs, nid abandonné dans le feuillage.

LE SOIR SUR L'EAU.

Bords où Venise est reine de la mer.

ANDRÉ CHÉNIER.

La noire gondole se glissait le long des palais de marbre, comme un

bravo qui court à quelque aventure de nuit, un stylet et une lanterne

sous sa cape,

Un cavalier et une dame y causaient d'amour:--«Les orangers si parfumés,

et vous si indifférente! Ah! signora, vous êtes une statue dans un

jardin!

--Ce baiser est-il d'une statue, mon Georgio? pourquoi

boudez-vous?--Vous m'aimez donc?--Il n'est pas au ciel une étoile qui ne

le sache, et tu ne le sais pas?

--Quel est ce bruit?--Rien, sans doute le clapotement des flots qui

monte et descend une marche des escaliers de la Giudecca.

--Au secours! au secours!--Ah! mère du sauveur, quelqu'un qui se

noie!--Écartez-vous; il est confessé», dit un moine qui parut sur la

terrasse.

Et la noire gondole força de rames, se glissant le long des palais de

marbre comme un bravo qui revient de quelque aventure de nuit, un stylet

et une lanterne sous sa cape.

MADAME DE MONTBAZON.

Mme de Montbazon était une fort

belle créature qui mourut d'amour, cela

pris à la lettre, l'autre siècle, pour

le chevalier de la Rüe qui ne l'aimait

point.

_Mémoires de_ SAINT-SIMON.

La suivante rangea sur la table un vase de fleurs et les flambeaux de

cire, dont les reflets moiraient de rouge et de jaune les rideaux de

soie bleue au chevet du lit de la malade.

«Crois-tu, Mariette, qu'il viendra?--Oh! dormez, dormez un peu,

Madame!--Oui, je dormirai bientôt pour rêver à lui toute l'éternité.»

On entendit quelqu'un monter l'escalier. «Ah! si c'était lui!» murmura

la mourante, en souriant, le papillon des tombeaux déjà sur les lèvres.

C'était un petit page qui apportait de la part de la reine, à Madame la

duchesse, des confitures, des biscuits et des élixirs sur un plateau

d'argent.

«Ah! il ne vient pas, dit-elle d'une voix défaillante, il ne viendra

pas! Mariette, donne-moi une de ces fleurs que je la respire et la baise

pour l'amour de lui!»

Alors Madame de Montbazon, fermant les yeux, demeura immobile. Elle

était morte d'amour, rendant son âme dans le parfum d'une jacinthe.

L'AIR MAGIQUE DE JEHAN DE VITTEAUX.

C'est sans doute un des

coqueluchiers des cornards d'Évreux, ou

un de la confrérie des Enfants

Sans-Souci de la ville de Paris, ou

bien un ménétrier qui chante la langue

d'oc.

FERDINAND LANGLÉ.--_Fabel de

la Dame de la belle sagesse._

La feuillée verte et touffue: un clerc du gai savoir qui voyage avec sa

gourde et son rebec, et un chevalier armé d'une énorme épée à couper en

deux la tour de Montléry.

LE CHEVALIER:--«Halte-là! ta gargoulette, vassal; j'ai trois grains de

sable dans le gosier.

LE MUSICIEN:--A votre plaisir, mais n'y buvez qu'un petit coup, d'autant

que le vin est cher cette année.

LE CHEVALIER (_faisant la grimace après avoir tout bu_):--Il est aigre

ton vin; tu mériterais, vassal, que je te brisasse ta gourde sur les

oreilles.»

Le clerc du gai savoir approcha, sans mot dire, l'archet de son rebec et

joua l'air magique de Jehan de Vitteaux.

Cet air eût délié les jambes d'un paralytique. Or voilà que le chevalier

dansait sur la pelouse, son épée appuyée contre l'épaule comme un

hallebardier qui va-t-en guerre.

«Merci! nécroman» cria-t-il bientôt, hors d'haleine. Et il giguait

toujours.

«Oui-dà! payez-moi d'abord mon vin, ricana le musicien. Vos agneaux

d'or, s'il vous plaît, ou je vous mène, ainsi dansant, par les vallées

et les bourgs, au pas d'arme de Marsannay!

--«Tiens»,--dit le chevalier, après avoir fouillé à son escarcelle, et

détachant son cheval dont les rênes étaient passées au rameau d'un

chène--«tiens! et m'étrangle le diable si je bois jamais à la calebasse

d'un vilain!»

LA NUIT D'APRES UNE BATAILLE

Et les corbeaux vont commencer.

VICTOR HUGO.

I

Une sentinelle, le mousquet au bras et enveloppée dans son manteau, se

promène le long du rempart. Elle se penche entre les noirs créneaux de

moment en moment, et observe d'un oeil attentif l'ennemi dans son camp.

II

Il allume les feux au bord des fossés pleins d'eau; le ciel est noir; la

forêt est pleine de bruits; le vent chasse la fumée vers le fleuve et se

plaint en murmurant dans les plis des étendards.

III

Aucune trompette ne trouble l'écho; aucun chant de guerre n'est répété

autour de la pierre du foyer; des lampes sont allumées dans les tentes

au chevet des capitaines morts l'épée à la main.

IV

Mais voici que la pluie ruisselle sur les pavillons; le vent qui glace

la sentinelle engourdie, les hurlements des loups qui s'emparent du

champ de bataille, tout annonce ce qui se passe d'étrange sur la terre

et dans le ciel.

V

Toi qui reposes paisiblement au lit de la tente, souviens-toi toujours

qu'il ne s'en est fallu peut-être aujourd'hui que d'un pouce de lame

pour percer ton coeur.

VI

Tes compagnons d'armes, tombés avec courage au premier rang, ont acheté

de leur vie la gloire et le salut de ceux qui bientôt les auront

oubliés.

VII

Une sanglante bataille a été livrée; perdue ou gagnée, tout sommeille

maintenant; mais combien de braves ne s'éveilleront plus ou ne se

réveilleront demain que dans le ciel!

LA CITADELLE DE WOLGAST.

--Où allez-vous? qui êtes-vous?

--Je suis porteur d'une lettre

pour le lord général.

_Woodstock_.--WALTER SCOTT.

Comme elle est calme et majestueuse la citadelle blanche, sur l'Oder,

tandis que de toutes les embrasures les canons aboient contre la ville

et le camp, et les couleuvrines dardent en sifflant leurs langues sur

les eaux couleur de cuivre.

Les soldats du roi de Prusse sont maîtres de Wolgast, de ses faubourgs

et de l'une et de l'autre rive du fleuve; mais l'aigle à deux têtes de

l'empereur d'Allemagne berce encore ses ailerons dans les plis du

drapeau de la citadelle.

Tout à coup, avec la nuit, la citadelle éteint ses soixante bouches à

feu. Des torches s'allument dans les casemates, courent sur les

bastions, illuminent les tours et les eaux, et une trompette gémit dans

les créneaux comme la trompette du jugement.

Cependant la poterne de fer s'ouvre, un soldat s'élance dans une barque

et rame vers le camp; il aborde: «Le capitaine Beaudoin, dit-il, a été

tué; nous demandons qu'on nous permette d'envoyer son corps à sa femme

qui habite Oderberg sur la frontière; lorsqu'il y aura trois jours que

le corps voguera sur l'eau, nous signerons la capitulation.»

Le lendemain, à midi, sortit de la triple enceinte de pieux qui hérisse

la citadelle une barque, longue comme un cercueil, que la ville et la

citadelle saluèrent de sept coups de canon.

Les cloches de la ville étaient en branle, on était accouru à ce triste

spectacle de tous les villages voisins, et les ailes des moulins à vent

demeuraient immobiles sur les collines qui bordent l'Oder.

LE CHEVAL MORT.

Le fossoyeur:--Je vous vendrai

de l'os pour fabriquer des boutons.

Le pialey:--Je vous vendrai de

l'os pour garnir le manche de vos

poignards.

_La Boutique de l'Armurier_.

La voirie! et à gauche, sous un gazon de trèfle et de luzerne, les

sépultures d'un cimetière; à droite, un gibet suspendu qui demande aux

passants l'aumône comme un manchot.

* * * * *

Celui-là, tué d'hier, les loups lui on déchiqueté la chair sur le col en

si longues aiguillettes qu'on le dirait paré encore pour la cavalcade

d'une touffe de rubans rouges.

Chaque nuit, dès que la lune blémira le ciel, cette carcasse s'envolera,

enfourchée par une sorcière qui l'éperonnera de l'os pointu de son

talon, la bise soufflant dans l'orgue de ses flancs caverneux.

Et s'il était à cette heure taciturne un oeil sans sommeil, ouvert dans

quelque fosse du champ de repos, il se fermerait soudain, de peur de

voir un spectre dans les étoiles.

Déjà la lune elle-même, clignant un oeil, ne luit plus de l'autre que

pour éclairer comme une chandelle flottante ce chien, maigre vagabond,

qui lape l'eau d'un étang.

LE GIBET.

Que vois-je remuer autour de ce gibet?

FAUST.

Ah! ce que j'entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu

qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire?

Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre

stérile dont par pitié se chausse le bois?

Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles

sourdes à la fanfare des hallali?

Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu

sanglant à son crâne chauve?

Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline

pour cravate à ce col étranglé?

C'est la cloche qui tinte aux murs d'une ville, sous l'horizon, et la

carcasse d'un pendu que rougit le soleil couchant.

SCARBO.

Il regarda sous le lit, dans la

cheminée, dans le bahut;--personne.

Il ne put comprendre par où il s'était

introduit, par où il s'était évadé.

HOFFMANN.--_Contes nocturnes_.

Oh! que de fois je l'ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu'à minuit la lune

brille dans le ciel comme un écu d'argent sur une bannière d'azur semée

d'abeilles d'or!

Que de fois j'ai entendu bourdonner son rire dans l'ombre de mon alcôve,

et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit!

Que de fois je l'ai vu descendre du plancher, pirouetter sur un pied et

rouler par la chambre comme le fuseau tombé de la quenouille d'une

sorcière.

Le croyais-je alors évanoui? le nain grandissait entre la lune et moi,

comme le clocher d'une cathédrale gothique, un grelot d'or en branle à

son bonnet pointu!

Mais bientôt son corps bleuissait, diaphane comme la cire d'une bougie,

son visage blémissait comme la cire d'un lumignon,--et soudain il

s'éteignait.

A M. DAVID, STATUAIRE.

Le talent rampe et meurt s'il

n'a des ailes d'or.

GILBERT.

Non, Dieu, éclair qui flamboie dans le triangle symbolique, n'est point

le chiffre tracé sur les lèvres de la sagesse humaine!

Non, l'amour, sentiment naïf et chaste qui se voile de pudeur et de

fierté au sanctuaire du coeur, n'est point cette tendresse cavalière qui

répand les larmes de la coquetterie par les yeux du masque de

l'innocence!

Non, la gloire, noblesse dont les armoiries ne se vendirent jamais,

n'est pas la savonnette à vilain qui s'achète, au prix du tarif, dans la

boutique d'un journaliste!

Et j'ai prié, et j'ai aimé, et j'ai chanté, poète pauvre et souffrant!

Et c'est en vain que mon coeur déborde de foi, d'amour et de génie!

C'est que je naquis aiglon avorté! L'oeuf de mes destinées, que n'ont

point couvé les chaudes ailes de la prospérité, est aussi creux, aussi

vide que la noix dorée de l'Égyptien.

Ah! l'homme, dis-le-moi, si tu le sais, l'homme, frêle jouet, gambadant

suspendu aux fils des passions, ne serait-il qu'un pantin qu'use la vie

et que brise la mort?

FIN

* * * * *

TABLE

GASPARD DE LA NUIT

Préface

A M. Victor Hugo

LES FANTAISIES DE GASPARD DE LA NUIT

ÉCOLE FLAMANDE

Harlem

Le Maçon

L'Ecolier de Leyde

La Barbe pointue

Le Marchand de tulipes

Les cinq doigts de la main

La Viole de Gamba

L'Alchimiste

Départ pour le Sabbat

LE VIEUX PARIS

Les deux Juifs

Les Gueux de nuits

Le Falot

La Tour de Nesle

Le Raffiné

L'Office du soir

La Sérénade

Messire jean

La Messe de minuit

Le Bibliphile

LA NUIT ET SES PRESTIGES

La Chambre gothique

Scarbo

Le Fou

Le Nain

Le Clair de lune

La Ronde sous la cloche

Un Rêve

Mon Bisaïeul

Ondine

La Salamandre

L'Heure du Sabbat

LES CHRONIQUES

Maître Ogier (1407)

La Poterne du Louvre

Les Flamands

La Chasse (1412)

Les Reîtres

Les Grandes Compagnies (1364)

Les Lépreux

A un Bibliophile

ESPAGNE ET ITALIE

Le Cellule

Les Muletiers

Le Marquis d'Aroca

Henriquez

L'Alerte

Padre Pugnaccio

La Chanson du Masque

SILVES

Ma Chaumière

Jean de Tilles

Octobre

Chèvremorte

Encore un Printemps

Le deuxième Homme

A M. Sainte-Beuve

PIÊCES DÉTACHÉES

Le bel Alcade

L'Ange et la Fée

La Pluie

Les deux Anges

Le Soir sur l'eau

Madame de Montbazon

L'Air magique de Jehan de Vitteaux

La Nuit d'après une bataille

La Citadelle de Wolgast

Le Chaval mort

Le Gibet

Scarbo

A M. David, statuaire

Gaspard de la nuit: Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot · 第 4 / 4 段