--Qu'est-ce que cela signifie?

Produced by Marc D'Hooghe.

GASPARD DE LA NUIT

PAR

LOUIS BERTRAND

FANTAISIES A LA MANIÈRE DE REMBRANDT ET DE CALLOT

PARIS 1845

* * * * *

Ami, te souviens-tu qu'en route pour Cologne,

Un dimanche, à Dijon, au coeur de la Bourgogne,

Nous allions admirant clochers, portails et tours,

Et les vieilles maisons dans les arrière-cours?

SAINTE-BEUVE.--_Les Consolations_.

Gothique Donjon

Et Flèche gothique[1].

Dans un ciel d'optique,

Là-bas, c'est Dijon.

Ses joyeuses treilles

N'ont point leurs pareilles;

Ses clochers jadis

Se comptaient par dix.

Là, plus d'une pinte

Rat sculptée ou peinte;

là, plus d'un portail

S'ouvre en éventail.

Dijon, _moult te tarde!_[2]

Et mon luth camard

Chante ta moutarde

Et ton Jacquemart!

J'aime Dijon comme l'enfant sa nourrice dont il a sucé le lait, comme le

poète la jouvencelle qui a initié son coeur.--Enfance et poésie! Que

l'une est éphemère, et que l'autre est trompeuse! L'enfance est un

papillon qui se hâte de brûler ses blanches ailes aux flammes de la

jeunesse, et la poésie est semblable à l'amandier: ses fleurs sont

parfumées et ses fruits sont amers.

J'étais un jour assis à l'écart dans le jardin de l'Arquebuse,--ainsi

nommé de l'arme qui autrefois y signala si souvent l'adresse des

chevaliers du Papeguay. Immobile sur un banc, on eût pu me comparer à la

statue du bastion Bazire. Ce chef-d'oeuvre du figuriste Sévallée et du

Peintre Guillot représentait un abbé assis et lisant. Rien ne manquait à

son costume. De loin, on le prenait pour un personnage; de près, on

voyait que c'était un plâtre.

La toux d'un promeneur dissipa l'essaim de mes rêves. C'était un pauvre

diable dont l'extérieur n'annonçait que misères et souffrances. J'avais

déjà remarqué, dans le même jardin, sa rodingote* râpée qui se

boutonnait jusqu'au menton, son feutre déformé que jamais brosse n'avait

brossé, ses cheveux longs comme un saule, et peignés comme des

broussailles, ses mains décharnées, paeilles à des ossuaires, sa

physionomie narquoise, chafouine et maladive qu'effilait une barbe

nazaréenne; et mes conjectures l'avaient charitablement rangé parmi ces

artistes aux petit-pied, joueurs de violon et peintres de portraits,

qu'une faim irrassasiable et une soif inextinguible condamnent à courir

le monde sur la trace du Juif-errant.

Nous étions maintenant deux sur le banc. Mon voisin feuilletait un livre

des pages duquel s'échappa à son insu une fleur desséchée. Je la

recueillis pour la lui rendre. L'inconnu me saluant la porta à ses

lèvres flétries, et la replaça dans le livre mystérieux.

--«Cette fleur, me hasardai-je à lui dire, est sans doute

le symbole de quelque doux amour enseveli? Hélas! nous avons

tous dans le passé un jour de bonheur qui nous désenchante

l'avenir.

--Vous êtes poète? me répondit-il en souriant.»

Le fil de la conversation s'était noué: maintenant, sur quelle bobine

allait-il s'envider?

--«Poète, si c'est poète que d'avoir cherché l'art!

--Vous avez cherché l'art! Et l'avez-vous trouvé?

--Plût au ciel que l'art ne fût pas une chimère!

--Une chimère!... et moi aussi je l'ai cherché!» s'écria-t-il avec

l'enthousiasme du génie et l'emphase du triomphe.

Je le priai de m'apprendre à quel lunetier il devait sa découverte,

l'art ayant été pour moi ce qu'est une aiguille dans une meule de

foin....

--«J'avais résolu, dit-il, de chercher l'art comme au

moyen-âge les rose-croix cherchèrent la pierre philosophale;

l'art, cette pierre philosophale du dix-neuvième siècle!

«Une question exerça d'abord ma scolastique. Je me demandai: Qu'est-ce

que l'art?--L'art est la science du poète.--Définition aussi limpide

qu'un diamant de la plus belle eau.

«Mais quels sont les éléments de l'art? Seconde question à laquelle

j'hésitai pendant plusieurs mois de répondre.--Un soir qu'à la fumée

d'une lampe je fossoyais le poudreux charnier d'un bouquiniste, j'y

déterrai un petit livre en langue baroque et inintelligible, dont le

titre s'armoriait d'un amphistère déroulant sur une banderolle ces deux

mots: _Gott_--_Liebe_. Quelques sous payèrent ce trésor. J'escaladai ma

mansarde, et là, comme j'épelais curieusement le livre énigmatique,

devant la fenêtre baignée d'un clair de lune, soudain il me sembla que

le doigt de Dieu effleurait le clavier de l'orgue universel. Ainsi les

phalènes bourdonnantes se dégagent du sein des fleurs qui pâment leurs

lèvres aux baisers de la nuit. J'enjambai la fenêtre, et je regardai en

bas. O surprise! rêvais-je? Une terrasse que je n'avais pas soupçonnée

aux suaves émanations de ses orangers, une jeune fille vêtue de blanc,

qui jouait de la harpe, un vieillard vêtu de noir qui priait à

genoux!--Le livre me tomba des mains.

«Je descendis chez les locataires de la terrasse. Le vieillard était un

ministre de la religion réformée qui avait échangé la froide patrie de

sa Thuringe contre le tiède exil de notre Bourgogne. La musicienne était

son unique enfant, blonde et frêle beauté de dix-sept ans qu'effeuillait

un mal de langueur; et le livre par moi réclamé était un eucologe

allemand à l'usage des églises du rite luthérien et aux armes d'un

prince de la maison d'Anhalt-Coëthen.

«Ah! monsieur, ne remuons pas une cendre encore inassoupie! Elisabeth

n'est plus qu'une Béatrix à la robe azurée. Elle est morte, monsieur,

morte! et voici l'eucologe où elle épanchait sa timide prière, la rose

où elle a exhalé son âme innocente.--Fleur desséchée en bouton comme

elle!--Livre fermé comme le livre de sa destinée!--Reliques bénies

qu'elle ne méconnaîtra pas dans l'éternité, aux larmes dont elles seront

trempées, quand la trompette de l'archange ayant rompu la pierre de mon

tombeau, je m'élancerai par-delà tous les mondes jusqu'à la vierge

adorée, pour m'asseoir enfin près d'elle sous les regards de Dieu!...

--Et l'art, lui demandai-je?

--Ce qui dans l'art est _sentiment_ était ma douloureuse conquête.

J'avais aimé, j'avais prié. _Gott_--_Liebe_, Dieu et Amour!--Mais ce qui

dans l'art est _idée_ leurrait encore ma curiosité. Je crus que je

trouverais le complément de l'art dans la nature. J'étudiai donc la

nature.

«Je sortais le matin de ma demeure et je n'y rentrais que le soir.

Tantôt, accoudé sur le parapet d'un bastion en ruines, j'aimais, pendant

de longues heures, à respirer le parfum sauvage et pénétrant du violier

qui mouchète de ses bouquets d'or la robe de lierre de la féodale et

caduque cité de Louis XI[3]; à voir s'accidenter le paysage tranquille

d'un coup de vent, d'un rayon de soleil, ou d'une ondée de pluie, le

bec-figue et les oisillons des haies se jouer dans la pépinière

éparpillée d'ombres et de clartés, les grives accourues de la montagne

vendanger la vigne assez haute et touffue pour cacher le cerf de la

fable, les corbeaux s'abattre de tous les coins du ciel, en bandes

fatiguées, sur la carcasse d'un cheval abandonnée par le pialey[4] dans

quelque bas-fond verdoyant; à écouter les lavandières qui faisaient

retentir leur _rouillot_ joyeux au bord de Suzon[5] et l'enfant qui

chantait une mélodie plaintive en tournant sous la muraille la roue du

cordier.--Tantôt je frayais à mes rêveries un sentier de mousse et de

rosée, de silence et de quiétude, loin de la ville. Que de fois j'ai

ravi leurs quenouilles de fruits rouges et acides aux halliers mal

hantés de la fontaine de Jouvence et de l'ermitage de

Notre-Dame-d'Étang, la fontaine des Esprits et des Fées, l'ermitage du

Diable[6]! Que de fois j'ai ramassé le buccin pétrifié et le corail

fossile sur les hauteurs pierreuses de Saint-Joseph, ravinées par

l'orage! Que de fois j'ai pêché l'écrevisse dans les gués échevelés des

Tilles[7], parmi les cressons qui abritent la salamandre glacée et parmi

les nénuphars dont bâillent les fleurs indolentes! Que de fois j'ai épié

la couleuvre sur les plages embourbées de Saulons, qui n'entendent que

le cri monotone de la foulque et le gémissement funèbre du grèbe! Que de

fois j'ai étoilé d'une bougie les grottes souterraines d'Asnières où la

stalactite distille avec lenteur l'éternelle goutte d'eau de la

clepsydre des siècles! Que de fois j'ai hurlé de la corne, sur les rocs

perpendiculaires de Chèvre-Morte, la diligence gravissant péniblement le

chemin à trois cents pieds au-dessous de mon trône de brouillards! Et

les nuits mêmes, les nuits d'été, balsamiques et diaphanes, que de fois

j'ai gigué comme un lycanthrope autour d'un feu allumé dans le val herbu

et désert, jusqu'à ce que les premiers coups de cognée du bûcheron

ébranlassent les chênes! Ah! monsieur, combien la solitude a d'attraits

pour le poète! J'aurais été heureux de vivre dans les bois et de ne

faire pas plus de bruit que l'oiseau qui se désaltère à la source, que

l'abeille qui picore à l'aubépine et que le gland dont la chute crève la

feuillée!...

--Et l'art, lui demandai-je?

--Patience! l'art était encore dans les limbes. J'avais étudié le

spectacle de la nature, j'étudiai les monuments des hommes.

«Dijon n'a pas toujours parfilé ses heures oisives aux concerts de ses

philharmoniques enfants. Il a endossé le haubert--coiffé le

morion--brandi la pertuisane--dégaîné l'épée--amorcé l'arquebuse--braqué

le canon sur ses remparts--couru les champs tambour battant et enseignes

déchirées, et, comme le ménestrel gris de la barbe qui emboucha la

trompette avant de racler du rebec, il aurait de merveilleuses histoires

à vous raconter, ou plutôt, ses bastions croulants, qui encaissent dans

une terre mêlée de débris les racines feuilleuses de ses marronniers

d'Inde, et son château démantelé dont le pont tremble sous le pas

éreinté de la jument du gendarme regagnant la caserne,--tout atteste

deux Dijons: un Dijon d'aujourd'hui, un Dijon d'autrefois.

«J'eus bientôt déblayé le Dijon des quatorzième et quinzième siècles,

autour duquel courait un branle de dix-huit tours, de huit portes et de

quatre poternes ou _portelles_,--le Dijon de Philippe-le-Hardi, de

Jean-sans-Peur, de Philippe-le-Bon et de Charles-le-Téméraire, avec ses

maisons de torchis à pignons pointus comme le bonnet d'un fou, à façades

barrées de croix de Saint-André; avec ses hôtels embastillés, à étroites

barbacanes, à doubles guichets, à préaux pavés de hallebardes:--avec ses

églises, sa sainte chapelle, ses abbayes, ses monastères, qui faisaient

des processions de clochers, de flèches, d'aiguilles, déployant pour

bannières leurs vitraux d'or et d'azur, promenant leurs reliques

miraculeuses, s'agenouillant aux cryptes sombres de leurs martyrs, ou au

reposoir fleuri de leurs jardins;--avec son torrent de Suzon dont le

cours, chargé de poncels de bois et de moulins à farine, séparait le

territoire de l'abbé de Saint-Bénigne du territoire de l'abbé de

Saint-Étienne, comme un huissier au parlement jetait sa verge et son

holà entre deux plaideurs bouffis de colère[8];--et enfin avec ses

faubourg populeux dont l'un, celui de St-Nicolas, étalait ses douze rues

au soleil, ni plus ni moins qu'une grasse truie en gésine ses douze

mamelles.--J'avais galvanisé un cadavre et ce cadavre s'était levé.

«Dijon se lève; il se lève, il marche, il court! trente dindelles

carillonnent dans un ciel bleu d'outremer comme en peignait le vieil

Albert Dürer. La foule se presse aux hôtelleries de la rue Bouchepot,

aux étuves de la porte aux Chanoines, au mail de la rue St-Guillaume, au

change de la rue Notre-Dame, aux fabriques d'armes de la rue des Forges,

à la fontaine de la place des Cordeliers, au four banal de la rue de

Bèze, aux halles de la place Champeaux, au gibet de la place Morimont;

bourgeois, nobles, vilains, soudrilles, prêtres, moines, clercs,

marchands, varlets, juifs, lombards, pèlerins, ménestrels, officiers du

parlement et de la chambre des comptes, officiers des gabelles,

officiers de la maison du duc: qui clament, qui sifflent, qui chantent,

qui geignent, qui prient, qui maugréent,--dans les basternes, dans des

litières, à cheval, sur des mules, sur la haquenée de saint

François.--Et comment douter de cette résurrection? Voici flotter aux

vents l'étendard de soie, moitié vert, moitié jaune, broché des

armoiries de la ville qui sont de gueules au pampre d'or feuillé de

sinople[9].

«Mais quelle est cette cavalcade? c'est le duc qui va s'ébattre à la

chasse. Déjà la duchesse l'a précédé au château de Rouvres. Le

magnifique équipage et le nombreux cortège! Monseigneur le duc éperonne

un gris pommelé qui frissonne à l'air vif et piquant du matin. Derrière

lui caracolent et se pavanent les _Riches_ de Châlons, les _Nobles_ de

Vienne, les _Preux_ de Vergy, les _Fiers_ de Neuchâtel, les _bons

Barons_ de Beaufremont.--Et ces deux personnages qui chevauchent à la

queue de la file? Le plus jeune, que distinguent son juste-au-corps de

velours sang-de-boeuf et sa marotte grelottante, s'égosille de rire; le

plus vieux, accoutré d'une cape de drap noir sous laquelle il retrait un

volumineux psautier, baisse la tête d'un air confus: l'un est le roi des

Ribauds, l'autre est le chapelain du duc[10]. Le fou propose au sage des

questions que celui-ci ne peut résoudre; et tandis que la populace crie

Noël!--que les palefrois hennissent, que les limiers aboient, que les

cors fanfarent, eux, la bride sur le cou de leurs montures à l'amble,

devisent familièrement de la sage dame Judith et du preudhomme Machabée.

«Cependant un héraut sonne de la buccine sur la tour du logis du duc. Il

signale dans la plaine les chasseurs lançant leurs faucons. Le temps est

pluvieux; une brume grisâtre lui dérobe au loin l'abbaye de Citeaux qui

baigne ses bois dans les marécages; mais un rayon de soleil lui montre

plus rapprochés et plus distincts le château de Talant, dont les

terrasses et les plates-formes se crénèlent dans la nue,--les manoirs du

sire de Ventoux et du seigneur de Fontaine, dont les girouettes percent

des massifs de verdure,--le monastère de Saint-Maur dont les colombiers

s'aiguisent au milieu d'une volée de pigeons,--la léproserie de

St-Apollinaire qui n'a qu'une porte et n'a point de fenêtres,--la

chapelle de St-Jacques de Trimolois, qu'on dirait un pèlerin cousu de

coquilles;--et sous les murs de Dijon, au-delà des meix de l'abbaye de

St-Bénigne, le cloître de la Chartreuse, blanc comme le froc des

disciples de saint Bruno.

«La Chartreuse de Dijon! le Saint-Denis des ducs de Bourgogne[11]! Ah!

pourquoi faut-il que les enfants soient jaloux des chefs-d'oeuvres de

leurs pères! Allez maintenant où fut la Chartreuse, vos pas y heurteront

sous l'herbe des pierres qui ont été des clefs de voûtes, des

tabernacles d'autels, des chevets de tombeaux, des dalles d'oratoires;

des pierres où l'encens a fumé, où la cire a brûlé, où l'orgue a

murmuré, où les ducs morts ont posé le front.--O néant de la grandeur et

de la gloire! on plante des calebasses dans la cendre de

Philippe-le-Bon!--Plus rien de la Chartreuse! Je me trompe.--Le portail

de l'église et la tourelle du clocher sont debout; la tourelle élancée

et légère, une touffe de giroflée sur l'oreille, ressemble à un

jouvenceau qui mène en laisse un lévrier; le portail martelé serait

encore un joyau à pendre au cou d'une cathédrale. Il y a outre cela,

dans le préau du cloître, un piédestal gigantesque dont la croix est

absente et autour duquel sont nichées six statues de prophètes,

admirables de désolation.--Et que pleurent-ils? Ils pleurent la croix

que les anges ont reportée dans le ciel.

«Le sort de la Chartreuse a été celui de la plupart des monuments qui

embellissaient Dijon à l'époque de la réunion du duché au domaine royal.

Cette ville n'est plus que l'ombre d'elle-même. Louis XI l'avait

découronnée de sa puissance, la révolution l'a décapitée de ses

clochers. Il ne lui reste plus que trois églises, de sept églises, d'une

sainte chapelle[12], de deux abbayes et d'une douzaine de monastères.

Trois de ses portes sont bouchées, ses poternes ont été démolies, ses

faubourgs ont été rasés, son torrent de Suzon s'est précipité aux

égouts, sa population a secoué ses feuilles, et sa noblesse est tombée

en quenouille.--Hélas! on voit bien que le duc Charles et sa chevalerie

parties,--il y aura bientôt quatre siècles[13]--pour la bataille, n'en

sont pas revenus.

«Et moi, j'errais parmi ces ruines comme l'antiquaire qui cherche des

médailles romaines dans les sillons d'un _castrum_, après une grosse

pluie d'orage. Dijon expiré conserve encore quelque chose de ce qu'il

fut, semblable à ces riches Gaulois qu'on ensevelissait une pièce d'or à

la bouche et une autre dans la main droite.

--Et l'art, lui demandai-je?

--J'étais un jour occupé, devant l'église Notre-Dame, à considérer

Jacquemart, sa femme et son enfant, qui martelaient midi.--L'exactitude,

la pesanteur, le flegme de Jacquemart seraient le certificat de son

origine flamande, quand même on ignorerait qu'il dispensait les heures

aux bons bourgeois de Courtrai, lors du sac de cette ville, en 1383.

Gargantua escamota les cloches de Paris, Philippe-le-Hardi l'horloge de

Courtrai; chaque prince à sa taille.--Un éclat de rire se fit entendre

là-haut et j'aperçus, dans un angle du gothique édifice, une de ces

figures monstrueuses que les sculpteurs du moyen-âge ont attachées par

les épaules aux gouttières des cathédrales; une atroce figure de damné

qui, en proie aux souffrances, tirait la langue, grinçait des dents et

se tordait les mains.--C'était elle qui avait ri.

--Vous aviez un fétu dans l'oeil! m'écriai-je.

--Ni fétu dans l'oeil, ni coton dans l'oreille.--La figure de pierre

avait ri,--ri d'un rire grimaçant, effroyable, infernal--mais

sarcastique--incisif--pittoresque.»

J'eus honte pour moi d'avoir eu si longtemps affaire à un monomane.

Cependant j'encourageai d'un sourire le rose-croix de l'art à poursuivre

sa drôlatique histoire.

--«Cette aventure, continua-t-il, me donna a réfléchir.--Je réfléchis

que, puisque Dieu et l'amour étaient les premières conditions de l'art,

ce qui dans l'art est _sentiment_,--Satan pourrait bien être la seconde

de ces conditions, ce qui dans l'art est _idée_.--N'est-ce pas le diable

qui a bâti la cathédrale de Cologne?

«Me voilà en quête du diable. Je blémis sur les livres magiques de

Cornelius Agrippa et j'égorge la poule noire du maître d'école mon

voisin. Pas plus de diable qu'au bout du rosaire d'une dévote! Néanmoins

il existe:--saint Augustin en a, de sa plume, légalisé le signalement:

_Daemones sunt genere animalia, ingenio rationabilia, animo passiva,

corpore aerea, tempore aeterna_. Cela est positif. Le diable existe. Il

pérore à la chambre, il plaide au palais, il agiote à la bourse. On le

grave en vignettes, on le broche en romans, on l'habille en drames. On

le voit partout, comme je vous vois. C'est pour lui épiler mieux la

barbe que les miroirs de poche ont été inventés. Polichinelle a manqué

son ennemi et le nôtre. Oh! que ne l'a-t-il assommé d'un coup de bâton

sur la nuque!

«Je bus l'élixir de Paracelse, le soir avant de me coucher. J'eus la

colique. Nulle part le diable en cornes et en queue.

«Encore un désappointement:--l'orage, cette nuit-là, mouillait jusqu'aux

os la vieille cité accroupie dans le sommeil. Comment je rôdais à

tâtons, n'y voyant goutte, dans les anfractuosités de Notre-Dame, c'est

ce que vous expliquera un sacrilège. Il n'y a pas de serrure dont le

crime n'ait la clef.--Ayez pitié de moi! j'avais besoin d'une hostie et

d'une relique.--Une clarté piqua les ténèbres, plusieurs autres se

montrèrent successivement, de sorte que je distinguai bientôt quelqu'un

dont la main affûtée d'un long allumoir distribuait la flamme aux

chandelles du maître-autel. C'était Jacquemart qui, non moins

imperturbable que de coutume sous sa _caule_ de fer rapiécée, acheva sa

besogne sans paraître s'inquiéter ni même s'apercevoir de la présence

d'un témoin profane. Jacqueline, agenouillée aux degrés, gardait une

immobilité parfaite, la pluie découlant de sa jupe de plomb attournée à

la mode brabançonne, de sa gorgerette de tôle tuyautée comme une

dentelle de Bruges, de son visage de bois verni comme les joues d'une

poupée de Nuremberg. Je lui bégayais une humble question sur le diable

et sur l'art, quand le bras de Maritorne se débanda avec la

précipitation soudaine et brutale d'un ressort, et, au bruit cent fois

répercuté du lourd marteau, qu'elle serrait du poing, la foule des

abbés, des chevaliers, des bienfaiteurs qui peuplent de leurs gothiques

momies les caveaux gothiques de l'église, afflua processionnellement

autour de l'autel éblouissant de splendeurs vives et ailées de la crèche

de Noël. La vierge noire[14], la vierge des temps barbares, haute d'une

coudée, à la tremblante couronne de fil d'or, à la robe raide d'empois

et de perle, la vierge miraculeuse devant qui grésille une lampe

d'argent sauta en bas de sa chaire et courut sur les dalles, de la

vitesse d'un toton. Elle s'avançait des nefs profondes, à bonds gracieux

et inégaux, accompagnée d'un petit saint Jean de cire et de laine

qu'embrasa une étincelle et qui se fondit bleu et rouge. Jacqueline

s'était armée de ciseaux pour tondre l'occiput de son enfançon

emmailloté; un cierge éclaira au loin la chapelle du baptistère, et

alors....

--Et alors?

--Et alors le soleil qui luisait par un pertuis, les moineaux qui

becquetaient mes vitres, et les cloches qui marmonnaient une antienne

dans la nue m'éveillèrent. J'avais fait un rêve.

--Et le diable?

--Il n'existe pas.

--Et l'art?

--Il existe.

--Mais où donc?

--Au sein de Dieu!»--Et son oeil où germait une larme sondait le

ciel.--«Nous ne sommes, nous, monsieur, que les copistes du créateur. La

plus magnifique, la plus triomphante, la plus glorieuse de nos oeuvres

éphémères n'est jamais que l'indigne contrefaçon, que le rayonnement

éteint de la moindre de ses oeuvres immortelles. Toute originalité est

un aiglon qui ne brise la coquille de son oeuf que dans les aires

sublimes et foudroyantes du Sinaï.--Oui, monsieur, j'ai longtemps

cherché l'art absolu! O délire! ô folie! Regardez ce front ridé par la

couronne de fer du malheur! Trente ans! et l'arcane que j'ai sollicité

de tant de veilles opiniâtres, à qui j'ai immolé jeunesse, amour,

plaisir, fortune, l'arcane gît, inerte et insensible, comme le vil

caillou, dans la cendre de mes illusions! Le néant ne vivifie point le

néant.»

Il se levait. Je lui témoignai ma commisération par un soupir hypocrite

et banal.

--«Ce manuscrit, ajouta-t-il, vous dira combien d'instruments ont

essayés mes lèvres avant d'arriver à celui qui rend la note pure et

expressive, combien de pinceaux j'ai usés sur la toile avant d'y voir

naître la vague aurore du clair-obscur. Là sont consignés divers

procédés nouveaux peut-être d'harmonie et de couleur, seul résultat et

seule récompense qu'eussent obtenus mes élucubrations. Lisez-le; vous me

le rendrez demain. Six heures sonnent à la cathédrale; elles chassent le

soleil qui s'esquive le long de ces lilas. Je vais m'enfermer pour

écrire mon testament. Bonsoir.

--Monsieur!»

Bah! il était loin. Je demeurai aussi coi et penaud qu'un président à

qui son greffier aurait pris une puce chevauchant sur le nez. Le

manuscrit était intitulé: _Gaspard de la Nuit, Fantaisies à la manière

de Rembrandt et de Callot_.

Le lendemain était un samedi. Personne à l'_Arquebuse_; quelques juifs

qui festoyaient le jour du Sabbat. Je courus par la ville m'informant de

M. Gaspard de la Nuit à chaque passant. Les uns me répondaient:--«Oh!

vous plaisantez!»--Les autres:--«Eh qu'il vous torde le cou!»--Et tous

aussitôt me plantaient là. J'abordai un vigneron de _lai rue

sain-felebar_, nabot et bossu, qui se carrait sur sa porte en riant de

mon embarras.

--«Connaissez-vous M. Gaspard de la Nuit?

--Que lui voulez-vous, à ce garçon-là?

--Je veux lui rendre un livre qu'il m'a prêté.

--Un grimoire!

--Comment! un grimoire!... Enseignez-moi, je vous prie, son domicile.

--Là-bas, où pend ce pied de biche.

--Mais cette maison ... vous m'adressez à monsieur le curé.

--C'est que je viens de voir entrer chez lui la grande brune qui

blanchit ses aubes et ses rabats.

--Qu'est-ce que cela signifie?

--Cela signifie que M. Gaspard de la Nuit s'attife quelquefois en jeune

et jolie fille pour tenter les dévots personnages,--témoin son aventure

avec saint Antoine, mon patron.

--Faites-moi grâce de vos malignités et dites-moi où est M. Gaspard de

la Nuit.

--Il est en enfer, supposé qu'il ne soit pas ailleurs.

--Ah! je m'avise enfin de comprendre! Quoi! Gaspard de la Nuit

serait...?

--Eh! oui ... le diable!

--Merci, mon brave!... Si Gaspard de la Nuit est en enfer, qu'il y

rôtisse! J'imprime son livre.»

LOUIS BERTRAND

NOTES:

[1] Le donjon du palais des ducs, et la flèche de la cathédrale, que les

voyageurs aperçoivent de plusiers lieues dans la plaine.

[2] _Moult me tarde!_ ancienne devise de la commune de Dijon.

[3] Ce château, imposé à Dijon par la tyrannique défiance de Louis XI,

lorsqu'après la mort de Charles-le-Téméraire il s'empara du duché au

détriment de l'héritière légitime Marie de Bourgogne, a plus d'une fois

tiré contre la ville, qui, il est vrai, lui a bien rendu ses

gracieusetés. Aujourd'hui, ses tours chenues servent de retraite à une

compagnie de gendarmes.

[4] L'écorcheur de chevaux morts.

[5] Torrent qui parcourait autrefois Dijon à ciel découvert. Ses eaux

sont reçues aujourd'hui au pied des remparts dans des canaux

voûtés.--Les truites du _Val-de-Suzon_ ont de la renommée en Bourgogne.

[6] La chapelle aujourd'hui fermée de Notre-Dame-d'Étang était habitée

en 1630 par un chapelain et par un ermite. Ce dernier ayant assassiné

son confrère, un arrêt du parlement de Dijon le condamna à être roué vif

en place de Morimont.

[7] Nom générique de plusieurs petites rivières qui arrosent le pays de

la plaine, entre Dijon et la Saône.

[8] Les deux abbayes de St-Étienne et de St-Bénigne, dont les

contestations fatiguèrent si souvent la patience du parlement, étaient

si anciennes, si puissantes, et jouissaient de tant de privilèges

accordés par les ducs et les papes, qu'il n'y avait à Dijon aucun

établissement religieux qui ne relevât de l'une ou de l'autre. Les sept

églises de la ville étaient leurs filles, et chacune des deux abbayes

avait en outre son église particulière.--L'abbaye de Saint-Étienne

battait monnaie.

[9] Telles auraient été, suivant Pierre Paillot, les anciennes armoiries

de la commune de Dijon; mais l'abbé Boulemier (_Mém. de l'acad. de

Dijon_, 1771) a prétendu qu'elles n'étaient que de _gueules plein_. Ces

deux savants ne feraient-ils pas confusion de temps, et les armoiries de

Dijon n'auraient-elles pas été de gueules plein avant de porter _au

pampre d'or feuillé de sinople?_ C'est ce que je n'ai pas le loisir

d'examiner ici.

[10] Philippe-le-Hardi avait son _roi des Ribauds_. Il lui donna 200

liv. en 1396 (_Courtépée_).

[11] Je ne compare la Chartreuse de Dijon à l'abbaye de St-Denis que

sous le rapport de la magnificence et de la richesse de ses sépultures.

Trois ducs seulement ont été inhumés à la Chartreuse, Philippe-le-Hardi,

Jean-sans-Peur, et Philippe-le-Bon; et je n'ignore pas que l'Église de

Citeaux avait communément reçu, depuis Eudes I<sup>er</sup>, les

dépouilles des ducs de la première et de la seconde race royale.--C'est

Philippe-le-Hardi qui fonda la Chartreuse en 1383. Tout n'y était que

lambris de bois d'Irlande, que chasubles et tapis de drap d'or, que

courtines d'étoffes de Chypre et de Damas, que bénitiers et chandeliers

d'argent, que lampes de vermeil, que chapelles portatives à personnages

d'ivoire, que peinture et sculptures exécutées par les premiers artistes

du temps. La vaisselle pour le service de l'autel pesait 55 marcs.--Le

marteau de la révolution en jetant en bas la Chartreuse avait dispersé

dans les cabinets de quelques curieux les débris des tombeaux de

Philippe-le-Hardi, de Jean-sans-Peur et de Marguerite de Bavière, femme

de ce dernier. (Charles-le-Téméraire n'avait point fait élever de

monument à son père Philippe-le-Bon.) Ces chefs-d'oeuvres de l'art du

XVe siècle ont été restaurés et placés dans une des salles du musée de

Dijon.

[12] Elle n'a pas plus échappé que la Chartreuse et tant d'autres

chefs-d'oeuvres à la fureur des réactions. On n'en a pas laissé pierre

sur pierre. Cette sainte chapelle, élevée par le duc Hugues III au

retour de la croisade, vers 1171, était riche de mille objets d'art et

de piété. Que sont devenus, par exemple, ses vitraux et ses statues

historiques; cette boiserie de choeur où étaient appendues les armoiries

des trente-et-un premiers chevaliers de la Toison d'Or institués par

Philippe-le-Bon; le beau vaissel où l'on conservait une hostie

miraculeuse et sur lequel brillait, aux jours de fêtes, la couronne d'or

que le roi Louis XII, relevant d'une dangereuse maladie, en 1505, avait

envoyée au chapitre par deux hérauts?--Le temps a fait un pas et la

terre a été renouvelée, dit quelque part M. de Chateaubriand.

[13] Charles-le-Téméraire, dernier duc de Bourgogne, fut tué à la

bataille de Nancy, le dimanche 5 janvier 1476.

[14] Cette image était déjà en grande vénération au XII<sup>e</sup>

siècle. Elle est d'un bois noir, dur et pesant, qu'on croit être du

châtaignier.

* * * * *

PRÉFACE

L'art a toujours deux faces antithétiques, médaille dont, par exemple,

un côté accuserait la ressemblance de Paul Rembrandt et le revers celle

de Jacques Callot.--Rembrandt est le philosophe à barbe blanche qui

s'encolimaçonne en son réduit, qui absorbe sa pensée dans la méditation

et dans la prière, qui ferme les yeux pour se recueillir, qui

s'entretient avec des esprits de beauté, de science, de sagesse et

d'amour, et qui se consume à pénétrer les mystérieux symboles de la

nature.--Callot, au contraire, est le lansquenet fanfaron et grivois qui

se pavane sur la place, qui fait du bruit dans la taverne, qui caresse

les filles de bohémiens, qui ne jure que par sa rapière et par son

escopette, et qui n'a d'autre inquiétude que de cirer sa moustache.--Or,

l'auteur de ce livre a envisagé l'art sous cette double

personnification; mais il n'a point été trop exclusif, et voici, outre

les fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, des études sur

Van Eyck, Lucas de Leyde, Albert Dürer, Peter Neef, Breughel de Velours,

Breughel d'Enfer, Van Ostade, Gérard Dow, Salvator Rosa, Murillo, Fusely

et plusieurs autres maîtres de différentes écoles.

Et que si on demande à l'auteur pourquoi il ne parangonne point en tête

de son ouvrage quelque belle théorie littéraire, il sera forcé de

répondre que M. Séraphin ne lui a pas expliqué le mécanisme de ses

ombres chinoises, et que Polichinelle cache à la foule curieuse le fil

conducteur de son bras.--Il se contente de signer son oeuvre:

GASPARD DE LA NUIT.

* * * * *

À M. VICTOR HUGO.

La gloire ne sait point ma demeure ignorée,

Et je chante tout seul ma chanson éplorée,

Qui n'a de charme que pour moi.

CH. BRUGNOT.--_Ode_.

Nargue de vos esprits errants, dit Adam, je

ne m'en inquiète pas plus qu'un aigle ne

s'inquiète d'une troupe d'oies sauvages;

tous ces êtres-là ont pris la fuite depuis

que les chaires sont occupées par de braves

ministres, et les oreilles du peuple remplies

de saintes doctrines.

WALTER SCOTT.--_L'Abbé_, _chap_. XVI.

Le livre mignard de tes vers, dans cent ans comme aujourd'hui, sera le

bien choyé des châtelaines, des damoiseaux et des ménestrels, florilège

de chevalerie, décaméron d'amour qui charmera les nobles oisivetés des

manoirs.

Mais le petit livre que je te dédie aura subi le sort de tout ce qui

meurt, après avoir, une matinée peut-être, amusé la cour et la ville qui

s'amusent de peu de chose.

Alors, qu'un bibliophile s'avise d'exhumer cette oeuvre moisie et

vermoulue, il y lira à la première page ton nom illustre qui n'aura

point sauvé le mien de l'oubli.

Sa curiosité délivrera le frêle essaim de mes esprits qu'auront

emprisonnés si longtemps des fermaux de vermeil dans une geôle de

parchemin.

Et ce sera pour lui une trouvaille non moins précieuse que l'est pour

nous celle de quelque légende en lettres gothiques, écussonnée d'une

licorne ou de deux cigognes.

Paris, 10 septembre 1836.

* * * * *

Les Fantaisies

de

Gaspard de la Nuit.

* * * * *

Ici commence le premier

Livre des Fantaisies

De Gaspard

De la

Nuit

* * * * *

ÉCOLE FLAMANDE

I

HARLEM.

Quand d'Amsterdam le coq d'or chantera

La poule d'or de Harlem pondera.

_Les Centuries de Nostradamus._

Harlem, cette admirable bambochade qui résume l'école flamande, Harlem

peint par Jean Breughel, Peeter Neef, David Téniers et Paul Rembrandt;

Et le canal où l'eau bleue tremble, et l'église où le vitrage d'or

flamboie, et le stoël[1] où sèche le linge au soleil, et les toits,

verts de houblon;

Et les cigognes qui battent des ailes autour de l'horloge de la ville,

tendant le col du haut des airs et recevant dans leur bec les gouttes de

pluie;

Et l'insouciant bourguemestre qui caresse de la main son menton double,

et l'amoureux fleuriste qui maigrit, l'oeil attaché à une tulipe;

Et la bohémienne qui se pâme sur sa mandoline, et le vieillard qui joue

du Rommelpot[2], et l'enfant qui enfle une vessie;

Et les buveurs qui fument dans l'estaminet borgne, et la servante de

l'hôtellerie qui accroche à la fenêtre un faisan mort.

II

LE MAÇON.

Le maître Maçon.--Regardez ces

bastions, ces contreforts: on les

dirait construits pour l'éternité.

SCHILLER.--Guillaume Tell.

Le maçon Abraham Knupfer chante, la truelle à la main, dans les airs

échafaudé, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle

de ses pieds et l'église aux trente arc-boutants, et la ville aux trente

églises.

Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abîme

confus des galeries, des fenêtres, des pendentifs, des clochetons, des

tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile

échancrée et immobile du tiercelet.

Il voit les fortifications qui se découpent en étoile, la citadelle qui

se rengorge comme une géline dans un tourteau, les cours des palais où

le soleil tarit les fontaines, et les cloîtres des monastères où l'ombre

tourne autour des piliers.

Les troupes impériales se sont logées dans le faubourg. Voilà qu'un

cavalier tambourine là-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau à

trois cornes, ses aiguilles de laine rouge, sa cocarde traversée d'une

ganse, et sa queue nouée d'un ruban.

Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanaché

de gigantesques ramées, sur de larges pelouses d'émeraude, criblent de

coups d'arquebuse un oiseau de bois fiché à la pointe d'un mai.

Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathédrale s'endormit couchée

les bras en croix, il aperçut de l'échelle, à l'horizon, un village

incendié par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comète dans

l'azur.

III

L'ÉCOLIER DE LEYDE.

On ne saurait prendre trop de

précautions par le temps qui court,

surtout depuis que les faux-monnayeurs

se sont établis dans ce pays-ci.

_Le Siège de Berg-op-Zoom._

Il s'assied dans son fauteuil de velours d'Utrecht, messire Blasius, le

menton dans sa fraise de fine dentelle, comme une volaille qu'un

cuisinier s'est rôtie sur une faïence.

Il s'assied devant sa banque pour compter la monnaie d'un demi-florin;

moi, pauvre écolier de Leyde, qui ai un bonnet et une culotte percée,

debout sur un pied comme une grue sur un pal.

Voilà le trébuchet qui sort de la boîte de laque aux bizarres figures

chinoises, comme une araignée qui, repliant ses longs bras, se réfugie

dans une tulipe nuancée de mille couleurs.

Ne dirait-on pas, à voir la mine allongée du maître, trembler ses doigts

décharnés découplant les pièces d'or, d'un voleur pris sur le fait et

contraint, le pistolet sur la gorge, de rendre à Dieu ce qu'il a gagné

avec le diable?

Mon florin que tu examines avec défiance à travers la loupe est moins

équivoque et louche que ton petit oeil gris, qui fume comme un lampion

mal éteint.

Le trébuchet est rentré dans sa boîte de laque aux brillantes figures

chinoises, messire Blasius s'est levé à demi de son fauteuil de velours

d'Utrecht, et moi, saluant jusqu'à terre, je sors à reculons, pauvre

écolier de Leyde qui ai bas et chausses percés.

IV

LA BARBE POINTUE.

Si l'on n'a la tête levée

Le poil de la barbe frisé

Et la moustache relevée

On est des dames méprisé.

_Les Poésies de d'Assoucy._

Or, c'était fête à la synagogue, ténébreusement étoilée de lampes

d'argent, et les rabbins, en robes et en lunettes, baisaient leurs

talmuds, marmottant, nazillonnant, crachant ou se mouchant, les uns

assis, les autres non.

Et voilà que tout à coup, parmi tant de barbes rondes, ovales, carrées,

qui floconnaient, qui frisaient, qui exhalaient ambre et benjoin, fut

remarquée une barbe taillée en pointe.

Un docteur nommé Élébotham, coiffé d'une meule de flanelle qui

étincelait de pierreries, se leva et dit: «Profanation! il y a ici une

barbe pointue!

--Une barbe luthérienne!--Un manteau court!--Tuez le Philistin.»--Et la

foule trépignait de colère dans les bancs tumultueux, tandis que le

sacrificateur braillait:--«Samson, à moi ta mâchoire d'âne!»

Mais le chevalier Melchior avait développé un parchemin authentiqué des

armes de l'empire:--«Ordre, lut-il, d'arrêter le boucher Isaac van Heck,

pour être l'assassin pendu, lui, pourceau d'Israël, entre deux pourceaux

de Flandre.»

Trente hallebardiers se détachèrent à pas lourds et cliquetants de

l'ombre du corridor.--«Feu de vos hallebardes» leur ricana le boucher

Isaac.--Et il se précipita d'une fenêtre dans le Rhin.

V

LE MARCHAND DE TULIPES.

La tulipe est parmi les fleurs

ce que le paon est parmi les oiseaux.

L'une est sans parfum, l'autre est sans

voix; l'une s'enorgueillit de sa robe,

l'autre de sa queue.

_Le Jardin des fleurs rares et

curieuses._

Nul bruit, si ce n'est le froissement de feuillets de vélin sous les

doigts du docteur Huylten, qui ne détachait les yeux de sa bible jonchée

de gothiques enluminures que pour admirer l'or et le pourpre de deux

poissons captifs aux humides flancs d'un bocal.

Les battants de la porte roulèrent: c'était un marchand fleuriste qui,

le bras chargés de plusieurs pots de tulipes, s'excusa d'interrompre la

lecture d'un aussi savant personnage.

--«Maître, dit-il, voici le trésor des trésors, la merveille des

merveilles, un oignon comme il n'en fleurit jamais qu'un par siècle dans

le sérail de l'empereur de Constantinople!

--Une tulipe! s'écria le vieillard courroucé, une tulipe! ce symbole de

l'orgueil et de la luxure qui ont engendré dans la malheureuse cité de

Wittemberg la détestable hérésie de Luther et de Mélanchton!»

Maître Huylten agrafa le fermail de sa bible, rangea ses lunettes dans

leur étui, et tira le rideau de la fenêtre, qui laissa voir au soleil

une fleur de la passion avec sa couronne d'épine, son éponge, son fouet,

ses clous et les cinq plaies de Notre-Seigneur.

Le marchant de tulipes s'inclina respectueusement et en silence,

déconcerté par un regard inquisiteur du duc d'Albe dont le portrait,

chef-d'oeuvre d'Holbein, était appendu à la muraille.

VI

LES DOIGTS DE LA MAIN.

Une honnête famille où il n'y a

jamais eu de banqueroute, où personne

n'a jamais été pendu.

_La parenté de Jean de Nivelle._

Le pouce est ce gras cabaretier flamand, d'humeur goguenarde et

grivoise, qui fume sur sa porte, à l'enseigne de la double bière de

mars.

L'index est sa femme, virago sèche comme une merluche, qui dès le matin

soufflette sa servante dont elle est jalouse, et caresse la bouteille

dont elle est amoureuse.

Le doigt du milieu est leur fils, compagnon dégrossi à la hache, qui

serait soldat s'il n'était brasseur, et qui serait cheval s'il n'était

homme.

Le doigt de l'anneau est leur fille, leste et agaçante Zerbine qui vend

des dentelles aux dames et ne vend pas ses sourires aux cavaliers.

Et le doigt de l'oreille est le Benjamin de la famille, marmot pleureur,

qui toujours se trimballa à la ceinture de sa mère comme un petit enfant

pendu au croc d'une ogresse.

Les cinq doigts de la main sont la plus mirobolante giroflée à cinq

feuilles qui ait jamais brodé les parterres de la noble cité de Harlem.

VII

LA VIOLE DE GAMBA.

Il reconnut, à n'en pouvoir

douter, la figure blême de son ami

intime Jean-Gaspard Dehureau, le grand

paillasse des Funambules, qui le

regardait avec une expression

indéfinissable de malice et de

bonhomie.

THÉOPHILE GAUTIER.--_Onuphrius_.

Au clair de la lune

Mon ami Pierrot

Prête-moi une plume

Que j'écrive un mot.

Ma chandelle est morte

Je n'ai plus de feu;

Ouvre-moi la porte

Pour l'amour de Dieu.

_Chanson populaire_.

Le maître de chapelle eut à peine interrogé de l'archet la viole

bourdonnante, qu'elle lui répondit par un gargouillement burlesque de

lazzi et de roulades, comme si elle eût eu au ventre une indigestion de

comédie italienne.

* * * * *

C'était d'abord la duègne Barbara qui grondait cet imbécile de Pierrot

d'avoir, le maladroit, laissé tomber la boîte à perruque de M. Cassandre

et répandu toute la poudre sur le plancher.

Et M. Cassandre de ramasser piteusement sa perruque, et Arlequin de

détacher au viédase un coup de pied dans le derrière, et Colombine

d'essuyer une larme de fou rire, et Pierrot d'élargir jusqu'aux oreilles

une grimace enfarinée.

Mais bientôt, au clair de lune, Arlequin dont la chandelle était morte

suppliait son ami Pierrot de tirer les verrous pour la lui rallumer, si

bien que le traître enlevait la jeune fille avec la cassette du vieux.

* * * * *

--«Au diable Job Hans le luthier qui m'a vendu cette corde! s'écria le

maître de chapelle recouchant la poudreuse viole dans son poudreux

étui.»--La corde s'était cassée.

VIII

L'ALCHIMISTE.

Notre art s'apprent en deux

manières, c'est à savoir par

enseignement d'un maître, bouche à

bouche, et non autrement, ou par

inspiration et révélation divines; ou

bien par les livres lesquelz sont moult

obscurs et embrouilléz; et pour en

iceux trouver accordance et vérité

moult convient estre subtil, patient,

studieux et vigilant.

_La clef des secrets de

philosophie de Pierre Vicot._

Rien encore!--Et vainement ai-je feuilleté pendant trois jours et trois

nuits, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de

Raymond Lulle.

Non, rien, si ce n'est, avec le sifflement de la cornue étincelante, les

rires moqueurs d'un salamandre qui se fait un jeu de troubler mes

méditations.

Tantôt il attache un pétard à un poil de ma barbe, tantôt il me décoche

de son arbalète un trait de feu dans mon manteau.

Ou bien fourbit-il son armure, c'est alors la cendre du fourneau qui

souffle sur les pages de mon formulaire et sur l'encre de mon écritoire.

Et la cornue toujours plus étincelante siffle le même air que le diable,

quand saint Éloi lui tenaille le nez dans sa forge.

Mais rien encore!--Et pendant trois autres jours et trois autres nuits

je feuilleterai, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres

hermétiques de Raymond Lulle!

IX

DÉPART POUR LE SABBAT.

Elle se leva la nuit, et

allumant la chandelle prit une boîte et

s'oignit, puis avec quelques paroles

elle fut transportée au sabbat.

JEAN BODIN.--_De la

Démonomanie des Sorciers._

Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière, et

chacun d'eux avait pour cuiller l'os de l'avant-bras d'un mort.

La cheminée était rouge de braise, les chandelles champignonnaient dans

la fumée, et les assiettes exhalaient une odeur de fosse au printemps.

Et lorsque Maribas riait ou pleurait, on entendait comme geindre un

archet sur les trois cordes d'un violon démantibulé.

Cependant le soudard étala diaboliquement sur la table, à la lueur du

suif, un grimoire où vint s'ébattre une mouche grillée.

Cette mouche bourdonnait encore lorsque, de son ventre énorme et velu,

une araignée escalada les bords du magique volume.

Mais déjà sorciers et sorcières s'étaient envolés par la cheminée à

califourchon, qui sur un balai, qui sur les pincettes, et Maribas sur la

queue de la poêle.

Ici finit le premier

Livre des Fantaisies

De Gaspard

De la

Nuit

NOTES:

[1] Balcon de pierre.

[2] Instrument de musique.

* * * * *

Ici commence le deuxième

Livre des Fantaisies

De Gaspard

De la

Nuit

* * * * *

LE VIEUX PARIS

I

LES DEUX JUIFS.

Vieux époux

Vieux jaloux,

Tirez tous

Les verrous.

_Vieille chanson._

Deux juifs, qui s'étaient arrêtés sous ma fenêtre, comptaient

mystérieusement au bout de leurs doigts les heures trop lentes de la

nuit.

--«Avez-vous de l'argent, Rabbi? demanda le plus jeune au plus

vieux.--Cette bourse, répondit l'autre, n'est point un grelot.»

* * * * *

Mais alors une troupe de gens se rua avec vacarme des bouges du

voisinage; et des cris éclatèrent sur mes vitraux comme les dragées

d'une sarbacane.

C'étaient des turlupins qui couraient joyeusement vers la place du

Marché, d'où le vent chassait des étincelles de paille et une odeur de

roussi.

--«Ohé! Ohé! Lanturelu!--Ma révérence à Madame la lune!--Par ici, la

cagoule du diable! Deux juifs dehors pendant le couvre-feu!--Assomme!

assomme! aux juifs le jour, aux truands la nuit!

* * * * *

Et les cloches fêlées carillonnaient là-haut dans les tours de

Saint-Eustache le gothique:--«Dindon, dindon, dormez-donc, dindon!»

_A M. Louis Boulanger, peintre._

II

LES GUEUX DE NUIT.

J'endure

Froidure

Bien dure.

_La chanson du pauvre diable._

--«Ohé! rangez-vous qu'on se chauffe!--Il ne te manque plus que

d'enfourcher le foyer! Ce drôle a les jambes comme des pincettes.

--Une heure!--Il bise dru!--Savez-vous, mes chats-huants, ce qui fait la

lune si claire? Les cornes des c.... qu'on y brûle.

--La rouge braise à brûler de la charbonnée!--Comme la flamme danse

bleue sur les tisons! Ohé! quel est le ribaud qui a battu sa ribaude?

--J'ai le nez gelé!--J'ai les grêves rôties!--Ne vois-tu rien dans le

feu, Choupille?--Oui! une hallebarde.--Et toi, Jeanpoil?--Un oeil.

--Place, place à M. de la Chousserie!--Vous êtes là, Monsieur le

procureur, chaudement fourré et ganté pour l'hiver!--Oui-dà! les matous

n'ont pas d'engelures!

--Ah! voici messieurs du guet!--Vos bottes fument.--Et les tirelaines?

Nous en avons tué deux d'une arquebusade; les autres se sont échappés à

travers la rivière.»

* * * * *

Et c'est ainsi que s'acoquinaient à un feu de brandon, avec des gueux de

nuit, un procureur au parlement qui courait le guilledou, et les gascons

du guet qui racontaient sans rire les exploits de leurs arquebuses

détraquées.

III

LE FALOT.

Le Masque.--Il fait noir;

prête-moi ta lanterne.

Mercurio.--Bah! les chats ont

pour lanterne leurs deux yeux.

_Une nuit de carnaval._

Ah! pourquoi me suis-je, ce soir, avisé qu'il y avait place à me blottir

contre l'orage, moi petit follet de gouttière, dans le falot de Madame

de Gourgouran!

Je riais d'entendre un esprit que trempait l'averse bourdonner autour de

la maison lumineuse, sans pouvoir trouver la porte par laquelle j'étais

entré.

Vainement me suppliait-il, enroué et morfondu, de lui permettre au moins

de rallumer son rat de cave à ma bougie pour chercher sa route.

Soudain le jaune papier de la lanterne s'enflamma, crevé d'un coup de

vent dont gémirent dans la rue des enseignes pendantes comme des

bannières.

--«Jésus! miséricorde! s'écria la béguine, se signant des cinq

doigts.--Le diable te tenaille, sorcière, m'écriai-je, crachant plus de

feu qu'un serpenteau d'artifice.»

Hélas! moi qui, ce matin encore, rivalisais de grâces et de parure avec

le chardonneret à oreillettes de drap écarlate du damoisel de Luynes!

IV

LA TOUR DE NESLE.

Il y avait à la tour de Nesle

un corps-de-garde auquel se logeait le

guet pendant la nuit.

BRANTOME.

«Valet de trèfle!--Dame de pique! de gagne!» Et le soudard qui perdait

envoya d'un coup de poing sur la table son enjeu au plancher.

Mais alors messire Hugues, le prévôt, cracha dans un brasier de fer avec

la grimace d'un cagou qui a avalé une araignée en mangeant sa soupe.

--«Pouah! les charcuitiers échaudent-ils leurs cochons à minuit?

Ventredieu! c'est un bateau de feurre qui brûle en Seine!»

* * * * *

L'incendie qui n'était d'abord qu'un innocent follet égaré dans les

brouillards de la rivière fut bientôt un diable à quatre tirant le canon

et force arquebusades au fil de l'eau.

Une foule innombrable de turlupins, de béquillards, de gueux de nuit

accourus sur la grève, dansaient des gigues devant la spirale de flamme

et de fumée.

Gaspard de la nuit: Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot · 第 1 / 4 段