naturelle.--Au château de Lussan, habitué qu'on était de traiter Marcel
comme un enfant, il était tout-à-fait sans conséquence à cause de son
âge et de son caractère.--Comme tous ceux qui ne le connaissaient pas,
Hortense s'en était amusée--de loin si l'on peut s'exprimer ainsi, comme
une jeune fille s'amuserait avec un loup enchaîné, puis après,
l'indifférence avait succédé à la curiosité, et presque le dédain à
l'indifférence;--car Hortense, habituée qu'elle était aux manières
polies, distinguées, aux recherches de toilette les plus minutieuses des
hommes de la société, devait plus que personne éprouver une antipathie
pour ce jeune homme rude et grossier.
Une femme moins frivole et moins légère, eût peut-être cédé au désir de
lire dans ce coeur si jeune et si neuf, et d'y voir éclore des
sensations fortes et naïves;--mais de telles femmes sont rares, et il
faut l'avouer, des amants comme Marcel offrent peu d'attraits; enfin
Hortense était peut-être la femme qui dût sentir l'éloignement le plus
prononcé pour Marcel.
Et pourtant Crâo avait interprété sa conduite avec une malice infernale,
en changeant en un sentiment tendre,--l'accès de curiosité que le
caractère singulier de Marcel avait un instant fait naître chez
Hortense, et en démontrant à ce malheureux que l'indifférence et le
dégoût qui avaient suivi, n'étaient autre chose que le dépit
qu'éprouvait madame de Cérigny de voir ses avances rejetées.
Le premier espoir d'être aimé mettait Marcel hors de lui; sans
positivement croire ce que le bossu lui avait dit, il ne pouvait se
refuser à l'évidence des faits.--Ce maudit bossu avait encore tiré le
meilleur parti possible de la beauté de Marcel, dans le portrait qu'il
en avait fait.--L'amour-propre,--l'ignorance du monde, les désirs, le
sentiment vague de supériorité qu'il ressentait parfois, finirent sinon
par persuader Marcel que madame de Cérigny s'occupait de lui, au moins à
ne pas lui faire envisager un tel amour comme chimérique. Avec un
caractère comme celui de Marcel, c'était déjà un pas immense...
Toutefois toujours défiant,--il se promit d'attendre et de ne pas livrer
son secret avant d'avoir de nouvelles preuves.
CHAPITRE IX.
THÉATRE.
L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un
sot, il le croit.
_Pensées de Pascal_, XLVIII.
Le lendemain de la partie de chasse,--les hôtes de Lussan étaient
rassemblés dans un charmant pavillon situé au milieu d'un étang immense,
et le majestueux rideau de verdure que formaient les arbres du parc, se
détachait noir sur le ciel encore doré par les dernières lueurs du
soleil, couché depuis quelque temps.
Il faisait une fraîcheur ravissante, les piqueurs de M. de Lussan,
exécutaient au fond du bois de mélodieuses fanfares dont l'harmonie
lointaine était répétée à l'infini par les échos.
--Que cette fanfare de Guillaume Tell fait ainsi un admirable effet, dit
Georges, abandonnant sa glace pour écouter avec plus d'attention.
--C'est à M. de Cérigny que nous devons pourtant cette idée merveilleuse
de faire tous les soirs donner de la trompe dans la forêt, dit madame de
Lussan.
--Il n'en fait jamais d'autres... répondit Hortense.
Et pourtant reprit Georges, j'ai moi une idée qui vaut au moins toutes
celles de M. de Cérigny...
--Voilà de la présomption, monsieur de Verneuil, dit Hortense...
--Voyons, Georges, repartit M. de Cérigny... voyons votre idée... je ne
cède pas d'avance mes avantages.
--Eh bien, Madame, dit Georges en s'adressant à madame de Lussan, vous
avez ici une charmante salle de spectacle... et il est affreux que
personne... pas même Cérigny, n'ait pensé à y jouer la comédie...
--Bravo, bravo, l'idée est parfaite, répéta-t-on en coeur, c'est
délicieux;--cela vaut bien mieux que les fanfares de M. de
Cérigny.--Quand--jouons-nous?--que jouons-nous?--l'opéra?--le drame?--le
vaudeville?--ce sera charmant?--je n'oserai jamais?--et des costumes?--
Telles furent les approbations, les interjections et les questions que
suggéra le projet de Georges.
--C'est arrêté, nous jouons la comédie,--dit madame de Lussan.--Crâo
copiera les rôles et servira de souffleur, ma femme de compagnie tiendra
le piano, le régisseur aura son violon,--le maître d'hôtel sa flûte, et
un de nos gens qui donne du cor d'harmonie complétera l'orchestre.--Ce
sera délicieux... Approuvé..... approuvé...... Seulement que
jouerons-nous, demanda M. de Mersac,--jouons _Hernani_?--Oh bien, oui,
c'est romantique ça--_hoc turpissimum est_, s'écria le fils de M. de
Mersac, lycéen de 16 ans, qui ne pouvait dire une phrase sans la finir
en latin, depuis qu'il était en vacance,--pure contrariété. Le misérable
au collége avait ses _humanités_ en horreur.
--Comment vous parlez encore votre vilain latin... Jules, dit en
minaudant madame d'Alby, qui avait promis à la mère de Jules de ne rien
lui passer d'inconvenant...
--Nous ne serons pas assez, objecta M. d'Alby.
--Mais les voisins de terre qui nous arrivent demain?... pensez donc,
quel renfort.... reprit madame de Lussan... seulement _Hernani_..., pour
commencer... ce n'est pas aisé.
--Et puis au fait, c'est romantique, dit madame d'Alby qui paraissait
partager les opinions littéraires du lycéen.
--Pourquoi pas jouer _Faust_ de Goëthe tout de suite? reprit M. de
Mersac...
--Vous croyez rire... dit M. de Cérigny... eh bien j'y pensais...
--Le fait est, reprit madame de Lussan, que ce serait piquant,... si
nous en essayions?....
--Ce sera bien ennuyeux, dit l'un...
--Aimez-vous mieux _Athalie_, reprit un autre.
--Je préférerais cela!
--Par exemple...
--Mais quels vers!
--Votre Goëthe est un fou...
--Votre Racine est si froid...
Et cette malencontreuse question littéraire allait encore être débattue,
si madame de Lussan n'eût assuré que le frais du soir commençait à
gagner. La discussion ne fut pas abandonnée;--on monta en bateau, et on
était arrivé dans le salon du château, qu'elle n'était pas
résolue;--seulement il fut arrêté qu'on jouerait:--mais quoi?
--D'abord avons-nous ici des pièces de théâtre, dit M. de Cérigny à
madame de Lussan.
--Je le crois. Il faudrait demander cela à Crâo qui est chargé de la
bibliothèque.
--S'il y en avait, ce serait bien mieux, on éviterait ainsi l'ennui
d'écrire à Paris, l'attente de recevoir la réponse;--ce serait au moins
huit jours de gagnés;--sans cela, le temps de faire des costumes,
d'apprendre les rôles;--bah!--ce serait remis à trop loin.
--Sans doute, répéta tout le monde avec cette impatience de gens
heureux, qui, une fois un plaisir convenu, donneraient tout au monde
pour en jouir à l'instant même.
--Cela est bien simple, dit Georges, je vais faire demander Crâo à la
bibliothèque, et savoir au juste quelles sont nos richesses.
Quand Georges arriva dans la bibliothèque, il y trouva Crâo qui le salua
respectueusement.
--Je suis aux ordres de monsieur le comte.
--Dites-moi, Crâo, nous voulons jouer la comédie, avez-vous ici des
pièces de théâtre?
--Je ne crois pas, monsieur le comte.--Je vais consulter mon
catalogue... Puis, feuilletant un lourd registre...--Monsieur le comte,
nous n'avons ici qu'un théâtre étranger, et encore c'est une traduction
de Shakespear....
--Voilà tout?
--Voilà tout, monsieur le comte;... Ah! j'oubliais. J'ai, moi, un
vaudeville;... c'est ma pièce favorite...
--Quel est-il?...
--_La Maison en loterie_, monsieur le comte.
--Vous n'y mettez pas d'amour-propre au moins?
--Que voulez-vous, monsieur le comte... Le rôle de Rigaudin m'a toujours
séduit.
--Mais, c'est un fort vilain rôle...
--Il est amusant, monsieur le comte.
--A la bonne heure dans l'étude du notaire,... mais ici, mon pauvre
Crâo, vous auriez bien du mal à brouiller quelqu'un...
--Oh, ce n'est pas comme cela que je l'entends, monsieur le comte, je
parle du rôle d'observateur...
--Bon Dieu!... et qu'observe donc monsieur Crâo, dit Georges, que cette
conversation amusait.
--Oh! bien des choses... Une entre autres qui divertirait bien monsieur
le comte, s'il la savait.
--Voyons...
--Mais j'ose recommander le secret à monsieur le comte.
--Parlez, Crâo.
--C'est que M. Marcel de Launay est depuis quelque temps sujet à de
singulières distractions, et que...
--Qui ça, notre Nemrod, notre ours... Eh bien! que fait-il?... Il prend
un sanglier pour un loup?...
--Il en serait bien capable, monsieur le comte, car les amoureux sont
capables de tout.
--Marcel est amoureux!... Si tu peux me prouver cela, Crâo, tu n'en
seras pas fâché... Voilà qui nous divertirait,... ce serait à n'y pas
tenir... Voyons, voyons; parle, parle donc.
--Je n'ose, monsieur le comte.
--Crâo, je le veux.
--Monsieur le comte se formalisera.
--Du tout... qu'est-ce que ça peut me faire à moi; je le veux, voyons,
dis...
--Puisque Monsieur le comte l'exige... je puis lui affirmer que M.
Marcel est amoureux de...
--Finiras-tu?
--De madame la marquise de Cérigny.
Ici Georges partit d'un éclat de rire si fou, si bruyant, si prolongé,
qu'il stupéfia Crâo; et sans songer davantage aux pièces de théâtre, ce
jeune homme courut comme un écervelé rejoindre la société du salon...
--Il rit,--à la bonne heure, dit Crâo...--Puis remettant son registre à
sa place, éteignant sa lumière, il alla, dans l'obscurité, coller son
oreille à une petite porte de dégagement, qui communiquait au salon
d'été où l'on était rassemblé.
--Retenant son souffle, il écouta.
--C'est impossible... disait Hortense en riant aux éclats...
--C'est pourtant comme cela, Madame, reprit Georges.
--Ma chère amie, voilà une conquête qui me donne de l'ombrage, ajouta M.
de Cérigny avec un sérieux affecté...
--Mais le pauvre Marcel va devenir très-amusant, dit madame de Lussan,
et ce qui serait charmant, c'est qu'Hortense l'encourageât un peu.
--Ah! il est trop laid, il a l'air trop brutal, et puis il me fait une
peur affreuse.
--Que vous êtes folle, Hortense! dit madame de Lussan, Marcel est mon
parent, un enfant presque,--un jeune homme sans conséquence... Vous
profiteriez de cela pour nous l'amener; vous useriez de votre influence
pour lui faire faire les choses du monde les plus divertissantes; les
soirées commencent à être longues, voyons, Hortense, pas d'égoïsme; mon
Dieu, s'il m'avait honoré de son goût, je vous donnerais l'exemple,
moi...
--Allons, vous le voulez, cela vous amusera peut-être, j'y consens; mais
moi je me sacrifie,... dit madame de Cérigny, vaincue par tant
d'instances...
Puis, comme Crâo entendit un léger bruit, il se retira vite, et dit en
regagnant sa tourelle.--Mais cela prend une excellente tournure...--Nous
rirons bien.
CHAPITRE X.
UN PREMIER AMOUR.
--Te souviens-tu de ce jour, où tu me disais:--je t'enverrai
un anneau comme gage de mon amour? En vain j'ai
attendu l'anneau,--je l'attends encore;--peut-être, m'as-tu
oublié, et tu penses qu'il n'est plus besoin de gage pour un
amour passé?
JEHAN POL, _Oubli et Consolation_.
Huit jours après cette belle coalition, il eût été impossible de
reconnaître Marcel, tant il était changé,--avant il était laid; mais au
moins ses manières ne contrastaient pas avec cette laideur,--il y avait
même dans son ensemble, je ne sais quoi de rude et d'original, qui ne
manquait pas de caractère et d'énergie.
Mais depuis que cédant aux folles exigences de ses amis, Hortense parut
faire quelqu'attention à Marcel, et encourager son amour.--Ce
malheureux, croyant voir se réaliser les espérances que Crâo lui avait
si méchamment données, et écoutant les perfides conseils du bossu, avait
changé pour plaire à Hortense, ses habits de chasse qu'il ne quittait
jamais, et dans lesquels au moins son allure était libre et franche,
pour des vêtements à la mode qui le mettaient au supplice; il s'était
fait friser, avait emprisonné son cou dans une énorme cravate empesée;
enfin affublé de la sorte, il était impossible de rien voir au monde de
plus grotesque, de plus amusant et de plus ridicule.
Aussi, on en riait aux larmes dans le château, Hortense elle-même s'en
amusait beaucoup, et commençait à jouir des fruits de son
_sacrifice_,--comme on l'appelait.
Et ceci n'était rien, il fallait entendre et voir Marcel au milieu d'une
foule de jeux, de proverbes, qui demandaient autant de légèreté
d'esprit, que d'élégance et de souplesse de corps,--il fallait voir
Marcel lourd, gauche, embarrassé, s'évertuant pour paraître aimable et
ne pouvant dire ni répondre un mot à propos;--mais ravi, mais joyeux, et
ne comprenant pas les quolibets, les épigrammes dont on l'accablait à
l'envi, parce qu'Hortense le regardait quelquefois; et lui disait en
étouffant un éclat de rire:--à la bonne heure, monsieur Marcel, vous
êtes aimable maintenant, surtout continuez...
Comment voulez-vous qu'après cela,--Marcel ne se crût pas beau,
séduisant par excellence. Georges prenait avec lui les airs de
sécheresse, et de morgue, d'un rival évincé. Madame de Lussan lui
faisait des compliments sur les bonnes façons qu'il gagnait chaque
jour.--Le lycéen lui conjuguait _amo_ sur toutes les formes;--enfin le
bossu, lui traduisant avec méchanceté jusqu'au moindre sourire
d'Hortense, était le premier à entretenir ce misérable jeune homme dans
l'illusion menteuse dont on le berçait.
Pauvre Marcel! comme il était heureux, comme il méprisait maintenant le
Marcel d'autrefois,--le Marcel rude et sauvage chasseur, ne connaissant
que l'émotion des coups de fusil, et le silence des forêts...--Une seule
idée le tourmentait souvent.--Comment allait-il faire pour retourner
dans les Pyrénées qu'il aimait tant autrefois? dans ce vieux château
auquel étaient attachés tant de souvenirs d'enfance? que ces montagnes,
dont il connaissait le moindre sentier, vont maintenant lui paraître
tristes et vides!--encore une fois, comment fera-t-il;...--mais cette
pensée ne se présentait pas souvent à lui, et d'ailleurs, comme tous les
gens heureux d'un bonheur inespéré, il ne songeait qu'au présent, se
laissait entraîner à cet amour et fuyait autant qu'il le pouvait, toute
réflexion qui pouvait assombrir l'avenir.
Pour un observateur, c'était un curieux spectacle que cet homme à
sentiments profonds, à formes rudes, à caractère entier, jeté au milieu
de cette société insouciante et frivole, à laquelle il servait de risée,
car ces gens heureux et superficiels, n'ayant éprouvé de leur vie aucune
passion forte, ne pouvaient concevoir leur violence, chez les
autres,--ils ne songeaient pas au terrible avenir qu'ils amassaient, en
se jouant, sur cet homme énergique, et sur cette jolie femme si légère
et si gaie,--ils ne songeaient pas que ce qui était une bouffonnerie
pour eux, était la vie de chaque minute, de chaque seconde du malheureux
qu'ils trompaient,--car ce malheureux aimait avec tout l'abandon, toute
la confiance d'un esprit étroit?
Hortense non plus n'avait pas un instant réfléchi à ce qu'il y avait de
cruel dans sa conduite.
L'influence despotique qu'elle exerçait sur cet être jusque-là si
sauvage, satisfaisant son amour-propre de femme, elle n'avait pas songé
qu'il faudrait que tout cela eût pourtant un terme,...--que Marcel était
à son premier amour, qu'il aimait d'instinct, que cette passion qu'elle
lui avait jetée au coeur, devait être maintenant ineffaçable, et qu'un
jour, effrayée peut-être des développements que cet amour prendrait dans
une âme aussi ardente et aussi jeune, elle serait forcée de lui
dire,--ce n'était qu'un jeu,... voyez-vous, Marcel, un jeu de folâtre
et joyeuse femme, qui a voulu s'amuser un moment d'un ours apprivoisé.
Or, Marcel, vous nous avez amusé;--que la plaisanterie ne devienne pas
sérieuse,--restons-en là;--vous avez été très-drôle, Marcel--et ne l'est
pas qui veut.
Et Marcel, lui que fera-t-il alors? concevez-vous, ce pauvre jeune homme
qui a quitté ses habitudes si chères, ses goûts, sa passion unique à
lui, qui au lieu d'étouffer un penchant naissant, s'y est laissé
emporter, parce qu'on lui disait,--espère! lui qui s'est habitué à cette
douce vie d'amant aimé,--lui qui croit maintenant savoir ce que c'est
qu'un regard, qu'un sourire, et combien est brûlant l'air qu'on respire
auprès de la femme qu'on aime.--Il lui faudra oublier tout cela, parce
que c'était une moquerie,--lui dira-t-on. Une moquerie!--concevez-vous?
une moquerie! Non-seulement, on ne l'aimait pas;--mais il servait de
jouet,... de passe-temps.
Que fera-t-il?...--un homme d'esprit saurait se taire ou se venger avec
une politesse infernale, avec une exquise cruauté,--mais il n'a pas
d'esprit,--Marcel,--s'il est furieux, et s'il veut se venger--sa fureur
et sa vengeance seront comme lui,--sauvages et brutales?
--En vérité, je ne sais ce que tout ceci deviendra; mais _Dieu est grand
et l'avenir est voilé_:--ainsi que disent les Orientaux et devraient
dire les poètes, les romanciers et surtout les lecteurs.
CHAPITRE XI.
CONVERSATION.
--Quand je serai loin de toi..., rassure-moi par une lettre,
Julie...
--Si je te disais qu'une lettre peut me compromettre...,
que penserais-tu, Saint-Preux...
--Tu ne peux pas me dire cela, mon amie, en me choisissant...
Tu m'as choisi digne de toi, et homme d'honneur.
--Si je persistais, Saint-Preux?
--Je croirais que tu ne m'aimes plus, Julie, si une crainte
aussi frivole était plus forte que ton amour pour moi.
--Non, non, va je t'écrirai: qu'est-ce qu'une lettre maintenant,
au prix de ce que je t'ai donné.
ROUSSEAU,--_Nouvelle Héloïse_.
Le projet de jouer la comédie, n'avait pas été abandonné, il s'en faut
bien;--car, grâce à l'esprit fertile de Georges,--ce nouveau plaisir
promettait de montrer Marcel sous un autre point de vue.
On était convenu de jouer l'_Othello_ de Shakespear,--dans l'intention
d'engager Marcel à se charger du rôle du Maure.--On devait répéter
très-sérieusement la pièce, jusqu'au jour de la représentation:--et ce
jour là seulement, ajouter les plaisanteries que le débit et la figure
de Marcel amèneraient infailliblement.--Lui seul étant de bonne foi dans
cette bouffonnerie improvisée.
Ce qui paraissait impraticable, c'était de décider Marcel,--tel
apprivoisé qu'on le supposât;--ce fut encore Hortense qui se chargea de
cette négociation délicate.--On mit son amour-propre en jeu,--et elle ne
pensa plus qu'aux moyens de remporter cette victoire sur l'opiniâtreté
bien connue du personnage.
Or, un soir, Hortense ayant fait d'abord quelques coquetteries à Marcel,
prit tout-à-coup un air froid et dur, et força ainsi le pauvre jeune
homme à sortir du salon, et à aller déplorer dans la solitude du Parc,
la bizarrerie du caractère des femmes.--C'est ce qu'on voulait.
--Georges suivit Marcel de loin,--et revint annoncer qu'il avait porté
sa misanthropie du côté d'un quinconce d'acacias. Ce fut donc là que se
rendit madame de Cérigny, accompagnée de son mari et de madame de
Lussan.--Ne me quittez pas au moins, dit Hortense à son amie... restez
tout proche..., j'aurais véritablement peur du tête-à-tête.
--Nous veillons sur vous,--dirent-ils--en souriant.., et l'on dirigea la
promenade du côté du quinconce d'acacias.--En effet, ils y trouvèrent
Marcel triste et malheureux, de la froideur subite d'Hortense...
--Eh! mon Dieu,... c'est vous, Marcel, dit madame de Lussan..., comme
vous êtes esseulé... Fuyez-vous déjà le monde, vous commenciez à y être
si bien... Allons, allons, beau solitaire, offrez votre bras à madame de
Cérigny, et venez avec nous faire un tour de parc; jouir de la fraîcheur
de la nuit...
--Je serais désolée d'arracher M. de Launay à ses méditations, dit
Hortense.
--Mais Marcel s'était vivement approché d'elle, et tenait son bras sous
le sien... Seulement, il n'avait pas dit un mot, sa langue était collée
à son palais.
On sortit du quinconce, et l'on se dirigea vers une grande et profonde
allée de tilleuls; M. de Cérigny et madame de Lussan hâtèrent un peu le
pas.., et Hortense et Marcel restèrent assez éloignés d'eux.
Le coeur de Marcel battait d'une force à lui rompre la poitrine. Pour
la première fois il tenait le bras d'Hortense sous le sien,--et c'était
le soir,--et il était presque seul avec elle. Aussi, trop heureux pour
pouvoir parler, il se contentait de soupirer à de longs intervalles.
--J'ai vraiment été indiscrète, monsieur de Launay,--dit Hortense,
d'accepter votre bras...
--Oh non...,--dit Marcel.
--Mon Dieu,--qu'il est bête,--pensa Hortense, et puis, comme après ces
deux mots il s'était tu, Hortense se dévoua et ajouta.
--Mais pourquoi donc, monsieur Marcel, recommencer à vous isoler; depuis
quelque temps vous veniez au salon, on vous voyait davantage, vos
manières avaient changé..., et l'on vous en savait gré, soyez-en sûr.
Ici Marcel crut sentir la main d'Hortense s'appuyer plus fortement sur
son bras...
Et surmontant si timidité, ma foi, il se hasarda à dire
témérairement:--Combien je serais heureux, si en effet on l'avait
remarqué...
--Je vous assure qu'on l'a remarqué monsieur Marcel, et que si l'on
osait, on demanderait encore plus à votre... amitié...
--Oh! parlez... parlez, Madame, dit impétueusement Marcel.
--Mais vous ne voudrez pas?
--Je vous le promets d'avance.
--Non, je ne veux pas... je veux que ce soit de votre plein gré... Mais
en vérité monsieur Marcel... je dis _je veux_, je crois,--ajouta
Hortense timidement.
--Oh dites... dites...
--Eh bien, monsieur Marcel, si vous vouliez être tout-à-fait aimable, je
vous prierais...
--Non, dites je voudrais, reprit Marcel.
--Eh bien, je voudrais que vous prissiez un rôle dans la pièce que nous
allons jouer... le rôle d'Othello.--
--Moi, moi... vous n'y pensez pas, Madame... vous exigez...--encore une
fois, ce que vous exigez est impossible. Je ne pourrai. Je n'oserai
jamais...
--Je n'exige rien, Monsieur, dit sèchement Hortense, je suis fâchée que
cela ne puisse vous convenir, voilà tout.
--Madame...
--Non, Monsieur, vous m'obligerez même de ne parler à personne de tout
ceci.--Comme je remplis, moi, le rôle de Desdémona, qui est presque
toujours en scène avec Othello... C'était une folie, une inconséquence
même de ma part de vous avoir fait cette demande. Encore une fois,
monsieur de Launay, je vous saurai un gré infini de n'en pas dire un
mot.
--Marcel garda le silence pendant quelques instants.--Il paraissait
combattu par mille pensées diverses--enfin il répondit à
Hortense:--«vous ne saurez jamais, madame, tout ce que me coûte la
promesse que je vous fais: je jouerai...»
--Il y avait dans ce mot--je jouerai--une expression si vraie, si
sentie, un dévouement et une abnégation si sincères, qu'Hortense fut un
instant émue,--qu'elle eut comme pitié de cette pauvre créature que l'on
s'acharnait à tourmenter si cruellement... et puis elle pensa qu'après
tout--il n'était pas si malheureux de se croire aimé, et que cette douce
illusion compenserait bien la peine qu'il éprouverait quand on lui
dirait que ce n'était qu'un mensonge,--et elle continua:
--Que vous êtes aimable, monsieur Marcel, vous ne sauriez croire combien
vous me rendez joyeuse--c'est donc convenu... mais songez que nous
devons jouer dans huit jours, et qu'il y aura des répétitions tous les
jours, plutôt deux qu'une, qu'il faudra y assister.
--Je vous l'ai promis, Madame.
--Et je vous en remercie... _Marcel_,... dit Hortense, en lui serrant
légèrement le bras... puis hâtant le pas... pour rejoindre son mari et
madame de Lussan.
--Mais j'y pense, ma chère Emma, dit-elle à cette dernière: M. de
Launay jouerait parfaitement Othello!
--Sans doute... mais il est trop sauvage... il ne voudra jamais.
--Je vous demande pardon, ma cousine, je suis à vos ordres, dit Marcel.
--Vraiment,... mais c'est admirable, vous serez parfait, répondit madame
de Lussan...
--C'est à faire à vous, ma chère amie, dit tout bas M. de Cérigny à
Hortense, qui toute fière de son succès, s'échappa légère comme un
oiseau, monta précipitamment les marches du salon, où le reste de la
société était rassemblé, et se jeta sur une causeuse, en disant:
--Eh bien! il jouera!
--Alors il sera impossible d'y tenir, dit Georges.
--_Risum teneatis_, ajouta le lycéen.
CHAPITRE XII.
LA PAGODE.