femmes dans les bras tendrement ouverts.--C'est,... c'est... je ne sais
quoi.... c'est la lecture d'un roman,--l'oisiveté,--la solitude,--l'ennui,
une jolie tournure à cheval qu'elles auraient remarquée au bois... c'est
le moyen d'utiliser leurs regards par les oeillades... doux regards
qui, sans cette tendre correspondance, seraient sans but et sans éclat;
car rien ne sied aux yeux comme de dire à un amant:--Je t'aime.--Ce qui
les séduit encore, ces beaux anges, heureusement un peu déchus, c'est un
compliment, une fadeur, et surtout l'indifférence qu'on leur
témoigne.--C'est le désir de faire comme leurs amies de pension,...
c'est l'enivrement perfide d'une valse.--Ce qui les damne encore si
voluptueusement, c'est une intimité de femme,... la crainte du
ridicule;.., encore une fois, c'est je ne sais quoi,... moins que
rien,... moins qu'un rêve.--Leur premier rêve d'amour est toujours si
beau,... si doré...
Après cela, comment voulez-vous qu'une passion forte et désordonnée
aille jaillir de ces petites sensations, frêles, délicates, pailletées
et coquettes... comme les robes de bal qui ne gardent qu'un jour leur
éclat fragile et brillant.--On ne quitte ni père, ni monde, ni mari pour
cet amour-là.--Cet amour est si peu gênant, si discret, si commode,
tient une si petite, petite place,--qu'il faudrait être de profonds
envieux, ou de grands sots pour le contrarier.
Cet amour-là,.... mon Dieu!--c'est le sylphe mignon de Nodier, son
ravissant Trilby, si joli, si bienfaisant, si moiré, si diapré, si
imperceptible, qu'il faut être un Dougal, oui, un Dougal pour le chasser
du foyer... Aussi, voyez ce qu'il lui advient au Dougal, et comme il
s'en repent après...
Voyez comme sa femme Jeannie, toujours douce et si accorte, devient
triste et maussade, comme elle fronce ses beaux sourcils, comme les
troupeaux du Dougal s'égarent, comme ses filets sont malheureux,... ses
guérets moins riches... depuis que ce pauvre Trilby n'est plus là
heureux de se rouler dans une boucle des noirs cheveux de Jeannie, ou de
se suspendre, sans y peser, aux anneaux d'or de ses oreilles.--Et
qu'importe au Dougal,.... je vous le demande?
Aussi qu'arrive-t-il? Que le Dougal, confus, est obligé de rappeler
Trilby.--Alors Jeannie redevient rose et souriante, les moissons riches,
et les filets lourds...
A Paris comme en Écosse, nous avons bien des Trilbys, bien des Dougals
et bien des Jeannies.--Bon Nodier!--Seulement nos Trilbys sont d'une
essence moins éthérée que les tiens; mais qu'est-ce que cela peut faire
aux Dougals?
Or, cet amour-là était l'amour de Georges et d'Hortense, et M. de
Cérigny n'était pas un Dougal.
D'après ces données _topographiques_ du moral de nos amoureux, on voit
que Crâo, le maudit Crâo devait regarder comme impossible de ronger les
fils si sagement tissés qui enchaînaient et liaient ces existences
admirablement entendues.
Aussi le vilain bossu passa-t-il dans sa mansarde, la plus épouvantable
nuit du monde, et se fit peur à lui-même le lendemain matin, tant il se
trouva laid.
CHAPITRE V.
LE CHATEAU DE LUSSAN.
Je le tiens, le voilà conçu, l'enfer et la nuit feront
éclore à la lumière ce fruit monstrueux.
SHAKESPEAR, _Othello_, acte 1.
A quelques mois de là toute notre petite nichée d'amants, de maris et de
maîtresses, s'était rassemblée au château de Lussan;--suivant son usage,
M. de Lussan était resté à Paris pour l'Opéra,--et sa femme faisait les
honneurs de sa terre à M. et madame de Cérigny, à M. Georges de
Verneuil, à sa tante, à M. et madame de Mersac et à leur fils, à M. et
madame d'Alby,--enfin, pour se procurer encore plus de liberté en
réunissant plus de monde, madame de Lussan avait invité quelques voisins
de terre fort insignifiants, et habilement choisis pour ne donner aucun
ombrage ni aux amants, ni aux maîtresses.
Je ne sais comment Crâo était parvenu à accompagner madame de Lussan, il
s'était fait charger, je crois, par son maître, de quelques affaires à
régler avec les régisseurs, toujours est-il que le bossu se tapissait là
dans sa haine, comme une araignée dans sa toile.
_Lussan_, situé au centre de la Bourgogne, était un des plus magnifiques
châteaux de France, des bois immenses rigoureusement gardés, et percés
comme des forêts royales, promettaient une chasse admirable. Aussi M. de
Lussan entretenait-il à sa terre un fort bel équipage à l'anglaise pour
pouvoir y chasser deux ou trois mois d'hiver.
C'était à la fin d'août, le soleil se levait à peine, et déjà les
piqueurs sonnaient le réveil, les chevaux piaffaient devant le perron,
les chiens aboyaient, impatients, car on avait fait le bois pendant la
nuit, et la forêt était si proche du château qu'on pouvait entrer en
chasse presqu'au sortir du parc.
Enfin mesdames de Cérigny, de Lussan et les autres femmes descendirent
du perron accompagnées de Georges, de MM. de Cérigny, de Mersac, etc.,
etc.
Les dames se placèrent dans les calèches découvertes pour suivre la
chasse, et les hommes montèrent à cheval.--Quoique blasée sur les éloges
qu'on s'accordait à faire de son amant, Hortense ne put s'empêcher de
sourire de bonheur en entendant les autres femmes vanter la tournure de
Georges.
En effet il était impossible d'avoir meilleur air que lui.--Son habit
rouge dessinait parfaitement sa taille élégante, encore serrée par le
ceinturon de son couteau de chasse. Il était coiffé d'une petite
casquette de jockey en velours noir, et je terminerai en disant qu'il
portait des bottes à revers faites par le fameux Crobby de Londres,
quant à sa culotte de daim blanc à la fois ample et juste, elle avait
une coupe insaisissable pour tout autre que pour l'artiste qui avait
résolu ce problème.
Le cheval de chasse que Georges maniait avec une audace et une grâce
parfaite était (selon la dernière mode anglaise) de pur sang, nerveux et
découplé comme un coureur.
Monsieur de Cérigny vêtu comme Georges, et encore de la plus charmante
tournure, montait au contraire, ainsi que les autres chasseurs, des
chevaux de demi-sang, d'une proportion plus forte et plus ramassée, de
véritables types du _Hunter_.
Les voitures partirent, et les hommes accompagnèrent jusqu'à ce qu'ils
fussent sous bois.
La calèche de madame de Lussan, avait un attelage croisé de quatre
chevaux noirs-zains et gris-sanguins, menés en Daumont par deux petits
postillons à chapeaux gris et à vestes rayées bleu et blanc.
Un morne et profond silence succéda tout à coup au bruyant tumulte qui
avait retenti si matin dans les cours du château.--Car excepté les gens,
personne n'y était resté... Je me trompe, j'oubliais Crâo qui réveillé
comme les autres se tenait encore accoudé sur la fenêtre d'une petite
tourelle où il logeait.
Le bossu avait suivi d'un oeil irrité toute cette cavalcade si
étincelante, si folle, si dorée; il avait vu reluire au soleil levant,
le cuivre des cors, les harnais des chevaux, les galons des livrées; il
avait vu à travers des tourbillons de poussière tout ce luxe s'ébranler
et partir.--Il avait vu les écharpes des femmes se gonfler comme autant
de petites voiles de mille couleurs soulevées par le vent frais du
matin.--Il avait vu les habits rouges des hommes se découper éclatants
sur le vert des prairies.--Il avait vu ces élégants cavaliers se pencher
aux portières, et faire bondir leurs chevaux, pendant que de jolies
mains de femmes agitant des mouchoirs brodés, faisaient aux chasseurs
des signes d'amour et d'adieu.
Et toute cette heureuse et ardente jeunesse, encore animée par ces
sourires de femmes, par les sons vibrants et sonores des fanfares, par
le glapissement des chiens, s'était élancée à un plaisir enivrant...
pendant qu'il restait là, lui Crâo, seul, oublié, chétif, laid,
difforme, repoussé; lui, bouffon dont on riait; lui, qui n'aura jamais
ni chevaux, ni femmes, ni plaisir.....
* * * * *
Et ajoutez, pensait le bossu, que ce n'est encore là qu'une petite
fraction de leur délicieuse existence! ils vont revenir de la chasse,
alors ce sera la toilette, une table exquise,--et puis, après dîner, ce
sera une fraîche promenade sur l'étang, autour du pavillon où se donne
le concert, dont l'écho répète l'harmonie.--Après le concert, ce sera le
bal,--et puis, le soir, sous les allées sombres, ce seront des baisers
d'amours ardents et défendus,--des soupirs de l'attente..., des
promesses passionnées de rendez-vous pour la nuit.--Et enfin, la nuit,
des voluptés enivrantes.--Et tout cela sans crainte, sans remords, pour
eux la morale et les lois, tout est muet!...--Et dire que jamais, mais
jamais je n'aurai, moi, non pas la certitude, mais seulement l'espoir
d'un pareil bonheur... Je ne serai pas seulement comme le valet ou le
chien qui jouissent du luxe du maître... Oh! que c'est affreux à
penser... affreux... affreux...
Et puis, il ajoutait en se regardant et en riant d'un rire atroce.--Ah,
ah, mais aussi comme je suis fait... mire-toi donc monstre, mire-toi
sans t'effrayer... Compare-toi donc à ce Georges avec sa taille svelte,
avec sa figure de femme... Monte donc comme lui un cheval fougueux! Va,
bossu..., va tournoyer dans une valse..., et presser comme lui dans tes
grandes mains sèches, le corps amoureux de sa maîtresse, madame de
Cérigny... Va... pourquoi donc pas..., on te regarderait sur ma foi
autant et plus qu'on ne regarde ce Georges..., ce serait nouveau, et on
s'en amuserait, sauf le dégoût... Ah... ah...
Il y avait presque du délire dans le ricanement de Crâo... Puis il
reprenait d'un ton plus calme:--Oh! ce Georges... cette Hortense... oh!
je les hais... ils sont si heureux... Mais qui pourrait donc me venger
d'un bonheur aussi atroce pour ceux qui ne le partagent pas?
A ce moment, on frappa un coup à la porte du bossu.--Qui est là? dit-il
avec impatience,--Moi, répondit une voix mâle et forte.--Une étincelle
illumina soudainement les yeux verts du bossu.--Il ouvrit.
CHAPITRE VI.
LE BARON MARCEL DE LAUNAY.
Que n'ai-je eu de bonne heure un ange dans ma vie!
SAINTE-BEUVE.--_Consolations._
Celui qui entra chez Crâo était un jeune homme brun, basané, d'une
taille athlétique et massive, d'une tournure gauche, empêchée, sans
aucune distinction. Ses traits paraissaient communs, rudes, et ses yeux
noirs étaient voilés par d'épais sourcils. Prodigieusement développé
pour son âge, on lui eut donné trente ans et il n'en avait que
vingt.--De longs et larges favoris touffus d'un noir roux entouraient sa
figure carrée, ses épais cheveux épars retombaient sur son front large
et proéminent; somme toute, il était laid.
Puis, il avait dans son costume autant de négligence que dans sa
personne.--Il portait de hautes guêtres de cuir jaune luisantes de
vétusté, une culotte de peau, et une vieille veste de velours vert,
toute usée, sur laquelle se croisaient les cordons de sa poudrière et le
baudrier de son carnier, la chaînette de sa fourchette, et une foule
d'autres ustensiles de chasse; joignez à cela qu'il était coiffé d'un
énorme berret basque, rouge-sang, et que ses deux larges mains tannées
et velues, reposaient sur le canon court et un peu évasé d'une carabine
à un coup, et vous aurez le signalement complet du personnage.
C'était M. le baron Marcel de Launay, fils du comte de Launay, fort
proche parent de M. de Lussan.
Le père de Marcel passait sa vie dans une fort belle terre qu'il
possédait au milieu des Pyrénées.--Chasseur déterminé, depuis vingt ans
il n'avait pas quitté cette retraite, mais comme il voulait que son fils
se façonnât aux bonnes manières, depuis quatre ans il l'envoyait
pendant quelques mois à Lussan, sachant que madame de Lussan y recevait
la meilleure compagnie.
Malheureusement Marcel avait le monde en horreur, élevé dans ses
montagnes, irascible, emporté, habitué à faire supporter sa colère à ses
gardes, à ses fermiers, ou à ses paysans qui conservent encore, dans
cette partie de la France, les habitudes et les traditions
féodales,--Marcel se trouvait fort gêné, fort mal placé au milieu de
l'élégante société du château de Lussan.
Sa sauvagerie d'enfant amusa d'abord.--Madame de Lussan et ses amies
parvenaient quelquefois à le retenir dans le salon, alors on
l'entourait, on le taquinait, on le faisait danser, on jouait à mille
jeux,--Et Marcel se prêtait à toutes ces gentillesses avec autant de
grâces qu'un ours en pareille société.--Puis, quand il s'ennuyait par
trop, s'il ne pouvait s'échapper par la porte, il sautait par une
fenêtre.
Mais à mesure qu'il grandit, on se lassa de ce caractère farouche, ce
dont Marcel se soucia peu, enchanté qu'il fut de pouvoir alors passer
sa vie dans les bois à chasser tout seul;--car il ne comprenait pas, et
méprisait souverainement la chasse telle que l'entendaient les hôtes de
Lussan.--Chasse de petites filles, disait-il.
Le père de Marcel avait voulu élever son fils près de lui.--Le curé de
sa terre, s'était chargé de l'éducation de Marcel.--C'est avec toutes
les peines du monde qu'il était parvenu à lui apprendre le français à
peu près correctement.--Le caractère, les impressions, les désirs de ce
jeune homme étaient donc dans toute leur naïveté et leur énergie
native.--La lecture n'avait pas même modifié l'organisation première du
moral de Marcel.--C'était un homme d'une nature vierge et abrupte, avec
des sens neufs et purs.--Une intelligence étroite, mais juste.--Une
volonté de fer,--l'imagination ardente, et quelque peu poétique des gens
qui vivent dans la solitude des bois et des montagnes.--C'était enfin
une nature toute primitive qui avait conservé ses aspérités, n'ayant pas
encore subi le frottement du monde.
Chez un tel homme, les passions ne pouvaient être ni précoces, ni
factices, ni calculées. Arrivant à terme, elles devaient être
naturelles, instinctives, mais aussi d'une violence indomptable. Le
complément normal de ce caractère était une timidité et une défiance
sans bornes,--qui prenaient source dans un singulier mélange de modestie
et d'orgueil.
Quand Marcel comparait sa tournure gauche, épaisse, embarrassée, aux
formes sveltes et élégantes des autres jeunes gens du château, si lestes
dans un bal, si gracieux à cheval, si coquets, si aimables, il se
sentait inférieur et humilié.--Puis, quand il venait à perdre, par la
pensée, ces êtres si frêles et si jolis au milieu de ses montagnes des
Pyrénées hautes et sombres, parmi leurs précipices sans fonds, et leurs
forêts de pins noirs et tristes...; à les exposer à la rencontre d'un
ours... avec lequel il fallait lutter corps à corps ou périr...; alors
Marcel se sentait grandir à ses propres yeux, et souriait
complaisamment, en redressant sa haute taille au souvenir de maints
combats pareils, dont il était sorti victorieux, et méprisant
profondément ces jeunes gens efféminés; c'est à lui qu'appartenait alors
toute la supériorité.
Mais comme, excepté lui,--personne n'eût peut-être apprécié cette
différence,--Il s'isolait le plus possible et attendait avec une
inconcevable impatience le terme de ses malencontreux voyages à Lussan.
Depuis quelque temps, son goût pour la solitude paraissait encore avoir
augmenté.--C'était le premier été qu'Hortense venait passer à Lussan, et
je ne sais s'il était donné à cette insouciante et jolie femme de faire
ressentir à Marcel les premières émotions de l'amour. Mais alors, chez
lui cette passion semblait se manifester comme chez les bêtes sauvages,
car depuis l'arrivée de madame de Cérigny, jamais il n'avait paru plus
irascible, plus taciturne et plus farouche.
La seule personne du château avec laquelle Marcel se sentait à l'aise,
c'était Crâo; auprès du bossu il avait une supériorité positive, et puis
lui soupçonnant à peu près les mêmes motifs que ceux qu'il avait pour
haïr les autres,--il s'en était rapproché.--Ce fut donc à Marcel de
Launay que Crâo ouvrit sa porte.
CHAPITRE VII.
CONVERSATION.
Causons un peu.
GOETHE.
On l'a dit,--la figure de Marcel était plus sombre que de coutume;--il
posa sa carabine sur le lit de Crâo et se jeta sur un fauteuil.
--Bonjour monsieur Marcel... Vous n'êtes donc pas à la chasse avec tout
le monde...., demanda le bossu.
--Non...
--Vous aimez pourtant bien la chasse, monsieur Marcel.
--Oui, mais il y a des gens avec lesquels je ne l'aime pas...
--Pourtant madame de Lussan est bien bonne pour vous, monsieur Marcel.
--Je le sais...
--M. de Cérigny.., et ces autres messieurs aussi... M. Georges de
Verneuil aussi...--Et le bossu appuya sur ces derniers mots.
--Marcel fit un mouvement.... Celui-là..., Je ne puis le souffrir...,
dit-il avec vivacité.
--Oh! ni moi non plus, monsieur Marcel.
--Pourquoi cela, Crâo?...
--Parce que... je ne sais..., moi..., mais il a l'air si fat, si
impertinent..., si vain!
--C'est bien vrai, Crâo... un air évaporé, des manières de femme... Ce
n'est pas un homme cela... dit vaniteusement Marcel, et regardant ses
mains nerveuses, qu'il comparait mentalement aux mains blanches et
effilées de Georges.
--Je suis sûr qu'il met un corset, monsieur Marcel.
--Pas possible! Et après l'affirmation du bossu, Marcel partit d'un long
éclat de rire que celui-ci partagea.
--Après un moment de silence, Crâo reprit d'un air mystérieux... Toutes
ces fadaises-là, voyez-vous, monsieur Marcel, n'en imposent pas aux
femmes;... elles aiment un homme qui soit homme,... qui enfin ait
l'air--d'un homme,... et Crâo accentua longuement ces mots.
--Tu te trompes, Crâo,--elles admirent un air efféminé, et ces sottes
recherches de parure....
--Pas toutes, monsieur Marcel.
--Ma foi, le plus grand nombre.--Mais il me semble, au contraire, que si
j'étais femme, je voudrais pour mari ou pour amant un homme... qui,....
il hésita....
--Comme je vous l'ai dit, un homme qui ait l'air d'un homme, monsieur
Marcel, dit le bossu, en l'interrompant, un homme robuste, basané,
brun...
--Un homme qui ait un bras pour la porter ou la défendre, Crâo...
--Un homme qui ne chasse pas comme les femmelettes, mais comme vous,
monsieur Marcel, qui lasseriez un sanglier à la course.
--Tu me flattes, Crâo.
--Non, monsieur Marcel, si j'étais femme,., je voudrais un amant comme
vous...
--Toi, je le crois bien; mais que le diable m'emporte si je voudrais
d'une femme comme toi...
--Un éclair imperceptible brilla dans les yeux de Crâo; mais il continua
sans sourciller.
--Oh! monsieur Marcel, je dis moi, moralement s'entend; car je sais bien
que physiquement, je suis laid et repoussant, ajouta-t-il avec tristesse
et humilité.
--Allons, j'ai eu tort, dit Marcel, j'ai eu tort, Crâo, ne m'en veux pas
de t'avoir dit cela;... mais je suis d'une humeur...
--Vous, monsieur Marcel?
--Tiens, il faut te le dire; j'aurais plus de plaisir à mettre une balle
dans cet habit rouge, que dans l'épaule d'un daim...
--Et moi, je vous dis que c'est très mal, et que c'est plutôt lui qui
devrait avoir cette pensée à votre égard.
--Et pourquoi? n'est-il pas heureux?.... n'est-il pas...
--Ici Marcel se tut.
--Il est,--il est,--car je devine votre pensée, et je puis vous le dire
entre nous; il est l'amant d'une femme que vous aimez, eh bien! ce n'est
pas vrai.--Il n'en est rien,... je vous le jure,... moi...
--Tais-toi, Crâo,... tais-toi,... dit violemment Marcel.
--Et bien mieux.--Je vous dirai, moi, qu'il ne tiendrait qu'à vous de...
--Crâo,... ne raillez pas,... dit Marcel avec colère...
--J'ai des preuves, articula rapidement Crâo.
--Des preuves, des preuves, répéta Marcel, en se levant de toute sa
hauteur et attirant le pygmée près de lui et le regardant bien en
face:--Des preuves, Crâo;... ne répète pas une pareille parole sans
montrer tes preuves, ou je te tue...
--Je ne puis pas vous les montrer,... mais vous les dire,... monsieur
Marcel;... mais lâchez-moi.
--Mensonges,... dit le géant, en repoussant Crâo avec dédain.
--Mensonges,... mensonges,... répétait le bossu avec un air d'intime
conviction... Mensonges, à la bonne heure,... comme si je ne l'avais pas
vue vingt fois dans les premiers jours de son arrivée au château, vous
suivre du regard, comme si elle ne vous soutenait pas toujours contre
les autres, quand ils se moquaient de vous,... comme si elle n'était pas
toujours la première à vous appeler dans le salon.
--C'est vrai, Crâo, dans le commencement;... mais c'était pour me
tourmenter et rire à mes dépens...
--Sans doute, monsieur Marcel, elle rit à vos dépens, maintenant
peut-être, parce que vous n'avez pas su la comprendre.--Elle rit à vos
dépens, parce que vous ne concevez pas qu'un homme comme vous plaît
toujours, lors même que ce ne serait que par singularité...--Elle rit à
vos dépens, parce que vous ne voyez pas que son M. Georges l'ennuie à
périr avec ses prévenances et ses attentions, parce qu'après tout,
qu'a-t-il pour plaire? Une figure de fille, des cheveux frisés, un
jargon, des fadeurs... Au lieu que vous, monsieur Marcel,--vous, vous
êtes bien plus beau de cette beauté mâle et forte dont nous parlions; si
vous lui racontiez vos chasses dans les Pyrénées, comme vous me les
racontez à moi, elle ne cesserait pas de vous entendre... Vous pouvez me
croire, moi, qu'est-ce que cela me fait, à moi, de vous dire tout cela;
moi, toujours seul, isolé, méprisé, laid, repoussant, aussi loin de la
beauté de M. Georges que de la vôtre.--Je n'ai aucun intérêt à vous
donner la préférence,... n'est-ce pas,... je dis ce que je sens et ce
que je sais,... voilà tout.
--Ce que tu sais... Crâo...! dit Marcel,--cette fois d'un air seulement
dubitatif.
--Mais, monsieur Marcel, résumons, n'est-il pas vrai, que dans les
premiers temps elle vous recherchait, vous engageait à venir au salon,
au lieu de rester dans les bois...
--C'est vrai.
--N'est-il pas vrai qu'après cela, elle a été froide et réservée avec
vous, et qu'elle ne vous parlait plus que de loin en loin?...
--C'est encore vrai.
--Et enfin, que maintenant, elle a l'air de ne pouvoir pas vous
supporter,... elle vous évite autant qu'elle le peut?
--C'est encore vrai, dit Marcel avec un soupir.
--Eh bien! n'est-ce pas clair,--vous lui avez plu, elle vous l'a laissé
voir, vous n'avez pas voulu la comprendre, et elle est furieuse,... elle
qui était si bien disposée pour vous, qu'un jour,... mais je me tais,...
vous diriez,... mensonge...
--Non, non,... dis, Crâo, dis...
--Non, vous ne me croyez pas...
--Crâo!
--Eh bien donc un jour, madame de Cérigny, en me rappelant la peur que
je lui avais faite un soir qu'elle était venue au bal, à l'hôtel,--elle
me dit, je l'entends encore;--que veux-tu, mon pauvre Crâo, je suis
fâchée de ce premier mouvement, qui t'aura blessé, mais tu sais bien que
tu n'es pas beau, que tu n'as pas la taille de monsieur Marcel...
--Elle a dit cela,... vrai,... vrai,... Crâo!
--Et bien d'autres choses, ma foi...
--Tiens, tais-toi,... je m'en vais, car tu me rendrais fou, dit Marcel
en sortant précipitamment...
--Crâo le regarda d'un air satisfait, et laissa échapper cette seule
exclamation: ah,--ah,--mais le son était si guttural, si rauque, si
fauve, qu'on eût dit le rire d'une hyène... Puis il ajouta en frottant
ses mains maigres et jaunes l'une contre l'autre: j'aime beaucoup le
bossu Rigaudin de la _Maison en loterie_, je veux faire à peu près comme
lui,--et mieux,--si je puis.
CHAPITRE VIII.
RÉFLEXIONS.
Je te vois bien, toi,
avec ton bonnet rouge.
BBURKE, _la Femme folle_.
Marcel fut tout d'un trait jusqu'au plus épais d'un fourré; là il
s'assit, pour rêver à tout ce que venait de lui dire Crâo... puis ne
pouvant garder la même position, il se leva et se prit à marcher à
grands pas, tant son esprit était violemment agité.
Le malheureux repassait dans sa tête les moindres occasions où il
s'était trouvé avec Hortense,--et sa mémoire les lui retraçait avec une
lucidité merveilleuse. Il se souvenait du moindre mot, du moindre
geste, du moindre regard... Aussi, tantôt il s'abandonnait aux élans
d'une folle joie,--tantôt accablé, la tête penchée il sentait son
coeur se gonfler.