--Oh se croire aimé... Grimm!

--Se voir aimé, Diderot.

--Le sentiment,--le coeur.... l'âme... que peut-on préférer

à cela, Grimm!

--Les yeux..., la bouche..., la gorge..., Diderot...

--Matérialiste!

--Spiritualiste!

Le fait est, monsieur Diderot, que Grimm avait raison.

Ce qu'il y a de plus vrai dans l'amour, ce sont les faveurs.

_Dialogues encyclopédiques_.

Il est pourtant un âge,--non pas un âge du corps, si l'on peut

s'exprimer ainsi, mais un âge du coeur, car alors que le corps a

trente ans le coeur en a souvent soixante; il est pourtant un âge où

le moment d'un rendez-vous fait palpiter tout notre être. Il y a des

transes, des angoisses, des voluptés indéfinissables dans l'attente,...

il y a un épanouissement d'âme impossible à rendre,... dès qu'on voit

arriver celle qu'on désire,--légère,--furtive, toute rouge, toute

tremblante, et qu'elle vous dit,--Mon Dieu, si tu savais quelle frayeur

j'ai eue,... ma mère est passée près de moi à me toucher,...

heureusement elle ne m'a pas vue, tiens,... sens mon coeur comme il

bat de crainte.--Et toi, mon ange,... sens le mien comme il bat d'espoir

et d'amour...

Et ce sont alors des frémissements, des baisers sans fin,--un bonheur

irritant,... des terreurs ravissantes, car on peut être surpris à chaque

instant...--Et puis l'on se sépare pour se retrouver bientôt avec la

même ivresse... Heureux,... heureux âge,... car plus tard,--les mêmes

incidents vous trouveront froid,... on s'impatiente bien d'un retard,...

mais c'est en regardant sa montre qu'on s'aperçoit que le temps

s'écoule, et non plus en sentant son coeur défaillir à chaque minute

passée.

Aussi le jour de la représentation d'Othello, Georges étendu sur le

divan d'une petite pagode, fraîche, obscure, voilée, silencieuse,

située au fond du parc de Lussan, dans l'endroit le plus solitaire du

bois.--Georges sommeillait--à demi,... de temps en temps il

disait,...--pourquoi diable me fait-elle attendre,... moi qui encore ai

eu la précaution de ne venir qu'une demi-heure plus tard...

Enfin la première porte de la pagode s'ouvre timidement, et l'on entend

le bruit sonore du verrou, puis les secondes et troisièmes portes se

referment,.... et Hortense est devant Georges.

Jamais peut-être elle n'avait été plus jolie,--sa longue promenade avait

rosé ses joues toujours un peu pâles, sa robe blanche d'organdi était de

la plus éblouissante fraîcheur, et sa petite capote de paille doublée de

satin mauve, donnait le plus suave reflet à sa délicieuse figure, et

encadrait sa belle chevelure brune. Ayant posé son ombrelle, et dénoué

les longs cordons de son chapeau que Georges plaça délicatement sur une

chaise, la jeune femme ôta ses gants, et passant le revers d'une de ses

petites mains blanches et potelées sur le lisse bandeau de ses cheveux,

elle secoua sa tête en arrière,... et tendit l'autre main à Georges qui

la baisa...

--Comme tu es venue tard, Hortense... dit doucement le jeune homme en

l'attirant sur le sopha...

--Mon Dieu... Georges... ce n'est pas ma faute... il était arrivé une

caisse de modes de chez Palmire, et sans vous...

--Tu l'aurais regardée!...

--Regardée, c'est ce que j'ai fait... Mais j'aurais essayé un canezou et

une pélerine d'un goût parfait... mais que ne vous sacrifierais-je

pas!... ingrat que vous êtes, aussi j'accourais vite... lorsque j'ai

trouvé dans mon chemin, le fils de M. de Mersac, ce maudit lycéen... ce

n'est qu'au bout d'un quart-d'heure que j'ai pu m'en débarrasser...

enfin me voilà, dit-elle en prenant en ses deux mains la tête de Georges

et baisant ses cheveux.--De sorte que Georges passa ses bras autour de

cette taille qui aurait tenu dans un bracelet... et fit asseoir Hortense

à côté de lui.

--Oh! quelle fraîcheur... quelle bonne obscurité... dit-elle en

s'accoudant sur un des côtés du divan.

Et ce qui me fait souvenir que je n'ai pas parlé de la chaussure

d'Hortense, c'est que dans ce mouvement elle allongea ses jolis pieds et

les croisa l'un sur l'autre... ces pieds d'enfant étaient chaussés d'un

tout petit brodequin, dont la peau violette à reflet d'or, se dessinait

sur la blancheur matte d'un bas de soie.

Oh! j'aime aussi l'obscurité, mon Hortense... il semble qu'on soit plus

seuls n'est-ce pas?... et la solitude avec toi... c'est le bonheur, dit

Georges en prenant le bras d'Hortense, et se le passant autour du cou.

Alors sa joue touchait la joue d'Hortense, et son menton s'appuyait sur

une épaule demi-nue...

Hortense tourna un peu la tête, et plongeant sa main dans la chevelure

de Georges, elle s'amusa à en arrondir les boucles brunes, et à les

séparer sur le front de son amant...

--Tiens que je t'aime avec cette coiffure, Georges... Oh! que cela te va

bien... et puis tes cheveux sont si doux... tiens, c'est ma passion que

tes cheveux... Et elle les baisa ardemment.

--Et moi, disait Georges en rendant les baisers avec usure, ma passion

c'est toujours cette jolie bouche, avec ces dents de perle, et encore

cette petite fossette au menton, et encore ce cou si arrondi.

Et le voluptueux jeune homme, tantôt effleurait à peine de ses lèvres

toutes ces perfections, tantôt y imprimait de délicates morsures, de

façon qu'Hortense sentit un frémissement délicieux courir partout son

corps.

--Georges.....

--Hortense.....

* * * * *

--Mon Dieu,... Georges,... tenez-vous! j'ai entendu quelque

bruit:--Écoutez... écoutez... dit tout-à-coup Hortense.

--Georges écouta...

--Ils n'entendirent plus rien...

--J'avais pourtant cru, dit Hortense, entendre du bruit du côté de la

porte du souterrain.

--C'est impossible, Hortense, j'en ai la clef... la voilà... C'est par

le souterrain que je suis venu...

--Alors vous me rassurez, mon ami, dit Hortense.

La pagode avait deux entrées, l'une, par le parc... et c'est par

celle-là qu'Hortense était arrivée, l'autre, par un souterrain...

construit en galerie, qui allait aboutir à une grotte fort éloignée de

ce charmant pavillon si savamment construit.

Georges avait en effet la clef de la porte du souterrain qui

communiquait à la pagode,--mais l'entrée de la grotte était restée

ouverte,--et Crâo qui épiait depuis long-temps les deux amants--ayant

enfin surpris l'heure de ce rendez-vous--et voulant, ce qu'il appelait

désabuser Marcel--avait amené ce malheureux à cette porte, et l'y avait

laissé en lui disant d'écouter--qu'il entendrait quelque chose

d'intéressant pour son amour...

Or, pendant cette scène... Marcel était là..--peut-être...

--Ah! mais je ne reviens pourtant pas de la terreur que j'ai ressentie,

dit Hortense.

--Peureuse... dit Georges en faisant jouer nonchalamment dans ses doigts

les longues girandoles émaillées des boucles d'oreille d'Hortense...--Oui

peureuse;--c'est un reste de souvenir de ton rôle de Desdémona, mais ce

n'est pas cela, non, je gagerais que vous n'êtes ainsi peureuse, que

parce que vous savez que la peur vous sied... à ravir... Voyez la

coquetterie...

--Ah! toujours ce vilain mot...

--Il est en effet laid... laid.... comme une vérité, Hortense!...

--Mon Dieu, peux-tu me faire ce reproche... Voyons... quand ai-je été

coquette...

--Dans les répétitions d'Othello.

--Oh! la bonne folie... Coquette avec M. de Cérigny peut-être... ou avec

M. de Mersac? ou cet élégant M. d'Alby?... le plus singulier Iago qu'on

puisse voir...

--Du tout... Vous avez été coquette avec Othello... dit Georges avec un

sérieux affecté.

--Avec Marcel... Ah le pauvre garçon! M. de Verneuil, répondit Hortense

avec une dignité également affectée, me supposer un pareil goût... ce

serait plus que de la médisance.... ce serait de la calomnie....

--Puis riant comme une folle et s'asseyant sur les genoux de Georges.

--Ah, mon Dieu! qu'il m'a donc amusée hier soir... Tu sais que je me

suis retirée de bonne heure.--Eh bien! mon Othello... s'était placé en

face de ma chambre.... C'est Fanny qui m'a dit cela, en face de ma

chambre grimpé dans un énorme acacia... et ce qu'il y a de fort curieux,

c'est que le fils de M. de Mersac est venu justement s'asseoir sur le

banc qui est placé au-dessous de cet arbre, avec cette bonne madame

d'Alby...

--Avec madame d'Alby!!!...

--Avec madame d'Alby...

--En vérité, ma chère, l'adolescence ne respecte plus la vieillesse,

même dans les femmes... Ce jeune de Mersac va se faire une querelle à

mort avec les petits-enfants de cette dame qui sont dans la même classe

que lui... quand ils vont savoir qu'il peut compromettre leur

grand'mère...

--Taisez-vous donc, fou... dit Hortense en riant, et écoutez la fin...

Il paraît que le tête-à-tête dura longtemps et tu juges de la position

de l'Othello pendant ces doux entretiens...

A ce moment des éclats de rire vinrent interrompre les amants...

Par-dessus tout on distinguait la voix mordante de M. de Cérigny, et la

voix voilée de l'adolescent fils de M. de Mersac. C'était encore le

maudit lycéen.

--Ah, mon Dieu!... ton mari, Hortense..., dit Georges, en prenant à la

hâte le chapeau et l'ombrelle de madame de Cérigny... Vite... je vais

ôter le verrou; passe par la porte du souterrain... je te suis...

--Dépêchez-vous, Georges..., car j'aurais une peur horrible dans cette

galerie...

Viens... vite... Et Georges prenant la main d'Hortense disparut avec

elle par le côté souterrain de la pagode.--Marcel n'y était pas, ou n'y

était plus.

--A peine cette porte était-elle fermée, que M. de Cérigny monta l'autre

escalier du pavillon, accompagné de madame de Lussan et du lycéen qui

ne les quittait pas.

--Enfin nous voilà dans notre jolie pagode, dit madame de Lussan avec

une humeur mal dissimulée.

--La trouvez-vous de votre goût, Jules, ajouta-t-elle en s'adressant au

jeune lycéen...

--Je crois bien, Madame... _Mirabile visu_...

--Que dit-il donc, monsieur de Cérigny, demanda madame de Lussan...

--_Admirable à voir_... C'est du latin... Vous voyez, Madame, qu'il ne

perd pas son temps...

--Ah, mon Dieu! dit madame de Lussan en cherchant avec anxiété dans une

petite corbeille de jonc du Mexique... je ne trouve plus mon alkali...

Si j'étais piquée par ces affreux cousins du bord de l'étang?...

--Permettez-moi d'aller vous le chercher, Madame... dit M. de Cérigny en

courant vers la porte...

--Comment... je ne le souffrirai pas... Jules... il faut être galant...

allez-y,... mon ami, vous m'obligerez... Si vous ne nous retrouvez pas

ici, nous serons à la balançoire...

--Oui, Madame, j'y vais, dit Jules d'un air rechigné... Puis il ajouta

en descendant chaque marche: _Fastidiosus, fastidiosa, fastidiosum_...

Quelle scie!!...

--Maudit lycéen... c'est qu'il ne s'en va pas souvent...

--A qui vous en plaignez-vous... Victor... ajouta tendrement madame de

Lussan...

* * * * *

--Après la toilette du dîner, tout le monde était réuni dans le salon;

on attendait avec impatience l'heure de se mettre à table, car on jouait

Othello le soir même,--comme on sait,--lorsque le damné Jules arriva

bruyamment... rouge et essoufflé...

--«Ah bien! dit-il à madame de Lussan... vous m'avez joliment fait

trotter.... Je suis venu à la pagode... j'ai eu beau cogner... beau

cogner.... ouich! personne... _Nemo_... Je vais à la balançoire...

personne... Alors je me suis balancé; et me voilà... _Ego ipse!_

«--J'avais retrouvé l'alkali, Jules... et nous avions pris par l'étang,»

répondit madame de Lussan,--en échangeant un coup-d'oeil avec M. de

Cérigny, pendant que Georges et Hortense échangèrent un sourire...

--Bon Dieu,... comme il a chaud, dit l'excellente madame d'Alby...

--Madame la comtesse est servie, annonça le maître d'hôtel.

CHAPITRE XIII.

ENTR'ACTE.

--Comment veux-tu que ma maîtresse puisse me tromper,

Jehan Pol,--quand les mêmes rideaux nous enveloppent au

sein d'une nuit profonde?

--Aujourd'hui, soit, maître,--mais hier? mais demain?

--Songe-creux venu du Tyrol;--que me font l'avenir et

le passé, si le présent est à moi.--C'est le plaisir, et non

l'amour que je cherche, Jehan Pol.--Or, ce ne sera jamais

sous les rideaux de ma maîtresse que j'aurai dispute avec

mon rival... Elle a trop de _vertu_ pour faire à la fois trois

parts de son oreiller...

--Dites donc cela à la femme du Burgrave, maître.

--Fils de sot qui ressemble tant à ton père, _la jalousie est

la politesse des liaisons_; et je ne songe jamais à mes soupçons

que lorsque j'en parle à Tcharlette, pour savoir-vivre.

--Mais si Tcharlette, vous dédaignait, maître?

--Crois-tu pas, Jehan, qu'elle soit la seule à Munich, qui

ait des épaules blanches, la peau douce et les dents perlées?

--Mais son âme, maître? son âme.

--Est-ce que les femmes ont moins d'âme pour cela, triple

sot!

JEHAN POL,--_Oubli et Consolation_.

Le petit théâtre du château de Lussan était brillamment éclairé. On

avait quitté la table de bonne heure. Une foule de personnes de la ville

prochaine, avaient été invitées, et jusqu'aux moindres places, tout

était occupé dans cette jolie salle de spectacle.

On le sait, le spectacle se composait _d'Othello_ de Shakespear et de

_La Maison en loterie_.--Dans cette dernière pièce, Crâo avait

absolument voulu se charger du rôle du bossu Rigaudin.

C'était pendant un entr'acte, car déjà les quatre premiers actes de

l'oeuvre admirable de Shakespear, avaient été entendus,--mais avec

quelle froideur, mon Dieu!...--Ces auditeurs provinciaux étaient

incapables de te comprendre, grand Williams! Les hôtes de Lussan

eux-mêmes, n'avaient été tirés des accès de somnolence qui les

engourdissaient quelquefois, que par le débit burlesque et emporté de

Marcel, Othello,--et par la délicieuse romance du saule, empruntée à

l'opéra de Rossini, et chantée par Hortense avec une expression

ravissante.

Que ton ombre dut sourire, grand Williams! si elle entendit le propos de

ce Bourguignon, qui, dissimulant un atroce bâillement avec sa main,

murmurait:--Enfin, plus qu'un acte,... mais au moins on le dit amusant

celui-là,... car les autres sont d'un bête... Ah--je vous demande un peu

qu'est-ce que tout cela signifie... C'est absurde.

--Parbleu! je le crois bien dit un avocat de petite ville, c'est d'un

romantique forcené, _du Père aux autres_, un enragé.

_Enragé_ parut l'épithète justement choisie;... car un léger frisson

courut dans tous les membres des auditeurs,.. rien qu'à la pensée

d'avoir écouté l'oeuvre du romantique _le Père aux autres_. (Hist.)

Encore pardon, grand Williams, enveloppe dans la même clémence M. de la

Harpe, les auditeurs et l'avocat.

Enfin la toile était momentanément baissée,--on causait, on riait, on

attendait,--et l'on se promettait de terminer gaîment la soirée par un

bal.

Et puis pour se divertir on parlait d'Othello, car on pouvait être

certain qu'il s'agissait de Marcel, si l'on entendait un éclat de rire

perçant.

Pourtant Marcel avait, à mon avis,--surpassé l'attente générale.--Des

gens moins prévenus eussent peut-être remarqué des moments d'admirable

expression dès qu'il parlait de soupçons, de jalousie, ou de vengeance,

alors sa voix tremblait, ses traits étaient altérés, et il y avait

jusque dans ses mouvements, cette soudaineté de geste, ces

tressaillements imprévus qui trahissaient plutôt l'âme de l'homme, que

l'habileté de l'acteur...

Pendant cet entr'acte, sous prétexte de rajuster quelque chose à son

costume, Marcel s'était retiré dans une petite tourelle assez voisine de

la salle de spectacle.

Il était assis sur le rebord d'une fenêtre,--sa figure déjà basanée,

rendue encore plus dure par une couche de bistre, contrastait avec la

blancheur éclatante des plis de son turban.--Un fort beau costume

moresque, rouge et or, cachait ce que sa taille avait de lourd et de

gauche.

Ainsi vêtu, son cou nerveux et découvert supportait fièrement sa tête,

et ses larges épaules prenaient de la noblesse sous le palampore

oriental, somme toute, avec son oeil fixe, son front soucieux, sa

puissante stature qui se drapait sous la coupe grandiose, et la richesse

magnifique de ce vêtement, Marcel avait un air sombre et fatal,

profondément empreint de l'esprit funeste de son rôle.

Il paraissait plongé dans je ne sais quelles réflexions:--son regard

était fixe, et lorsque Crâo frappa deux coups, pour l'avertir qu'on

allait commencer, Marcel fit un mouvement pareil à celui d'un homme

éveillé en sursaut.

Le bossu entra,--il était vêtu, lui, du costume noir de Rigaudin; sa

figure maigre, ordinairement pâle, était livide ce soir-là.

--Ecoutez-moi, monsieur Marcel, dit le bossu d'un air mystérieux:

--Oh! va-t'en,... va-t'en, Crâo, va-t'en, tu es mon mauvais génie...

--Silence..., répondit le bossu en levant son doigt, silence; je vous ai

prouvé ce matin qu'on vous trompait, je vous ai prouvé que comme vous

j'avais été dupe de l'amour que cette femme vaine et insolente semblait

vous porter; je vous ai dit qu'elle s'était jouée de vous..., que, grâce

à elle, vous serviez maintenant de risée à tout ce monde imbécile...

Maintenant, je...

--Mais Marcel--lui serrant les poignets à les lui

écraser,--l'interrompit:--Je devrais te tuer pour tant de mensonges,

vois-tu, Crâo... car je ne puis y croire,... misérable... Ce serait trop

horrible... Que lui ai-je fait pour me vouloir rendre aussi

malheureux?... Encore une fois c'est impossible..., tu mens...,

laisse-moi... va-t'en...

--Ah! je mens... Eh bien donc! au nom de l'enfer..., silence et venez...

car ce sont encore eux, vous dis-je,--répondit Crâo d'un air d'imposante

conviction.

Marcel se leva en regardant pourtant Crâo d'un air de doute.

Mais le bossu lui renouvelant par un geste le signe de faire silence,

conduisit Marcel en dehors de la tourelle, dans un passage étroit et

obscur qui communiquait à la porte d'une petite galerie faiblement

éclairée.

Arrivé près la porte qui séparait cette galerie du passage, Crâo écarta

un peu les plis du rideau et fit voir à Marcel Hortense vêtue de son

costume blanc de Desdémona, et Georges un bras passé autour de sa

taille, et sa bouche sur la sienne.

--Eh bien, je mentais!...--murmura le bossu... et Marcel ayant collé son

oreille au treillis doré de cette petite porte, il écoutait.

--Il entendit,--car Hortense et Georges s'arrêtèrent auprès, pour

échanger un voluptueux baiser, et Georges dit tendrement...--Tu as été

charmante, Hortense!

--Ai-je été aussi touchante que notre Othello a été amusant?

--Tu as été aussi adorable...

--Qu'il a été ridicule, interrompit Hortense. C'est beaucoup dire, car

il y a eu un moment, au troisième acte, où j'ai failli d'éclater de

rire.--Enfin, j'ai fait _danser l'ours_, vous devez être content;

maintenant, quand me débarrasserez-vous de ce brutal adorateur?... C'est

qu'il finirait par prendre tout ceci au sérieux, au moins.

--Bah!... Un jeune homme sans conséquence... Et puis tout le monde sait

bien que tu t'en amuses.

--A la bonne heure, mais moi je me blase sur cette espiéglerie; je dirai

plus... je l'ai en dégoût, et il faut que vous me trouviez autre chose

pour passer le temps. Mais avant tout, renvoyez-moi ce sauvage dans ses

montagnes, car, je ne sais pourquoi, mais quelquefois j'en ai comme

peur... Il a une physionomie saisissante.

--Enfant!... dit Georges en la baisant au col.

--Ah! mon Dieu, Georges, j'entends le signal du lever du rideau, je me

sauve.--Adieu, mon Georges, encore un baiser, car Desdémona va bientôt

mourir, dit-elle en souriant...

--Adieu donc, ma jolie _bientôt morte_, répondit Georges avec un nouveau

baiser; mais cette nuit... à deux heures, tu revivras, dis, mon ange!...

à deux heures, n'est-ce pas?

--Oui, à deux heures, mon Georges; mais viens doucement, dit Hortense.

Et ils quittèrent la galerie.

Et Marcel restait à la porte, appuyé sur le mur, inondé d'une sueur

froide...

--Je mentais, dit encore Crâo... Mais Marcel ne l'entendit pas.

--Cet être si robuste se sentait défaillir sous le poids de la douleur

et de l'étonnement.--Pour son premier chagrin celui-ci était au-dessus

de ses forces.--Aussi Marcel était-il inerte; il croyait rêver, et

machinalement passait la main sur ce rideau, comme pour s'assurer que

c'était bien une réalité.--

Je mentais... dit encore le bossu, avec sa voix grêle et stridente.

--Oh non! et Marcel revenait à lui.--Non,--mais c'est bien infâme...

n'est-ce pas, Crâo... dit-il avec accablement.

--Et Marcel pleura.--

--Car Marcel tenait encore à l'enfance par la simplicité de son

caractère.--D'un enfant il avait eu la confiance naïve et sans

bornes,--la joie innocente de se croire aimé, l'abnégation et le

dévouement pour celle qui lui souriait.--Aussi c'étaient ces sensations

si douces à jamais perdues qu'il pleurait si amèrement.--Mais, quand

l'enfant eut bien pleuré son jouet brisé,--que ses pleurs furent

séchées,--l'homme voulut venger son injure.

Alors ce ne furent plus des larmes, mais des éclairs d'un feu sombre et

ardent, qui roulèrent dans les yeux de Marcel... car maintenant la haine

et la jalousie dévoraient son âme... son âme tombée d'un si beau ciel

dans un affreux abîme de malheur et de désespoir.

Car maintenant Marcel se voyait joué, moqué, méprisé; maintenant il se

rappelait les ris étouffés, les regards railleurs, les attentions

perfides qu'il avait si faussement interprétés, le malheureux!

Aussi ne croyez-vous pas alors qu'un homme, si en dehors de notre

civilisation des salons, à demi sauvage,--seul, sans un ami auquel il

pût confier sa haine et demander que faire!--forcé de prendre conseil

des sentiments de vengeance désespérée qui ronge son coeur,--que cet

homme ne puisse se porter à quelque épouvantable excès... car il faudra

bien qu'il se venge enfin!

--Mais comment se venger!--Marcel ne pouvait rien combiner: les pensées

se heurtaient confuses dans sa pauvre tête qui se perdait... il était

comme fou. Et quand il entendit Crâo l'appeler et lui dire qu'on

n'attendait plus qu'Othello, il regardait autour de lui d'un air

stupide.

--Othello... Quel Othello... disait-il?

--Mais on n'attend plus que vous pour jouer... criait encore Crâo;

descendez-donc, monsieur Marcel.

--Pour jouer!... jouer quoi!... Ah oui!... je me souviens... je joue

avec elle... je le lui ai promis au nom de son amour,--ajouta Marcel

avec un rire amer.--Oui, je joue Othello.--Othello où j'amuse

tant,--Othello où je suis si bouffon...--Othello le sauvage, le farouche

Othello, si plaisant sous mes traits... Damnation! Croient-ils donc que

je vais supporter le mépris jusqu'au bout... qu'ils ne me feront pas

grâce d'une raillerie... Mais c'est une dérision en vérité... que de

compter encore sur moi... Oui, j'irais compléter la fête et leur joie...

j'irais continuer; j'irais lui dire à elle, si moqueuse.--_Avez-vous

fait votre prière ce soir, Desdémona._--Qu'ils ont dû rire de moi!

Suis-je assez foulé aux pieds!... Oh!.. Hortense!.. Oh!..

Georges!--Puis il s'arrêta un instant et reprit...

--Oui,--j'irais lui dire encore: _Si vous vous souvenez dans votre âme

de quelque crime, demandez grâce sur-le-champ, Desdémona_.

--Et il s'arrêta encore.--Fatalité! s'écria-t-il! je n'oublie rien de ce

rôle... rien... Je pourrais le jouer... si je le voulais... je

pourrais...

--Puis, après un nouveau silence, il ajouta avec un air d'effrayante

résolution...

--Oh!... mais!... oui, je jouerai.--Je jouerai.--Et il descendit.

--Et ce n'était pas étonnant qu'il n'eût rien oublié de cette scène

qu'il allait jouer.--Shakespear avait trop profondément creusé cette

horrible jalousie et ce besoin de vengeance qui torture Othello pour que

Marcel pût trouver autre chose à dire, lui.--Car dans cette scène qu'il

va réciter avec Hortense--ce ne sera plus Othello, mais Marcel, qui

parlera.--Où sa passion chercherait-elle d'autres termes?--Cette scène,

il l'avait déjà apprise;--mais dès ce moment elle est à jamais gravée

dans sa tête, parce que cette scène est le fond et la forme de sa

pensée,--cette scène c'est sa position à lui; et si sa mémoire le sert,

s'il n'oublie pas, s'il ne peut oublier un mot de ce rôle,--c'est que ce

rôle n'est plus un rôle pour lui,--c'est ce qui est,--c'est une

réalité;--car Marcel est Othello vrai, Othello avec sa haine acérée,

Othello avec ses regards fauves et luisants comme ceux de la hyène qui

tient sa proie.

CHAPITRE DERNIER.

LA SECONDE SCÈNE DU CINQUIÈME ACTE D'OTHELLO.

_Rien n'est beau que le vrai;--le vrai seul est aimable._

La coucaratcha (I/III) · 第 9 / 10 段