l'avaient été à la vue de tant de laideur, fut rappelé à lui par
l'exclamation de l'un des jeunes gens qui s'écria:--Mais c'est Crâo, le
secrétaire de M. de Lussan.
Le bossu fit alors un nouveau crochet, sortit de l'antichambre, trouva
enfin la bienheureuse porte qu'un des gens de l'hôtel avait ouverte par
pitié, enjamba une caisse de grenadier et disparut, mais non sans avoir
jeté aux heureux du jour un regard qui les terrifia presque, tant il y
avait de haine implacable et d'envie désespérée dans ce regard de
vipère.
Une fois le bossu parti, l'impression que cet incident avait causé,
disparut; les portes du salon s'ouvrirent, de nobles noms furent
annoncés, et M. de Lussan vint prendre les bras de madame de Cérigny et
de son amie, pour les guider au milieu des appartements les plus
somptueux, où s'était réunie l'élite de Paris.
CHAPITRE II.
LE BAL.
Mais jugez de ma surprise quand je reconnus en arrivant la
pauvre et chère mistriss Horner, avec ses bras autour des
reins d'un homme énorme, à la hussarde, que je n'avais jamais
vu. Pour tout dire, les bras de cet homme enlaçaient
presque toute la taille de mistriss Horner, et ils tournaient,
tournaient, et tournaient sur un maudit air de Jock, ils tournaient
comme deux hannetons traversés de la même épingle.
BYRON, _la Walse_.
Le tout est de s'entendre.
Hortense de Cérigny avait dit à Georges: «mes succès sont les vôtres;»
de sorte que dans la pensée de cette ange, ce n'était pas pour elle
qu'elle était coquette, c'était pour Georges.--C'était afin que Georges
eût autour de lui,--(dans la personne de sa maîtresse, il est vrai) la
cour la plus assidue.--Ainsi ceux qui entouraient Hortense
d'attentions, ne se doutaient guère que c'était pour Georges qu'ils se
montraient si prévenants. «Cela était pourtant ainsi.» Ce n'était pas
Hortense qu'on flattait, c'était Gorges.--On admirait la parure,
l'élégance, le goût de Georges, c'était à Georges qu'on disait de ces
délicieuses choses, qu'une femme sait oublier dès qu'elle les a
entendues, pour avoir le plaisir de les entendre encore.--Enfin,
Georges, toujours dans la personne d'Hortense, était certainement celui
dont on s'occupait le plus cette nuit-là,... et pourtant il y avait une
réunion de bien jolies femmes à ce bal.
En vérité,... ce Georges eût été un grand misérable, s'il n'avait pas
ressenti la plus profonde reconnaissance pour tout ce qu'Hortense
faisait pour lui, car elle se sacrifiait,... en vérité... Elle tenait
surtout dans ce moment, à attirer, toujours pour cet excellent Georges,
les hommages d'un gros blond, frais et frisé, par une foule de
gracieusetés décentes, qui devaient finir par attacher en esclave le
gros blond à son char. Aussi les yeux humides et brillants, le rire sur
ses jolies lèvres, elle semblait dire à Georges: Vois-tu! c'est pourtant
pour toi!
Heureusement que Georges n'était pas ingrat,--non,--aussi touché presque
jusqu'aux larmes, de tout ce que madame de Cérigny faisait pour lui, il
voulut s'en montrer digne: mes succès seront les vôtres, m'as-tu
dit,--pensait le digne jeune homme;--va Hortense je ne serai pas
ingrat,... aussi les miens vont être les tiens,... et, sur ma parole ma
générosité dépassera la tienne.
Alors ce bon et reconnaissant Georges, alla s'asseoir près d'une femme
de la plus merveilleuse beauté, qu'il choisit justement parce que, par
je ne sais quel instinct, Hortense l'avait prise en haine. Il s'en
occupa toute la soirée, mit toute la grâce, tout l'esprit possible dans
sa conversation, et comme Georges était un homme dont les soins devaient
toujours être très recherchés... Madame de Cérigny commença à
s'apercevoir qu'elle faisait à son tour--dans la personne de
Georges--une impression fort vive sur madame de ***, car ce bon Georges
tâchait de rendre à sa maîtresse ce qu'elle faisait pour lui.
Mais voyez combien le coeur d'une femme renferme d'amour et de
dévouement; Hortense fit tout à coup ce raisonnement de sublime
abnégation; je veux bien, pensa-t-elle, je veux bien me sacrifier pour
Georges, lui tresser une couronne de toutes les fleurs que je cueillerai
sur mon passage;--mais je ne saurais être assez égoïste pour exiger qu'à
son tour il fasse autant pour moi, oh non, ce qui fait le charme du
dévoûment, c'est de se dévouer seule,--c'est de ne souffrir aucune
réciprocité;--je veux donner et qu'on ne me rende jamais,--pensait
encore l'adorable femme dans le naïf désintéressement de sa belle âme.
Or, profitant du tumulte d'une contredanse, madame de Cérigny vint
s'asseoir près de madame de ***, et en disant les choses du monde les
plus flatteuses, et les plus aimables à celle qu'elle haïssait d'une
haine toute féminine, elle trouva encore le moyen d'interrompre un
tête-à-tête qui la troublait si fort.
Je ne sais plus quel est le grand moraliste? ce n'est ni Platon, ni
Sénèque, ni Pascal, ni Plutarque, ni Loch, ni Bacon, ni Bossuet, ni
ni... (enfin le nom m'est échappé.) Quel est le grand moraliste qui a
dit qu'un homme de sens devait toujours avoir deux maîtresses qu'il
tenait comme les chevaux d'un Tandem, l'une près, et l'autre loin.
Georges éprouva toute la vérité de cet aphorisme... car ayant invité
Hortense pour danser le galop, Hortense promit à Georges de ne plus
chercher à lui obtenir l'amour du gros blond, et lui fit jurer à son
tour, d'être d'une froideur glaciale avec cette madame de ***. Comme à
toutes ces protestations et à toutes ces demandes, Hortense ajouta
qu'elle _mourrait_, si Georges ne croyait pas les unes et n'accordait
pas les autres, il crut, et accorda tout, ne voulant pas avoir à se
reprocher _la mort_ d'une aussi ravissante créature.
M. de Cérigny lui, ne dansait, ni ne jouait, mais il était aussi assidu
que possible auprès de madame de Lussan, qui lui donnait tous les
moments qu'elle pouvait arracher à l'ennui de recevoir. Enfin jusqu'au
jour, ce ne furent que danses et folles joies au son d'une musique
enivrante, devant des glaces étincelantes qui disaient aux belles....
vous êtes belles... et qui étaient muettes pour les laides, car les
laides ne les interrogeaient pas.
Tout se passa dans l'ordre, les maris parlaient politique ou whist,--les
amants en titre dansaient par devoir,--car il y a une justice au ciel;
et ceux qui aspiraient à les remplacer, ne dansaient pas.--Ils aimaient
mieux, offrant leur bras pendant une contredanse qu'on avait refusée,
jouir du doux et favorable mystère, autorisé par une longue promenade
dans les allées tortueuses d'une serre chaude contiguë au salon et
formant un délicieux jardin au milieu de l'hiver.
Pendant ce temps, l'amant en titre rajustait ses cheveux, s'essuyait le
fron, quêtait _des vis-à-vis pour la prochaine_,--ceci je crois se dit
ainsi,--et grâce au fréquent exercice qu'il prenait, la gorge desséchée
par une soif dévorante, l'amant en titre appelait des yeux les maîtres
d'hôtel et leur plateau de vermeil avec l'inexprimable angoisse d'un
malheureux voyageur qui, égaré au milieu d'un désert brûlant,
chercherait au loin d'un regard désespéré une bienfaisante oasis.
Pendant ce temps, alors l'amant qui n'est pas en titre, soupire, prend
sa voix douce, flatte, ment, prie, fait des serments, et parle de son
rival avec un désintéressement si cruel, une bienveillance si perfide,
qu'à la première entrevue, on trouvera au pauvre amant une qualité
désespérante, et il n'en faut pas, heureusement, davantage pour amener
une rupture.
Enfin, tout fut au mieux, et le jour commençait à poindre, qu'il y avait
encore dans le premier salon de l'hôtel de Lussan, de jolies femmes un
peu pâlies, coquettement encapuchonnées dans leurs manteaux ou dans
leurs petites mentonnières de soie, et que semblable à:--la comparaison
est hasardée--semblable à la voix qui au jour du jugement appellera
chaque humain par son nom,--la voix des valets de chambre de M. de
Lussan venait annoncer à chaque belle paresseuse que ses gens
l'attendaient.
Six heures sonnaient, comme les dernières voitures faisaient résonner
les vitres de l'hôtel, c'était le coupé du marquis et de la marquise de
Cérigny et celui de Georges qui s'en allait seul.
Après un moment de silence, M. de Cérigny dit à sa femme:--«En vérité,
ma chère amie, je ne vous ai jamais vue plus jolie que ce soir... votre
toilette était d'un excellent goût.... madame de Lussan me la faisait
remarquer.
«--Mais savez-vous que c'est une louange cela, monsieur de Cérigny?
madame de Lussan a le droit d'être sévère!... elle qui se met toujours
si bien...
«--N'est-ce pas, Hortense? à propos... j'ai pris sur moi de lui
promettre de vous mener à Lussan cet été... ai-je eu tort?...
«--Pouvez-vous le penser, mon ami?... ne savez-vous pas que j'aime de
tout mon coeur cette chère Emma...
«--Que vous êtes bonne, Hortense, et puis vous trouverez à Lussan
beaucoup de gens de votre société, les Mersac y seront, les d'Alby,
madame de Verneuil et peut-être Georges accompagnera-t-il sa tante; j'ai
oublié de le lui demander, mais les d'Alby y seront pour sûr...
«--Oh! je ne crois pas que M. de Verneuil puisse venir à Lussan, il nous
a dit ce me semble qu'il s'était promis à M. d'Hermilly.
«--Tant pis, j'en serais désolé, car je lui suis dévoué comme à un
parent, et je l'aime comme un ami, malgré la disproportion de nos
âges...
«--En vérité, monsieur de Cérigny,» dit Hortense avec l'air du plus
aimable reproche, «ne faites donc pas de la fatuité de vieillesse, cela
ne vous va pas encore, je vous en avertis.
«--Mais vous me gâtez, Hortense... dit le marquis en baisant la main de
sa femme.
«--Non, je vous assure, Victor, vous êtes charmant quand vous voulez...
et vous voulez toujours...
«--Et vous donc, Hortense, n'êtes-vous pas parfaite pour moi!...
Pourquoi donc, mon Dieu, se lier à jamais l'un à l'autre, si ce n'est
pour se rendre mutuellement la vie la plus supportable possible,--c'est
là le véritable esprit du mariage.»
La voiture s'arrêta devant l'hôtel de Cérigny.--Le marquis conduisit sa
femme jusqu'à l'entrée de la galerie qui menait à ses appartements, et
rentra dans les siens.
CHAPITRE III.
EMBARRAS.
Il était au désespoir;
Résolu, dans cette aventure.
De ne pas épargner sa main ni son savoir.
* * * * *
HAMILTON, _Poésies_.
Je conçois la haine quand elle peut conduire à la vengeance; mais une
haine cachée, sans espoir, qui ne peut pas même dire tout haut, je
hais:--Une haine qui vit sur elle-même,--amère nourriture! est une
triste, triste passion.
Figurez-vous un tigre muselé, enchaîné dans une cage obscure, et voyant
hors de portée de ses griffes de jolies gazelles luisantes et dorées;
bondir et s'ébattre au soleil sur l'herbe, parmi les touffes de lilas en
fleurs, et venir brouter en paix des feuilles de roses, presque sur la
cage de l'animal féroce, dont elles ne soupçonnent pas l'existence, et
qui ne peut même troubler ces joies innocentes par ses rugissements...
Telle était à peu près la position de Crâo, le bossu, dans l'hôtel de
Lussan... Ce misérable haïssait tout ce qui était jeune, heureux et
beau.--Parce que l'envie est chez l'homme plus qu'une passion qui naît
et meurt, plus qu'un sens qui s'émousse.--C'est un instinct,--et cet
instinct organique, intime, vital, prend l'homme au berceau, et le
dépose dans la tombe.
--Chez les hommes qui ont de l'avenir,--l'envie devient ambition et non
pas haine,--parce qu'on ne peut haïr franchement ce que l'on peut
obtenir.
Mais chez ceux qui voient un mur d'airain s'élever entre leur envie et
leurs prétentions, l'envie devient haine, haine sourde ou turbulente;
mais toujours implacable.--Aussi toute loi politique ou sociale;
largement entendue, ne devrait tendre qu'à résoudre cette
question.--L'impossibilité physique d'une possession égale et commune
étant démontrée:--Mettre ceux qui possèdent à l'abri des effets de
l'ENVIE de ceux qui ne possèdent pas.--Or ou esprit,--blason ou
génie,--emploi ou patrimoine,--chaumière ou royaume:--peu importe. Le
pauvre qui possède un sou a son envieux dans celui qui ne possède rien.
Ainsi donc, Crâo, laid, bossu ignoble, ayant l'intime conviction de ne
devenir jamais beau, bien fait et élégant, enveloppait tous _ses
contrastes_ dans une exécration cordiale.
Surtout pendant les heures qui suivirent son étrange apparition sous le
péristyle de l'hôtel. Jamais il n'avait senti plus amèrement l'horreur
de sa position.
Le comte de Lussan avait élevé Crâo par pitié.--C'était le fils d'un de
ses piqueurs tué à la chasse par accident. Comme cet enfant, né difforme
et infirme; ne pouvait rendre aucun service dans sa maison, M. de
Lussan l'avait mis en état d'être à peu près son secrétaire, en lui
faisant donner une éducation passable. Ordinairement Crâo regagnait les
combles où il logeait, par un escalier de service; mais les préparatifs
de la fête ayant masqué ce passage, il avait été obligé de venir
chercher une autre entrée sous le vestibule où lui arriva l'aventure que
vous savez.
Il avait souvent vu venir à l'hôtel M. de Cérigny, sa femme et Georges,
et comme les laquais sont toujours les premiers instruits des intrigues,
Crâo connaissait parfaitement les rapports qui liaient si intimement
toutes ces heureuses personnes; mais il connaissait aussi les tolérances
mutuelles qui rendaient ces liens si difficiles à briser.
Et c'est ce dont Crâo enrageait; car Georges et Hortense étant à ses
yeux le type du beau et du bonheur, le vilain bossu eût mille fois donné
sa chétive existence pour changer cette félicité en tourment.--On
concevra l'embarras de Crâo en lisant ce qui suit.
CHAPITRE IV.
QUARRÉ PARFAIT.
N'ayant pas même l'ennui d'un frère, elle était la plus
libre de celles qui se soient jamais mirées dans une glace.
BYRON, _Don Juan_.
Dans la suite, Callias riche Athénien, étant devenu amoureux
de la femme de Cimon, Cimon la lui céda, dans tout
le reste de sa conduite, Cimon fit paraître une admirable
grandeur d'âme, on le proclamait l'égal de Miltiade...
PLUTARQUE,
_Hommes Illustres. Vie de Cimon_.
Le marquis de Cérigny quoique fort riche, n'avait épousé sa femme que
pour son immense fortune, et par pure convenance de cour; Hortense était
brune, et M. de Cérigny n'aimait que les blondes;--Hortense avait un
esprit frivole, insouciant, léger; et M. de Cérigny déjà sur le retour,
cherchait dans une femme des idées fortes, arrêtées, une conversation
variée, dans laquelle il ne dédaignait par même une nuance de
pédanterie; et toutes ces qualités se trouvant réunies au suprême degré,
chez madame de Lussan, blonde d'ailleurs du plus beau cendré, il s'y
était fort attaché, long-temps même avant son mariage.
Ce nouvel état changea peu la vie de M. de Cérigny; seulement il
s'occupa de sa femme comme d'une jolie maîtresse pendant les premiers
mois de son mariage, parce que son amour pour les blondes n'était pas
assez exclusif, pour l'empêcher d'apprécier la ravissante beauté
d'Hortense si fraîche et si brune. Mais comme ni son coeur; ni son
esprit, n'étaient intéressés dans cette liaison passagère avec sa femme,
M. de Cérigny ayant usé ses désirs, revint à madame de Lussan, fit la
part des convenances, fut du meilleur goût avec madame de Cérigny, lui
laissa la plus entière liberté et vécut avec elle dans une intelligence
parfaite.
Hortense, orpheline fort riche, n'avait aussi épousé M. de Cérigny, que
pour sa brillante position, pourtant elle s'arrangea parfaitement des
soins de son mari pendant les premiers mois de leur union.--Ayant
beaucoup vécu dans le monde, attentif, prévenant, spirituel, encore
rempli de grâce, malgré ces cinquante ans,--il ne pouvait que paraître
agréable à une jeune femme dont le coeur sommeillait; et puis le
marquis avait donné à Hortense, un train des plus magnifiques, ses
relations et celles de sa femme, les mettaient à même de choisir leur
société dans le monde le plus recherché, ils avaient une terre presque
royale à quarante lieues de Paris, une fortune immense et assurée,...
ils s'accordaient réciproquement une entière liberté,--que pouvaient-ils
désirer de plus?
Il est vrai que le bonheur de M. de Cérigny était complété par sa
liaison avec madame de Lussan, et qu'Hortense, elle, se voyant libre, et
comprenant sa position, flottait encore incertaine entre les mille
hommages qu'on lui offrait;--mais le hasard, ou plutôt une démission de
secrétaire d'ambassade que donna M. Georges de Verneuil, amena ce jeune
homme à Paris.--Parent éloigné de M. de Cérigny, il en fut parfaitement
accueilli, devint très assidu chez lui, et rendit bientôt ses soins à
Hortense.
Georges de Verneuil avait trente ans, était fort distingué; fort riche,
et fort aimable, il avait été très à la mode avant sa mission en Russie;
et pour tout dire, madame de P... une des femmes les plus citées de
Paris, pour son esprit et sa grâce, l'avait mis dans le monde qu'il
n'avait pas vingt ans.
Ce qui surtout décida le choix d'Hortense en faveur de Georges, fut
encore moins la réunion de perfections que nous venons d'énumérer,
qu'une facilité de moeurs et une tolérance qui la charmèrent,--car
Georges ne lui parla jamais de ces amours _profonds, irrésistibles,
forcenés_, qui effrayent toujours une femme du caractère d'Hortense, il
ne la menaça pas non plus de ces sentiments _éternels_ qu'une femme doit
refuser toujours, à la seule pensée de cette épouvantable condition
_d'éternité_!
Non, Georges lui parla de l'amour comme d'une jolie distraction, qui
aidait à attendre l'heure du bal ou de l'Opéra,--comme d'une futilité
gracieuse, exquise pour compléter une vie d'élégance et de luxe.--Comme
d'un passe-temps qui en employait peu ou beaucoup, selon celui qu'on
avait à perdre,--et qui enfin poétisait mille choses sans cela pâles et
inanimées,... un bouquet,... un meuble,... un tableau,.. une lettre,...
non d'une poésie sombre et terrible,... mais d'une poésie fraîche et
riante...
Il ne parla pas non plus de la jalousie, ni de ses transports.
«Voyez-vous; Hortense; lui disait-il, dans ces rapides et heureux
moments, où l'on est déjà plus qu'ami, et pas encore amant,...
voyez-vous, Hortense,--je n'ai jamais compris la jalousie, en ce sens,
que changer d'amour est un droit _imprescriptible_ que toute femme
acquiert en prenant son premier amant, celles qui n'abusent pas de ce
droit ont, je crois, raison pour leur réputation, car la réputation,
Hortense, est comme ces frêles bijoux, dont l'éclat et la fraîcheur font
tout le prix; or la réputation est précieuse, voyez-vous, Hortense, oh!
la réputation,... les sévères moralistes ont bien raison de la prêcher
aux femmes! car elle donne bien plus de prix à leur conquête, accordant
beaucoup, elles peuvent exiger beaucoup. Il faut donc qu'une femme
mariée, pour conserver vierge cette inestimable réputation,--il faut
donc, Hortense, qu'elle se voue à la sagesse ou à son synonyme, le
mystère,--mais, entre nous, je crois, Hortense, la sagesse plus facile
(bien entendu avec un amant) que le mystère avec plusieurs,--c'est à
considérer.
«Quant aux femmes qui abusent du droit dont nous parlons, et qui ont
beaucoup d'amants,--elles ont encore raison:--d'abord, parce que cela
leur plaît, ensuite, parce qu'elles le peuvent, rien au monde n'étant
capable de les empêcher, quand elles le _veulent_. Or, à votre avis,
Hortense, que peut faire un pauvre amant devant deux arguments aussi
positifs? A quoi bon la jalousie? à se rendre odieux.--Il vaut bien
mieux croire en aveugle, se laisser aller au bonheur tant qu'il nous
berce, et au moindre refroidissement,--ou même avant, ce qui est plus
sûr,--devenir plus tendre qu'on ne l'a jamais été..., et aller porter
ses hommages ailleurs.»
«Et tout cela, Hortense, sans douleur, sans émotion, sans chagrin, parce
que l'amour n'a pas passé l'épiderme, car à quoi bon faire d'un plaisir
ravissant une odieuse torture?--Ce qu'on appelle _les passions senties_
ne mènent pas à autre chose, et il est fort heureux qu'elles soient
rares, sans cela l'existence ne serait pas tenable.
«--Insouciants et bénis que nous sommes, ne creusons donc ni la vie, ni
les sentiments?... Jouissons du présent, du jour, de l'heure, de la
minute, et ne voyons dans l'avenir qu'un plaisir nouveau...»
Toute cette belle philosophie amoureuse, insouciante et facile, plut
fort à Hortense, qui ne concevait pas autrement l'amour.--Les femmes
véritablement passionnées--calculent sa puissance par les larmes qu'il
leur a fait verser, Hortense voulait calculer par les plaisirs qu'elle
en attendait.--Georges fut donc heureux,--parce qu'il fut sincère,
d'autres aussi frivoles que lui, avaient cru faire rage en parlant de
passion.--Ils firent peur. Lui fit mieux.--Il amusa...
La position d'Hortense se dessinant enfin, elle n'eut plus rien à envier
à son mari.
Au premier été, M. de Cérigny pria sa femme d'inviter madame de Lussan à
venir à leur terre.--M. de Lussan ne quittant jamais Paris, ayant depuis
fort long-temps une habitude à l'Opéra, Hortense, ravie d'être agréable
à son mari qui ne pouvait se passer de Georges, fit mille grâces à
madame de Lussan; tout s'arrangea donc pour le mieux. L'été, on se
réunissait dans les terres de Lussan ou de Cérigny.--L'hiver, on voyait
le même monde, et l'on avait les mêmes jours aux Bouffes et à
l'Opéra,--car Georges complétait la loge de madame de Cérigny avec sa
tante, la baronne de Verneuil.
Ces amours adultères, comme on dit,--si arrangés, si calculés, si
tranquilles, si près de la vie habituelle; ce bonheur calme qu'on
citerait comme exemple aux mères de famille s'il était licite, tout cela
ne doit pas surprendre en vérité.--Qui donc affirmerait que la plupart
des liaisons _en dehors_, entraînent avec elles des remords affreux, des
tortures et des cris!... Non, mon Dieu, il est quelques drames, quelques
maisons maudites du Ciel, où cela se passe ainsi, mais c'est fort
rare.--Ordinairement tout ceci s'encadre dans les moeurs.--Les
criminels sont parfaitement vus, et heureusement ne l'est pas qui veut.
Et puisque nous parlons d'adultère, pourquoi donc le peindre, les yeux
si caves, les joues si creuses, les cheveux si hérissés, parlant de mort
et de charbons ardents; sacrant, jurant par sang et poignard?
--J'ai presque toujours vu, moi, cet excellent hôte coquet, frisé,
élégant et réjoui.--S'il parlait de mort, c'est dans ces moments
fortunés, où les plus vivaces disent...--Je meurs.--Ce bon hôte avait
toujours aux lèvres de sensuelles et lascives paroles.--Admirable
Protée, tantôt il soupirait d'une voix douce et tendre, tantôt il
étincelait en reparties folles, vives, et spirituelles.--Accueilli,
fêté, choyé, non par les pères et les maris, mais ce qui mieux est,--par
leurs femmes et par leurs filles, il vivait comme cela, long-temps, fort
long-temps, puis étant arrivé à la vieillesse, alors il faisait succéder
la théorie à la pratique, confiait ses traditions aux jeunes gens,
souriait à ses élèves, et véritable phénix renaissait en eux.
Je ne soutiendrai pas que ceci soit moral; mais je le maintiens pour
_vrai_, et j'aime mieux la vérité que la morale fausse et peureuse.
Et ceci est vrai, parce qu'il est fort rare qu'une femme se donne,
emportée qu'elle est par une passion, irrésistible et profonde que l'on
excuserait, en pensant à l'immense supériorité de celui qui l'aurait
fait naître; parce qu'il est rare cet amour ardent et chaste, quoique
criminel qui sacrifie tout à celui qui a su l'inspirer.--Il est rare cet
amour sublime qui pleure à mains jointes des larmes de bonheur et de
remords, et qui, bravant convenances, devoirs, famille, monde, peut, par
ses excès, par sa violence même, commander le respect et l'admiration
des hommes!... Non, non, ce n'est pas ainsi qu'une femme se donne, c'est
du moins une curieuse exception;--Et bénie soit l'exception; car une
telle maîtresse doit avoir à sa jarretière le poignard andalou.