--Eh donc... c'est qu'elle sait qui elle porte, mes garçons... C'est

comme un cheval, voyez-vous, ça connaît son maître... Enfin un bateau

marchand, une bouée, une cassine à calfats que monterait un amiral... ça

se verrait toute de suite...

--Mais, maître Rénard, dit un autre, pourquoi donc les Anglais passent

avant nous?

--C'est pour essayer les canons de _Brahim_, mes enfants, mais quand il

s'agira de mordre, nous serons sur la même ligne. Allez, c'est pas notre

amiral qui se laissera mettre le cap sur lui. C'est là un malin! Oh il

n'y a pas moyen de voir, comme on dit, ce qu'il a dans son bidon... Il

les a tous enfoncés avec ce qu'il appelle, je crois... sa... sa

_plomatie_, maintenant il va recommencer avec ses canons, et soyez

calmes, garçons, je l'ai vu exercer... il en joue drôlement du canon!

A ce moment l'immense porte-voix qui correspondait du pont à la batterie

basse résonna et fit entendre ces mots:--Canonniers à vos pièces... et

surtout ne faites pas feu avant l'ordre!...

Le lieutenant, l'enseigne et les aspirants répétèrent cet avis.

On doublait alors la pointe et l'on put apercevoir la ville et les forts

qui s'élevaient en amphithéâtre, et sur la côte l'escadre

turco-égyptienne embossée en fer à cheval, ayant à droite trois

vaisseaux de ligne, au fond vingt frégates de 60, et sur la gauche

d'autres frégates d'un moindre calibre, puis des corvettes et des bricks

qui, formant une seconde et une troisième ligne d'embossage, devaient

par leurs feux croisés soutenir les navires du premier rang.

Jamais je crois, de mémoire de marin, on n'avait vu un tel nombre de

vaisseaux de guerre resserrés dans un aussi petit espace, dans une baie

qui n'avait pas une lieue de profondeur.

Le plus grand silence régnait parmi les matelots qui regardaient

attentivement les vaisseaux anglais mouiller bord à bord des Égyptiens à

une portée de pistolet.

--Bon, dit tous bas Rénard, voici notre amiral qui ne se gêne pas, la

meilleure place... vergue à vergue avec l'amiral turc... une frégate de

60 à bâbord, une autre à tribord, sans compter les corvettes...

sacrebleu.... quel beau mouillage... est-elle gourmande cette

_Sirène_... il lui en faut trois à combattre... eh dame... voilà ce que

c'est que d'être montée par un amiral qui veut faire _culotter_ son

pavillon à cette fumée-là... mais patience, notre commandant en mange

aussi, et nous aurons notre part...

A l'entrée du port, à gauche étaient mouillés deux goëlettes et trois

sacolèves. Le commandant de la corvette anglaise le _Dearmouth_ envoya

deux embarcations pour se saisir de ces bâtiments que l'on supposait

être des brûlots.... Les Anglais furent accueillis à coup de fusil par

les Égyptiens, et presqu'au même instant un coup de canon, tiré par un

bâtiment turc sur la _Sirène_, tua un homme de son équipage.

Aussitôt l'amiral de Rigny engagea le feu, les amiraux anglais et russe

suivirent son exemple, et le combat devint général.

Au bout de dix minutes la brise qui soufflait avait entièrement cessé,

neutralisé par les épouvantables détonnations de cent navires de guerre

qui roulaient et retentissaient encore dans les montagnes qui cernent la

baie, un immense dais de fumée planait au-dessus du bassin dont l'eau

était criblée par tant de milliers de projectiles, qu'elle semblait

troublée par des gouttes de pluie....

On ne voyait autour du _Breslaw_, qui profitait du dernier souffle de

vent, qu'une vapeur noirâtre, éclairée de temps en temps par des flammes

rapides, enfin ce beau navire atteignit le fond de la ligne d'embossage

et mouilla par le travers d'un vaisseau turc, qui ayant pris l'amiral

russe en poupe, faisait à son bord un ravage horrible par ses volées de

bout en bout....

Cette effrayante canonnade colora tout à coup la batterie du _Breslaw_,

les matelots restèrent silencieux et calmes... seulement quelques jeunes

gens pâlirent, l'immense porte-voix résonna de nouveau et l'on

entendit--feu, feu.... tribord....

Ce commandement était à peine répété par les officiers, que la volée

partit aux cris de vive le roi.

--Eh donc! bravo, mes garçons, s'écria Rénard qui, penché sur un sabord,

avait suivi l'effet de la bordée, encore une pareille et le pavillon

rouge verra que notre poudre est bonne.

--Prenez garde! prenez garde! cria-t-on sur le pont à l'entrée du grand

panneau, un blessé! dégagez l'entrée de la cale.--En effet une espèce de

fauteuil amarré avec des cordes s'affala peu à peu, et, lorsque l'homme

tout sanglant qui descendait attaché sur cette machine, passa devant un

petit mousse qui courait porter un boulet à la onzième pièce, on

entendit une voix mourante s'écrier d'un ton déchirant:--Georges!....

C'était le vieux Mulot qui appelait son fils pour la dernière fois.--On

lâcha une seconde volée: la fumée remplissait alors la batterie, et les

cris discordants des mousses qui penchés à l'entrée de la soute aux

poudres, demandaient des gargousses, se mêlaient au commandement des

officiers et au bruit de l'artillerie.

Le combat était alors dans toute sa fureur, et la chaise suffisait à

peine pour descendre les blessés dont les plaintes s'étouffaient

bientôt dans les profondeurs de la cale.

Tout à coup, un sifflement aigu et rapide traverse la batterie, et deux

coups secs, éclatants, retentissent. C'était un boulet ramé qui, entré

par un sabord d'arcasse, ricocha sur deux pièces, tua un homme, en

blessa deux, et se logea dans la préceinte.

--Otez-ça, dit Rénard en montrant le cadavre sanglant, ça distrait.

Un cri perçant se fit entendre à la huitième pièce.--Qu'est-ce donc,

Rénard, demanda l'officier qui, calme et froid, commandait le feu par un

mouvement de son épée. Le maître y courut et vit un chargeur dont le

poignet avait été écrasé par un boulet sur la gueule de sa pièce.

--Eh donc dit Rénard, quel est ce braillard? il crie comme une mouette.

--Maître, dit le pointeur, c'est Mélon qui vient d'oublier sa main sur

son canon et de laisser tomber le refouloir.

--Sainte Vierge! sainte Vierge! criait le pauvre novice breton qui

voyait le feu pour la première fois, Sainte Vierge! c'est un mauvais

poste que celui de chargeur.

--Eh donc! dit Rénard en le poussant dans la cale, va faire entortiller

ton moignon; mais sacredieu, tais-toi! Si tu n'en manges plus n'en

dégoûte pas les autres...

Allons, garçons, n'écoutez pas ce paroissien; c'est une fameuse place à

prendre que la sienne, car le même coup n'arrive jamais deux fois.

--Ça c'est sûr, aussi j'y vais, maître, dit le servant de droite, à moi

le refouloir.... Et comme il s'avançait pour charger, un biscaïen lui

fracassa l'épaule droite.

--Eh donc! c'est particulier. Ote-toi de là, mon garçon, va te faire

panser, et voyons qui cédera de nous deux, dit Rénard en prenant la

place du matelot blessé.

A cet instant, une des frégates turques que le _Breslaw_ combattait,

coupa ses câbles et laissa porter sur ce navire afin de tenter

l'abordage.

--Je la vois encore, à son avant était sculptée une espèce de chimère

colossale peinte en rouge avec des yeux verts... Au milieu de la vapeur

bleuâtre de la poudre, elle s'avançait, s'avançait, et l'on distinguait

ses passe-avant couverts de nègres et d'Arabes presque nus, armés de

poignards et de haches.... Puis, monté sur un porte-hauban de misaine,

un officier égyptien, petit et assez jeune, vêtu de bleu avec un turban

dont les plis en désordre flottaient sur son col. De sa main droite il

semblait désigner le grand mât du vaisseau.

Tout à coup notre volée partit comme le beaupré de cette frégate allait

s'engager dans nos haubans d'artimon. On entendit un cri effroyable,

immense, qui un instant domina le bruit infernal du combat, et quand la

fumée fut dissipée, on ne vit de la frégate égyptienne que son avant qui

resta quelques secondes à la surface de l'eau, et disparut tout-à-fait

en laissant une large traînée de matelots qui tentèrent de gagner le

rivage ou de s'accrocher aux manoeuvres pendantes le long du bord.

A cette vue l'équipage poussa des cris d'une joie frénétique qui

augmentaient encore l'espèce d'ivresse causée par l'action du combat et

l'odeur de la poudre.

Bientôt une rumeur sourde circula sur le pont, puis gagna les

batteries, et l'on apprit enfin que le commandant La _Bretonnière_

venait d'être blessé sur son banc de quart.

En effet, quelques minutes après le fatal fauteuil s'abaissa, portant le

brave capitaine du vaisseau, qui s'arrêta et dit, oubliant ses douleurs:

«Bravo, mes amis, le onzième équipage se couvre de gloire, de cinq

frégates que nous avions à combattre, il n'en reste que deux; le feu du

vaisseau turc est éteint; nous avons sauvé l'amiral russe. Continuez,

mes amis... Continuez.....»

Ces mots électrisent l'équipage. Vengeons notre commandant,

s'écrièrent-ils, et malgré les cris des blessés et des mourants, malgré

le vide que l'on apercevait à chaque pièce, les volées furent plus

nourries que jamais.--Pointez à fleur d'eau, criait Rénard, à fleur

d'eau, mes enfants, voyez, cette _turque_-là est déjà démâtée de son

grand mât.... Vingt boulets dans sa coque et c'est cuit.

A peine achevait-il ces mots, qu'une effroyable détonnation se fit

entendre; une immense colonne de fumée blanche et compacte,

très-étroite à sa base, se déroulant à son sommet en formes de larges

volutes, enveloppa la frégate qu'on allait canonner, et quand cette

vapeur s'éleva un peu au-dessus de la surface de l'eau, on ne vit que

l'arrière du navire turc, qui flamboyait au milieu de la mer. Le

capitaine avait mis le feu aux poudres et s'était fait sauter.

Le chien, dit Rénard, nous aura mordu en mourant, gare les débris et les

éclats, j'aimerais mieux une franche bordée de 56...

En effet, les voyages réitérés de la chaise annoncèrent que les

prédictions de Rénard s'étaient réalisées, et que l'explosion de la

frégate nous avait couvert de débris brûlants, et tué ou blessé beaucoup

de monde.

A chaque instant les boulets se croisaient dans les batteries,

traversaient les oeuvres vives, perçaient le pont, et c'est avec une

singulière insouciance que les matelots les voyaient alors ricocher et

bondir....

Il était cinq heures et demie, le roulement du canon s'affaiblissait, la

fumée devenait moins intense, et l'on s'apercevait que le combat tirait

à sa fin; à six heures, ce que l'on pouvait appeler comparativement du

calme remplaça cette bataille meurtrière, la nuit s'approchait, la

flotte égyptienne était totalement désemparée et les Turcs se jetaient à

la côte en incendiant leurs bâtiments de commerce....

On fit alors prendre quelques moments de repos aux équipages, et on leur

distribua des rafraîchissements.

Alors seulement les officiers que leur poste avait retenus dans les

batteries purent monter sur le pont. Ce fut là une émotion impossible à

décrire, ce qu'on ne peut comprendre qu'après l'avoir éprouvé.

Nous nous revîmes tous, et il faut savoir avec quel plaisir on se

retrouve, on se serre la main, après avoir lutté pendant cinq heures

contre un péril imminent. Ce fut du plus profond du coeur que chacun

félicita son camarade de son bonheur.

Ce premier moment d'exaltation passé, on donna un coup-d'oeil au

vaisseau, à la rade....

Quelle différence... Ce matin il fallait voir ces agrès, ces

manoeuvres soigneusement rangées, ce pont si blanc, ces canons si

luisants, ces drômes si étincelantes, tout cela ce soir est brisé,

rompu, sanglant, les manoeuvres éparses encombrent le pont, les

vergues percées, hachées, pendent au travers des cordages, les voiles

sont à jour, et le pont est rougi d'un noble sang.

Et quelle nuit, à chaque instant des explosions, à chaque instant des

navires en feu qui, sans direction, se croisaient en tous sens et

menaçaient de nous incendier, nous savions bien que nous avions

l'avantage, mais nous ignorions nos pertes, seulement un canot de

l'amiral russe vint remercier le _Breslaw_ de l'assistance que ce

vaisseau lui avait prêtée.

On illumina les batteries, les canonniers restèrent jusqu'au jour

couchés près de leurs pièces, car on savait que les Turcs devaient, le

lendemain, tenter un dernier effort, et engager de nouveau le combat

avec une réserve qui n'avait pas donné pendant l'action.

Après avoir inspecté sa batterie, maître Rénard monta sur le pont et

s'avança vers la roue du gouvernail où se tenait alors un timonnier...

il s'aperçut en frémissant que la barre était ensanglantée.--Dis-moi,

mon garçon, as-tu gouverné pendant l'affaire...

--Oui, maître Rénard, car c'est moi qui ai remplacé maître Mulot.

--Rénard frissonna.

Mais je croyais, ajouta-t-il, après un moment de silence... je croyais

qu'il était à la barre de rechange dans la batterie de 18.

--Oui, maître Rénard, il allait y descendre, mais le voilier s'est mis à

rire comme il passait, en disant:--Tiens, voilà un ancien qui s'affale

en bas, parce que ça va chauffer... est-ce que les dents lui

claquent?--En parlant par respect, maître Rénard, c'était une bêtise,

parce que tout l'équipage savait que le maître timonnier était un bon,

qui en avait vu des grises dans le temps de _l'autre_.

--Eh bien... achève...

--Alors maître Rénard, l'ancien est remonté, il a pris la barre en

disant au voilier:--Si j'en reviens, ce sont tes dents qui

claqueront.--Enfin, maître, à la première volée que le vaisseau turc

nous a envoyé, j'étais là, tout près, j'ai fermé les yeux, et en les

rouvrant j'ai vu maître Mulot couché par terre, la tête sur un

habitacle... le boulet l'avait pris là... dit le jeune homme encore pâle

à ce souvenir... là.--Et il montrait sa poitrine...

--C'est moi, maître, qui l'ai amarré sur la chaise, et je l'ai entendu

qui disait bien bas... Je le savais... pauvre Georges!--Et voilà tout ce

que j'ai vu, maître Rénard.

A ce moment on entendit des cris--qu'est-ce que c'est, demanda Rénard?

--Ah! maître, ce sont ces vermines de mousses qui jouent ensemble avec

le petit Georges, je reconnais sa voix... Tenez, ils sont là, sur

l'avant, près la poulaine.

Rénard se dirigea vers l'avant et vit une douzaine de mousses, noirs de

poudre et de fumée qui entouraient Georges.

--Mais va donc te faire panser, lui disait l'un.

--Je te dis que non, je ne veux pas, moi; c'est rien du tout...

--Rien du tout, mauvais gamin, dit un canonnier, d'un air courroucé...

rien du tout... C'est rien du tout que deux doigts d'emportés... Cette

petite canaille-là est _estropiée_, et il dit que c'est rien du tout...

Répète-le encore et tu vas voir!--dit le philanthrope, en levant la main

sur Georges.

--Je vous dis, moi, reprit fièrement l'enfant qu'on ne me pansera pas

maintenant, mon père le saurait... et ça le vexerait... Puisqu'il est

blessé lui-même, faut pas que je l'inquiète pour une misère...

--Ah! oui, ton père... reprit le canonnier,--ton père... joliment... il

est...

La phrase fut interrompue par le plus glorieux coup de poing qu'un homme

ait jamais reçu;--te tairas-tu, carogne, dit maître Rénard en menaçant

encore l'indiscret... Puis se retournant vers Georges.

--Toi, viens en bas, mon enfant...

--Voir mon père, maître Rénard, dit l'enfant en cachant sa main

ensanglantée.--Non, mon petit.... non.... demain... ou après... en

attendant, couche-toi là... près de cet affût... En attendant, c'est moi

qui serai ton père. Entends-tu... je t'aimerai bien; mais sacredieu

n'aies pas peur.

--Oui, maître Rénard, dit Georges tout tremblant... et n'osant pleurer,

au souvenir du gros baiser que son père lui donnait tous les soirs.

--Sacredieu... pensa Rénard, en s'enveloppant dans sa capote... hier, à

cette heure-ci, mon vieux matelot était près de moi... et aujourd'hui...

pauvre Mulot, va.

Et il s'assit aux pieds de Georges, en attendant le jour.

LE LENDEMAIN.

21 octobre.

--Enfin!!!!

UN ANONYME.

Le spectacle que le soleil éclaira de ses premiers rayons dans la baie

fut imposant et terrible. Le ciel était pur et transparent, le sommet

des montagnes se colora d'une brillante teinte de pourpre; et, à mesure

que le soleil devenait de plus en plus vif, on découvrait la rade d'une

manière distincte. Nous avions _évité_ pendant la nuit, et nous nous

trouvions en face de l'entrée de la rade.

Nos premiers regards cherchèrent avidement les vaisseaux français. Le

_Trident_ avait peu souffert, le _Scipion_ était noirci par le feu d'un

brûlot et la _Sirène_ était démâtée de son mât d'artimon.

Mais autour de nous, quelle scène de dévastation, une mer chargée de

débris et de cadavres, des navires désemparés, criblés de boulets, à

moitié brûlés, des embarcations chargées de blessés et de mourants qui

imploraient du secours, et plus loin un immense incendie qui dévorait la

flotte marchande, et faisait presque pâlir la lumière du soleil.

A gauche, sur les rochers de l'ancien Navarin, deux belles frégates

égyptiennes étaient échouées, et le feu commençait aussi à les consumer.

On voyait sur la côte des bandes de Turcs qui, la torche à la main,

brûlaient leurs navires échoués, plutôt que de les voir pris par nos

escadres.

On peut avoir une idée de cet affreux tableau quand on saura qu'il

restait à peine vingt navires d'une flotte de deux cents bâtiments de

guerre ou de commerce...

Insensiblement les communications s'établirent, alors nous eûmes et

l'admirable combat soutenu par l'_Armide_ (capitaine Hugon), et la

perte énorme que la _Sirène_ avait faite, c'était plus des deux tiers de

son équipage, tués ou blessés, son mât d'artimon abattu, et l'héroïque

sang-froid de M. de Rigny, et la morne stupeur de l'équipage quand on

vit tomber l'amiral de son banc de quart, et le délire de joie quand on

le vit se relever tranquillement et reprendre sa phrase de commandement

où il l'avait laissée... Nous sûmes enfin cette noble et fière rivalité

qui embrâsait les escadres alliées, et notre gloire maritime encore

exaltée par les Anglais et les Russes qui partagèrent aussi les dangers.

L'énergie passagère que les Égyptiens avaient déployée en incendiant

leurs vaisseaux, fit bientôt place à un inconcevable abattement, ils se

retirèrent dans les montagnes pour rejoindre Ibrahim, et nous laissèrent

maîtres des forts presque démantelés.

Trois jours après nous quittions la rade, d'une flotte qui avait coûté

des prodiges d'intelligence, des sommes énormes, il ne restait que

quelques bâtiments épars et des cadavres.

Favorisés par une assez forte brise, nous sortîmes enfin de cette baie.

Huit jours après notre sortie de Navarin, nous étions à Malte, et là,

comme en Angleterre, comme en Russie, nous entendîmes une mélopée

d'admiration s'élever en faveur de notre brave amiral, qui sût, pendant

trois ans, assurer notre supériorité et notre influence dans la

Méditerranée. Après avoir reçu à Malte l'accueil le plus cordial du

gouverneur Lord Posomby, nous partîmes pour Toulon, où le _Breslaw_

arriva vers la fin de novembre. Après une quarantaine d'un mois, nous

entrâmes dans le port où le vaisseau désarma.

CRAO.

....--Va t'en bossu!

--Je suis né comme cela, ma mère.

BYRON.

_La Métamorphose du Bossu._

CHAPITRE PREMIER.

CRAO.

Il y avait, ce soir-là, bal chez le comte de Lussan qui habitait un fort

bel hôtel de la rue Saint-Dominique; une longue file de voitures

stationnait dans les rues adjacentes, et une foule de laquais, vêtus des

livrées les plus connues, encombraient le péristyle de l'hôtel tout

éblouissant de lumières, tout verdoyant de fleurs et d'arbres verts.

A une étroite et basse berline brune, traînée par deux magnifiques

chevaux gris de la plus haute taille, un instant arrêtée devant une

immense porte de glaces, succédait un coupé jaune dont l'intérieur était

si brillamment éclairé par ses deux grandes lanternes, qu'on distinguait

parfaitement les traits d'une ravissante jeune femme qui était seule.

Au moment où les valets de pied ouvrirent la portière, un jeune homme

descendu d'une voiture qui suivait ce coupé, vint offrir son bras à

cette jolie femme qui s'appuyant svelte et légère, ramena sur ses belles

épaules les plis de son manteau pourpre, et dit à voix basse:--«Que je

vous sais gré du sacrifice que vous m'avez fait, Georges, en insistant

pour me laisser seule dans ma voiture, et venir dans la vôtre avec M. de

Cérigny! Sans votre attentive précaution, c'était fait de ma toilette...

--«C'est pourtant pour d'aussi graves intérêts que j'ai perdu le bonheur

d'être quelques instants de plus auprès de vous, Hortense, répondit

Georges, en souriant.

--«Mon Dieu, n'est-ce donc pas pour vous que je me pare, Georges..., et

mes succès ne sont-ils pas les vôtres, répondit Hortense avec un

sourire enchanteur.»--Mais le damné Georges, ingrat comme un obligé,

allait peut-être combattre cette naïve logique de coquetterie qui fait

le désespoir des maris et encore plus celui des amants.--Il n'en eut

heureusement pas le temps, car un homme d'un âge mur et d'une tournure

encore très-élégante, vint l'interrompre en lui disant: «Georges,

voulez-vous bien donner le bras à madame de Cérigny, j'ai deux mots à

dire à M. de Mersac qui vient de demander ses gens.»

L'homme d'un âge mûr était le mari d'Hortense, M. le marquis de

Cérigny.--M. Georges de Verneuil, qui donnait son bras à la marquise,

était un peu parent de M. de Cérigny, et fort l'amant de sa femme.

Pendant qu'Hortense rajustait devant une Psyché les longs rubans qui

flottaient sur ses manches, et que M. de Verneuil la débarrassait de son

manteau, on entendit des éclats de rire assez distincts quoique confus,

et au même instant deux jeunes gens et une autre très-jolie femme

entrèrent dans l'antichambre en riant et répétant:--En vérité, c'est

Quasimodo...--Puis apercevant madame de Cérigny:--Eh bonsoir, ma chère

Hortense, lui dit familièrement la nouvelle venue, ah mon Dieu, nous

venons de voir la plus étrange figure du monde... un monstre... tenez le

voilà qui traverse le péristyle, poursuivi par les huées des

domestiques.

En effet, un bossu, le plus déplaisant bossu qu'on pût s'imaginer, vêtu

d'une espèce de carrik, mouillé, trempé, armé d'un énorme parapluie, et

portant une lumière éteinte, traversait le vestibule, afin de chercher

la petite porte qui conduisait au grand escalier de l'étage supérieur,

mais cette malheureuse porte étant cachée et obstruée par les caisses et

les arbustes, l'infortuné bossu ne pouvait arriver à la découvrir, et

les ris des valets, et les épithètes bouffonnes allaient crescendo; au

salon, c'était Quasimodo, à l'antichambre, c'était Mayeux.

Enfin, le misérable perdant la tête, traqué comme une bête fauve qui

cherche son repaire, fit un crochet, grimpa les marches du

rez-de-chaussée où se donnait le bal, et se trouva face à face avec les

deux jolies femmes et les trois jeunes gens...

Cela fit en vérité un contraste étrange.

D'un côté, ces femmes toutes fraîches, toutes roses, aux épaules nues,

aux bras nus à moitié couverts de leurs gants blancs, ces femmes

étincelantes de pierreries, embaumées par le suave parfum des fleurs

qu'elles avaient à la main, au corsage, à la tête, ces femmes chaussées

de satin, foulant des tapis éclatants.--Ces hommes beaux, bien faits,

élégants, parés.--Ces laquais qui tenaient leurs manteaux de soie, ces

chasseurs au costume vert tout chamarré d'or, avec leurs panaches

ondoyants. Tout ce groupe inondé de lumière, entouré de feuilles et de

fleurs, pendant que la pluie ruisselait dans la rue sombre et déserte.

Tout ce groupe personnifiant l'opulence, la joie, la jeunesse, le rang,

la beauté, le goût, la vie enfin.

Et de l'autre côté, un être seul, hideux, affreux à voir, mouillé, sale,

grotesque, laid, repoussant, se trouvant jeté par son mauvais destin

dans cette atmosphère de luxe et de joie,--comme un hibou au milieu

d'une fête de village en plein soleil, au bruit des violons et des cris

d'ivresse,--un être difforme enfin, qui personnifiait lui, la laideur,

la privation, l'envie, la haine, en un mot, résumant toutes les misères

humaines, comme le groupe éclatant résumait toutes les félicités de ce

monde.

Je le répète, ce contraste était si frappant, que les jeunes gens, et

les jeunes femmes n'osèrent plus rire, car ils avaient cette pudeur de

la richesse de bon goût, qui se voile toujours le plus possible devant

l'infortune.

La coucaratcha (I/III) · 第 5 / 10 段