LE PRÉSAGE.
LA VEILLE.
19 octobre 1827.
... Un noir pressentiment!
BYRON.
Par une jolie brise de sud-est, les escadres alliées croisaient devant
la baie de Navarin. Tantôt on découvrait des maisons blanches, des
palmiers, des terrasses; tantôt les hauts rochers de l'île Sphactérie
dérobaient à tous les yeux l'entrée du bassin où la flotte
turco-égyptienne était alors mouillée; car on voyait par instant ses
mille mâts se dresser au-dessus des montagnes avec leurs pavillons
rouges et leurs signaux de toutes couleurs.
Les Anglais occupaient la droite de la ligne, les Français le centre,
les Russes la gauche.
Il était deux heures, et l'officier de quart à bord du vaisseau _le
Breslaw_ n'interrompait sa promenade mesurée qu'il faisait sur la
dunette que pour braquer sa longue-vue sur l'étroite passe de la rade.
Il venait encore de regarder de ce côté avec attention, lorsqu'il
s'aperçut que les voiles fasceillaient, et qu'on allait masquer.--Laisse
arriver... Laisse arriver! cria-t-il aussitôt; et courant au pied du mât
d'artimon, il se pencha sur la galerie qui dominait la roue du
gouvernail, et s'écria quand le mouvement fut exécuté:--Quel est donc le
butor qui est à la barre? Comment c'est toi, _Mulot_... Toi, un de nos
meilleurs timonniers... Mais à quoi penses-tu?
--Pardon, capitaine, répondit _Mulot_, mais c'est que voilà déjà trois
fois que mon couteau s'ouvre tout seul, et...
--Eh bien! quoi, et?
--Et je pensais que c'est un mauvais présage, dit le vieux matelot d'un
air honteux...
--Maître _Mulot_, vous n'êtes qu'un sot; comment à votre âge, avec
votre expérience.. croire à ces bêtises...
--Bêtises si vous voulez, capitaine... C'est donc pour ça qu'avant
Trafalgar mon épissoir[C] est tombé deux fois sur la pointe!...
[C] Instrument de fer qui sert à travailler dans les cordages.
--Eh bien! demanda l'officier en souriant de l'air grave et solennel que
prenait le timonnier...
--Eh bien! capitaine, cela ne m'annonçait rien de bon... Voyez plutôt,
dit-il, en promenant son doigt sur une bonne cicatrice qui commençait à
l'oeil gauche, partageait le nez et allait se perdre dans ses épais
favoris grisonnants.
--Tais-toi, vieux fou, et gouverne droit, répondit l'officier en
retournant à son poste.
--Eh bien! vous verrez, capitaine, dit tristement Mulot, en faisant
tourner la roue du gouvernail de façon que toutes les voiles
s'emplirent, et que ce vaillant vaisseau reprenant son air, donna une
légère bande sur tribord.
--Enfin, dit l'officier, en suivant avec sa longue-vue la manoeuvre
d'un petit canot qui, sortant de la baie de Navarin, se dirigea vers le
vaisseau amiral... Enfin nous allons savoir du nouveau.
Et de fait, au bout d'un quart d'heure, trois pavillons de couleurs
différentes se hissaient à la corne de la gracieuse et coquette frégate
française qui portait si fièrement le pavillon amiral du chevalier de
Rigny.--Pilotin, cria le capitaine, prévenez l'officier de signaux.
Le pilotin fit le salut militaire, descendit rapidement, et remonta
bientôt suivi d'un enseigne de vaisseau.
--Diable!... Grande nouvelle, dit ce dernier à son camarade, après avoir
observé le signal; tu vois, mon cher, on appelle les capitaines de
vaisseaux à bord de l'amiral... Dieu veuille que ce soit pour nous
donner l'ordre de combat, car nous finirons par moisir ici... Je vais
toujours prévenir le commandant.
Peu de temps après, le navire était en panne, le canot du capitaine de
vaisseaux se balançait au pied de l'échelle de tribord, et les
canotiers, respectueusement découverts, debout, les avirons levés,
attendaient cet officier supérieur; puis trois coups de sifflet
retentirent. Le patron de l'embarcation saisit le tire-veilles qui
flottait au long de l'échelle. Le commandant descendit, se plaça sur les
riches tapis fleurdelisés qui couvraient l'arrière, et donna l'ordre
d'aller à bord de _la Syrène_.
A peine cet événement avait-il été connu à bord que les matelots
s'étaient portés en foule sur le gaillard d'avant; les officiers avaient
envahi la dunette; et les conjectures sur l'issue de l'entretien que le
commandant allait avoir avec l'amiral occupaient diversement les
esprits.
--Que pensez vous de ça, maître Rénard, demandait un jeune
quartier-maître à un grand homme sec et jaune qui, assis sur la drôme,
rendait alternativement la fumée de sa pipe par le nez et par la
bouche.--Eh donc, mon garçon, répondit gravement ce personnage, je pense
que le commandant a le cap sur la _Syrène_, et qu'il va probablement
l'accoster tout à l'heure... Eh donc!
Ce _eh donc!_ était comme une parenthèse entre laquelle le maître
canonnier encadrait toutes ses phrases.
--Pardieu, maître; répondit le jeune homme, belle malice; c'est comme si
je vous apprenais qu'une vergue de perruche est plus petite qu'une
vergue de basse-voile... Je vous demande si vous croyez qu'on
chatouillera la lumière de vos canons pour les faire tousser?
--Eh donc! mon garçon, si l'on croit ce qu'on veut, je le crois; car,
vrai, c'est dommage de laisser toutes ces braves personnes accroupies
sur leur affût, ne parlant pas plus qu'une vieille femme à vêpres, eh
donc!
Et il pleurait presque, le digne homme, en montrant avec douleur la
ligne de caronades muettes qui bordait les passe-avant du vaisseau.
C'est bien vrai, maître Rénard, c'est dommage; car il paraît que ces
caïmans de Turcs ont tout mis vent dessus vent dedans chez les Grecs,
qui, d'un autre côté, sont une espèce de vermine bien malfaisante...
Mais vous me direz à ça, la liberté: Car le gouvernement est dans son
tort... Et c'est humiliant pour un Français né libre, de voir la liberté
qui...
Eh donc! mon garçon, quand j'étais sergent aux marins de la garde, que
notre brave amiral y était capitaine, on m'aurait proprement tanné le
cuir si j'avais politiqué..... Eh donc! tu politiques..... ainsi
tais-toi..... fais comme mes canons... quand on dit feu; fais
feu.--Quand tu as fait feu... muet,--eh donc!...
--Mais, maître Rénard, on a du sang dans les veines... on est
Français... et on est libre, or on peut bien dire que la liberté!...
--Eh donc, mords ta langue, sacrebleu, tu n'es encore qu'un mousse, et
tu veux parler. Je me suis bien tu, moi: j'étais sur _le Vengeur_,
j'étais aux brûlots de Rochefort, j'étais en Russie... Eh! bien, après
tout cela, ils m'ont fourré sur une frégate commandée par un vrai
faï-chien, car un jour d'appareillage, on lui demandait s'il fallait
larguer les huniers... Eh bien! il a répondu qu'il allait voir dans ses
instructions si le ministre le permettait.
--Ah! quelle farce... Ma petite soeur en ferait autant!
--Eh donc! pourtant ce navigateur-là m'aurait envoyé prendre un
trois-ponts, avec une piguière, que j'aurais obéi, je me serais fait
couler sans rire et sans demander pourquoi. Ainsi, je te le répète,
garçon; et écoute ceci, car c'est un problème bien connu: _Ne vous
inquiétez de la gargousse que lorsqu'il faut y mettre le feu_... eh
donc!
--A la bonne heure, maître; mais c'est vexant par rapport à la liberté
que...
--Eh donc! fais comme moi, cordieu, mon garçon, occupe-toi... Est ce que
j'ai le temps de politiquer, moi; je pense à ma famille.
--Mais vous n'êtes pas marié, maître Rénard! vous n'avez pas de famille,
vous!
--Eh donc! quand on n'en a pas on s'en fait, mon garçon.
--Eh donc! je te parle de mes canons. Tiens, mes grosses pièces de 36,
je les appelle les papas... Mes petites pièces de 18, les enfants, et
mes jolies caronades, les mamans. Vois comme c'est sage, rangé, posé,
soigné; c'est pas ça qui politiquerait... Ah! si le bon Dieu était
juste, il leur donnerait de la besogne... Eh donc tu les verrais,
garçon... Tu les verrais, dit le maître, en roulant ses yeux qui
brillaient comme des étoiles. Mais, reprit-il, voilà le commandant qui
rallie le bord; nous allons savoir quelle est la brise qui souffle.
Le commandant arriva sur le pont; son air était radieux, et il portait
quelques papiers à la main: Monsieur, dit-il au capitaine de frégate, en
entrant chez lui, faites assembler l'état-major dans la chambre du
conseil.
--Bon, nous allons rire, dit maître Mulot, en portant ses yeux de la
boussole aux voiles, et des voiles à la boussole.
Rien n'avait positivement transpiré sur les projets de l'amiral, et
pourtant, une heure après l'issue du conseil, tout était dans
l'agitation à bord du _Breslaw_; le calme et le silence ordinaire
avaient fait place à une sorte de joie frénétique; on se serrait la
main, on riait, on blasphémait le plus gaîment du monde; les
apprentis-matelots surtout, ne se possédaient pas.
--Eh bien, dit un tout jeune homme à l'oeil brillant, au teint coloré,
en s'approchant du maître Rénard: eh bien, maître, ça va chauffer...
demain... Je donnerais deux mois de paie pour y être déjà, et
vous?--Moi, dit gravement le canonnier, eh donc, j'aime mieux ça qu'un
coup de vent;--et il se remit à mâcher son tabac, car la réserve et la
gravité des vieux marins contrastaient singulièrement avec la guerrière
effervescence des novices. Ce n'était pourtant pas sans une sorte de
satisfaction que les anciens souriaient à ce jeune enthousiasme naissant
à l'idée d'un premier combat; mais, habitués dès long-temps à de telles
affaires, ils savaient aussi que cette exaspération momentanée ferait
bientôt place à des pensées plus sérieuses.
Les batteries furent dégagées des chambres, des cuisines, des cabanes et
de tous les emménagements temporaires qu'on avait pu établir, on doubla
les suspentes des basses vergues avec des chaînes de fer; les hunes
furent garnies de pierriers et d'espingoles; on prit enfin toutes les
mesures nécessaires en cas de combat.
L'exaltation des apprentis marins avait encore été augmentée, s'il est
possible, par ces manoeuvres rapides, ces travaux violents et
insolites; mais, lorsque tout fut fait, lorsqu'un peu de repos eut calmé
cette fièvre ardente, on put s'apercevoir d'un curieux changement dans
le moral d'une partie de l'équipage; les vieux marins conservèrent cette
expression d'insouciance et de fermeté qui leur est habituelle, mais les
jeunes gens devinrent silencieux, pensifs; ils s'isolèrent, en
recherchant cette solitude que l'on trouve même sur un vaisseau. Alors,
ce fut au pays qu'ils rêvèrent; puis, à leurs affections, à leurs
projets. Alors seulement, ils purent songer aux chances d'un combat
qu'ils allaient affronter bravement; mais ce ne fut pas la crainte qui
éteignit leur gaîté, non, ce fut la préoccupation mélancolique et
religieuse que l'on éprouve quand on doit assister pour la première
fois à une affaire décisive.
Le commandant, qu'une longue et glorieuse carrière militaire avait mis à
même de connaître parfaitement cette admirable classe d'hommes, monta
sur la dunette, et, après une courte et énergique allocution: Eh bien!
mes enfants, leur dit-il, est-ce que nous ne dansons pas ce soir? c'est
pourtant le moment. Allons, allons, une ronde..., Messieurs les
officiers, donnez l'exemple...
A ces mots, la joie renaît sur toutes ces figures assombries; on monte
des fanaux sur le pont, car la nuit était venue; on se prend par la
main, et matelots, maîtres, officiers, sans distinction de rang, se
prennent à danser sur le gaillard d'arrière du vaisseau. On chante des
airs de France, des chansons de France, des refrains de France; et
c'était chose bizarre que de voir douze cents hommes, qui allaient le
lendemain courir à d'affreux périls, tournoyer avec gaîté sur une
planche qui les séparait de l'abîme; et préludera à un effrayant combat
naval par une valse joyeuse et folle. Il y avait enfin je ne sais quel
vivant souvenir du pays dans ces chants nationaux, dans ces airs de nos
fêtes, qui se perdaient dans l'immensité et allaient mourir aux oreilles
des amiraux d'Ibrahim.
Au bout de deux heures, le commandant, ne voulant pas laisser trop
fatiguer ces hommes, qui avaient besoin de toutes leurs forces et de
toute leur énergie pour le lendemain, donna le signal de la retraite. On
fit l'appel, et chacun prenant son hamac, descendit dans les batteries
et se suspendit à sa place habituelle.
Quelque temps encore on put entendre des rires étouffés, d'énergiques
saillies, des bons mots de corps de garde, de longues discussions sur le
courage des Égyptiens, sur la manière d'éviter les brûlots... Puis, peu
à peu toutes ces voix se turent, et le plus profond silence régna sur le
vaisseau, qui naviguait sous une petite voilure en attendant le jour.
A ce tumulte bruyant et animé, succédait un calme imposant; chaque
officier était descendu dans sa chambre étroite et obscure. Là, vinrent
aussi éclore les pensées mélancoliques.
Alors chacun regarde avec amour ce réduit où se sont passées tant
d'heures de molle rêverie, de délicieuse paresse, où sont éclos tant de
brillants et fantastiques projets. L'un ouvre son bureau et relit encore
une fois les lettres d'un vieux père, d'une maîtresse, d'une soeur.
L'autre pense long-temps au passé, peu au présent; et pas à l'avenir; il
étouffe un soupir de regret, chasse un noir pressentiment, et écrit
quelques lignes à la hâte. Ce sont les dernières dispositions, les
derniers voeux d'un soldat mourant; c'est une prière, un mot
d'adieu.... un souvenir pour une femme, pour une mère.... qu'on remettra
à un ami dans le cas où l'on serait tué....
Et l'on s'endort, et l'on dort bien, parce qu'avant tout on est homme de
courage, parce que l'on a payé sa dette à la nature, à un sentiment
vrai, et que le lendemain, au bruit du tambour, il faut être inflexible,
froid et dur; et qu'au milieu des éclats de mitraille, du sifflement des
boulets, du craquement des mâts et des cris des mourants, il reste peu
de place dans le coeur pour un sentiment tendre, pour une fraîche
pensée d'amour.
Mais, au moins ceux-là peuvent, pendant ces longs quarts qui précèdent
le combat, évoquer de riantes images, et vivre quelques heures encore de
cette vie de douces fictions; mais celui sur qui pèse une immense
responsabilité? l'amiral? oh celui-là est bien malheureux, car il n'a
pas une pensée à donner à sa vie intérieure, un battement de coeur à
ses émotions d'homme! Dans le silence et la méditation, il lui faut
calculer les milles chances d'une bataille meurtrière, les mouvements de
l'escadre qu'il commande; il lui faut de l'audace pour concevoir, du
sang-froid pour exécuter. Il ne dort pas, lui; il veille pour tous, car
ils sommeillent tranquilles à l'abri de son nom. Aussi, à travers les
deux fenêtres de l'arrière de la _Syrène_, on put voir, à la lueur d'une
lampe, un homme, jeune encore, les yeux fixés avec une attention
dévorante sur un plan de combat, sourire, et marquer avec égoïsme le
poste de combat de sa frégate protégée, au plus fort du péril.
Une autre scène se passait sur l'avant du _Breslaw_. Maître Mulot et
maître Rénard étaient assis chacun sur le bord d'une petite couchette
qui bordait leur cabane commune; entre eux, était une bouteille et des
gobelets de fer-blanc.
--Ainsi, c'est convenu, Rénard; dit Mulot... dans le cas où je serai
déralingué... autrement dit tué....
--Eh! donc, matelot, je prends Georges avec moi.
--Ça t'embêtera peut-être?...
--Oui, mais que veux-tu qu'il fasse sans toi, ce pauvre petit.--Il n'y a
rien de tel, vois-tu, Mulot, que l'oeil d'un père.--Que l'oeil d'un
père pour voir si vous vous promenez bien sur un bout-dehors, et si vous
serrez promptement une voile pendant un grain!
--Merci... oh bien merci... Rénard... car c'est étonnant, je ne peux pas
surmonter ça... je suis sûr de filer mon câble demain... deux fois mon
couteau s'est ouvert tout seul... hein?
--Eh! donc, c'est pas pour t'effrayer, mais c'est pas rassurant...
--Enfin, Dieu est Dieu... mais ça me vexe pour Georges.
--J'en aurai soin.... Eh! donc, je te le promets...
--Pauvre petit!... regarde donc comme il dort...
Et les deux marins s'approchèrent doucement d'un hamac, suspendu dans un
coin de la cabane, là un enfant de dix ans, dormait paisiblement; et sa
figure avait même pendant son sommeil, une expression de gaîté et de
finesse singulière pour un âge aussi tendre...
Maître Mulot le considéra un instant en silence... Puis, ses yeux se
mouillèrent, et une larme roula sur la joue de son fils.
--S......! dit-il en essuyant du revers de sa grosse main goudronnée,
s......, je ne suis pas un lâche... et tiens, Rénard... je voudrais que
ce s.... combat n'eût pas lieu...
--Eh! donc est-ce que je ne suis pas là?... Matelot! s'écria Rénard en
se jetant dans les bras de Mulot et fermant ses yeux pour qu'il ne vît
pas qu'il pleurait aussi...
--C'est égal, Rénard... mon bon matelot... c'est égal... je ne suis pas
tranquille.... Ça t'est bien aisé à dire, toi, qui es sûr de ne pas y
laisser ta peau à cette chienne de danse.
--Ça, c'est vrai, j'ai soufflé trois fois mon fanal, et trois fois je
l'ai rallumé en le levant en l'air... Ainsi, je suis sûr de rester.
Alors, qu'est-ce que t'as à craindre?
--Pauvre Georges, dit Mulot.--Lui qui est si vif et si espiègle... Enfin
l'autre jour, je ris rien que d'y penser, n'a-t-il pas mis le grand
panneau de la batterie en bascule, de façon que le petit gredin, s'est
fait poursuivre par trois novices de ce côté-là... Lui qui savait la
chose, a sauté par dessus le panneau,--et les trois sauvages de novices
qui ne le savaient pas, ont cabané au fond du faux-pont;--même qu'il y a
eu un de ces brutaux qui s'est arrangé les jambes si drôlement, que le
major croyait qu'il faudrait lui en _ôter_ une.
--Le fait est, Mulot, dit gravement Rénard, que Georges promet d'être un
bien joli sujet, et qu'il a des dispositions que je soignerai si tu
crèves..., tu peux y compter.
--Enfin, mon vieux Rénard, adieu et merci, si je ne te revois pas après
le bastringue.
Et ces deux hommes s'embrassèrent cordialement, après quoi ils
s'étendirent sur leur couchette en attendant le point du jour, car on
devait entrer de vive force dans la rade au lever du soleil.
LE COMBAT.
22 octobre 1827.
Triste... triste...
GOETHE.
Voici le jour, voici que le soleil commence à dorer de ses rayons ces
eaux si bleues, si fraîches, si transparentes de la Méditerranée, et
c'est à travers une légère brume que se dessinent les hauts rochers de
Sphacterie. Lève-toi, pauvre matelot; lève-toi, secoue tes membres
engourdis, ploie ton hamac et cours aux roulements du tambour.--On parle
bien et beaucoup du tranquille sommeil de ces héros qui dormaient avant
le combat... Que de héros, mon Dieu, dans ces longues batteries! car
leurs ronflements surmontent, je crois, le bruit de la caisse.
On monte, on fait l'appel, et c'est plaisir que d'entendre ces voix
mâles et sonores répondre à chaque nom; seulement, chacun se dit, en
regardant ses voisins avec l'air du plus grand intérêt:--Ce soir,
peut-être, ces rangs si pressés seront éclaircis; ces voix, maintenant
retentissantes, feront entendre des râlements sourds et étouffés, et ces
bonnes figures brunies par le soleil seront pâles et sanglantes.--Mais,
après tout, comme il faut des morts et des blessés, autant que ce soit
eux que moi;--c'est si naturel!
A dix heures, chacun reçut l'ordre de se rendre à son poste de combat.
Les armes furent montées sur le pont, et l'on ouvrit la soute aux
poudres.
Je descendis alors dans la batterie de trente six; c'était un admirable
spectacle! Le jour ne pénétrant que par les sabords, éclairait toutes
les figures en reflet, à la manière Rembrand; puis, glissant sur les
canons noirs et polis scintillait sur le brillant acier des platines,
tandis que le milieu et l'avant de la batterie restaient dans l'ombre;
seulement, par un caprice de la lumière, le fer des piques et des sabres
qui garnissaient le cabestan luisait par intervalle comme autant de vifs
éclairs. Tous les matelots, coiffés d'un petit chapeau de paille, vêtus
seulement d'un pantalon et d'une chemise serrés autour des reins par une
ceinture rouge, entouraient silencieusement leurs pièces.
Les mêches brûlaient, et chaque pointeur, appuyé sur la culasse du
canon, tenait la longue corde qui fait jouer la batterie; car à bord les
canons font feu comme des fusils, au moyen d'un chien et d'un bassinet.
A l'arrière, le plus ancien lieutenant du vaisseau donnait ses ordres à
un enseigne et à quelques aspirants, qui devaient surveiller et hâter la
manoeuvre; puis Rénard, le maître canonnier, allait, venait, tournait
et parlait, à chaque homme et à chaque canon, tantôt avec des menaces,
tantôt avec des encouragements ou des flagorneries sans pareilles.
Arrivé près de la cinquième pièce de tribord il s'approcha, et, après un
long et pénétrant coup d'oeil jeté sur son affût:--Eh donc!... c'est
toi qui pointes ce canon-là, _Guilbo_? dit-il à un grand garçon qui
jouait avec sa corne d'amorce.
--Oui, maître...
--Ah ça... tu connais son _caractère_... tu sais que c'est l'_Enragé_...
qu'il porte dix toises de plus que les autres? mais qu'il a un fameux
recul... Ainsi, veille à tes pattes...
--Merci, maître...
--Eh donc mes enfants, soyez attentifs; pour des novices, vous allez
avoir _celui_ de vous trouver à une fameuse danse. Surtout du calme, et
n'ayez pas peur du sang; car, voyez-vous, quand une blessure saigne...
c'est bon signe...
A ce moment _Mulot_ sortit du faux pont, son visage était radieux et il
tenait Georges par la main.
--Bonjour, matelot, dit-il à Rénard en lui frappant joyeusement la tête
avec sa longue vue.
--Eh donc! mon vieux, nous sommes bien gais ce matin... Ah! tu sens la
poudre... tu sens la poudre...
--D'abord... et puis... je suis sauvé; tu n'auras pas la scie de te
charger de mon fils, car je verrai grandir Georges.
--Eh donc! qui t'a dit cela?
--Tiens, Rénard, ce matin, je n'y ai pas tenu; j'ai été trouver le
capitaine de frégate qui est un bon, un ancien, et je lui ai dit:
capitaine, vous me connaissez, je ne suis pas poltron, eh bien, au lieu
d'être à la barre sur le pont, laissez-moi gouverner à la barre de
rechange.--Mulot, qui me dit, on ne peut rien refuser à un vieux comme
toi; vas-y, et veille au grain.--Tu vois, matelot, l'histoire de mon
couteau me disait bien de craindre si j'avais été à mon poste, aussi
c'est là que le boulet viendra pour me chercher, mais il ne trouvera
rien du tout... vieux... rien du tout... sera-t-il vexé! Enfoncé le
boulet...--S'écria le bonhomme en embrassant son fils.
--Oui, compte là-dessus, dit Rénard en lui-même... comme si celui qui de
là-haut dirige les boulets qui nous envoient en dérive, comme si
celui-là s'était jamais trompé... Il vous avertit par des présages,
c'est déjà beaucoup.
--Aussi à tantôt, mon matelot, dit gaîment Mulot; tiens, je te laisse
Georges, il est pourvoyeur à la onzième pièce.
--A tantôt, dit Rénard, mais avant embrasse-moi toujours.
--Bah! nous sommes parés toi et moi; après à la bonne heure.
--_Après_, murmura tristement Rénard, puis, tendant sa main au
timonnier,--c'est égal, mon vieux..... c'est une idée que j'ai comme ça.
--A la bonne heure, dit Mulot en se jetant dans les bras de son ami qui
le pressa plus fortement que de coutume.--Ils se séparèrent, et Rénard,
en le voyant monter dans la batterie de 18, s'écria douloureusement:--Ça
me fait un ami de moins et un fils de plus. Sacrebleu! qu'il vive, mon
vieux matelot, et j'adopte tous les mousses du onzième équipage, s'il le
faut?
Un roulement de tambour prolongé annonça que le commandant inspectait
les batteries; il descendit, et après un sûr et rapide examen des hommes
et des pièces, il remonta sur le pont après avoir adressé à l'équipage
quelques mots encourageants.
Il était alors midi; il vira de bord afin de ranger la côte de Morée et
de doubler la pointe qui cache les fortifications de Navarin et forme
l'entrée de la baie.
Cette manoeuvre était claire et significative, mais quand l'_Asia_,
portant le pavillon amiral anglais, suivi du _Genoa_ et de l'_Albion_,
donna dans la passe, on ne conserva plus de doute sur l'issue de
l'événement.
Après eux venait la _Sirène_. A une légère embardée que fit le _Breslaw_
on put la voir un instant, marchant avec grâce sous ses huniers et se
dressant sous son pavillon.
--Cette vue électrisa les matelots qui se penchèrent aux sabords.
--A-t-elle l'air fier dit l'un.