Roméro avait eu bien des liaisons, et éteint bien des désirs, mais il

aimait pour la première fois.--Le souvenir de ce qu'il avait ressenti

jusqu'alors le lui prouvait; jusqu'alors jamais une pensée amère ne

s'était mêlée à ses plaisirs insouciants, et comme il contemplait avec

amour la figure de Méina pendant son sommeil, cette figure si pâle et si

belle... il se sentit tout à coup accablé sous le poids d'une tristesse

indéfinissable, et une larme brûlante roula dans ses yeux: à cette

sensation d'abord inexplicable, à la fois atroce et enivrante, Roméro

comprit que dans toute passion profonde et vraie, il est des émotions

d'une amertume poignante.--Des idées fatales attachées à la certitude de

tout bonheur inespéré, immense... des idées de mort quelquefois,--peut-être

parce que ce bonheur étant le but, qui absorbe, concentre tout notre

être,--ce terme atteint, il n'y a plus que le néant à craindre ou à

espérer.

* * * * *

Puis ces pensées de tristesse et d'amertume passèrent rapides dans l'âme

de Roméro.--Il revint à lui, et ainsi qu'un homme bercé par un songe

enchanteur et encore assez soumis à l'influence de sa raison pour

craindre de s'éveiller, ainsi Roméro se voyant si près de Méina n'osait

croire à la réalité d'un pareil bonheur.--Oh! se disait-il... oh! la

voir là... couchée, sa tête mollement appuyée sur son bras; oh! pouvoir

effleurer de mes lèvres ses paupières fermées, et cette longue, longue

ligne de cils bruns et soyeux qui s'étend au-dessous de ses sourcils

étroits et arqués.--Oh! pouvoir baiser ce menton si doux, si frais, et

ce joli col aux veines bleues.--Oh, pouvoir caresser de mon souffle ce

sein arrondi qui se distingue à peine par son éclatante et pure

blancheur des dentelles qui le voilent à demi.--Oh! sentir cette haleine

de jeune femme s'échapper suave et amoureuse de cette bouche aux petites

dents perlées... Oh! étreindre ces formes élégantes si voluptueusement

dessinées par ce souple et complaisant tissu....

* * * * *

Et se dire tout cela est à moi!--Elle si réservée, si contrainte, si

observée dans le monde, que j'ose à peine toucher ses doigts roses et

effilés; elle qui sous la mantille cache à tous les yeux ses épaules et

sa gorge, elle qui devant ce monde n'a pour moi que des paroles sèches

et glaciales... pour moi elle aura bientôt des mots d'amour qu'elle me

dira, sa joue sur ma joue, sa main dans mes cheveux, tous ces trésors

dont le soupçon seul m'enivre, elle me dira bientôt.--C'est à toi... à

toi seul, mon amant, à toi seul mon coeur les donne... les donne avec

ivresse... car je conçois maintenant le bonheur d'être belle...

* * * * *

Et Roméro transporté éteignit une lampe qui brûlait devant une madone,

et voila cette pieuse image selon la superstition ou la pudeur

espagnole.--Alors il s'approcha de Méina qui dormait toujours, et penché

vers elle aspirant son souffle avec délices:--Mon ange,... c'est moi..,

ne crains rien... dit-il d'une voix si basse qu'elle se perdit aux

lèvres de la jeune femme...--Mais les lèvres parurent entendre... car

elles murmurèrent aussi...--Mon Roméro,... mon ange,... ou plutôt mon

démon...--Et il y eut un moment où les pleurs de Méina et de Roméro se

confondirent.--Lui priait;--elle refusait.--Mais il y avait tant d'amour

dans ses refus qu'ils enivraient encore Roméro qui pressant sur sa

bouche amoureuse les beaux yeux de Méina toute frémissante.--Oh, mon

ange, lui disait-il, je veux te devoir à ton amour... car j'aime mieux,

vois-tu, un regard donné qu'un baiser ravi! Tu m'accordes tant... mon

Dieu... que je n'ose demander... à toi je sacrifierais mes désirs, mon

amour! Je te le dis, ange de toute ma vie, ange, ange adoré, je ne veux

rien que donné par toi... car en toi, j'idolâtre tout... jusqu'à tes

refus.

* * * * *

Et Méina vaincue par tant d'amour et de soumission dit enfin:--Mais tu

veux donc que je meure, ou que je devienne folle... dis... tu le veux...

tu veux que je devienne folle... Eh bien... oui... tu verras si je

t'aime au moins... et c'étaient alors ses lèvres séchées par le désir

qui cherchaient les lèvres de Roméro... et c'étaient ses beaux bras qui

entouraient le cou de Roméro pour l'attirer et le presser sur son sein

qui brûlait... car elle aimait bien aussi... puis elle eut encore la

force de dire, et la madone, mon Roméro?...--Elle est voilée, mon

ange...

§ V.

Le lendemain les oisifs de Prédia regardaient attentivement du côté d'el

Puerto, car ils voyaient de loin s'avancer un cheval noir avec des

tresses rouges et des fleurs de grenadier au frontail... mais le cheval

était sans cavalier.--Eh mais, dirent-ils, c'est le cheval noir de

Roméro... mais où est donc Roméro et son beau lévrier?...--Et comme le

cheval passait près d'eux, ils virent du sang à ses pieds...--serait-il

donc arrivé malheur à Roméro dirent-ils encore, car ils ne le haïssaient

pas, malgré son air sombre et dédaigneux. A ce nom de Roméro... le

pauvre cheval qui passait près d'eux, tourna la tête comme s'il eut

compris le nom de son maître, poussa un hennissement plaintif et prit

tristement le chemin du pont de la Guadaléta... du vieux pont moresque

maintenant noir et silencieux.

* * * * *

Roméro, reprirent les oisifs, a pris hier soir la route de Médina qui

est au nord.--Comment son cheval revient-il seul et ensanglanté par la

route d'el Puerto qui est au sud? Mais Dieu me sauve, dit l'un, voici

don Balthazar d'el Puerto, le vaillant tauréador que l'on croyait à

Séville.... le voici monté sur son grand cheval Rouan.--Sainte Vierge,

il est bien pâle,... il va nous instruire peut-être, lui qui vient d'el

Puerto... du sort de Roméro.--Oh là! seigneur don Balthazar qui venez

d'el Puerto, y avez-vous vu un chien blanc et un jeune cavalier monté

sur un beau cheval noir?

* * * * *

--Oui, messeigneurs, le cheval noir avait des houppes rouges, et le

chien blanc un collier noir et bleu.--C'est cela; seigneur don

Balthazar.--Le cheval avait des houppes rouges...--Moins rouges

pourtant, messeigneurs, que le sang qui sort de la gorge du maître et du

chien.--Que voulez-vous dire, seigneur don Balthazar?--Oh! je veux dire,

que je viens trouver monsieur l'alcade, pour le prier d'envoyer le corps

de Roméro au cimetière, car je l'ai tué.--Et ma femme Méina... à

l'hospice des fous, car elle est folle.--Et sans dire plus, le seigneur

don Balthazar tourna la tête de son grand cheval Rouan du côté de la

place des Cinq Tours.--Moi qui avais vu passer don Balthazar avant que

Roméro n'ait quitté Prédia, dit l'un, je l'aurais averti... mais le

voyant se diriger vers Médina... je n'ai eu garde de penser qu'il s'en

allait au Puerto.--Comme ma femme va toujours dans la rue de Gédéo, il

faudra que j'espionne dans la rue de Jallo, qui est à l'opposé, dit un

autre.

§ VI.

Don Balthazar avait dit vrai, soupçonnant l'amour de sa femme pour

Roméro, il était revenu de Séville trop tard pour lui, trop tôt pour

Roméro et Méina; car vous le savez, Roméro fut tué sous les yeux de sa

maîtresse, et, à cet horrible spectacle, Méina perdit la raison.--Une

fois folle, Méina, qui depuis long-temps était pâle et triste,

souffrante et rêveuse, devint plus belle que jamais,... plus heureuse

que jamais; car avec sa raison le souvenir de cette nuit fatale avait

disparu... Tout a disparu de son coeur pour faire place à cette

conviction fixe et immuable:--_Qu'elle est restée seule sur la terre

avec Roméro._--Aussi, Méina est maintenant heureuse; car avant sa

folie... c'est à peine si elle osait prononcer le nom de Roméro.--Ce nom

qui faisait tout vibrer en elle. Ce nom qu'elle n'entendait pas sans

palpiter.--Ce nom qu'elle avait toujours aux lèvres, et qu'il fallait

cacher.--Ce nom qu'elle seule redisait sans cesse, ce nom dont elle

combinait les lettres de mille façons, pour y chercher un présage de

joie ou de larmes.

* * * * *

Qu'elle est heureuse!--Ce nom elle peut le dire maintenant, et elle le

répète à chaque minute du jour.--Ces aveux qu'elle pouvait à peine faire

à son amant, car les instants où elle voyait Roméro étaient si rares et

si rapides que les baisers étouffaient les paroles. Ces aveux elle les

lui fait maintenant, sans honte; ces caresses ardentes et passionnées

dont le seul souvenir la transportait, elle lui en parle maintenant sans

rougir?... Elle qui osait à peine autrefois cueillir la fleur qu'elle

aimait pour la baiser en cachette et la donner ensuite à Roméro qui

pressait alors cette fleur chérie sur sa bouche, sur ses yeux, sur son

coeur avec une ivresse délirante, maintenant elle dit à Roméro en

l'entourant de ses deux bras: Mets cette fleur sur mon sein, Roméro!

cette pauvre fleur arrachée à sa tige, et qui va mourir, car nos baisers

l'ont toute fanée...

* * * * *

Elle dit à Roméro:--«Quel bonheur, dis, mon amour, que nous soyons

restés nous deux seuls sur la terre; car maintenant vois-tu... le soleil

ne brille plus que pour nous deux... pour nous deux seuls les fleurs

sont fraîches et parfumées; ces oranges vermeilles, ces figues

empourprées... tout cela est pour nous deux seuls, mon Roméro... et

quand la nuit la lune se lève et répand à flots sa tremblante et pâle

clarté que tu aimes tant... c'est pour nous deux seuls, qu'elle se lève,

Roméro...--Ce ciel bleu, ce ciel tout brodé d'étoiles qui ravit si

souvent nos regards... pour nous deux seuls il scintille, mon

Roméro.--Pour nous deux seuls... quand nos bras enlacés, nous confions

nos soupirs d'amour à la voûte embaumée des amandiers; pour nous deux

seuls le Tuléa chante d'un ton si plaintif et si doux, en laissant

bercer son nid au souffle expirant de la brise...

* * * * *

«Et puis, conçois-tu, mon Roméro, tout ce qu'il y a de grand et de

profond dans cette pensée? que la nature entière n'existe plus que pour

nous deux!....--Et puis, si tu savais aussi comme ces mots, _nous deux_,

résonnent doucement à mon oreille... Toute notre vie est dans ces deux

mots, n'est-ce pas, mon ange?... Mots charmants qui devraient n'en faire

qu'un.--_Nous deux_, pensée d'égoïsme et d'amour à la fois; car il

fallait que cela fût ainsi, Roméro, nous deux devions être sacrifiés au

monde, ou le monde à nous deux.--Et puis encore, vois comme Dieu nous

bénit, en nous ôtant la mémoire des sens;--Ainsi, mon amour.., jamais

la satiété ne nous atteindra de son souffle glacé... parce que la

satiété, c'est le souvenir; et que le désir, c'est l'espérance.»

* * * * *

Mais, au nom du ciel, puisque Roméro est mort, dites-moi quel malheureux

peut servir de jouet à cette folle? Quelque fou comme elle, n'est-ce

pas? Car quel homme doué d'une tête qui pense, et d'un coeur qui bat,

pourrait, sans mourir de désespoir, entendre cette voix si pure et si

tendre lui dire: oh! que je t'aime, Roméro! s'il n'était pas

Roméro?--Qui pourrait sentir sans frissonner de rage, cette main si

douce et si blanche presser la sienne, cette tête ravissante s'appuyer

sur son épaule, s'il n'était pas Roméro? Oh! se dire, en m'appelant, ce

n'est pas moi qu'elle appelle, c'est Roméro... ce n'est pas ma main

qu'elle presse, c'est la main de Roméro.--_Lui_, toujours et partout,

_lui_, idée fixe, seule éternelle; pensée qui occupe jusqu'aux plus

intimes replis de son coeur; _lui_... pensée devant laquelle a disparu

le monde entier, parce que avant que d'être folle, le monde entier lui

était odieux; car elle sacrifiait à ce monde le seul bonheur qu'elle eût

jamais compris--_Lui_, seul souvenir où se soit réfugiée tout entière

cette âme si naïve et si aimante... Oh! se dire tout cela... Mais c'est

un épouvantable supplice.... Encore une fois, c'est quelque fou qui

l'endure ce supplice? Car la folie, mille fois la folie... plutôt que la

raison à ce prix...

* * * * *

Oh! non; non, ce n'est pas un fou qui endure ce supplice; c'est un homme

qui a toute la raison nécessaire pour analyser et comparer une à une les

atroces douleurs qui le déchirent; c'est un homme qui a tout le sens

voulu, pour pouvoir blasphémer justement le passé, le présent et

l'avenir; cet homme, c'est le seigneur don Balthazar l'homicide,--don

Balthazar qui a tué Roméro, et n'a pas porté la peine des meurtriers,

parce que les lois faites par les hommes, lui donnaient le pouvoir de

tuer impunément.

Mais d'autres lois avaient d'avance vengé Roméro.--Ces lois que la

nature met au coeur de chaque être à qui elle a donné une âme.... ces

lois qui nous disent:--Ton âme isolée est incomplète; cherche sa

soeur, son autre âme.--Si tu la trouves, c'est que Dieu t'aura béni,

parce que deux âmes fondues en une seule, c'est le ciel.--Si tu la

rencontres... oh! tu te sentiras entraîné vers elle par un penchant

invincible; et cette sympathie inexplicable t'emportera, t'élèvera bien

au-dessus des considérations sociales pour te faire éprouver tout le

bonheur qu'il a été donné à l'homme de sentir; comme l'aigle qui s'élève

au-dessus des nuages pour planer plus près du soleil et ressentir la

chaleur de ses rayons éblouissants!

* * * * *

Et puis, pour que ce bonheur soit complet, il y aura du courage à le

chercher, à braver les clameurs confuses des mots de déshonneur et

d'infamie... du courage à braver la mort même, une mort qui reste

impunie, une mort que la société cite avec orgueil comme juste et

morale, une mort dans l'ombre.--Un lâche poignard qui vous tue

désarmé.--Une mort qui vous frappe.--Bénie soit-elle.--Qui vous frappe

comme elle a frappé Roméro, au milieu des plus ravissantes

voluptés.--Une mort, enfin, qui vous absout, puisqu'elle vous punit.

* * * * *

Oui, Roméro est vengé;--car don Balthazar, si fier, ne veut pas que

celle qui porte son nom serve de risée aux valets.--Seul, il s'est

enfermé avec elle... avec elle seule... dans la maison d'el

Puerto.--Avec Méina, plus belle qu'elle ne l'a jamais été, elle est

fraîche et rose... ses lèvres sont vermeilles, son teint éclatant.

Seulement ses yeux sont fixes, fixes comme les yeux des fous... mais sa

voix est toujours douce et pure... Et, sainte Vierge, don Balthazar

l'entend souvent sa voix, car c'est à lui qu'elle dit encore en

souriant, la tête penchée sur son épaule:

* * * * *

«Roméro, mon amour, te souviens-tu du premier jour où je te vis? Ton

regard s'attacha d'abord au mien, et comme je baissais les yeux pour

les relever bientôt... je rencontrai encore les tiens... Alors je

rougis... et une soudaine pensée de bonheur commença de poindre en mon

coeur.--Roméro, te souviens-tu de ces fleurs jalouses qui me cachaient

à ta vue; car c'est à peine si entre deux touffes de roses je pouvais

t'apercevoir... tant il y avait de fleurs, de tristes fleurs, quoique

brillantes de mille couleurs sur le tombeau de ma pauvre mère... Eh!

vois, mon amour... tout ce que cette première entrevue aurait paru

présager de funeste... si l'on croyait à la fatalité...

* * * * *

«Roméro, te souviens-tu d'une autre fois... où Perdita... cette femme

que je haïssais, sans savoir pourquoi, appelait en vain tes regards qui

ne quittaient plus mes yeux... mes yeux qui te souriaient... qui te

disaient...--aime-moi... je t'aimerai mieux qu'elle.--Te souviens-tu

encore, Roméro, de ce jour où tes premières caresses m'avaient comme

enivrée; que j'étais toute pâle; que mes lèvres étaient blanchies, mes

yeux fermés, et qu'il me fallut tomber dans tes bras, tant l'émotion

était irrésistible et profonde!

* * * * *

«Roméro, te souviens-tu de cette belle, belle étoile du soir qui se

levait si étincelante derrière les orangers, et que me la montrant, tu

disais:--Mon ange, vois-tu notre étoile,--mystérieux emblème d'un amour

caché!--Combien de fois nos yeux l'ont suivie dans sa course et l'y

suivront encore.--Oh! j'aime cette étoile, parce que nous l'avons

admirée ensemble, et que de bien douces pensées s'y rattachent. Aussi,

combien je maudis le nuage jaloux qui me la dérobe parfois, ma belle

étoile.--Je le maudis comme je maudis ta mantille quand elle me cache

ton regard;--comme je maudis le bruit qui couvre ta voix. Et puis

encore, mon ange adoré, j'aime cette étoile, parce que, indifférente à

tous, elle n'est précieuse qu'à moi seul. Pareille à un coeur aimant,

ignoré de tous, et connu d'un seul:--Brille, brille parmi tes soeurs,

belle étoile; décris ta courbe, monde inconnu, et emporte avec toi un

secret que tu ignores.--Va! c'est un confident discret, Méina, et si tu

ne m'oublies pas, confie-lui chaque soir une pensée ou un souvenir. Car

chaque soir je passe de longues heures à lire dans son disque

scintillant.

* * * * *

«--Roméro, te souviens-tu de ce petit enfant aux longs cheveux

bouclés:--Tu étais loin de moi, je baisais sa petite bouche si fraîche

et si rose, et puis je l'envoyais vers toi... Tu la baisais aussi... Et

cette jolie bouche enfantine servait ainsi de messagère à nos baisers...

* * * * *

«--Roméro, te souviens-tu de cette lettre que tu m'écrivais en partant,

et qui commençait ainsi:

* * * * *

«Sais-tu que l'amour rend cruel, Méina? tiens vois-tu, loin de toi, je

souffre une torture affreuse... oh! affreuse. Eh bien j'aurais une joie

ineffable à savoir que tu souffres aussi;--que toi aussi tu as de ces

brisements de l'âme... à chaque doute, à chaque pensée d'oubli...--Que

toi aussi tu éprouves de ces terreurs profondes, de ces moments de rage

et de désespoir, qui font naître les voeux les plus atroces... car

quelquefois Méina...--pardonne,--quelquefois j'ai désiré te savoir

morte... morte... Maintenant que tu m'as aimé...--Mais, dis-le...

dis,... ange adoré,... éprouves-tu cela, toi? Oh, si tu l'éprouvais

aussi,--si chaque battement douloureux de mon coeur répondait dans le

tien si, alors que pleurant loin de toi... je dis, Méina,--ton coeur

m'entendait et répondait--Roméro!....

* * * * *

Puis s'interrompant--et secouant sa jolie tête d'un air de fierté...

«Vois-tu, mon Roméro, disait Méina, vois-tu que je la sais, ta lettre?

car le souvenir m'est resté pour tout ce qui est _toi_;--mais, depuis

que nous sommes seuls sur la terre, j'ai oublié tout le reste,

Roméro...--Ma mère? je ne me souviens plus de ma mère...--mon enfance?

je ne me souviens plus de mon enfance,... parce que tu n'étais pas là,

_toi_,--et qu'il me semble que toujours, toujours j'ai été comme

maintenant, seule au monde avec toi.»

* * * * *

Et c'est don Balthazar qui entendait tout cela.--Aussi trouvant un jour

ce supplice au-dessus de ses forces, et ne voulant pas devenir fou à son

tour, don Balthazar alla consulter un savant praticien qui avait un

secret infaillible pour guérir les fous,--moyennant beaucoup

d'argent.--L'homme habile vint voir Méina, et dit,--qu'il y avait de

l'espoir!!!--aussi le misérable piqua ce joli corps de mille façons,

coupa les longs cheveux bruns de cet ange, pour lui mettre un horrible

topique sur la tête, disjoignit presque ses membres délicats, par

d'affreuses secousses électriques;--et à chaque gémissement de la

pauvre femme, le savant répondait en frottant ses grandes mains

osseuses:--tout va bien. Oh, voyez-vous, seigneur Balthazar, c'est que

mes moyens sont sûrs...--Tout allait bien en effet,.. oh bien... car la

mémoire commençait à revenir;--et pourtant don Balthazar éperdu... à

genoux... rien qu'en voyant les regards que Méina lui jetait en passant

ses mains sur ses yeux, comme si elle se fût éveillée d'un songe...--Don

Balthazar eût tout donné pour qu'elle redevînt folle...--Mais il n'était

plus temps;--les beaux secrets du savant n'allaient pas si loin, il

fallait Roméro pour cela...

* * * * *

Et à mesure que la mémoire revenait à Méina, ses yeux si brillants se

voilaient; ses joues devenaient pâles et sa bouche perdait son

sourire:--car la mémoire chassant devant elle le riant mensonge qui

était toute la vie de Méina... la mémoire s'avançait terrible et

funeste... chargée de souvenirs déchirants... s'avançait comme une vague

lourde et sombre qui déroule en mugissant des eaux tonnantes, et change

en abîme noir et profond... une plage naguère calme et dorée de tous les

feux du jour...

* * * * *

Avec la mémoire, la première pensée qui s'offrit à Méina fut encore pour

Roméro;--mais ce souvenir cruellement exact lui rappela que Roméro était

mort... mort assassiné à ses yeux.--Oh! ce souvenir inexorable ne lui

mentit pas comme les consolantes illusions de sa folie.--Ce souvenir la

rejeta brutalement au milieu de cette épouvantable nuit d'amour et de

meurtre, de voluptés inouïes et de cris de mort.--Une seconde fois elle

entendit les dernières paroles de son Roméro... elle sentit encore son

sang jaillir sur elle...--Elle se vit à genoux devant Balthazar...

criant éperdue:--Oh! ne le tuez pas... tuez-moi plutôt... tuez-moi

aussi...--Une seconde fois elle entendit le rire atroce de Balthazar,

lorsqu'appuyant son large pied sur le corps inanimé de Roméro, il le

frappa au visage avec son épée de tauréador, en lui disant:--Lâche et

traître, je suis vengé!

Puis sa seconde pensée fut pour son mari.--Il était là... lui qui avait

tué son Roméro, son amant à elle, désarmé, faible et surpris, il l'avait

tué sans défense, et puis encore il l'avait appelé lâche! et puis encore

il l'avait frappé au visage...--Alors Méina éprouva pour Balthazar la

haine la plus profonde.--Et cela sans remords.--Le sang de Roméro avait

déjà payé Balthazar.--Elle, bientôt, allait aussi s'acquitter envers

lui. Balthazar était vengé, elle pouvait donc le haïr.--

* * * * *

Et puis Méina vint à se demander: Maintenant... quel sera le terme de

mon atroce existence?--Demain, aujourd'hui, se dit-elle.--La même pensée

infernale va m'obséder.--_Mon mari que je hais--a tué mon amant que

j'aimais._--C'est sous le poids de ce souvenir qu'il va falloir

vivre,... vivre toute ma vie...--Cet affreux tableau de sang et de

meurtre... incessamment il sera là... devant mes yeux...!--Et puis, le

monde, avec sa morale égoïste, inflexible et froide, viendra compter

mes larmes et les peser, pour savoir si je pleure ma faute ou mon

Roméro.--Parce que je n'ai pas le droit de pleurer mon amant devant son

meurtrier.--Et puis peut-être un jour ces impressions si amères

s'effaceront, et j'oublierai Roméro et sa mort, et son amour...

peut-être.... oh! non, non, mon Dieu, j'irai à toi coupable... mais d'un

seul crime.

* * * * *

Alors, dit Méina, je vois bien qu'il faut que je me tue.--Pourquoi

vivrais-je...--Aussi pourquoi m'ont-ils guéri! j'étais si heureuse étant

folle... quel mal leur faisais-je ainsi! A leurs yeux j'étais punie...

puisque je devais être punie...--A leurs yeux... oui... mais ce n'était

pas le compte de leur vengeance... Il fallait qu'ils me rendissent la

raison pour l'assouvir, leur vengeance!--La raison!!--aussi maintenant

je vais raisonner ma souffrance,--me rappeler si ma douleur d'hier a été

aussi vive que celle d'aujourd'hui, et songer à ce que sera celle de

demain.--Et puis je comprendrai les rires insultants quand on me

montrera au doigt en disant:--Voilà la folle.--Je comprendrai! quand les

mères diront à leurs filles: Voyez, comme le doigt de Dieu l'a

frappée!--Je comprendrai!--quand les maris diront à leurs femmes:

Balthazar a tué son Roméro, Madame...--Voilà pourtant ce que

j'endurerais avec la raison qu'ils m'ont rendue; mais moi je ne veux

pas!

* * * * *

Telles furent les pensées de Méina quand on l'eut arrachée à sa

folie.--Aussi elle se tua.

* * * * *

Pour cette cause, on ne voulut pas dire à l'église les prières des morts

sur sa tombe.--Elle fut comme Roméro enterrée loin des lieux

bénits.--Personne ne suivit son cercueil dans le champ inculte et

couvert de ronces où on le jeta. Personne que sa vieille, vieille

nourrice.--Et comme elle avait planté en pleurant une pauvre croix sur

la terre où reposait celle qu'elle avait bercée toute petite,--le prêtre

fit ôter la croix, parce que Méina était morte en païenne.--Mais la

vieille nourrice reconnut bien l'endroit, et vint, chaque soir,

enveloppée dans sa mante, y dire de saintes prières, et demander au Ciel

d'absoudre son enfant.--Car elle appela toujours Méina son enfant.

* * * * *

Don Balthazar vendit sa maison d'el Puerto et le champ où reposait

Méina, puis, avant de partir pour Séville, fut trouver le vieux

serviteur bohémien de Roméro, pour lui acheter le beau cheval de son

maître, afin de se servir dans les courses de ce vaillant animal.--Le

vieux Bohémien le vendit pour beaucoup d'or, et dit à la mère de Roméro,

qui eût été si heureuse d'avoir au moins le cheval de son fils...,

puisque son chien avait été tué... il dit à la mère de Roméro:--Madame,

le cheval est aussi mort.--Don Balthazar se servit long-temps de

Péliéko, qui s'était encore plus attaché à lui qu'à Roméro.

* * * * *

La coucaratcha (I/III) · 第 3 / 10 段