Et Narcisse Gelin commença de trouver le pauvre M. Hochard un être assez

poétique, il le regretta même: il le poétisa aux dépens du gros élève de

Curtius; il poétisa tout, jusqu'aux matelots Bas-Normands, qu'il avait

maudits: eux si roses, eux si frais, eux si bonnes gens: il vit une

belle opposition entre ces hommes si simples et les périls continuels

qui les assiégeaient. Cette bonhomie au milieu de la tempête lui parut

sublime; cette goëlette transportant tout à l'heure d'un monde à l'autre

cette petite colonie simple, bonne, naïve comme un tableau de Téniers,

lui parut avoir aussi sa poésie à elle, une poésie qu'il préférait de

beaucoup à celle de la _Cauchoise_, maintenant montée par une demi

douzaine de scélérats, allant porter partout le meurtre et le pillage.

Et il se fit aussi une singulière révolution dans ses sympathies

littéraires. Il se prit à adorer Gessner et ses _Idylles_, ses jolis

moutons si blancs, son gazon si frais, ses arbres si verts, ses fleurs

si parfumées: oh! qu'il regrettait ses bergers, et leurs flûtes, et

leurs danses, et leurs chants, et la violette, et le corset des jeunes

filles, et la cloche du soir, et le bêlement des troupeaux et la nuit

paisible et pure du joli village qui se mire aux eaux limpides du

lac!....

--Oh! disait Narcisse en se roulant dans sa couverture avec un frisson

prodigieux... Oh! voilà une poésie vraie, douce et consolante! Oh! que

je donnerais maintenant les vagues les plus monstrueuses pour un petit

ruisseau qui glisse sur le sable,--les figures les plus tannées, les

plus cicatrisées, pour une douce et gracieuse figure d'enfant ou de

jeune fille...--Un ciel noir, orageux, fût-il sillonné de mille éclairs,

et déchiré par les éclats de la foudre, pour le ciel pur et riant du

mois de mai, au lever d'un beau soleil.

De pensées en pensées, de peurs en peurs, de regrets en regrets,

Narcisse gagna le point du jour. Il commençait à voir la position en

face.--Que vont-ils faire de moi? se disait-il...

Il allait peut-être se répondre à lui-même, lorsqu'un coup de canon

retentit longuement sur l'immensité de la mer...

--Qu'est-ce que cela? pensa Narcisse, je n'ai pas vu de canon à bord...

Un bruit sec accompagné d'un sifflement assez aigu, l'étonna bien

davantage; surtout quand il vit un boulet d'une jolie taille entrer par

le flanc du bâtiment, ricocher sur le plancher, du plancher au plafond,

et du plafond, aller se loger à moitié dans le bord opposé....

--Je suis perdu, dit le poète, les dents serrées, s'évanouissant de

terreur.

CHAPITRE III.

Ce qui advint à Narcisse Gelin, et comment il eut de terribles sujets de

stupéfaction.

Quand Narcisse Gelin revint à lui, il était au grand air sur le pont de

la goëlette, les fers aux pieds et aux mains; placé entre deux marins

vêtus d'un pantalon blanc, d'une veste bleue, et d'un petit chapeau

couvert d'une coiffe blanche, fort propre; chacun était armé d'un sabre.

Il tourna la tête, le malheureux, et il vit l'homme aux figures de cire;

accommodé comme lui, et ses six compagnons verrouillés et cadenassés de

la même façon, soumis à la même surveillance.

Puis à une encablure de la goélette, un beau brick de guerre, étroit,

hardi, allongé,--pour le moment en panne, et portant à sa corne un large

pavillon bleu, à croix rouge et blanche dans un de ses angles.--C'était

le pavillon anglais.

--Pourriez-vous me dire, Monsieur, dit Narcisse en s'adressant au gros

homme; ce que tout cela signifie?

--Tiens, cet autre!... Je n'y pensais plus... cela signifie, mon garçon;

que dans un quart d'heure... Mais, dis-moi, tu vois bien les vergues de

ce brick...

Qu'entendez-vous par les vergues? fit gravement Narcisse...

--Ah! l'animal!...--Ce bâton qui croise le mât en travers...

Comprends-tu?

--Je comprends.

--C'est heureux.--Vois-tu au bout de cela un homme accroupi, à cheval

sur ce bâton?

--Je vois l'homme accroupi.

--Sais-tu ce qu'il fait!

--Je ne sais ce qu'il fait.

--Il arrange une corde.

--Pour?...

--Pour... nous pendre.

--C'est-à-dire... pour _vous_ pendre... _vous!_ mais pas moi.

--Ah! c'te farce..., toi comme nous, donc; tiens, est-il bégueule

celui-là!

--Je ne suis pas bégueule, mais vous comprenez bien, mon cher ami, que

cela ne peut pas être, vous êtes des pirates, à la bonne heure, mais je

ne suis pas pirate, moi; je m'appelle Narcisse Gelin; poète connu et

domicilié à Paris; passager à bord, et pas du tout de votre bande...

--Alors, dis-leur,... c'est trop juste...

--C'est ce que je compte faire... heureusement voici venir un officier.

Prenant alors l'air aussi digne que possible, tempéré pourtant par une

nuance de soumission, Narcisse Gelin commença en ces termes:

--Je dois éclairer votre conscience. Monsieur l'officier:--Parti comme

passager à bord de la _Cauchoise_, c'est un heureux hasard que je n'aie

pas partagé le sort de l'infortuné capitaine et de ses malheureux ma...

L'officier l'interrompit alors en anglais; d'un air irrité et donna dans

cette langue un ordre aux matelots qui serrèrent les pouces de Narcisse,

de façon à les briser...

--Eh bien! reprit le gros homme, sais-tu ce qu'il vient de dire.

--Mon Dieu, non reprit Narcisse, tout tremblant, en regardant ses

pouces.--Il vient de dire:

--Bâillonez ce chien, et voilà...

--Mais il n'entend donc pas le français?

--Pas un mot, ni lui ni les autres.

--Mais, Dieu du ciel, vous savez l'anglais, vous...

--Comme ma langue propre..., mon fils.

--Mais alors, dites lui..... tout..... bien vite.

--Du tout..., tu m'as appelé _intrigant_ dans la chaloupe.--Tu seras

pendu, ça t'apprendra...

Narcisse allait répliquer mais le bâillon l'en empêcha.

Il fit quelques gestes assez démonstratifs, mais cette pantomime toucha

peu les Anglais.

--Pour te consoler, lui dit le gros homme, je vais t'expliquer tout

cela, il est bien juste que tu saches pourquoi l'on te pend.

Je m'appelle Benard; depuis vingt ans je fais la course, il va environ

six mois je montai un lougre, et quel lougre, mon fils!--Je rencontre un

brick anglais marchand, qui revenait de Lima, chargé de gourdes, je

l'attaque et le prends.--Comme il était un mauvais marcheur, je le coule

et son équipage, je garde les gourdes et je file... Ce gredin de brick

que tu vois là... me pince au vent le lendemain, je lui parais suspect,

il vient à mon bord, visite tout, trouve les gourdes, quelques

paperasses du capitaine que l'on avait bêtement gardées, et il comprend

l'histoire.

Au lieu de nous faire tous pendre, comme il en avait le droit, et comme

il va le faire tout à l'heure, il nous met tous aux fers, et nous mène

en Angleterre pour faire un exemple.

Ma foi, là, je me tortille tant des pieds et des mains, que je dérâpe du

ponton, je file à la côte, je fais marché avec un contrebandier qui me

débarque à Calais. De Calais je viens à Brest:--Je vois cette jolie

goëlette en armement, je fais mon plan avec des amis que j'embauche; la

malice des figures ne va pas mal; cette nuit, nous envoyons le capitaine

d'ici par-dessus le bord avec ses dix faï-chiens de Normands; tout va

bien, très-bien, et il faut qu'au petit jour, nous ayons pour

réveil-matin une visite de ce gueux d'Anglais. Le même de la fois du

lougre, c'est un entêtement ridicule de la part du bon Dieu; enfin

l'Anglais, ce gueux de _même_ Anglais est venu à bord, a visité les

papiers, m'a reconnu, et comme j'ai tout avoué, vu que sans cela

j'aurais été pendu tout de même, il va faire notre affaire tout de

suite, pour que ça ne soit pas remis indéfiniment, nous souquer à tous

un bout de filin autour du cou, car il est bien sûr de ne pas rencontrer

parmi nous un cardinal ou un évêque.--Je te parie que dans une heure,

quoique tu m'aies l'air d'un chanteur, tu auras la respiration si gênée,

que tu ne pourras seulement pas chanter: _J'ai du bon tabac_... Ah! mais

voilà le signal, pavillon rouge en berne, c'est la danse... Adieu, mon

agneau... Aussi, pourquoi diable m'as-tu appelé intrigant!..

Il était moralement et physiquement impossible à Narcisse Gelin de

répondre un mot; il se résigna, se confia à la Providence, ferma les

yeux et sentit son coeur faillir.

Il ne pensait plus du tout à la poésie, et tout ceci était poétique

pourtant, ce beau ciel, cette mer bleue, ces pirates garrottés, ces

costumes pittoresques, cette justice si franche et si brutale, ce Benard

avec sa force colossale, sa vie errante, ses crimes, sa piraterie.

Il faut l'avouer à la honte du fils du mercier, rien de tout cela ne

trouva écho dans son âme; il ne pensait qu'à une chose, à la corde qui

allait lui serrer le cou, et d'avance son gosier se contractait

tellement, qu'il n'aurait pu avaler une goutte d'eau. Le pirate Benard

avait merveilleusement deviné le phénomène physiologique: ainsi qu'il

l'avait annoncé à Narcisse Gelin, ce dernier eût été dans l'entière

impossibilité de chanter: _J'ai du bon tabac_...

On passa les pirates l'un après l'autre à bord du brick. L'un après

l'autre on les hissa au bout-dehors de la grande vergue et au bout d'un

cartahul, en réservant Benard pour la _bonne bouche_, comme il disait

plaisamment.

Narcisse Gelin et Benard restaient tous deux seuls:

--Après vous, lui dit Benard en ricanant; et quand le fils du mercier se

sentit guinder au bout du cordage, les derniers mots qu'il entendit

furent: Ah! je suis un intrigant?

Plaignez le poète.

--C'est tout de même vexant de manquer une aussi belle affaire,

murmurait Benard à moitié chemin de la vergue.

Quand sa tête toucha la bouline:--ah! dit-il, voilà que je vais faire

_couic_...

Et puis ce fut tout. Les corps des forbans furent jetés à la mer.

On mit un équipage à bord de la goélette, qui gagna Portsmouth avec le

brick.

Le père de Narcisse Gelin dit quelquefois d'un air de supériorité à son

voisin Jamot l'épicier: Mon fils le poète est _aux îles_... il doit y

faire une fameuse fortune.

Depuis trois mois il attend une lettre de Narcisse.

CABALLO NEGRO Y PERRO BLANCO.

(CHEVAL NOIR ET CHIEN BLANC.)

TRADITION D'ANDALOUSIE.

C'est un bonheur que rencontre souvent la folie...

SHAKESPEAR, _Hamlet_, act. II, sc. 2.

Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, si nous n'avions

jamais aimé si aveuglément, si nous ne nous étions jamais vus,

jamais quittés, nous n'aurions jamais en nos coeurs brisés...

BURNS.

A tu--por--tu--Para tu--

Azul y negro.

§ Ier.

On dit que la folie est un mal, on a tort, c'est un bien.--Pour le fou

pas de déception possible.--Le fou qui se croit roi, ne perd jamais son

royaume.--Le fou qui se croit Dieu, ne voit jamais ses autels

abattus.--Le fou est peut-être le seul dont la journée soit pleine; pour

lui, jamais de ces moments de vide, de ces heures de néant, où l'âme

s'engourdit et se glace.--Comme le grelot sonore qui, tremblant au

bonnet du fou, ne rend qu'un son, mais bruit sans cesse... L'âme du fou

ne renferme qu'une pensée, mais cette pensée retentit et vibre

incessamment.

Le fou aime tout le monde, car il n'y a pour lui ni envieux, ni

méchant... si pourtant... il a un ennemi implacable, acharné, qu'il

redoute par instinct,--c'est le médecin. Cet ennemi qui tâche de lui

rendre _la raison_, qui s'obstine à saper son trône, si la folie, fée

prodigue et bienfaisante, l'a doté d'un trône. Cet ennemi qui vient

méchamment briser ses beaux diamants aux facettes scintillantes, aux

aigrettes de feu... Si la fée lui a ouvert les mines éblouissantes de

s'Talphaan.

* * * * *

Pauvre,... pauvre fou... il ne demande au monde qu'une couronne de

carton..... pour diadème,... que quelques cailloux pour écrin; et on

veut encore les lui ôter!--En vérité, c'est peut-être son infernale

habitude d'envie et d'égoïsme qui pousse la société à dire à cette

heureuse et folle créature: ta vie est concentrée dans une illusion qui

fait ton bonheur, ta joie de chaque moment; tu prends ce carton pour une

couronne impériale,... ce n'est que du carton, du vil carton fait avec

de sales guenilles.. entends-tu bien;.. vois plutôt.--Et les douches

aidant, on le lui prouve; il y a des maisons pour cela, qu'on appelle

philanthropiques.

* * * * *

On dit que la folie est un mal, on a tort: c'est un bien;--c'est une

puissante et profonde exaltation de l'intelligence,--c'est une vie toute

spiritualisée;--une ivresse perpétuelle, une extase sans fin pour le

fou. La folie est plus qu'un rêve, plus qu'une vision, c'est même

quelque chose de plus que notre réalité à nous, car notre réalité peut

nous échapper, la sienne jamais.--Le fou est poète, il fait de la poésie

en action, de la poésie toute positive, il la crée, il la voit, il la

touche.--La pierre brute et terne à laquelle il dit: tu seras

étincelante de mille rayons... étincelle à ses yeux. S'il dit aux

guichetiers, à vous, à moi:--Vous êtes ma cour, vous êtes mes

gentilshommes tout couverts d'or et de soie, à ses yeux, cela est ainsi

qu'il l'a dit.

Enviez donc le fou qui voit ce qui n'est pas, et plaignez l'homme de

froide raison qui voit ce qui est.--Enviez surtout l'insensé qui n'a

plus la mémoire:--cette plaie terrible de l'humanité qui flétrit

l'avenir par le passé; la mémoire qui fait retentir la douleur d'un

jour, jusqu'au dernier de nos jours; la mémoire qui est aux chagrins

profonds, ce que l'écho est au bruit.

* * * * *

Si vous doutez du bonheur des fous..., alors écoutez une histoire bien

vraie et bien malheureuse:

§ II.

Prédia est un riche, riche village de cette belle Andalousie si brune et

si dorée; la jolie rivière de Guadaléta le traverse et roule ses flots

d'argent sous les noirs et gothiques arceaux d'un pont autrefois bâti

par les Maures. Il y a sur les piliers de ce pont de belles campanules

vertes, à fleurs roses qui courent sur les sculptures effacées, et

jettent chaque année de nouveaux germes dans les cassures de ces

vieilles pierres tristes et sombres.

* * * * *

Au bout de ce pont, du côté de la plaine, est une maison silencieuse et

isolée.--Des palmiers et des acacias touffus, formant un épais rideau

de verdure, voilent et ombragent ces murailles; aussi de cette maison on

aperçoit seulement la terrasse, et encore la tente dont elle est

couverte ne se déroule-t-elle qu'au souffle de la brise du soir, brise

fraîche et parfumée qui, venant de la mer, traverse de grands bois

d'orangers en fleurs.--Cette maison est celle de Roméro.

* * * * *

De Roméro, fils de Madrid, et personne, pas même M. l'alcade, ne sait

pourquoi Roméro, fils de Madrid, s'est retiré dans un obscur village de

l'Andalousie.--Roméro a pour tous compagnons, un vieux serviteur

bohémien; un beau cheval noir de Cordoue et un lévrier blanc de la

Sierra. Le cheval est digne de la mangeoire de marbre des royales

écuries d'Aranjuèz, et le chien eût été payé bien des quadruples par feu

monseigneur le duc de Sidonia, qui fit bâtir une maison complète et

magnifique pour Mugardos, son grand lévrier blanc à pattes noires et à

tête orange.

Tout ce que les oisifs de Prédia savaient de Roméro, c'est que personne

n'avait meilleur air que lui, lorsqu'il traversait le pont de la

Guadaléta, monté sur son beau cheval noir, son cheval noir tout bruyant

de sonnettes dorées, tout éclatant de houppes et de tresses de soie

rouge, avec un beau bouquet de fleurs de grenadier fièrement posé de

chaque côté du frontail, avec son mors d'acier qui brillait au soleil

comme de l'argent, et dont les branches étaient si longues, si longues

qu'elles touchaient presque au poitrail.

* * * * *

Les oisifs savaient encore que le cheval s'appelait Péliéko, et le beau

lévrier, Arsa... Car lorsque ce beau chien, bondissant à côté de son

maître, sautait quelquefois jusqu'au col de Péliéko ou appuyait ses

pattes fines et nerveuses sur la croupe de ce noble animal, Roméro lui

disait d'un air courroucé:--_Andate Arsa_.--Et le pauvre chien, triste

et soumis, suivait d'un air résigné, modérant sa folle joie, et levant

de temps en temps vers Roméro ses grands yeux noirs qui brillaient au

milieu de sa tête si blanche et si effilée.

* * * * *

Mais ce que les oisifs de Prédia ignoraient, et ce qu'ils auraient bien

voulu savoir..., c'était quelle main mystérieuse attachait les fleurs de

grenade au frontail de Péliéko;--quelle main avait brodé cette petite

image de la Vierge que Roméro portait à son chapeau;--quelle main avait

tressé ce collier de joncs bleus encadré dans une bordure de corail noir

qui entourait le col du beau lévrier.--Ils auraient voulu savoir encore

quelle voix avait dit à Roméro la couleur de son écharpe;--quel nom

Roméro portait gravé sur la lame de son large couteau qu'il ouvrait si

souvent et qu'il essuyait quelquefois;--quel nom enfin il invoqua,

lorsqu'un jour, au milieu d'un pressant danger, il eut l'air de

s'adresser à son bon ange.

* * * * *

Mais comment pouvait-on le savoir? Roméro avait un air si sombre et si

altier qu'il repoussait la confiance et l'indiscrétion.--Tous les

soirs, tous les soirs, dès que le soleil se couchait derrière l'église

de Saint-Jean, on voyait bien Roméro suivi de son lévrier blanc, et

monté sur son cheval noir, tourner la tête du noble animal vers

Médina... Mais aucun oisif n'eût osé suivre Roméro, parce que, dès qu'on

le suivait... ses regards étincelaient,--la vitesse de Péliéko devenait

grande,--et les dents blanches que montrait Arsa semblaient bien

aiguës.

§ III.

Un soir donc, Roméro traversa le pont de la Guadaléta, au moment où

cette jolie rivière ne paraissait plus rouler des flots d'argent, mais

des flots d'or, tant le soleil l'inondait d'une dernière et vive

clarté.--A cette heure tout scintillait de lumière, tout, jusqu'au vieux

pont moresque lui-même, lui toujours si triste et si noir, qui, coloré

d'une teinte vermeille déroulait alors les sculptures délicates de ces

merveilleux arabesques, comme un vieillard soupçonneux montre parfois

les riches trésors qu'il tient soigneusement enfouis et cachés.

Un soir donc Roméro laissant flotter ses rênes de soie rouge, la main

passée dans sa ceinture couleur du ciel s'en allait sur la route de

Médina, chantant et roulant dans ses doigts le tabac parfumé de son

cigaretto. Un soir donc Roméro s'en allait chantant une de ces anciennes

ballades si naïves composées par Ortega le chasseur sur chaque jour de

la semaine.

* * * * *

«_Samedi_ me plaît, samedi me plaît bien plus que tous les autres jours

parce que c'est le jour où le chasseur, descendant des montagnes, essuie

le canon de sa longue escopette aux ciselures d'argent, et secoue la

corne de buffle qu'il porte attachée à un cordon de mille couleurs, il

secoue sa corne de buffle; car la poudre en est épuisée, aussi les daims

de la Sierra peuvent sans crainte bondir devant le chasseur.

* * * * *

«_Samedi_ me plaît comme le souvenir, parce qu'il suit les jours de

course solitaire dans les bois, les jours où le chasseur gravit la

montagne, arrive au faîte, et là, s'appuyant sur son escopette, regarde

au loin, au loin un village qu'il distingue à peine tant il est inondé

de vapeurs.--Et le chasseur regarde ce village, parce que celle qui lui

a donné le cordon de mille couleurs dont il est si fier, habite ce

village.--Il regarde en disant:--se souvient-elle?

* * * * *

«_Samedi_ me plaît comme l'espérance parce que c'est le jour où l'on

revoit celle dont les yeux cherchent vos yeux, celle qui rougit lorsque

votre bouche effleure son oreille; car elle sait que si vous lui dites

bien bas: Cette nuit sous les amandiers:--Elle sait que demain elle sera

toute rêveuse et confuse quoique heureuse en entendant vos

pas.--_Samedi_ est donc le plus beau des jours, puisqu'il plaît comme

l'espérance et comme le souvenir.--Aussi _Samedi_ me plaît, _Samedi_ me

plaît plus que tous les autres jours.

«Dimanche me plaît moins parce qu'on regrette déjà _Samedi_, et qu'on

pense avec amertume à lundi; dimanche me plaît moins....»

* * * * *

Mais Roméro s'interrompit tout à-coup, et n'acheva pas sa ballade, car

la nuit était sombre, et il avait marché une lieue dans le chemin de

Médina.--Roméro retourna brusquement la tête de son cheval du côté de

Prédia, d'où il venait, siffla d'une façon particulière, flatta le col

nerveux de Péliéko, et lui ayant tendu la main, ce noble animal partit

comme un trait, suivi du lévrier qui le dépassait en se jouant.

* * * * *

Où va donc Roméro? Retourne-t-il à Prédia? on le dirait... mais non...

car au lieu de traverser le village, il fait un long circuit, le tourne,

le dépasse, et court, court rapide dans la direction d'el Puerto, il

court... baissé sur sa haute selle en excitant de sa voix l'ardeur de

Péliéko qui redouble de vitesse, il court!--Et dans cette course

désordonnée, la longue ceinture de Roméro se déroule au vent, les flancs

de Péliéko saignent, tant les éperons qui le pressent convulsivement

sont aigus, et Arsa dépasse à peine le cheval;... car Roméro a les yeux

fixés sur une maison blanche qui devient de plus en plus visible, à

travers les ombres transparentes de la nuit; car Roméro donnerait

peut-être Arsa et Péliéko et son vieux serviteur bohémien, pour avoir

vécu cinq minutes de plus, parce que dans cinq minutes, il aura atteint

cette maison blanche.

* * * * *

Cette maison était celle de don Balthazar, le plus fameux tauréador de

toutes les Espagnes, un vaillant gentilhomme de Murcie qui un jour ayant

tué de sa propre épée sept taureaux dans le cirque, fut doué par la

reine d'une royale chaîne d'or pesant cent doublons... un homme qui d'un

coup-d'oeil vous jugeait de l'âge d'un taureau...--Un homme qui en

voyant seulement la corne d'un novillo, vous disait s'il venait de

Castille ou d'Aragon.--Mais par la couronne de la Vierge, pour venir le

visiter au Puerto, il faut que Roméro ignore que don Balthazar est allé

le matin même à Séville, pour la magnifique course de taureaux de

demain, et que, après avoir aiguisé sa tranchante et lourde épée... don

Balthazar s'est endormi en rêvant Banderillas et Chulillos.

§ IV.

Pourtant Roméro s'arrête, et confiant Péliéko à son instinct, il fait un

signe à son lévrier qui s'accroupit près d'une petite porte dont son

maître a la clef... et Dieu me sauve, il faut que don Balthazar ait une

bien grande confiance en Roméro pour lui laisser une pareille clef... au

moins...--car cette clef ouvre non-seulement la porte du jardin, mais

aussi celle du Patio, du parloir, de la galerie, et aussi, sainte

Vierge,... celle de la chambre où repose la senora Méina épouse de don

Balthazar devant Dieu et monseigneur l'alcade.--Méina dont il est si

jaloux.--Méina son diamant,--Méina qu'il n'eut peut-être pas troquée

contre la miraculeuse épée de Carréda qui par son propre poids

s'enfonçait toute seule dans le col d'un taureau.

* * * * *

Quel silence!--Roméro était arrivé près de la porte de la chambre de

Méina après avoir traversé une longue galerie en retenant son

souffle!--Quel silence!--On entendait les battements précipités du

coeur de Roméro... car sa main tremblait sur la clef qui grinçait

faiblement dans la serrure, la main de Roméro tremblait... et pourtant

la clef maudite eût-elle été rougie au feu, que si elle n'eût pas crié,

Roméro l'eût pressée d'une main ferme et reconnaissante. Aussi sa

respiration s'arrête... car il croit avoir entendu un mouvement de la

duègne qui dort là... dans cette galerie dont il presse à peine les

larges dalles... S'éveille-t-elle?...--Non, non, car Dieu est juste, et

don Balthazar est à Séville... non... elle dort.--La clef roule

doucement, la serrure cède, et fort d'une expérience que les amants

partagent avec les voleurs, au lieu d'entr'ouvrir la porte peu à peu...

ce qui fait bruire les gonds..... Roméro la pousse brusquement d'un seul

coup... et le profond silence de la nuit n'a pas été troublé.

* * * * *

Une fois dans cette chambre, Roméro demanda au ciel ou à l'enfer de

vivre encore une nuit, de posséder Méina et de mourir après;--car il lui

semblait qu'une nuit de volupté pareille devait dévorer tout ce qui lui

restait d'existence... il lui semblait qu'après cette nuit si ardemment

attendue, cette nuit, la seule qui pût être à lui... Il fallait

mourir... Il croyait qu'un tel bonheur devait le tuer;--et cette pensée

était plus forte que le raisonnement... plus forte qu'une conviction

intime du contraire, c'était un pressentiment.

* * * * *

La coucaratcha (I/III) · 第 2 / 10 段