leur enfance. L’une est fille de petit employé, a une forte, mais non
une belle voix; elle obtiendra un rappel de second prix; elle fulminera
un petit temps contre les injustices, puis épousera un employé et n’y
pensera plus; et toutes ses années d’études seront gâchées, car elles ne
lui ont pas fait faire un pas...
La voix de l’autre est très jolie, elle aura son premier prix et
chantera _Faust_. Gounod est son dieu... Son _Ave Maria_, peuh... Je
vois toujours, quand je l’entends chanter ou moudre sur un piano
mécanique, un commis-voyageur, les cheveux au vent, clamant à pleine
voix de poitrine, sous la fenêtre d’une grisette:
Oh, ma Lisehette... Oh, ma Lisehette.
Je t’aimerai, haihai haihaihai toutoujours...
Chaque fois que cette élève a chanté _Mireille_, elle a une extinction
de voix... _A toi mon âhâme je t’ââhââpartiens._ Pouah!... comme si l’on
gueulait ainsi quand on donne son âme!...
Et je voyais des dames en crinoline, les cheveux pommadés, un mouchoir à
la main, qui se pâmaient... C’est étrange, je trouve cette musique
libidineuse...
... Que serait-il arrivé ici, si jamais on avait connu une parcelle de
mon passé? On m’aurait chassée ignominieusement... Même Marthe,
aurait-elle compris? Il n’y a qu’André qui m’en aime davantage...
André... Ah! quelle percée de lumière dans ma vie... et cette
délicieuse compréhension n’est pas son seul apanage: il est beau,
ciselé,--évidemment les femmes le trouvent laid,--ses mains sont des
merveilles, et, quand il rit, sa bouche s’ouvre si naïvement et si
franchement, et, quand il a de l’humeur et rejette sa mèche en arrière
d’un mouvement de tête, on dirait un cheval qui se cabre... C’est un
être unique. J’ai eu du bonheur: si je n’avais pas rencontré André, mon
cerveau ne se serait pas débrouillé, et j’aurais toujours ignoré ces
merveilles.
Ne pas connaître _Esther_!
O, mon souverain roi,
Me voici donc tremblante et seule devant toi.
Ne pas connaître _Le Misanthrope_... _Célimène_...
Et ce n’est pas le temps,
Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans.
Et _Dorine_:
Et je vous verrais nu du haut jusque en bas
Que toute votre peau ne me tenterait pas.
Je frémis à la pensée de ce qu’eût été ma vie...
Puis, en musique... Mon goût peut déjà me guider. N’ai-je pas déniché
toute seule les lieder de Beethoven et ceux de Haydn? Est-il un lied
plus émouvant qu’_Ein kleines Haus_ de Haydn et _Geliebt wird alles
ausser mir_ de Beethoven? Ne me suis-je pas, avec un doigt sur le piano,
initiée à ces merveilles d’amour et de sensibilité?...
Alors, mon lot n’est pas encore si mauvais. Je sens et savoure
profondément toutes ces œuvres de beauté... Elles sont aussi de bonnes
actions, car on n’a qu’à les évoquer pendant les jours tristes, et elles
agissent comme un calmant... On ne peut quand même pas m’enlever tout ce
que j’ai appris: je le possède pour toujours, et c’est déjà un grand
trésor... Je vais vite raconter à André ce qui m’arrive et pleurer dans
son gilet, comme il dit.
Et, courbaturée comme si j’avais été battue, je sortis de ma cachette de
derrière l’orgue. Je mis mon chapeau et pris ma boîte à déjeuner, et, la
gorge contractée, j’allais partir, quand une élève du chant passa.
--Oldéma pourquoi n’es-tu pas venue au chant? Tu aurais certainement eu
une leçon aujourd’hui, maintenant que tu sais triller... Tu sais, ton
trille est clair et frais, ne rate donc pas la prochaine leçon.
Je lui souriais sans pouvoir répondre. Elle s’éloigna en vocalisant:
--_Amour, a-a-a-amour, a-apprends-ends-moi l’a-a-a-art de
fein-in-in-indre, apprends-moi l’a-a-a-art de-e-e-e-e fein-in-in-indre._
Et, moi, je quittai.
En cheminant, je ne pus que penser encore: «Je l’ai échappé belle. Sans
André sur mon chemin, quelle nuit opaque aurait fini par s’étendre sur
moi... Dire qu’il y eut un temps où la recherche d’une croûte de pain
était ma seule préoccupation... C’était cependant aussi une jouissance
intense de voir les petits manger et se chauffer...!»
J’avais tant parlé à André d’Amsterdam qu’il voulut y aller.
Quand le train entra dans la ville, je fus prise d’un tremblement, et
une pâleur me pinça la figure. Je n’avais pas compté sur l’impression
qu’allait me faire cette ville où j’avais tant souffert.
André vit mon émotion et me serra les mains.
--Tu vas me montrer tout, cela te soulagera.
Nous descendîmes au Bible Hotel: mon père y avait conduit l’omnibus.
Et je revis mon père, au Haarlemmerdyck, juché, souriant, sur un
omnibus, conduisant des comédiens à Haarlem: il m’avait effleurée de son
fouet pour que je le visse, et m’avait crié gaîment, pendant que je
trottinais à côté de la voiture:
--Je reviens ce soir; il ne faut pas me porter à manger à midi, eux me
donneront tout ce qu’il faut.
Et il avait ri, en mettant ses chevaux au trot.
C’est ça... il va traverser la campagne et alors père oublie tout... Il
va longer la digue pendant deux heures, avec le canal d’un côté et les
champs de l’autre; il va plaisanter avec les hommes qui halent le coche
d’eau, et dire des amabilités aux moissonneurs, comme s’il les avait
toujours connus, et, quand il sentira le foin coupé, il se mettra à
chanter.
Une fois, mon père m’avait pris un long bout avec lui sur le siège,
après en avoir demandé la permission aux comédiens, et jamais je n’avais
vu mon père aussi beau. Ses grands yeux bleus projetaient la joie; il
avait ôté son haut chapeau et ses boucles châtaines volaient au vent, il
m’appelait continuellement «Poeske», et j’avais la sensation que nous
étions tous les deux petits. Au Halfweg, il m’avait confiée à un cocher
qui rentrait en ville.
Rien qu’à le voir sur son siège, je savais qu’il allait encore devenir
petit, et je regrettais bien de n’être pas de la fête.
Et en hiver... Ah! bien, père ne s’embarrasse pas pour si peu: alors,
c’est la neige qui l’amuse et le rend tout frais quoique battant des
pieds d’être juché là-haut, en plein froid, sans chaufferette, comme en
ont les autres cochers...
* * * * *
Le soir, sur le Dam, je vis qu’on démolissait l’ancienne Bourse, et je
racontai à André un des épisodes de mon enfance qui m’avait le plus
passionné; pour le lui rendre plus clair, je lui expliquai d’abord un
privilège ancien qui permettait aux enfants de la ville de jouer dans le
grand hall de la Bourse, en été, les jours de kermesse. Mon père nous en
racontait ainsi l’origine:
--Quand Amsterdam était encore une ville en bois, un petit vagabond
s’était réfugié, pour y passer la nuit, sous la Bourse, dans un réduit
donnant sur le canal «het Damrak». Bientôt une barque accosta près du
refuge où se trouvait le petit vagabond. Les hommes qui l’occupaient
discutaient entre eux comment l’ennemi pourrait le mieux s’emparer de la
ville, pendant qu’elle était endormie. C’étaient des espions vendus à
l’ennemi de la patrie.
»Le petit vagabond mourait de peur d’être découvert: il retenait sa
respiration et n’osait ni remuer ni se moucher bien qu’il eût un rhume
de coucher ainsi dehors par tous les temps. Et les ennemis de la patrie
l’auraient certes noyé ou pis, pendu peut-être: il se tenait donc coi
sans bouger une nageoire.
--Mais s’il avait éternué?
--Il méritait la mort: il était comme un soldat devant l’ennemi, et la
moindre faute est alors une trahison. Il n’éternuait donc pas, car il
sentait son devoir.
»Quand la barque, avec les espions qui ramaient, eut disparu sous les
ponts dans l’Y, le petit vagabond sortit de sa cachette, courut chez le
bourgmestre et lui raconta l’histoire. Bientôt toute la ville fut
debout; les torches furent allumées; les tambours battirent; les
bourgeois, le peuple, des enfants, et même une petite fille, qui
revenait d’une fête, en robe de satin blanc brodée d’or, portant à sa
ceinture, accrochés par les pattes, deux petits poulets blancs qu’elle
avait gagnés à la loterie, se joignirent aux soldats, et l’on fit une
ronde de nuit dans tous les coins et recoins de la ville, pour savoir
s’il y avait encore des espions ou si l’ennemi avait déjà pu débarquer.
»L’ennemi, dans l’Y, entendant les cloches sonner, les tambours battre,
et voyant à la lumière des torches passer ces terribles archers en leurs
beaux habits de soie, se le tint pour dit et s’éloigna sur ses navires.
--Et le petit vagabond?
--Le bourgmestre et les échevins lui demandèrent quelle récompense il
voulait pour avoir sauvé la ville. Il répondit: «Je voudrais que dès à
présent, et dans les temps à venir, les enfants d’Amsterdam eussent le
privilège de jouer à la Bourse tous les jours de kermesse et qu’ils
pussent y faire autant de tapage qu’il leur plairait.» Ce fut accordé,
et voilà pourquoi, mes enfants, vous pouvez aller jouer dans le grand
hall de la Bourse.»
Ainsi mon père, quand il avait pu rentrer un peu tôt et qu’il n’était
pas trop fatigué, nous contait l’une ou l’autre ancienne coutume
d’Amsterdam. Il fumait alors sa pipe en terre de Gouda, tenait Hein, son
fils aîné, sur les genoux, et il ne voulait d’autre lumière que celle
projetée par l’âtre.
* * * * *
J’avais dix ans, Naatje cinq. Nous faisions l’école buissonnière sur le
Damrak, nous inspections les tonneaux vides dans lesquels il y avait eu
du sirop et en léchions les parois avec le doigt. Je vis beaucoup de
femmes et d’enfants, en habit de dimanche, se diriger vers le Dam.
--Naatje, je suis sûre que la Bourse s’ouvre aujourd’hui...
Nous les suivîmes. C’était ça: ils s’arrêtèrent à une des petites portes
de la Bourse. Quand la porte s’ouvrit, nous montâmes l’escalier avec eux
et nous nous trouvâmes dans un très grand local.
Presque tous les enfants étaient accompagnés et portaient des joujoux.
En rangées de quatre ou cinq, ils marchaient les uns derrière les
autres, dans les galeries latérales. Les uns portaient sur un bâton des
petits moulins de papier glacé, rouge, blanc et bleu, avec un pompon
orange. D’autres battaient de minuscules tambours ou tournaient des
crécelles, et étaient coiffés de bicornes de papier; les fillettes
montraient, haut sur le poing, des poupées de bois; les garçonnets
soufflaient dans des trompettes de plomb.
Naatje et moi, tête nue, pas lavées, en guenilles et barbouillées de
sirop, n’avions rien; nous suivions la file, essayant de parler avec les
enfants ou de leur emprunter leur crécelle pour lui faire faire:
«raaraaraa». J’offris à une petite fille de porter un instant sa poupée,
disant que j’avais oublié la mienne. Mais aucune ne voulait nous laisser
toucher à ses joujoux.
Après quelques tours, nous sortîmes des rangs; nous ne disions plus rien
et regardions défiler tous ces garçons et fillettes, rayonnants de
plaisir d’être là à pouvoir montrer leurs beaux joujoux. Nous ne
voulions cependant pas encore quitter. Des mères donnaient à leurs
enfants des tartines et des couques; d’autres les faisaient boire, dans
des petites timbales, du lait qu’elles avaient apporté dans des
bouteilles.
Naatje devenait têtue et refusait d’avancer; moi, je me sentais
fatiguée, triste... La honte me faisait maintenant tirer Naatje par le
bras pour partir, mais elle se mit à pleurer et à battre des pieds. Je
parvins à l’emmener, en lui promettant une crécelle pour le lundi
d’après.
Au Nieuwendyck, nous regardâmes les joujoux dans les beaux magasins,
mais ils ne nous disaient pas grand’chose: c’étaient des chemins de fer
émaillés; des toupies grandes comme des théières; des poupées comme des
enfants de trois ans, avec de vrais cheveux, et fermant horriblement les
yeux; des services de table dorés. Non, on ne pouvait pas jouer avec ça:
on aurait abîmé pour des florins et des florins, et père n’en gagnait
que trois par semaine...
Au Haarlemmerdyck, nous descendîmes sur le perron de la cave aux
joujoux... Ah! là, notre âme s’ouvrit: des poupées de bois peintes, des
boîtes avec des perles de toutes couleurs, des trompettes de plomb
coloriées de rouge, des crécelles, des services de table en terre verte.
--Ah! Naatje, regarde donc, regarde donc.
Naatje restait muette, comme abrutie, montrant obstinément une crécelle
et un petit moulin de papier.
Dans une grande boîte étaient entassées de toutes petites poupées de
bois articulées; elles ne coûtaient que deux centimes. Je me promis une
de ces poupées pour le lundi suivant, car je venais de prendre la
décision d’aller à la Bourse le dernier lundi de la kermesse, moi avec
une poupée, et Naatje avec une crécelle... «Je lui ferai une longue
robe: ainsi l’on ne verra pas qu’elle est si petite.»
J’avais huit jours devant moi... Quand ma mère m’envoyait faire des
commissions et qu’il y avait une pièce d’un centime dans la monnaie
qu’on me rendait, je le distrayais; ou, si j’en voyais traîner une sur
la table ou l’armoire, je la prenais. Je les cachais sur une planchette
à l’intérieur du large manteau de cheminée en bois.
Il m’en fallait quatre: deux pour la crécelle, et deux pour la poupée.
J’eus bientôt les deux centimes pour la poupée. Je l’habillai d’une robe
à traîne faite d’une loque et d’un toquet en carton recouvert de tulle,
provenant d’un bonnet de ma mère, avec une plume de poulet piquée de
côté: on appelait ces toquets des «Tudors». Je fis des papillotes à
Naatje, je défis mes boucles naturelles avec de l’eau, et tressai mes
cheveux en de multiples petites nattes, pour les avoir frisées «à
l’anglaise».
Le lundi, avec ma chevelure en vague sur le dos, mon tablier blanc que
je n’avais pas sali le dimanche, Naatje ses cheveux bruns en boucles,
nous fîmes semblant d’aller à l’école; mais, une fois passé l’écluse, je
sortis ma poupée de dessous mes jupes, et nous entrâmes dans la cave à
joujoux acheter la crécelle. Et nous voilà parties pour la Bourse...
Ah! la joie, l’orgueil, le frémissement interne qui nous remuaient en
entrant dans le Hall, où cette fois nous étions comme les autres: moi,
tenant de deux doigts et du pouce ma poupée sous la jupe, sa traîne
étalée le long de ma main; Naatje tournant sa crécelle. On ne nous
regardait plus avec méfiance, les enfants nous laissaient prendre leurs
joujoux en échange des nôtres. Puis une femme nous donna un demi petit
pain de corinthes, parce que nous jouions avec son moutard. Quelle
sensation exquise de ne pas inspirer le dégoût, de se trouver sur un
pied d’égalité, et même d’être admirés, car on admirait nos cheveux
auxquels j’avais apporté tout mon art.
Nous restâmes jusqu’à la fermeture de la Bourse; puis nous retournâmes
par le Nieuwendyck en tenant le petit garçon chacune par une main,
tandis que la mère marchait derrière nous. Au pont de Haarlem, elle nous
quitta en disant que nous étions de bien gentilles enfants.
Depuis cette époque, j’avais toujours des pièces d’un centime sur ma
planchette; mais ce n’était pas pour des joujoux seulement: c’était
aussi pour renouveler les couvertures de mes livres d’école qu’il
fallait souvent changer. Ma mère ne pouvait pas toujours me donner le
centime que coûtaient ces feuilles de papier, et, alors, le maître me
pinçait les oreilles et me frappait de sa règle sur le bout des doigts
que je devais lui présenter levés.
Le lendemain, de bonne heure, nous commencions nos randonnées dans la
ville. André s’extasiait sur cette immense cité, entièrement bâtie au
dix-septième siècle.
--Je ne pourrais te narrer l’histoire de ses rues et de ses maisons,
mais je puis te raconter comment des générations d’enfants se sont
étiolés dans ses caves inondées et ses impasses empuanties, comment des
générations d’adultes s’y sont rhumatisés, ont vu leurs dents tomber et
leur cou se couturer, comment des générations de vieillards y sont morts
impotents et hydropiques. J’ai habité presque tous les quartiers de la
ville, et je connais l’odeur de ses canaux et de ses égouts.
--Voyons, Keetje, tant de beauté doit aussi donner du bonheur. Ces gens
qui passent ont l’air contents et heureux.
--Oh! certes, qu’on doit pouvoir y trouver le bonheur, mais, moi, je ne
l’ai pas connu. Depuis le matin où nous sommes entrés dans la ville par
l’Amstel, jusqu’au soir où nous en sommes sortis, encore par l’Amstel,
notre vie a été une calamité presque incroyable... Du reste, à mesure
que nous marcherons, je te montrerai mes anciennes demeures et te dirai
comment nous y vivions: ce sera triste, André... A Bruxelles, j’ai
constamment la nostalgie d’Amsterdam; je n’aurais pas cependant dû y
revenir.
Je le conduisis à la Utrechtschedwarsstraat et lui montrai une cave,
notre première demeure. Les enfants de tout âge jouaient sur le petit
perron en contrebas de la rue; il me semblait que c’était nous et je me
rappelai comment une nuit, vingt ans auparavant, l’eau avait envahi
notre cave.
* * * * *
Hein et moi, nous étions couchés sur notre paillasse, à terre, avec deux
des autres enfants. Nous nous étions mis sur le ventre, la figure
enfouie dans l’oreiller.
--Je vois les cercles, disait Hein. Ils avancent et reculent; ils
deviennent plus grands, puis plus petits; ils sont jaunes, verts et
violets; on dirait qu’il y a une lampe derrière, tant c’est clair...
--Les miens, fis-je, sont rouges, bleus et orange. Ils deviennent plus
larges et prennent toute la chambre; ils tournent très vite... Oh! voilà
qu’ils changent: ils sont maintenant beaucoup, petits et de toute
couleur; il y a des tas de petites lumières qui tournent avec eux. Ah!
que c’est beau! que c’est beau!... Que vois-tu maintenant?
Hein ne répondait plus, il dormait.
Je me tins encore un instant la figure dans l’oreiller; mais, avec la
chaleur des corps et du lit, les puces commencèrent à me harceler. Je me
mis sur mon séant.
Notre cave était obscure; seuls, la lucarne du poêle et le couvercle un
peu relevé projetaient quelques lueurs. Posées debout sur la table, les
grandes bottes de mon père semblaient deux épouvantails. Mes frères et
sœurs dormaient autour de moi; Hein avait pris le petit chien dans ses
bras; le chat était pelotonné contre Dirk. Les battants de l’alcôve, où
dormaient mes parents avec le bébé, étaient ouverts; les reflets du
poêle glissaient sur la figure de ma mère, encadrée de son bonnet de
nuit; elle me parut si émaciée que j’eus peur; mais les ronflements
bruyants de mon père me donnèrent confiance.
Je me couchai. Cependant je m’agitais, je grelottais: il me sembla que
la paillasse se mouillait.
--Mère! mère!
--Qu’y a-t-il?
--Je crois que Dirk a fait pipi, la paillasse est mouillée; cela me
brûle.
--Que veux-tu que j’y fasse? recule-toi et laisse-moi tranquille.
Je me recouchai: j’essayai de revoir les cercles lumineux, qui me
distrayaient durant mes nuits de fièvre et d’insomnie, mais je n’y
parvenais plus. Un grand malaise s’emparait de moi. Je n’osais plus
ouvrir les yeux, j’entendais des frôlements et des bruissements sous les
meubles. Je me recroquevillais d’épouvante.
Soudain le chat bondit sur la table; lui et les bottes me semblèrent si
démesurément grands que j’eus la sensation de trois bêtes
malfaisantes...
La paillasse se mouillait de plus en plus. Effrayée, je frappai autour
de moi: ma main, qui touchait le plancher, fit rejaillir de l’eau.
--Mère! mère! c’est l’eau qui monte.
--Quoi, l’eau?
--Oui, nous sommes dans l’eau!
Tous les enfants s’étaient mis à crier; l’eau, qui jusqu’à présent
n’avait fait que suinter, nous envahit tout d’un coup. Mon père se leva,
et jura affreusement parce qu’il avait posé ses pieds dans l’eau. Il
nous porta tous dans l’alcôve où nous nous tassâmes comme nous pûmes:
Dirk aux pieds de ma mère, moi à ceux de mon père; je pris un de ses
pieds dans mes bras pour me sentir en sûreté, et nous nous endormîmes.
Je fus réveillée par le bruit que fit au matin mon père: le dos plié
pour ne pas se cogner la tête aux poutres du plafond, il s’occupait de
placer des blocs de bois et d’y poser des planches pour pouvoir circuler
dans notre cave, où l’eau était montée jusqu’au-dessus de la plinthe.
A notre lever, la rue était en effervescence, l’inondation avait envahi
tous les sous-sols, et, bien qu’on y fût habitué, c’était partout un
va-et-vient continuel, pour voir la hauteur de l’eau et comment l’on
s’était garé.
Ma mère, très excitée, lâcha tout: elle ne nous envoya pas à l’école et
ne fit pas à dîner. Mina et moi la suivîmes dans les caves, mais bientôt
elle me renvoya à la maison pour surveiller les enfants.
Nous jouâmes à patauger dans l’eau. Puis Hein noua une ficelle à un
bâton, y attacha un crochet fait d’une épingle à cheveux, et, installé
sur une chaise, il pêcha dans l’eau bourbeuse. Dirk se traînait sur son
derrière le long des planches et tenait, dans ses mains bleuies de
froid, un nid avec des souris mortes que l’eau avait chassées de dessous
l’armoire. Naatje hurlait dans sa chaise.
Dirk trouva encore un rat à moitié mort, et, se traînant toujours le
long des planches, il nous montra avec joie la bête qui respirait
encore. Mais il glissa dans l’eau; je ne pus l’en retirer, il était trop
lourd... Alors je partis à la recherche de ma mère, qui se dandinait de
cave en cave, buvant du café partout, et ne rentra qu’à regret pour
tirer Dirk de sa position.
Lui et Hein commençaient à grelotter. Ma mère les mit au lit; ils se
roulèrent en boule, bleus de la fièvre qui les envahissait. Je me mis à
pleurer: la fièvre me tourmentait également. Ma mère me coucha à côté
d’eux, nous couvrit de hardes, et, tous les trois, serrés l’un contre
l’autre, nos dents s’entrechoquant, de grands frissons nous secouaient,
accompagnés de grouillements, comme si des fourmis parcouraient nos
veines. Ainsi nous attendîmes l’accès chaud, qui se déclara seulement
l’après-midi.
Nous passâmes alors lentement du bleu au rose, puis au rouge feu; nous
rejetions nos couvertures; nous battions des bras autour de nous; nous
nous reculions l’un de l’autre et écartions les jambes, cherchant de la
fraîcheur, pendant qu’une soif intense nous desséchait... Ma mère, une
chandelle dans une main pour éclairer l’alcôve obscure, de l’autre main
nous donnait de l’eau à boire, afin de nous soulager.
Vers le soir, la fièvre nous quitta. Nous n’étions plus que trois
loques, et ma mère n’eut qu’une petite tartine de pain noir à nous
donner pour refaire nos forces.
Depuis lors, la fièvre intermittente nous tortura pendant des années.
Notre petit chien avait disparu; nous supposions qu’il s’était sauvé...
Une odeur de pourriture, de jour en jour plus intense, envahissait la
cave; mes parents croyaient que des rats morts devaient se trouver dans
l’un ou l’autre coin. Quand l’eau eut disparu, ils se mirent à chercher
et découvrirent, noyé sous l’alcôve, le petit chien en putréfaction.
--Tu évoques ces scènes, Keetje, comme si tu y étais encore.
--Je ne suis pas pour rien une détraquée: j’ai revécu tout cela chaque
jour de ma vie. Tous nos jolis enfants se sont étiolés dans ce repaire,
pendant les trois années que nous y avons vécu, comme s’y étiolent
encore ceux-là.
Nous allâmes déjeuner au Rokin, dans un des plus grands restaurants.
Grand Dieu, quelle monstruosité dans ces antithèses!... J’étais honteuse
de manger ces mets raffinés et de boire ces vins de choix, car André
savait choisir; moi, je suis restée toujours inhabile à composer un
menu.
Il me fit comprendre l’ineptie de ce sentiment.
--Mon père a travaillé cinquante ans pour gagner quelques centaines de
mille francs; d’une modeste fortune acquise ainsi, on peut jouir. La vie
n’est pas faite que d’une croûte de pain, et ce n’est pas parce que
j’achète de temps en temps une petite étude de tableau ou que je mange
un homard,--il est excellent, ce crustacé, on le mangerait rien que pour
la couleur, c’est comme si on absorbait de la joie et de la
lumière,--que la plus grande partie de l’humanité n’en a pas. Non, ces
questions sont plus complexes que cela... C’est en luttant, en faisant
toucher du doigt les iniquités qu’on aboutira. Avec quelques camarades
et plusieurs sociologues amis, nous allons fonder un groupe
d’avant-garde, qui s’occupera des questions sociales, de l’éducation du
peuple. Nous fonderons un journal... j’y donnerai une large place à
l’art. Ma mère dit que cela me tiendra lieu de danseuse, mais je ne
l’envisage pas ainsi; elle n’y voit qu’un moyen de m’éloigner de la
femme.
--Mais alors, si elle sait jamais, elle va me saper...
--Eh bien, je lui dirai que tu fais partie de ma vie.
Et son adorable regard fouillait le mien, pour bien y incruster la
confiance que je devais avoir: Je me sentais prête à payer des regards
semblables de n’importe quelle torture, car je pressentais que, lorsque
sa mère saurait, notre bonheur serait entamé.
Avant de rentrer à l’hôtel, nous reposer, j’entraînai encore André dans
une ruelle de Nieuwendyck et je lui montrai une impasse d’où sortait une
odeur infecte. Une femme à l’entrée racolait; elle nous regardait
ébahie, mais dut me prendre pour une dame de charité, comme il m’était
encore arrivé à cause sans doute de ma mise sobre et de mes bandeaux
sous la petite capote. Je montrai du doigt tendu à André la première
maisonnette à droite: la femme s’effaça, croyant que nous allions
entrer... Oh! cette puanteur!... Quelle réminiscence!
* * * * *
J’avais alors douze ans. La fièvre intermittente m’avait tellement
ravagée que le docteur, à bout de quinine, déclara que le changement
d’air seul pouvait me sauver. Mes parents décidèrent que j’irais passer
quelques jours à Haarlem, chez une de mes tantes; l’on jugea que j’étais
assez grande pour voyager seule.
Nous choisîmes, pour le départ, le jour où je ne devais pas avoir la
fièvre. Ma mère lava mes vêtements, elle me donna quelques «dubbeltjes»,
et je m’en allai prendre le coche d’eau, hors de la porte de Haarlem.
La barque était halée par deux hommes. Il faisait encore très froid,
bien que les vaches fussent déjà dans les prairies et que les moutons,
avec leurs brebis, y jouassent en gambadant. Je descendis dans la cabine
et m’amusai fort à voir, par les fenêtres, l’eau clapoter à la hauteur
de ma figure.
A Haarlem, mon grand cousin, qui bégayait un peu, m’attendait et
m’annonça tout de suite une bonne nouvelle; il m’emmènerait le soir même
à Hillegom, où il était embauché pour la cueillette des fleurs.
--Tu ne vois jamais de fleurs, n’est-ce pas?... Eh bien, tu vas pouvoir
te rassasier.
--Oh! si, je vois des fleurs sur la Haute-Digue, dans l’herbe.
--Ah! ces fleurs-là ne ressemblent pas à celles que je vais te
montrer...
La tante me reçut très bien. Nous dînâmes de pommes de terre et de riz
bouillis ensemble, auxquels elle avait mêlé une assiettée de graillons;
c’était chaud et bon. Du reste, ma tante avait, dans la famille, la
réputation «d’être sur son bec» et de faire coûte que coûte bonne chère.
Je trouvais, moi, que c’était sa manière de préparer qui était bonne:
les mêmes pommes de terre, bouillies par ma tante, étaient comme des
jaunes d’œuf, et, chez nous, comme du savon.
Vers le soir, une charrette attelée de deux chiens, que conduisait un
paysan, vint nous prendre. Mon cousin m’assit au milieu des paniers
vides, m’entoura de sacs, et nous partîmes.
Le temps s’était attiédi. Il fit bientôt nuit, le chemin me parut long
dans l’obscurité, mais, de temps à autre, m’arrivaient des bouffées de
parfums si délicieux, que je sortais la tête de dessous les sacs, et,
ouvrant la bouche toute large, j’aspirais goulûment cet air qui me
remplissait d’aise et de bien-être. Bientôt je me mis à chanter des
psaumes et les lieder de l’école.
--Hé! hé! la petite cousine, tu te réveilles, tu n’es plus malade.
--Chante encore, sœurette, disait l’homme, chante encore...
Je m’égosillais, débordante d’allégresse.
Au village, la charrette prit des sentiers, traversa des petits ponts,
alla à droite, à gauche, puis encore à gauche, et s’arrêta devant une
petite maison. Mon cousin me fit sauter à terre et nous entrâmes.
La chambre où il m’introduisit était peinte en bleu Delft; des nattes
couvraient le plancher; au milieu, une grande toile à voile jaune, à
bord orange. Sur la table, contre la fenêtre, le souper était servi: des
tartines au fromage d’Edam et du café. Une paysanne, à bonnet de tulle
blanc aux ailes relevées, et à multiples jupons, chaussée de mules, nous
reçut.
--Ah! c’est la sœurette malade... Eh bien, elle peut être vue: on ne
dirait pas qu’elle a les fièvres...
--Le parfum l’a galvanisée: elle a chanté, le long de la route, comme un
rossignol.
--Allons, sœurette, mange et bois, et puis le dodo...
Je fus très agréablement surprise d’être traitée avec cette bonté.
--Et où vas-tu faire coucher la sœurette? demanda l’homme.
--Elle dormira bien avec moi, répondit mon cousin, il ne faut pas vous
déranger: je sais que vous n’avez pas de lit.
Le cousin et moi nous grimpâmes par l’échelle au grenier, où de la
paille fraîche était étendue, et, après m’avoir fait ôter mes souliers
et mes vêtements de dessus, il me couvrit bien de l’unique couverture.
Alors il souffla la chandelle, enleva sa veste et ses chaussures, et se
coucha.
Jamais je n’avais été aussi heureuse que depuis ce matin. Je voyais la
lune et les étoiles par la lucarne du toit; le parfum entrait par les
fissures; j’éprouvais une telle sensation de gratitude que j’aurais
voulu faire une bonne action, et moi, qui ne priais jamais, je me mis à
genoux et je récitai d’une voix fervente: «Notre Père qui êtes aux
cieux» et «Je vous salue, Marie, pleine de grâces»; puis, j’inhalai le
parfum qui me fit presque divaguer.
Alors je réfléchis que Keesje et Klaasje étaient dans notre impasse,
près de l’égout et à côté du tonneau qui servait de chaise percée...
puis que j’aurais la fièvre demain et que je ne pourrais pas aller voir
les fleurs... et je commençai à pleurer. Mon cousin se réveilla et me
demanda:
--Qu’as-tu, sœurette?
Je le lui dis.
--Oh! sœurette, bégaya-t-il, tu les verras les fleurs: je te porterai,
entourée de la couverture, le long des champs.
Il me prit dans ses bras, et nous nous endormîmes.
Quand je me réveillai le lendemain, mon cousin était parti. Il y avait
de l’eau dans un petit bassin, un essuie-main et un peigne à côté; je me
lavai aussi soigneusement que je pus, et je descendis.
La paysanne était seule: elle me fit déjeuner. Mon cousin entra pour son
second petit déjeuner, puis il m’emmena.
En contournant la maison, ce fut un éblouissement. Je me mis à courir en
criant:
--Des pissenlits! des pissenlits!...
Mon cousin et le paysan se tordaient. Arrivée près des fleurs, je vis
que ce n’étaient pas des pissenlits.
--Ce sont des narcisses, sœurette.
--Mais il y en a tant! tant! m’écriai-je; tout un champ et encore et
encore..., fis-je en me retournant.
Mais je m’arrêtai, comme prise de vertige.
--Et là! Et là!
Devant moi s’étendait un champ de fleurs bleu-violet, dont se dégageait
le parfum qui me grisait depuis la veille; à côté, un autre carré énorme
avec les mêmes fleurs, mais roses, puis encore un lilas, puis d’autres
blanches et encore des champs couleur chair et couleur pourpre...
Je courus par les rigoles, éperdue d’admiration.
Soudain je m’arrêtai: un champ de tulipes rouge fauve se déployait
devant moi à perte de vue, un deuxième de tulipes panachées rouge et
jaune, là des blanches bordées de rouge groseille, et, à droite et à
gauche, et devant et derrière, partout des champs de tulipes, de
jacinthes et de narcisses...
Le paysan m’avait suivie, tout amusé de ma joie; je me jetai dans ses
bras en sanglotant.
--Je ne veux pas la fièvre, car alors je ne pourrais plus voir les
fleurs.
--La, la, sœurette, tu n’auras pas la fièvre.
Il était déjà dix heures, et la fièvre ne montait pas.
Mon cousin et l’homme s’occupèrent de nettoyer les carrés de jacinthes:
ils enlevèrent beaucoup de fleurettes des cônes, parce qu’elles
s’étouffaient l’une l’autre, et les jetèrent en tas.
Ah! que c’était donc beau! tout un grand tas de fleurettes bleues,
presque noires, puis un monceau de rouges, et d’autres tas mauves, et
d’autres tas et encore d’autres...
Ma mère nous avait raconté que, dans son pays de Liège, on effeuillait
des fleurs sur le chemin de la procession, pour faire honneur à la
Vierge. «S’ils avaient quelques brouettes de ces fleurs détachées de
leurs tiges, quel admirable chemin parfumé ils pourraient faire à la
mère de Dieu»...
Je voulais aider mon cousin, mais la senteur était si pénétrante que
j’en devins toute pâle.
--Laisse cela, sœurette, n’en prends que le bon.
La fièvre ne venait pas: en rentrant à midi, la paysanne se récria sur
ma jolie mine.
L’enchantement dura quatre jours. Un grand matin, le paysan chargea sa
charrette à chiens de paniers de tulipes, de jacinthes et de narcisses
pour le marché de la ville. Il m’assit sur des sacs entre les paniers,
et nous partîmes pour Haarlem.
A l’arrivée, il retira d’un des paniers un bouquet de quelques tulipes,
que j’avais spécialement admirées.
--Voilà, sœurette, pour toi...
C’étaient trois énormes fleurs doubles, panachées violet pourpre et
blanc: elles m’en avaient imposé, je les trouvais sévères; on les
nommait le «Vainqueur»; puis trois blanc ivoire, veinées de rose mauve,
qu’on appelait «Voile de mariée».
Ma tante me conduisit directement au coche d’eau et j’arrivai à
Amsterdam avant midi. En débarquant, j’eus la sensation de laisser
derrière moi un trésor, qui m’avait un moment appartenu et qu’on me
ravissait à jamais. Qu’était le château de la Belle au bois dormant,
qu’était l’équipage de Cendrillon auprès de ces champs pourpres, rouges,
lilas, or et vermeil!... On ne parlait pas de parfum dans ces contes.
Existait-il un bonheur sans parfum? Depuis que j’avais été imprégnée de
cet arome, que nuit et jour j’en avais été escortée dans tous mes faits
et gestes, je le voulais ardemment, je haletais après lui, et je me
disais que, sans lui, je n’allais plus rien aimer... Ah! j’allais
cependant revoir Keesje et Klaasje et pouvoir mettre des papillotes à
Naatje, et leur raconter la fantasmagorie dont j’avais vécu quatre
jours.
«Le Vainqueur! le Vainqueur!... Et Dirk aurait-il encore sa dent qui
ballotte... Voile de mariée... tu vois, Naatje, c’est le Voile de
mariée... Je porterai mon bouquet devant moi, pour qu’ils le voient tout
de suite... Demain c’est dimanche, il faudra payer le loyer...»
Je hâtai le pas sur le Haarlemmerdyck, pour être plus vite auprès d’eux.
Quand je pénétrai dans notre impasse, portant mon bouquet à bras tendu
devant moi, la puanteur de l’égout me coupa la respiration; en entrant
chez nous, l’odeur du petit tonneau me suffoqua presque... Les petits
coururent vers moi, mais je les écartai, disant:
--Mère, cette puanteur!...
Je ressortis dans l’impasse, puis revins comme traquée.
--Mère! mère! cette puanteur...
--Mais tu es folle, c’est comme toujours.
Les petits s’étaient jetés sur mes fleurs; ils les déchiquetaient,
hurlant et se battant pour leur possession.
Je sentis bientôt la chair de poule me couvrir; des fourmillements,
précurseurs de la fièvre, me parcouraient. Bientôt, j’étais couchée,
roulée en boule dans l’alcôve, le menton contre les genoux, mes
mâchoires s’entrechoquant de la fièvre qui m’avait ressaisie.
Nous nous étions fait monter du café dans notre chambre. André fumait,
en marchant de long en large.
--On se demande comment des êtres humains, en pleine croissance,
résistent à des traitements pareils. On dirait que la société s’applique
à faire des dégénérés et des gredins.
Sans rien nous dire, nous allâmes souper dans un salon de lait; puis
nous errâmes sur les canaux du centre.
Le soir, le Oudezydsachterburgwal, canal étroit aux quais exigus, est
envahi d’une nuit épaisse. Les hautes maisons branlantes et rétrécies ne
sont pas éclairées: on les devine cependant astiquées comme les palais.
Des ponts de bois on aperçoit les arbres tordus, qui se rejoignent
presque, au-dessus de l’eau poisseuse sur laquelle les immondices
flottent mollement. Une odeur de pourriture stagnante fait retenir
l’haleine.
Aux abords des ponts, des femmes isolées, tête nue, en large tablier
clair, dévisagent les hommes d’un regard affairé. Sur un pont, des
gamins et une fillette pubère se poursuivent et se tâtent goulûment. Au
delà, au coin d’une ruelle, un des gamins entre en bombe dans la petite
boutique de sucreries, en faisant tinter bruyamment la sonnette de la
porte; il achète des crottes de sucre et, rejoignant la fille, il la
fait choisir dans le cornet.
Sur les quais, les réverbères espacés, enfouis dans les branches,
projettent leur lueur plutôt sur l’eau, où tout miroite en des
banderoles tremblotantes.
Mais voici une fenêtre d’où se dégage comme une buée orange... Deux
femmes sont un peu penchées hors de la guillotine soulevée. Derrière
elles, la chambre est enveloppée dans une lumière tamisée un des
abat-jour orange et rouge et des rideaux unis et diaphanes. Le dos et la
croupe d’une des femmes reçoivent un reflet cuivré. Sa figure juive, à
la haute coiffure, est hors de la fenêtre, à l’ombre. L’autre est très
jeune, très blonde, à chair molle, tout en blanc; le menton appuyé sur
les deux mains, elle invite de ses yeux clairs les passants. Comme nous
repassons une seconde fois, en notre curiosité éveillée, la femme blonde
me toise avec défi. L’autre ne se soucie pas de moi, mais invite André
d’un geste imperceptible du doigt.
Trois ou quatre maisons sont éclairées ainsi, de cette lumière jaune,
rouge et orange, sur le canal clair-obscur.
Nous continuâmes à flâner. Nous prîmes un pont, puis une rue, et nous
longeâmes le quai le plus ancien et le plus honnêtement intime
d’Amsterdam.
Tout d’un coup, je restai sur place. De l’autre côté du canal, au coin
d’une ruelle, des gens portant des paquets entraient et sortaient d’un
vaste bâtiment éclairé: le grand Mont-de-Piété de la ville, fondé en
1614.
--André, regarde; c’est le premier établissement dont ma mère a appris à
connaître le chemin, en le demandant aux passants, le lendemain de notre
arrivée à Amsterdam. Elle m’avait prise avec elle, pour pouvoir m’y
envoyer seule dans la suite, et j’y ai été souvent. Ah! le Mont-de-Piété
a été notre grand refuge... les voisins nous prêtaient même des objets
pour les engager; tout y est accepté; des fers à repasser, des bottes,
des glaces, des cadres, tout enfin... Et voilà, cela continue... Regarde
cette porte à poids qui retombe sur ceux qui entrent et sortent avec
leurs pauvres paquets: elle était trop lourde pour moi, et un passant
m’aidait toujours à la pousser... Elle retombe et retombe... Les hommes
glissent dans la poche de leur pantalon l’argent du gage et tiennent la
main dessus; les femmes lèvent leur jupe et le mettent dans une poche de
bonne femme.
»Voilà un homme qui attend, il n’a sans doute pas de travail. Son allure
est soignée. C’est samedi soir, le jour où l’homme, la paye en poche
sort avec sa femme pour faire les emplettes de la semaine. Il a
l’habitude de lui offrir une tasse de chocolat dans un salon de lait,
et, pendant que lui ira prendre une goutte, elle attendra à la porte:
les femmes de cette classe n’entrent pas dans les cabarets. Comme il n’a
pas sa paye, ils ont porté quelque chose au clou pour pouvoir faire les
emplettes quand même. Les enfants, que l’aînée garde à la maison,
attendent pour avoir leur part des harengs saurs ou des anguilles fumées
qu’on achète ce jour-là.
»Je n’ai qu’à voir leur silhouette pour connaître leurs mœurs: ici, les
mœurs des prolétaires changent avec le quartier, car ils sont la plupart
du temps, de père en fils, d’un quartier, et cela leur donne un
caractère spécial.
Nous rentrâmes nous coucher. Nous avions deux lits; mais André,
bouleversé par tout ce que je lui avais raconté, vint dans le mien et me
tint une bonne partie de la nuit dans ses bras. Mais je ne pus dormir,
le Mont de Piété me hantait... Je revoyais ma mère... ses ors, son
manteau, son châle...
* * * * *
Tous les ans, au printemps, ma mère devenait triste et inquiète. C’était
alors qu’il fallait renouveler, au Mont-de-Piété, les reconnaissances de
«ses ors», de son manteau et de son châle, engagés dans sa ville natale
depuis les premières années de son mariage.
Quand elle n’avait pas l’argent, elle l’empruntait, ou nous faisait
jeûner, ou portait nos vêtements au clou; mais l’argent pour ces
renouvellements, il le lui fallait, et, tout enfiévrée, elle nous
décrivait pour la centième fois ses boucles d’oreilles et sa broche.
--Aux crochets, il y a un petit cœur; les pendants, sur un fond de
filigrane, ont d’abord trois petits serpentins en or brillant, puis une
feuille de trèfle avec trois têtes de clou autour, et, pour finir, cinq
rayons formant demi-étoile. La broche est en zigzags de filigrane, avec
une grande feuille au milieu, entourée de têtes de clou et de rayons qui
s’étalent, et trois petits cœurs comme pendants. Quand j’étais jeune
fille, j’ai épargné durant des années pour les avoir, et, comme je
n’arrivais pas à compléter la somme, je suis allée chez le bijoutier, et
je lui ai proposé d’ajouter un col et un mouchoir en dentelle; il
accepta...
»Mon manteau en gros drap brun est à trois collets, et le châle en
cachemire blanc a des arabesques roses et vertes: c’est un demi-châle,
mais cela ne se voit pas quand on le porte.
»Voilà vingt ans qu’ils sont au Mont-de-Piété: Dieu sait si je les
reverrai jamais!»
Et de grosses larmes coulaient sur son joli visage.
--Enfin j’ai renouvelé encore une fois: on ne pourra les vendre d’ici un
an.
Depuis que nous, les enfants, étions au monde, nous avions entendu ces
plaintes à chaque printemps. Pour ma part, quand je me rêvais
Fleur-de-Marie, reconnue par le prince Rodolphe, c’était toujours parée
des bijoux et du châle de ma mère...
* * * * *
Mina, qui avait mal tourné, rentra un soir la tête en feu, les yeux
brillants, et toute la figure épanouie de joie et de surprise. En
s’approchant de la table, elle vit le dessin des ors, qu’une fois de
plus ma mère nous avait tracé.
--Vous avez encore passé la soirée à vous griser de cela?...
Et regardant ma mère, sa figure prit une expression de pitié, comme je
la croyais incapable d’en avoir. Elle alla vers elle, lui murmura
quelque chose à l’oreille, et lui remit un papier qu’elle tenait serré
dans sa main. Ma mère couvrit Mina de baisers.
Nous passâmes trois jours dans une attente fébrile. Alors les paquets
arrivèrent.
Ma mère ne parvenait pas à défaire la ficelle; nous la coupâmes, et,
dans la ouate jaunie, les ors apparurent... Ma mère les prit du bout des
doigts, les palpa, les retourna; ses yeux clignotèrent précipitamment;
puis, levant les ors, elle nous les montra.
Ah! les horreurs!... d’affreux pendants de dix centimètres de long; la
broche, grande comme la paume de la main; en filigrane tout noirci, d’où
se détachaient les dessins en or rouge, minces comme une pelure. Seules,
les femmes des forains portaient ces monstruosités...
--Mais que c’est laid! m’exclamai-je; et le manteau, voyons!
Nous défîmes le paquet.
Un lourd vêtement d’étoffe grossière, à trois pèlerines superposées, en
sortit... Il passa de main en main et nous tous, les jeunes, ne
trouvâmes pas assez de termes pour le dénigrer.
Et le châle!... une pauvre loque, comme la mendiante de l’église en
avait un, noué autour de sa taille.
Mon père, en manches de chemise, les bras croisés, laissait errer ses
regards de nous à notre mère: elle était toute confuse et maniait ses
objets avec déférence.
--Cato, laisse-les dire, tes ors sont très beaux; ils sont aussi beaux
qu’à l’époque où tu les achetas et où tu les portais le dimanche pour
nous promener... Il n’y en avait pas deux comme toi dans toute la ville,
Cato, quand tu portais ta robe bleu ciel sur ta crinoline, ton châle
blanc à dessins perses, et ton bonnet brabançon en dentelle et à fleurs
blanches sur tes bandeaux bruns ondulés... On ne voyait que le bout de
tes oreilles avec les pendants qui te frôlaient les épaules... Tu étais
si jolie, Cato, que, lorsque tu sortais, aucune femme de gendarme
n’était visible, elles s’étaient toutes cachées, de jalousie... Mets tes
pendants, Cato, et ton châle, que je te revoie...
--Non, non, fit-elle, timide: demain je serai habillée.
--Non, Cato, mets-les: je veux te revoir jolie, comme tu l’étais alors.
Elle accrocha, de ses doigts agités, les boucles, s’entoura du châle, y
attacha la broche et se posa devant mon père.
Il la regarda: sa figure se contracta dans une affreuse grimace, pour ne
pas rire; mais c’était plus fort que lui, il éclata d’un rire crispé...
puis il prit ma mère à bras le corps, l’assit sur ses genoux et, à eux
deux, ils pleurèrent.
Etaient-ils assez grotesques, ces deux vieux!... C’était ça, les belles
choses de leur jeune temps, dont on avait entretenu nos soirées sans
pain et sans lumière. Ces objets ridicules, c’était ça qui faisait leur
joie et leur orgueil! Attifés ainsi, ils avaient pu se croire beaux et
s’aimer! Ah! non! Comme notre temps était plus chic, plus commode, et
comme tout était mieux!... il n’y avait même pas de lampe à pétrole, ni
de planches à frotter le linge; il fallait s’éclairer d’une lampe
morveuse, qui avait donné à ma mère ses clignotements d’yeux, et
s’écorcher les doigts à lessiver à la main... Et c’est parce que ce
temps-là n’existe plus qu’ils pleurent...
Puis ces gens à cheveux blancs et à rides, avaient-ils seulement été
jeunes?... On dit que je ressemble à ma mère: il n’est cependant pas
possible qu’elle ait eu une tête comme moi et qu’il m’en viendrait une
comme la sienne...
Mina et moi, nous nous regardions; nos haussements d’épaules
s’accordaient à les trouver grotesques: «du reste, est-ce que des vieux
devraient pleurer et s’embrasser ainsi?...»
Les regards de Mina étaient durs, les miens devaient l’être aussi; mais
tous les petits pleuraient autour des parents.
Le lendemain, en nous habillant, André me dit:
--Keetje, maintenant que tu t’es dégorgée, allons au Musée: j’ai hâte de
voir les Rembrandt et les Pieter de Hoogh.
Nous passâmes la journée au Musée. Les Pieter de Hoogh surtout
m’attiraient. Nul autant que lui n’a rendu la dignité calme, consciente
et sûre de soi, des figures et des choses; ses couleurs chaudes et
dorées nous mirent littéralement l’eau à la bouche. Les Terburg encore
me rappelaient certaines dames aimables et distantes chez qui, petite
fille, j’allais chercher l’aumône de la semaine. Mais la femme en bleu
de Vermeer de Delft... André y revenait à chaque instant et tournait
autour, comme un chat autour d’un bol de lait. Rembrandt m’échappa ce
jour-là, mais le lendemain, au Musée Van der Hoop, je vis par une porte
entrebâillée un tableau posé à terre contre le mur.
--André, viens, il y a là, je crois, quelque chose de très beau.
Nous regardâmes par l’entre-bâillement.
--Oh! oui... si nous osions...
Je poussai la porte juste assez pour nous y glisser, et nous voilà
devant la merveille... Je ne me trompais pas; j’avais ce frémissement
que me donne le summum de l’art, où tout mon être bondit, où mon
instinct est aux prises avec l’absolu et ne me trompe plus. C’était le
fragment de la _Leçon d’Anatomie du Dr Deymann_, de Rembrandt: le
cadavre vidé peint en raccourci.
André ne put que dire:
--Ces pieds... ces pieds...
Nous étions comme jaloux de notre découverte, et, après nous en être
rassasiés longuement, nous nous glissâmes aussi furtivement par la
porte, que je fermai sur nous comme sur un sanctuaire qu’il ne fallait
pas laisser profaner. Ce n’est que longtemps après que ce tableau
restauré a été exposé dans les salles publiques du Musée.
Maintenant l’emballement artistique s’était emparé de nous, et nous ne
fîmes plus que beauté: les rues, les maisons, les canaux, tout fut
matière à sensation d’art: les grands canaux surtout qui encerclent la
ville...
Nous prîmes le Canal des Seigneurs, par l’Amstel, du côté de l’ombre.
Ah! le repos, l’apaisement qui me pénétraient... Les arbres au feuillage
sombre et frais, se penchant et se répétant dans l’eau épaisse; les
grandes maisons calmes, sans moulure ni relief, couleur sang de bœuf
coagulé, les encadrements des hautes fenêtres peintes en jaune, les
carreaux mauves voilés de sobres rideaux unis; les vieilles portes
sculptées, luisantes, d’une peinture grasse et glacée comme un miroir;
les hauts et les bas perrons de granit, aux grillages et aux chaînes
forgés; et la «Naatje», en cornette et tablier blanc, nous donnaient la
sensation d’une vie pleine, mais à pas mesurés.
Deux taches cependant sur ces merveilleuses maisons: deux fenêtres d’un
rez-de-chaussée, garnies de bacs remplis de géraniums roses!
--Ce doit être une chipie, s’exclama André, qui a voulu «égayer ce vieux
bazar...» Ici, madame, bougonnait-il, les fleurs mêmes déparent:
peut-être des pensées, ou des pourpres crêtes de coq, mais rien vaut
mieux...
Nous continuâmes notre flânerie sur le pavé de briques, où le pas est
amorti: pas de voitures, de temps en temps un vieil équipage, conduit
par des laquais raides, la cocarde au chapeau.
De l’autre côté du canal, le soleil ocrait les façades et les arbres, et
dans l’eau encore tout se réfléchissait, estompé, en un léger
frissonnement.
--Dis, si nous avions des amis à Amsterdam, sur le Canal des Seigneurs,
qui nous inviteraient à passer un mois de l’été chez eux, et aussi
l’hiver quand il neige et qu’on patine devant leur porte...
Nos flâneries nous conduisirent vers le _Oude Waal_ et le _Binnenkant_.
D’un pont, l’on y embrasse les canaux en quart de cercle, avec
l’ancienne tour que jadis baignait la mer, les vieux ponts en dos d’âne.
Les maisons moins grandioses mais aussi mystérieuses, penchées en avant,
en arrière ou de côté, ont un charme intime. Des bancs flanquent les
perrons: la vie de famille s’y prolonge. Des hommes en manches de
chemise observent avec amour le serin qui s’égosille dans sa cage,
pendue au soleil à côté de la fenêtre. Un immense fuchsia en bac, à
clochettes rouges et pourpres, envahit tout un petit perron en
contre-bas de la rue: une très vieille femme, au teint blême, en caraco
lilas et bonnet blanc tuyauté, le soigne avec une tendresse soucieuse.
--Ici, fit André, comme sur les grands canaux, la vie coule dans un
sillon: comme c’est loin de nous...
--C’est vrai, ce fuchsia est soigné à jour fixe, le dimanche après-midi;
l’hiver dans l’arrière-cave, l’été sur le petit perron.
--La vieille l’a émondé en cône, et pas une fleur ne dépasse l’autre. A
voir le tronc court et gros comme le bras, il doit être aussi âgé que la
femme...
* * * * *
Le dimanche matin, je conduisis André dans le quartier juif.
Des marchands de bric-à-brac, des marchands de vieux habits, des
marchands de cigares, des colporteurs qui crient à tue-tête: «Achetez
donc... un dubbeltje seulement... c’est tout de la marchandise
volée!...» Ils grouillent entassés, comprimés, dépensant une
intelligence et une faconde incroyables pour gagner quelques sous.
Le marchand de cornichons et de concombres salés ou vinaigrés chante une
mélopée, en plongeant ses bras jusqu’aux coudes dans un tonneau de
saumure. Il en retire les concombres jaunes et blets, qu’il débite
coupés en morceaux. Il se mouche dans les doigts, mais, bah!... ta gale
doit ressembler à ma gale...
Un autre vend des harengs par petites tranches, à deux centimes la
tranche, puis encore des morceaux de rôti de cheval. Le consommateur les
pique sur une fourchette rouillée, les trempe dans un pot de moutarde
poivrée et vinaigrée, les met en bouche, et passe la fourchette à un
autre. Là-dessus, quelques oignons et des quartiers de concombre mangés
à même les mains, pendant que la saumure dégouline par terre. Et pour
dix «cents», l’on s’est offert une collation de haut goût...
Sur les perrons, au bas des escaliers raides, où pend comme rampe un
câble laissant des mains qui s’y sont agrippées, des vieilles juives
sont assises sur les marches ou à même les pierres du perron. Elles ont
la chair bouffie, les yeux suintants, les interstices de la peau
encrassés, les cheveux cachés par une bande d’étoffe noire avec un fil
blanc au milieu simulant la raie. Le bonnet blanc par-dessus enserre
leurs figures à la bouche édentée, lippue, découvrant des gencives
scorbuteuses. Le regard terne erre, insensible.
André était très remué:
--Vois donc leurs mains flasques... comme elles sont lourdement
abandonnées dans le giron... On devine de pauvres êtres ayant vécu une
longue existence dans ces taudis sans air, sans lumière, au-dessus de
ces canaux-cloaques, nourris de pitances les plus viles, les plus
malsaines... Elles sont stigmatisées par une vie harassante de
gagne-petit... Elles sont sans doute mises au rancart par les jeunes!
alors elles descendent le dimanche matin leur escalier raide, et
s’asseyent pour jouir d’un rayon de soleil et voir la vie trépidante de
leur race se démener autour d’elles.
--C’est tout à fait comme tu dis, sauf pour la mise au rancart: le juif
est très respectueux de ses vieux parents.
Les enfants jouent sur les perrons ou dans les caves, au milieu des
immondices. Des petites filles aux grands yeux noirs, aux boucles brunes
ou aux épaisses nattes, le nez busqué, le teint jaune blafard, en des
tabliers roses ou des petites robes rouges délavées; les plus grandes, à
l’expression de petites femmes, portent ou traînent les marmots. Les
garçonnets, les cheveux frisés, les sourcils se rejoignant, battent des
tambours ou font claquer des fouets. Tous crient, piaillent en un jargon
inintelligible pour les non initiés;--mais, moi, je comprends, et pour
cause... je vendais mes casseroles exactement comme eux, ma charrette
rangée là le long de la rue;--ils mangent des couques de corinthes,
sucent des sucres d’orge, ou se régalent de «vinaigrés».
--Le soleil se fait maigre ici, continua André. Il se glisse dans une
cage d’escalier, dans une cave, effleure la fenêtre d’un second étage,
mais ne tombe pas franchement pour les chauffer une bonne fois, et il ne
dore pas ces types Orientaux: les couleurs restent crayeuses et
délavées. Rien de chaud ne se dégage de cet Orient à pustules, à
l’haleine fétide, aux exhalaisons de plaies et de latrines... Cela vous
serre le cœur... Qu’ils ont dû souffrir pour en être venus à cette
dégénérescence pâle, bleutée, tuméfiée et écrouelleuse, et quel ressort
devait avoir cette race pour être restée ainsi laborieuse et vivante à
l’excès...
* * * * *
Le lendemain nous retournâmes à Bruxelles. Quand notre fiacre monta le
long du Jardin Botanique, je me sentis si contente que je m’écriai:
--André, je ne voudrais plus vivre là-bas. Bruxelles est plus gai, et
ces grosses trognes brabançonnes ont quelque chose de bon enfant, de
plus généreux qui me donne confiance...
Le soir, nous allâmes nous promener autour de la Grand’Place, pour
reprendre possession de la ville. Ah! que j’étais heureuse...
André m’avait toujours parlé de sa mère comme d’une femme de haute
culture et d’une grande charité. Un après-midi d’hiver, que nous nous
étions attardés à la campagne, il voulut dîner avec moi au restaurant.
--Mais je dois rentrer à la maison pour prévenir ma mère et causer un
instant avec elle: elle se plaint que je la laisse trop seule...
Attends-moi dans l’aubette du tramway, il y fait chaud.
Au bout d’une demi-heure, André n’était pas revenu, et des hommes
commençaient à tourner autour de moi. Je m’en allai et longeai lentement
le trottoir de sa rue, quand je vis un homme, qui marchait devant moi,
battre l’air de ses bras et tomber tout de son long dans la neige. Je
courus vers lui et me penchai pour l’aider, mais je n’avais pas assez de
force et j’étais seule dans la rue en pente raide. Deux domestiques
sortirent d’une maison, je les appelai. Ils soulevèrent l’homme.
--Qu’allons-nous faire? Il n’y a pas de pharmacie dans le voisinage.
--Sonnez à cette porte, dis-je, en désignant la maison d’André; on vous
aidera.
Ils sonnèrent. La femme de chambre ouvrit. L’homme revenait à lui.
--Qu’avez-vous? demandai-je.
--Faim.
La femme de chambre courut à la salle à manger. Une grosse dame, rouge
de figure et à cheveux gris, en sortit posément, alla vers l’escalier
des sous-sols, et cria d’une voix perçante et tranquille, avec un fort
accent wallon:
--Philomène, montez donc une assiette de soupe: un homme est tombé de
faim dans la rue, et on le porte ici. En voilà une idée...
grommela-t-elle.
Puis elle rentra aussi posément dans la chambre.
La servante accourut avec une assiette de soupe, elle était affolée:
--Pauv’ homme, va. Pauv’ homme!...
André vint. Il tâta le pouls de l’homme, lui donna quelque argent et
demanda son adresse. L’homme s’en alla, le cou rentré dans les épaules.
La porte se referma, et je me remis à arpenter la rue en attendant
qu’André pût se libérer.
Je m’étais figuré sa mère, grande et mince, habillée de noir et de
violet, parlant d’une voix grave, et l’accent aussi pur que son fils...
«Ça, une dame de haute culture! et charitable!... On n’a pas une voix
aussi insipide quand on a une haute culture, ni un dos aussi
antipathique quand on est charitable, et l’on marche plus vite, et l’on
vient voir, et, si l’on a peur de s’enrhumer, on laisse au moins la
porte de la chambre ouverte pour avoir des nouvelles... rien de tout
cela...» Elle avait l’air peu soigné, et les talons de ses souliers
étaient trop étroits pour une vieille dame. «Je ne pourrais pas l’aimer.
Je suis bien contente de ne pas la connaître, car je ne pourrais cacher
l’antipathie qu’elle m’inspire, et André qui ne la voit pas ainsi... ce
serait le blesser et lui faire une grande peine.»
André me rejoignit.
--Va donc voir demain pour cet homme.
--J’irai... Il faut m’excuser d’avoir fait sonner chez toi, je ne savais
où m’adresser.
--Mais tu as bien fait.
--C’était ta mère, cette vieille dame fraîche et grise?
--Oui.
--Elle n’est pas venue jusqu’à la porte pour ce malheureux.
Il ne répondit pas.
Notre dîner ne fut pas rempli de causeries, comme d’habitude. Je pensais
continuellement à l’allure de cette vieille dame repue, et me demandais
comment cette volaille de basse-cour avait pu mettre au monde la
créature de race qu’était son fils.
* * * * *
Le père d’André, qui était ingénieur, voyageait beaucoup. Je sentais
toujours au langage d’André quand son père était à la maison: alors il
tapait sur les femmes à tour de bras.
--Il est évident, lui dis-je un jour, que tes parents me minent.
--Ils ne connaissent pas notre liaison, mais ils s’en doutent.
--Eh bien, dis-leur qu’ils peuvent être tranquilles, que je ne te ferai
jamais faire des bêtises, même pas celle de m’épouser. Je suis bien trop
heureuse, maintenant que tu penses ne rien me devoir et que tu te crois
libre...
--Me crois libre... mais je le suis, libre...
--Oui, même de me torturer... Quand je suis gaie, je ne pense pas qu’il
y a des gens qui souffrent; si je suis triste, je suis un être mécontent
et ingrat envers le sort; tu oublies que le sort a été bien plus aimable
pour toi... Pour ce qui est d’aimer, j’aime certes plus que toi, mais tu
me gênes dans mes expansions, avec tes théories.
--Allons, tu as raison, je suis absurde... Je vais parler à ma mère.
Le soir même, il vint me dire que sa mère m’invitait à déjeuner pour le
lendemain.
--Je lui ai dit que, puisqu’ils n’admettaient pas le mariage, j’avais
contracté une union libre depuis quelques années; que, si je ne lui en
avais pas parlé, c’est que je connaissais leurs préventions contre la
femme, mais qu’il n’y avait rien à faire, que tu étais ma compagne pour
la vie, que je pensais qu’elle nous devait de ne pas te méconnaître.
Elle m’a répondu que, puisqu’il n’y avait rien à faire, elle
s’inclinait, mais qu’il valait mieux ne pas encore en parler à mon père.
--Mon Dieu, André, avec leurs préjugés... puis, si j’allais ne pas lui
plaire... maintenant personne ne s’occupe de nous.
--Voilà, jamais contente... mon père a raison, vous êtes toutes
impossibles.
--Mais je ne t’ai rien demandé.
Je n’étais pas pressée du tout de faire la connaissance de sa mère. Sa
silhouette de bourgeoise bornée et sèche m’était restée dans les yeux,
et je craignais qu’elle n’eût consenti à me recevoir que pour chercher
mes tares et les indiquer à André... et elle devait surtout croire me
faire un grand honneur... «Elle va me regarder comme une personne qui a
l’habitude de marcher sur la tête... elle attendra avec impatience la
gaffe, mais elle sera indulgente...»
Dès le matin, j’avais une angoisse et une vibration interne qui me
faisaient à chaque instant m’étreindre la poitrine en un gros soupir. Je
m’habillai comme d’habitude d’une robe de coton bleu très sobre, d’une
petite capote de paille bleue garnie de choux de velours, et de gants de
Suède. Je pris le tramway et, juste devant la rue d’André, un jeune
homme, en sautant avant l’arrêt, fut lancé contre le réverbère et rejeté
sous la voiture. Les chevaux arrêtés, on le retira et on l’emporta,
couvert de boue et de sang. Je montai la rue en chancelant et sonnai
chez André, à moitié évanouie. En entrant au salon, je me mis à trembler
et à pleurer.
--Un jeune homme est tombé sous le tramway, haletais-je, un jeune homme
comme André.
--Calmez-vous... Vous connaissiez ce jeune homme?
--Non... On l’a emporté, plein de boue et de sang.
--Je croyais que vous le connaissiez, pour être aussi émotionnée... Il
ne faut pas vous mettre dans des états semblables pour des inconnus.
André entra.
--Qu’y a-t-il?
--Mademoiselle est dans cet état d’avoir vu un jeune homme tomber sous
le tramway. Il ne faut pas être aussi impressionnable, voyons... Allons
déjeuner, cela vous remettra...
Mon Dieu! cette voix claire et froide... et cet accent ne la quitte donc
jamais... Et André qui a la voix la plus prenante, la plus chaude et
aristocratique que je connaisse... de qui la tient-il?... car son plus
grand charme est sa voix et ce qu’il y met.
--C’est à la fortune du pot. Mettez-vous, vous n’aimez pas les
cérémonies, n’est-ce pas?
Comme je ne répondais point, elle répéta:
--Vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce pas?
--C’est comme vous voulez, fis-je.
La fortune du pot était: de grosses crevettes qu’on mangeait avec de
délicieuses petites tartines fortement beurrées; du saumon sauce
hollandaise et des pommes de terre nouvelles; une croûte aux champignons
et un poulet avec de la salade; un fromage à la crème, puis un monceau
de petits gâteaux. Trois vins, du Marco Bruner, du Pontet-Canet, et un
Bourgogne presque orange, tant il était vieux. Le café était servi dans
des tasses premier empire, blanches à fleurs d’or. Les nappes et les
serviettes, ainsi que la vaisselle, étaient très communes: je ne
comprenais pas... Nous ne causâmes guère, nous étions tous guindés. Sa
mère et moi, nous nous méfiions l’une de l’autre.
En me reconduisant, André me dit que lui avait acheté, dans une vente,
ce vieux service et les quelques meubles anciens qui garnissaient leur
maison.
--Ma mère n’est pas sensible aux belles choses.
--Mais bien aux bonnes... quel exquis déjeuner, et quel cordon bleu vous
devez avoir... nous n’avons jamais dîné comme cela au restaurant.
Pourquoi dit-elle «à la fortune du pot»?
--Ma mère aime la table: nous mangeons tous les jours ainsi, c’est une
habitude de notre pays wallon.
--Fichtre, je comprends que tu ne veuilles jamais déjeuner chez moi;
moi, qui ne suis guère sortie de mes choux et d’un morceau de viande...
André me dit le soir:
--Ma mère ne veut pas croire que tu es toujours aussi simplement mise,
elle est persuadée que tu as fait une toilette de circonstance: puis
elle a la sensation que tu ne l’aimes pas.
--Enfin, elle a déjà pensé que j’ai joué la comédie de la simplicité,
pour faire croire que je ne te ruinerais pas.
--Elle croit cependant que tu attaches une grande importance à la
beauté, et tes ongles en amande l’ont étonnée. Je lui ai dit que le tub
jouait un grand rôle dans ta vie.
--Et elle ne t’a pas répondu par la réflexion des de Goncourt?
--Si... Comment sais-tu cela?
--Parce qu’elle est de la même époque, et cette génération ne s’est
jamais habituée aux grandes eaux. Il est bien dommage que je n’aie pas
de chambre de bain: ce serait, je t’assure, la chambre que j’occuperais
le plus. Quelle mentalité étrange avait la génération de nos parents...
croire que l’habitude du tub a pu donner aux femmes une tendance à se
dévêtir trop facilement!
--Ma mère raconte qu’en pension elle se baignait en chemise.
--Mais, pour s’essuyer, il fallait cependant bien qu’elle l’ôtât...
Enfin, ta mère a cité cette réflexion des de Goncourt quand il
s’agissait de moi.--Elle est bien tombée: je ne connais pas le corps de
Naatje ni elle le mien... Je n’aime pas les impudeurs, mais que
dirais-tu si je restais toujours couverte d’une manière quelconque?
--Ah! zut! non! j’aime trop ta charpente flexible.
--Tu ne dis pas: ta chair... le fait est que je ne dois pas en avoir dix
kilos sur tout le corps. Je mange de la soupe pour engraisser, mais ça
ne prend pas.
--Engraisser... ce serait dommage. Du reste, il n’y a pas de danger, un
paquet de nerfs comme toi! Enfin, ma mère et toi, vous ne vous
emboîterez jamais, je le sens.
Et c’était vrai, nous ne nous sommes jamais emboîtées. Les parents
d’André ne tapaient ainsi sur les femmes que pour garder leur fils pour
eux ou lui donner une femme de leur choix. Sa mère recevait des jeunes
filles d’une laideur accomplie et incolores à souhait.
A présent que je n’avais plus l’attrait et le travail du Conservatoire,
je passais de longs après-midi dans mon fauteuil, à songer. J’étais
devenue quasi étrangère à ma famille: nos chemins avaient été si
différents...
Naatje n’avait jamais compris pourquoi, maintenant que j’avais de
l’argent, ma vie n’était pas une longue fête, et pourquoi je ne
«m’amusais pas». S’amuser, c’était, pour elle, des sorties en bande, les
promenades en ville, additionnées d’un succulent goûter, les petits
théâtres, et les bals de petites sociétés. Comme André ne voulait plus
qu’elle vécût pour ainsi dire chez moi, j’avais dû le lui dire, et,
quand je lui parlai d’un métier, elle m’avait déclaré net que je n’avais
pas à m’occuper de son avenir, qu’elle se débrouillerait très bien sans
moi...
Je ne pouvais plus, les jours d’angoisse et de nostalgie, me retremper
près d’eux, les manier, les gourmander et les aimer tout plein. J’avais
André: notre amour était resté, après des années, debout et entier; nous
nous désirions comme dans les premiers jours, et nos âmes s’accordaient
mieux: mes études m’avaient rapprochée de lui. Mais il n’avait pas
souffert des choses qui m’avaient torturée. Il prétendait, n’ayant
jamais eu de douleurs physiques, qu’elles étaient question de volonté.
Quand j’avais le ventre tenaillé par d’indicibles souffrances, il venait
me lire du Victor Hugo pour me les faire oublier. Comme ces lectures me
donnaient presque des crises de nerfs, il disait que je n’avais pas de
cervelle, que les intellectuels vainquaient la douleur par la pensée,
que je ne savais que geindre. «On a mal, mais on n’embête pas les
autres...» Et il partait, furieux.
Je l’adorais à genoux et ne savais qu’aggraver mon état en m’agitant.
J’envoyais la bonne chez lui, porter une lettre éplorée où je jurais
que, dorénavant, je vaincrais mon mal et ne l’ennuierais plus de mes
misères. Alors il accourait en se traitant de brute; mais c’était plus
fort que lui, la femme souffrante l’horripilait.
Puis qu’avait-il, André? ses idées ne se renouvelaient plus; il répétait
souvent, avec les mêmes paroles, ce que nous avions discuté des
centaines de fois; j’avais la sensation encore très fugitive d’un arrêt
dans son intelligence. Et quelle marche étrange... On eût dit que ses
jambes devenaient raides. Puis des colères sans raison, et, l’instant
d’après, il parlait comme si de rien n’était.
Tout cela, je le remâchais dans mes longues solitudes, car je ne voyais
littéralement personne que lui. Marthe habitait Paris et ne m’écrivait
plus: depuis qu’elle était de la «grande ville», j’étais devenue trop
«pompier» pour elle...
Marthe était une camarade du Conservatoire, la seule avec qui je me
fusse liée. La première fois que je la vis, je fus littéralement saisie
de sa beauté attirante: moi qui étais toujours allée vers la fraîcheur
du corps et d’âme, je me trouvais sous le charme de cette créature un
peu faisandée. Grande et mince, la démarche ondulée, comme un palmier
qui se balance; des yeux noirs énormes, la bouche naïve, les narines qui
vibraient quand elle parlait, le teint brouillé et une expression
enthousiaste qui faisait s’épanouir tout son être; les pieds et les
mains fins et impeccables de forme, la voix un peu voilée. Je n’osais
presque pas la présenter à André, tant sa beauté troublante
m’inquiétait, mais j’étais aussi fière de la montrer. Elle m’avait
remplacé Naatje.
Elle sortait du couvent et avait une éducation parfaite; étant
excellente musicienne, elle vivait de donner des leçons de piano. Je
l’avais entrevue au chant, un peu avant de demander un congé de santé;
quand je revins six mois après, elle était toute changée. Une grande
douleur, me semblait-il, avait modifié surtout la physionomie. Je
demandai aux élèves si elle avait été malade, bien que sa figure
exprimât autre chose. Au chant, je m’assis à côté d’elle; je l’entendis
dire: «J’ai des ennuis domestiques odieux...»
La voix, l’accent n’étaient pas comme ceux des filles de la petite
bourgeoisie bruxelloise qui fréquentent le Conservatoire. Chaque fois,
je me mettais à côté d’elle, et un jour je lui demandai carrément si
elle avait eu un chagrin. Etonnée, les larmes dans le regard, elle fit
oui de la tête. Nous sortîmes bras dessus bras dessous, mais je ne lui
en demandai pas plus long cette fois. Nous nous cherchions à tous les
cours. Un jour, elle tomba dans mes bras et, la voix étouffée, elle me
raconta que j’avais vu juste, qu’un grand malheur leur était arrivé.
--Maman est veuve, elle ne pouvait plus payer notre pension, alors elle
nous a fait revenir. Moi et la plus jeune devions nous perfectionner au
piano pour le professorat; mais je préfère le théâtre, je suis entrée au
chant. Les autres aidaient maman dans le commerce.
Puis sa voix s’étrangla.
--Voyons, ne me dis rien, mais soulage-toi, pleure.
Et je l’embrassai.
--Rose, la plus jolie de nous, s’est laissé séduire par un monsieur de
la noblesse et est partie avec lui. Toute la famille est sur pied, mais
on ne parvient pas à les découvrir. Je suis allée chez le père du jeune
homme: le vieux misérable m’a offert de m’entretenir... Il n’y a plus
moyen de vivre avec maman, elle est devenue soupçonneuse et nous rend la
vie intolérable.
Je l’emmenai déjeuner chez moi.
--Alors vous voudriez devenir chanteuse?
--Ah! oui, le plus vite possible... les courses à travers la ville pour
les leçons de piano sont tuantes et ne rapportent presque rien. Il y a
une dame qui m’a offert soixante-quinze centimes et le goûter, par
leçon, elle habite à une bonne heure de chez moi. Puis je vais chez une
cocotte qui s’est fait passer pour la femme d’un capitaine de navire
toujours en voyage. Mon Dieu, si maman savait... Par celle-là, j’ai eu
encore une leçon chez une autre femme galante; là, je ne suis plus
retournée. Un jour, j’arrive chez elle, elle achevait de déjeuner avec
un monsieur; elle me demanda de leur faire de la musique, je n’ai pas
voulu et suis partie.
--Pourquoi donnez-vous des leçons dans ces milieux, s’ils vous répugnent
tant?
--Mais nous sommes dans une purée noire; maman ne fait plus rien depuis
notre malheur.
--Alors vous croyez pouvoir gagner votre vie au théâtre avec votre voix?
--Ma voix?
--Ecoutez, vous voyez bien que je vous aime: ce que je vais vous dire
n’est pas pour vous faire de la peine, mais votre voix n’est pas assez
belle pour le théâtre. Pourquoi n’entrez-vous pas à la déclamation?
--La déclamation! qu’est-ce que c’est? Est-ce que cela existe, peut-on
s’en faire une position? car je n’ai pas de temps à perdre, je dois
gagner de l’argent: j’ai encore une petite sœur et maman n’est plus
bonne à rien.
--Mais certainement, les actrices de comédie, de drame et de tragédie
sortent de la déclamation. Travaillez quelques années: avec votre allure
et votre physionomie vous n’aurez alors qu’à partir pour Paris, et, sans
que vous ayez ouvert la bouche, on vous y engagera... On y aime beaucoup
les types de serre chaude comme le vôtre.
Quand elle en parla chez elle, j’eus toute la famille contre moi. Je
voulais la crouler, j’étais jalouse de sa voix... Marthe avait beau dire
que ma voix était incomparablement plus belle que la sienne, que, depuis
que je lui avais parlé, elle avait comparé sa voix à d’autres et
constaté qu’elle n’était pas douée d’un organe pour le théâtre...
Personne ne voulait en démordre: c’était l’envie qui me poussait.
Mais elle tint bon et entra à la déclamation. Entre temps, j’avais eu
mon explication avec le secrétaire; je ne pouvais donc plus la suivre au
Conservatoire, mais je la fis venir pour m’accompagner au piano,
heureuse de pouvoir la soulager de cette façon. Et ce nous furent des
après-midi exquis. Je chantais d’abord: tout Grieg y passa, et Brahm et
Schumann.
--Quelle voix délicieuse! s’exclamait-elle à chaque instant.
Ce m’étaient autant de chocs au cœur.
Après, je la faisais répéter. Son tempérament était encore renfermé, et
elle ne savait pas donner ce qu’il fallait; mais, un jour que je lui eus
dit _Andromaque_ comme je le comprenais, un rideau s’écarta de devant
elle. Depuis elle vit clair.
Un après-midi de mars, nous regardions d’énormes bourgeons sur l’unique
marronnier de mon jardin.
--Marthe, ils me font songer à la musique de _Lohengrin_.
--Hein... Quoi?
--Mais, oui, _Lohengrin_... Son amour avec Elsa est tellement gros de
désir, tellement tendu, qu’il est comme ces bourgeons que la sève fait
palpiter et qui sont prêts à éclater...
--Grand Dieu! pour quelqu’un qui sait aussi peu de musique, tu en as des
sensations!
--Mais est-elle juste?
--Je ne sais, je dois faire attention quand j’entendrai encore
_Lohengrin_...
Et elle partait donner ses leçons, ses bottines prenant l’eau, le
patelot trop mince, préoccupée, mais souriant quand même au soleil, à la
vie, exhalant, elle aussi, un parfum de bourgeon, suivie des hommes qui
lui soufflaient des propositions dans le cou... Ereintée, mais pleine de
courage, elle revenait dîner chez moi, son foyer lui étant rendu
impossible par sa mère.
J’aurais voulu qu’elle travaillât encore une année, mais elle n’en
pouvait plus. Elle partit pour Paris avec son second prix. Elle se
présenta chez un directeur de théâtre, qui l’engagea sans l’avoir
entendue, sur son physique et son second prix. Puis il lui demanda si
elle avait de quoi subsister: sur sa réponse qu’elle avait emprunté cent
francs pour venir à Paris, il lui dit:
--Le théâtre pensera à vous.
Et il lui remit une somme d’argent au nom du théâtre.
Depuis qu’elle m’a raconté ce trait, j’ai voué un culte à cet homme: il
a sauvé d’une perte certaine une femme qui est devenue une grande
actrice.
--Qu’aurais-je fait? me disait-elle. J’étais arrivée l’après-midi; je
vois qu’on donne _Andromaque_ aux Français, je prends un balcon. Pendant
les entr’actes, je me promenais au foyer; des jeunes et des vieux
tournaient autour de moi, un vieux s’était enhardi jusqu’à me parler. Ce
soir-là, la frousse m’a fait me sauver, mais le lendemain, si ce
directeur ne m’avait pas remis de quoi vivre, j’aurais bien dû accepter
les propositions d’un de ses mâles.
Elle avait tout de même eu de la chance: d’abord de m’avoir rencontrée,
moi qui l’ai poussée envers et contre tout dans sa vraie voie, puis ce
directeur clairvoyant et bon... Et maintenant je n’entends plus parler
d’elle que par les journaux... Je suis seule, seule... Comment faire des
confidences à un homme, même quand on l’adore? qu’est-ce que les hommes
comprennent de la femme, en dehors de ce qui les attire directement?...
Alors je dévore mes obsessions. Le passé me hante, des visions me font
sursauter et courir dans la chambre pour les fuir.
C’est Kees, bébé, criant de faim et de froid, se fourrant obstinément
les deux mains dans la bouche. Ma mère court les bureaux et les maisons
de bienfaisance. Moi, je dois garder nos enfants. Hein est assis,
silencieux et boudeur, sur un siège, presque aveugle d’anémie. Dirk joue
tranquillement à terre, avec sa poupée sans tête; il est comme devenu
insensible à la faim et au froid. Naatje est têtue et bleue... Mais
Kees, que je veux amadouer en le hochant dans mes bras, et en le
retournant une fois sur le dos et une fois sur le ventre, Kees est
intraitable et s’enfouit, en des cris rageurs, les menottes dans la
bouche. Elles sont littéralement macérées d’être sucées et mordillées
jour et nuit.
Ne sachant plus que faire, je m’assieds, Kees couché sur le dos dans mon
giron. Il continue de pleurer et sucer; ses larmes font deux sillons sur
ses joues bouffies par les cris, et quelles larmes... alors déjà, elles
me frappaient par leur grosseur et leur limpidité... Il continue de
pleurer, il devient de plus en plus pâle, ses cris sont moins
volontaires et finissent en un gémissement, mais ses mâchoires et ses
lèvres sucent férocement quatre doigts, deux de chaque main.
Kees n’était pas un déchet de l’humanité: c’était un beau petit bougre,
qui criait comme il riait, de toute son âme goulue.
Va-t’en! va-t’en! vision immonde! Parce que j’ai passé par ces tortures,
je ne peux plus jouir de la nature et de l’art, sans que vous vous
interposiez entre moi et l’image enchanteresse. Toute mon enfance, toute
ma prime jeunesse, ma santé, n’est-ce pas assez? ou cela m’a-t-il ôté le
droit de jouir de la vie?
Dans les rues, je scrute les visages et les allures, pour découvrir la
calamité qui a pu engendrer telle ou telle expression. Je sais quelle
douleur ou quelle sensation provoque cette allure voûtée, la tête dans
les épaules. Je sais que les souliers rétrécis par l’humidité donnent
cette démarche, comme sur des œufs, et que la brise glacée, à travers
les vêtements trop minces, raidit les jambes et fait rentrer le
derrière. Je sais que cet homme a un clou qui lui entre dans la plante
des pieds, celui-là se secoue parce que la vermine le harcèle, et cet
autre parce que la saleté l’ankylose. Je sais que la figure jaune et
émaciée de cette femme lui est venue d’être nourrie seulement de mauvais
pain et d’eau de chicorée...
Quelle malédiction! Aucun pauvre ne m’échappe, et je revis
continuellement leur misère et leurs transes. Et la haine et l’amour
s’entrechoquent dans ma tête, comme des inséparables... Tel vieux
libidineux me donne envie de le pousser sous les roues du tramway, et je
souhaite un empoisonnement du sang à telle obèse dame étouffant d’excès
de table...
Quelle trépidation continuelle! Je porte un mal en moi, et ce ne peut
être que la misère et ses suites qui me l’ont donné...
«Ma meilleure Keetje, voilà des années que je ne t’ai vue. Naatje dit
que tu es devenue une dame: elle m’a dit aussi que tu voudrais élever
un enfant. J’en ai dix, et, si tu veux un de mes garçons, je t’offre
mon petit Willem. Il a cinq ans, il est très solide, très bon et gai.
Si cela te convient, tu n’as qu’à venir le chercher.
«Ton frère
«HEIN.»
Cette lettre me bouleversa. Avoir un enfant! J’en avais désiré
ardemment, tout en ayant peur. Dans ma position, comment oser prendre
sur soi cette responsabilité de mettre un être au monde?... Je voulais
courir chez André, mais je craignais les réflexions de sa mère qui nous
aurait empêchés d’agir. Le soir, quand il vint, je lui traduisis la
lettre.
--Mais c’est très grave d’élever un enfant... puis comment est-il?
--Ah! tu peux être tranquille, il doit être bien. Naatje m’a dit qu’il
ressemble à Hein... Ma vie est ratée, je pourrais me dévouer à ce petit.
--Evidemment, c’est le but le plus admirable. Laisse-moi réfléchir
jusqu’à demain.
Le lendemain, déjà tôt, il arriva chez moi.
--Va le chercher, nous ne pouvons nous dérober à un acte dont l’avenir
d’un être peut dépendre... Si nous échouons, nous aurons toujours fait
de notre mieux, et entre une vie de misère morale et physique et ce que
nous sommes à même de lui donner, nous n’avons pas le droit d’hésiter.
Nous portâmes à deux le télégramme annonçant à mon frère mon arrivée à
Amsterdam.
Je m’étais chargée d’un gros sac de bonbons, et d’un châle pour entourer
le petit. Il gelait très fort; la neige, dans les rues d’Amsterdam,
s’était recouverte d’une couche de glace; devant la cave de mon frère,
la rue en était exhaussée. Quand j’ouvris la porte, dix gosses, dont
l’aîné avait douze ans, s’interrompirent de se battre. Ils étaient à
moitié nus, les cheveux en broussailles, les alentours du nez et de la
bouche enflammés de saleté, des brûlures partout de s’être approchés
trop près du feu et de jouer avec des tisonniers rougis. Ils
grouillaient là tous, par terre, sur le plancher humide, sous lequel
l’eau faisait «cloc cloc», quand on marchait. Une odeur d’urine et de
moisissure, l’air surchauffé et confiné, me suffoquèrent.
--Je suis votre tante... Il faut que j’ouvre la porte ou j’étouffe...
Je l’ouvris. Le vent, cinglant comme des coups de fouet, envoya une
grande motte de neige dans la cave.
--Voyez-vous, glapit l’aîné, en prenant la boule à bras le corps et la
jetant sur le perron, voyez-vous, il ne faut pas ouvrir la porte, car,
quand ces tourbes seront brûlées, il n’y en aura plus, et la nuit on
gèle.
--Où sont vos parents? Je suis votre tante, je viens chercher Willem.
Qui est Willem?
--C’est lui, firent-ils en chœur, en désignant un petit bonhomme assis
par terre, n’ayant sur son petit corps bleu de froid qu’un haillon de
chemise innommable.
Il me regardait, la bouche ouverte. Son nez épaté était tuméfié; de très
beaux yeux bleus clairs, un front énorme bombé, et un rayonnement frais
et interrogateur sur toute la face. Etait-ce les yeux ou le front qui
éclairaient ainsi cette figure bouffie et terreuse?... Il avait des
cheveux jaunes de pauvre, raides, remplis de vermine; un corps court,
des pieds et des menottes épais, et de solides petits membres en
faisaient un curieux petit bougre.
--Alors c’est toi, Willem, fis-je; où sont ton père et ta mère?
--Mère est allée laver, et père chercher de l’ouvrage.
Ah! quelle voix! un vrai tintement de bronze et d’argent. Il doit avoir
un beau rire... Je le levai de terre.
--Dieu, quel poids!
Il ne pouvait se tenir sur ses jambes.
--C’est l’humidité du plancher, expliqua la fillette. Quand il a marché
un peu, cela s’en va.
Il marcha en se dandinant comme une oie.
--Ah! mais j’oublie de vous donner des bonbons.
Ils les engloutirent presque sans les mâcher.
--Encore, madame.
--Je suis votre tante, tante Kee. Je ne vous en donne plus, si vous ne
les mâchez pas.
Mon frère rentra.
--Te voilà...
--Garçon, garçon, quelle dame tu es, tu vas intimider ma femme qui n’est
à l’aise qu’avec la racaille...
--Naatje m’a dit cela; vous autres garçons, vous en avez tous fait un
choix, comme femmes...
--Que veux-tu? nous étions mal habillés, pas d’argent en poche... Alors,
nous n’osions pas nous adresser à d’autres filles: elles n’auraient pas
voulu de nous.
--Ah! c’est pour ça...
--Evidemment! c’est pour ça... Tu as cru que c’était par goût? J’ai
quitté Bruxelles, écœuré de n’avoir jamais un repas chaud, jamais de
boutons à ma chemise. Je tombe ici à Amsterdam; je n’y connaissais plus
personne. La servante de mon patron me souriait; elle était laide, mais,
le soir, je pouvais aller dans sa cuisine, elle m’avait gardé de son
dîner des éperlans frits et des pommes de terre qu’elle faisait sauter
dans l’huile; la nuit, elle ravaudait mes chaussettes et lavait mon
linge. Je croyais avoir trouvé une perle et je l’épousai... Elle
m’apporta en dot cette fille.
Il me montra l’aînée des enfants.
--Ah c’est celle-là, fis-je, elle a l’air d’une bonne petite sœur.
--Oui, c’est mon enfant comme les autres... Mais le peu de bonheur que
nous aurions pu avoir a sombré sous cette avalanche d’enfants. Comment
faire vivre tout cela? Ma femme va laver toute la semaine. Quand je
travaille, cela marche, mais, ici comme ailleurs, il y a le chômage, et
alors...
Un haussement d’épaules acheva sa pensée.
--Enfin, j’ai de beaux enfants... Comment trouves-tu le petit?
--Ma foi, il n’est pas à son avantage en ce moment.
--Tu dis cela pour son nez retroussé... Crois-moi, c’est une exquise
petite créature, tu en auras du plaisir.
La femme, le soir, ne disait pas grand’chose. La figure rusée, à
l’expression malhonnête, me déplut.
Je leur dis à plusieurs reprises:
--Si vous me donnez cet enfant, il ne faut pas me le reprendre: ce
serait terrible de le replonger dans la misère.
Quand mon frère me conduisit à mon hôtel, je renouvelai ma question: si
c’était bien pour toujours qu’il voulait me céder son fils.
Le lendemain matin, j’allai acheter des vêtements pour Willem. Je le
lavai, l’habillai. Il riait: j’avais eu raison, il avait un beau rire
plein et sonore... La mère était de plus en plus silencieuse, et, quand
elle vit son enfant transfiguré ainsi, je surpris dans ses yeux
l’expression la plus inattendue: une expression d’envie intense, une
expression de préférer voir son enfant dégénérer de misère avec elle que
de le voir heureux chez les autres, une expression de tyran qui a droit
de vie et de mort sur un être et choisit la mort, si c’est son bon
plaisir.
J’eus tellement peur de cette femme que je lui dis que j’aimais mieux
partir sans le petit, qu’ils me l’avaient offert, mais pas de bon cœur.
--Des bêtises, répondait Hein. Tu ne voudrais pas qu’elle rie au moment
où un de ses enfants la quitte.
Il fut convenu que j’écrirais tous les mois et que, deux fois par an, le
petit retournerait pendant huit jours chez eux.
Mon frère le porta jusqu’à la gare, m’installa dans un compartiment et
nous partîmes. Je fus soulagée de ne plus voir le regard phosphorescent
de ma belle-sœur.
En chemin de fer, une dame donna au petit une orange; le pauvre gosse
savait si peu ce que c’était qu’il y mordit en pleines dents. Mon Dieu,
quelle grimace!... quand je l’eus pelée, il refusa d’en manger, de
crainte qu’elle fût encore amère.
Il ne voulait pas se laisser essuyer le nez.
--Non, cela fait mal quand on pince.
--Mais je ne te pincerai pas!
J’eus toutes les peines du monde à le persuader, et, quand je l’eus
essuyé sans lui faire mal, il me regarda tout surpris.
A l’arrivée à Bruxelles, il dormait. Je le donnai à un commissionnaire
qui le porta dans un fiacre. Comme je m’excusais de ce que l’enfant
avait fait pipi dans ses culottes:
--Oh! madame, ce n’est rien, on sait bien ce que c’est que des gosses!
jusqu’à cinq à six ans, ils le font tous...
Comme il n’était que six heures quand j’arrivai chez moi, je ne pus
m’empêcher de lui couper les cheveux ras, pour la vermine, de lui laver
la tête au savon, de faire remplir mon tub d’eau chaude et de l’y
savonner d’importance. Il trouvait cela exquis et, quand je le couchai
tout nu entre mes draps blancs, il se roula et s’étira, les yeux
luisants et l’eau à la bouche de bien-être.
--Oh! tante, que c’est bon! tante, que c’est bon!...
Et il jeta ses gros petits bras autour de mon cou et m’embrassa
frénétiquement.
--Comme c’est beau ici, tante... est-ce que je peux rester ici?
--Oui, chéri, c’est ta maison, et demain tu verras ton oncle.
--J’ai aussi un oncle?
--Oui, un oncle avec une barbe.
--Père n’a qu’une moustache. Est-ce qu’il donne des coups de pied comme
père?
--Ah! non, il t’embrassera.
--Alors c’est bien.
--Maintenant lève-toi; tu dois te mettre sur le pot, parce que tu ne
peux pas faire pipi dans ce beau lit.
--Mais, tante, je ne peux pas faire pipi là-dedans: il y a des fleurs.
--Allons, c’est fait pour ça.
--Et vous le gardez dans cette jolie petite armoire? fit-il, en me
voyant enfermer le vase dans la table de nuit.
Deux minutes après, il dormait.
Le lendemain, quand je me réveillai, il était assis à me regarder avec
étonnement.
--Ah! Wimpie, tu ne te rappelles pas? tu es chez ta tante Keetje, tu
demeures maintenant chez moi.
Il jubilait d’être remis dans l’eau chaude et d’être frotté.
--Ça sent bon, tante.
Puis, quand nous descendîmes et que je l’introduisis dans la salle à
manger, il s’arrêta et contempla tout, ébahi.
--Encore une chambre, tante, est-ce qu’elle est à nous aussi?
--Oui, ici nous mangerons.
Et je l’assis sur une chaise exhaussée de gros livres.
Le lait sucré, les tartines au pain d’épice, la jolie tasse, la jolie
assiette, rien ne lui échappa, et sa figure et sa voix exprimaient une
extase, comme s’il vivait un conte de fée. Après, je lui montrai le
salon, puis la cuisine.
--Tante, es-tu sûre que je puis habiter là-dedans?
--Oui, toujours.
--Et quand viendront Catootje et Keesje? car ils doivent aussi avoir de
tout cela.
--Sûrement. Ils viendront bientôt.
Je le conduisis au grenier. Il y avait là un vieux poêle ainsi que des
tuyaux: tout de suite il les mania.
--Ah! je pourrai travailler ici comme père. Je veux aussi être forgeron.
Nous nous installâmes dans la chambre où j’avais mes livres, ma machine
à coudre et mon mannequin à robes. Il dansa tout de suite sur le canapé,
à rompre les ressorts.
Je craignais un peu le premier contact avec André: le petit, malgré ses
deux lavages, était encore bien rugueux, bien un enfant négligé, et sa
tête rasée n’ajoutait pas à sa beauté; on ne voyait que son nez épaté et
tuméfié.
En effet, André le considéra longuement.
--Ah! sapristi, il n’est pas beau...
--Il changera; si tu l’avais vu chez lui, tu ne l’aurais pas pris.
--A-t-il assez l’air enfant d’impasse...
--Oui, mon cher, voilà le cachet de la misère... j’ai été ainsi, mais
maintenant je ne déteins pas à côté de toi.
--Allons, c’est la première impression. Je crois bien que cela ne paraît
pas chez toi... ta peau et la sienne...
Puis il essaya de parler avec le petit.
--Qu’est-ce qu’il dit, tante? mon oncle ne sait pas parler...
--Voilà encore une chose agréable: un enfant avec qui je ne pourrai pas
échanger un mot...
--Mais ce sera une question de quelques mois, il parlera très vite le
français.
Je confiai l’enfant à la servante et sortis avec André. Quand il me
quitta, j’allai acheter pour Willem du linge, des bas et des tabliers,
ainsi que de la serge bleue pour lui faire un costume, et une belle
étoffe brune moelleuse pour un paletot.
J’achetai chez le boulanger des couques aux corinthes, à prendre avec le
thé. En passant par le bazar, je choisis un cheval blanc, une charrette
et une bêche, puis une poupée, et je me hâtai vers la maison. Dès que
j’eus mis la clé dans la serrure, il accourut, Suzette, la chatte,
gambadant à côté de lui, et cria:
--Tante, tante, c’est toi!...
Nous prîmes le thé dans ma chambre de travail. Je commençai à tailler
une culotte et un blouson dans la serge bleue. Lui jouait, assis sur le
tapis, tour à tour avec le cheval et la poupée, mais surtout avec la
poupée qu’il appelait «Catootje». Suzette, la chatte, était assise en
face de lui, le considérant tranquillement... Non, mais fait-il
délicieux ici, en ai-je un home à moi... Et je taillais et faufilais,
enivrée de bien-être moral et physique, et quand je lui essayai sa
culotte, qui bouffait autour de son petit derrière, j’aurais bien mordu
dedans...
Le surlendemain, je l’habillai de son nouveau costume, de son beau
paletot, d’un joli béret qu’il se planta lui-même de côté, et j’allai le
présenter à la mère d’André.
--C’est une lourde charge que vous vous êtes attirée là, et vous n’allez
plus aimer que cet enfant, et vous n’en serez pas récompensée. Si vous
comptez sur la reconnaissance des gens, vous serez déçus.
--Mais non, je ne songe pas à de la reconnaissance, ni à être
récompensée. J’ai pensé à l’enfant: si je puis en faire un homme... Je
crois que je le pourrai, le fond est très bon.
--Est-ce qu’il est intelligent? il ne sait que le flamand.
--Non, le hollandais, le flamand est un patois et le hollandais une
langue...
--S’il est intelligent, il saura le français en quelques semaines. Mais
les Flamands ne sont pas pour apprendre...
--Mais, madame, il n’est pas un Flamand: entre un Flamand et même un
Belge, et un Hollandais, il y a de la marge. Les Hollandais, depuis la
Réforme, s’instruisent dans toutes les classes de la société; ils
commentent journellement la Bible et, que ce soit la Bible ou
l’_Iliade_, c’est toujours commenter un beau livre, c’est se cultiver,
et ici l’on ne commente rien du tout.
--Mais vous n’étiez pas instruite cependant... André m’a dit qu’il vous
a donné des professeurs.
--Justement, ma mère n’était pas Hollandaise, et on l’avait assise, dès
l’âge de huit ans, sur un petit banc, avec un carreau à faire des
dentelles sur les genoux; et, comme culture intellectuelle, on lui
faisait réciter le rosaire et chanter des litanies.
--Mais, ma mère, fit André, savoir le français en quelques semaines...
vous savez bien que, moi, je n’ai pas pu, en combien d’années, apprendre
l’allemand...
--Oh! l’allemand! fit-elle...
Quand nous fûmes dans la rue avec André...
--Tu ne vas pas te laisser monter la tête, et croire que Willem est
bête, s’il ne sait pas le français en quelques semaines; puis tu ne vas
pas croire aussi que je ne t’aimerai plus parce que j’aimerai cet
enfant.
--Mais non!... ma mère a des idées à elle... Nous nous aimerons tous les
trois.
Sa figure, en ce moment, exprimait une telle bonté, il me regardait avec
tant d’amour que je sentais comme une allégresse me pénétrer.
--André, si nous allions au Bois tous les trois... Wimpie n’a jamais vu
la campagne, nous lui ferons boire du lait chaud à la Laiterie.
Et nous prîmes le tramway pour le bois de la Cambre.
* * * * *
Ma vie se trouvait totalement modifiée. Quand je sonnais, le matin,
Wimpie et Suzette se précipitaient dans l’escalier. La chatte bondissait
sur le lit, prenait ma tête entre ses deux pattes, et me léchait la
figure comme elle faisait avec ses petits. Willem gambadait autour du
lit. Il avait souvent les menottes noires de suie.
--J’ai déjà travaillé aux tuyaux de poêle, pour les faire s’emboîter:
c’est très difficile... tu vois, je suis noir, mais je ne peux pas
travailler et être propre.
Et il frottait ses petites pattes noircies, l’une dans l’autre.
--On devra recommencer à te donner un bain.
--Mais non, tante, mais non, me laver les mains suffit, j’ai mis exprès
un vieux tablier.
Il n’était plus question que je lise, car je voulais m’occuper seule de
l’enfant.
* * * * *
Au bout de huit jours, je reçus une lettre de la mère disant qu’un de
ses enfants avait tout et les autres rien, que cette comparaison lui
était pénible. Elle demandait si je ne pouvais pas leur envoyer des
vêtements et de l’argent. J’envoyai vingt francs.
Huit jours après, autre lettre pour le loyer: j’envoyai encore vingt
francs.
Huit jours plus tard, nouvelle lettre: ils devaient déménager et donner
un acompte sur le loyer; j’envoyai dix francs. La semaine suivante,
encore une lettre pour de l’argent!
Alors j’écrivis que je les avais soulagés d’un enfant qui serait à
l’abri de la misère pendant toute sa vie, mais qu’il m’était impossible
de faire plus, que moi-même je dépendais de quelqu’un. Par retour du
courrier on me dit que j’avais à ramener le petit. Je répondis que je ne
le ramènerais pas, qu’ils me l’avaient donné: que j’avais commencé à me
dévouer à lui; qu’il changeait et devenait très beau, qu’il était
heureux, et chantait et dansait toute la journée, de joie de vivre;
qu’il était impossible qu’eux, ses parents, voulussent de sang-froid,
parce qu’ils ne pouvaient m’exploiter à leur gré, le précipiter à
nouveau dans la misère, dont un miracle l’avait tiré; qu’ils devaient
réfléchir; que non seulement, lui, Willem, en était sorti pour la vie,
mais encore sa postérité; que c’était le seul Oldéma qui pourrait
normalement développer ses facultés, que mon compagnon avait déjà fait
un testament qui le mettait à l’abri, et que certainement il le
traiterait toute sa vie comme son enfant à lui.
Ils répondirent qu’eux n’avaient rien de tout cela, et qu’il ne fallait
pas qu’un frère eût tout et les autres rien; que je devais rendre
l’enfant.